La mobilisation ethnique - article ; n°1 ; vol.99, pg 53-64

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1993 - Volume 99 - Numéro 1 - Pages 53-64
Ethnische Mobilisierung Der Artikel untersucht das Verhältnis von Klasse und ethnischem Bewußtsein anhand des Vergleichs dreier ethnischer Mobilisierungen an der Karibik-Küste Mittelamerikas : die in den zwanziger Jahren aus dem Westen gekommenen Indianer, die Amerindianer Guaymi in den sechziger Jahren und die Amerindianer Miskitu in den Achtzigern. Der Autor bestreitet die herkömmliche, politische Trennung der Wirtschaft in materielle und kulturelle Gegebenheiten. Sich auf den Unterdriickungsaspekt konzentrierend, zeigt er auf, inwiefern ethnische Zugehörigkeit in ganz materielle, soziale Prozesse integral eingebunden ist, ohne jedoch den wirtschaftlichen Kräften untergeordnet zu sein. Die an den drei Beispielen sichtbar werdende kombinierte Unterdriickung mischt auf Symbolik beruhende Herrschaft und wirtschaftliche Ausbeutung ineinander; sie übersteigt dabei die Summe ihrer Teile und driickt sich in radikaler, politischer Mobilisierung aus.
Politicized Ethnicity along Central America's Atlantic Coast This article examines the relationship between class and ethnicity by comparing three ethnic mobilizations on the Caribbean Coast of Central America among : 1) West Indian immigrants in the 1920s ; 2) Guaymi Amerindians in the 1960s ; and 3) Miskitu Amerindians in the 1980s. Traditional political economy's resolution of the material reality versus culture divide through the notion of a dialectic is discarded in favor of a more dynamic focus on the experience of oppression which allows ethnicity to be an organic dimension of material social processes that is in no way subordinate to economic forces. The three case studies provide examples of conjugated oppression where economic exploitation and ideological domination combine to become more than the sum of their parts and to express themselves in dramatic political mobilization.
La mobilisation ethnique Cet article examine les relations entre classe et ethnie, en comparant trois mobilisations ethniques survenues sur la côte caraïbe d'Amérique centrale : les Indiens venus de l'Ouest, dans les années 1920 ; les Amérindiens Guaymi dans les années 1960 ; les Amérindiens Miskitu, dans les années 1980. L'auteur récuse la décomposition traditionnelle et politique de l'économie en réalité matérielle et culturelle. Se centrant sur l'expérience de l'oppression, il montre que l'appartenance ethnique est partie intégrante de processus sociaux tout à fait matériels, sans pour autant être subordonnée aux forces économiques. L'oppression combinée qu'on retrouve dans ces trois exemples mêle l'exploitation économique et la domination symbolique ; elle excède la somme de ces composants et s'exprime à travers une mobilisation politique radicale.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1993
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Monsieur Philippe Bourgois
La mobilisation ethnique
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 99, septembre 1993. pp. 53-64.
Citer ce document / Cite this document :
Bourgois Philippe. La mobilisation ethnique. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 99, septembre 1993. pp. 53-64.
doi : 10.3406/arss.1993.3062
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1993_num_99_1_3062Zusammenfassung
Ethnische Mobilisierung
Der Artikel untersucht das Verhältnis von Klasse und ethnischem Bewußtsein anhand des Vergleichs
dreier ethnischer Mobilisierungen an der Karibik-Küste Mittelamerikas : die in den zwanziger Jahren aus
dem Westen gekommenen Indianer, die Amerindianer Guaymi in den sechziger Jahren und die
Amerindianer Miskitu in den Achtzigern. Der Autor bestreitet die herkömmliche, politische Trennung der
Wirtschaft in materielle und kulturelle Gegebenheiten. Sich auf den Unterdriickungsaspekt
konzentrierend, zeigt er auf, inwiefern ethnische Zugehörigkeit in ganz materielle, soziale Prozesse
integral eingebunden ist, ohne jedoch den wirtschaftlichen Kräften untergeordnet zu sein. Die an den
drei Beispielen sichtbar werdende "kombinierte Unterdriickung" mischt auf Symbolik beruhende
Herrschaft und wirtschaftliche Ausbeutung ineinander; sie übersteigt dabei die Summe ihrer Teile und
driickt sich in radikaler, politischer Mobilisierung aus.
Résumé
La mobilisation ethnique
Cet article examine les relations entre classe et ethnie, en comparant trois mobilisations ethniques
survenues sur la côte caraïbe d'Amérique centrale : les Indiens venus de l'Ouest, dans les années 1920
; les Amérindiens Guaymi dans les années 1960 ; les Amérindiens Miskitu, dans les 1980.
L'auteur récuse la décomposition traditionnelle et politique de l'économie en réalité matérielle et
culturelle. Se centrant sur l'expérience de l'oppression, il montre que l'appartenance ethnique est partie
intégrante de processus sociaux tout à fait matériels, sans pour autant être subordonnée aux forces
économiques. L'"oppression combinée" qu'on retrouve dans ces trois exemples mêle l'exploitation
économique et la domination symbolique ; elle excède la somme de ces composants et s'exprime à
travers une mobilisation politique radicale.
Abstract
Politicized Ethnicity along Central America's Atlantic Coast
This article examines the relationship between class and ethnicity by comparing three ethnic
mobilizations on the Caribbean Coast of Central America among : 1) West Indian immigrants in the
1920s ; 2) Guaymi Amerindians in the 1960s ; and 3) Miskitu Amerindians in the 1980s. Traditional
political economy's resolution of the material reality versus culture divide through the notion of a
dialectic is discarded in favor of a more dynamic focus on the experience of oppression which allows
ethnicity to be an organic dimension of material social processes that is in no way subordinate to
economic forces. The three case studies provide examples of "conjugated oppression" where economic
exploitation and ideological domination combine to become more than the sum of their parts and to
express themselves in dramatic political mobilization.;
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PHILIPPE BOURGOIS
LA MOBILISATION ETHNIQUE
J'examinerai les phénomènes de mobilisation eth retiendrons que le processus auquel nous assistons
nique radicale qui se sont produits sur la côte caraïbe actuellement dans cette région en particulier la confront
d'Amérique centrale, parmi trois peuples différents, à ation entre Miskitu et sandinistes dans le milieu des
divers moments de l'histoire le mouvement Marcus Gar- années 1980 est une forme activée et moderne des
vey, parmi les Indiens de l'Ouest venus travailler sur les anciens affrontements entre des groupes ethniques qui
plantations de bananes, vers 1910-1920; le mouvement manœuvrent pour prendre l'avantage, dans un monde en
religieux Mamachi chez les Amérindiens Guaymi de évolution rapide, marqué par les intérêts de grandes puis
Panamá, et la grève de I960, à la United Fruit Company sances de la rivalité anglo-espagnole à la pénétration
nord-américaine au xxe siècle. la mobilisation militaire des indiens Miskitu contre le
gouvernement du Nicaragua, clans la période 1982-1985. Si la côte atlantique de l'Amérique centrale fournit le
On pourrait craindre que la comparaison ne soit ren cadre parfait pour étudier les mécanismes de formation
due impossible par de trop grandes différences histo des conflits à base ethnique, les compagnies bananières
riques entre ces peuples. En fait, la mobilisation ethnico- de la région offrent un exemple plus radical encore de
politique que chacun de ces peuples a menée, dans des cette dynamique. Les nations d'Amérique centrale, à
contextes historiques différents, est sous-tendue par une l'exception du Salvador, sont confrontées au problème
dynamique structurelle. Mais surtout, ils nous aident à particulier de la côte atlantique en effet, cette région
comprendre ce que signifie l'appartenance ethnique, et, s'est trouvée intégrée dans un ordre social différent du
plus généralement, comment les phénomènes idéolo reste de chacun de ces pays. De la fin du siècle dernier à
giques interagissent avec la réalité matérielle, au-travers nos jours, les multinationales nord-américaines, qui ont
des processus politiques. Enfin, ces exemples extrêmes besoin d'une main-d'œuvre abondante, ont complète
nous permettent d'évaluer mieux le poids du facteur eth ment pénétré cette côte. Cela a déclenché des vagues
nique qui, dans sa relation dialectique avec l'économie, d'immigration et de nouveaux modes d'intégration à
n'est pas en position subordonnée. l'économie de marché chez les peuples indigènes. Ainsi,
la plantation de bananes de Bocas del Toro, de la United
Fruit Company, est un endroit parfait pour étudier
en détail les relations entre discrimination raciale et
exploitation économique. En un sens, la plantation est Cadre historique
une caricature de société éthiquement différenciée. Ce
capitalisme intensif d'une production tournée vers l'ex
J'ai choisi trois exemples de mobilisation ethnique au portation, véritable enclave économique dominée par un
cours des cinquante dernières années. Sans entrer dans employeur unique dont le siège est aux Etats-Unis, rend
une analyse détaillée de leur contexte historique, nous plus visible des phénomènes qui sont aussi à l'œuvre
Actes de la recherche en sciences sociales, N° 99, septembre 1993, 53-64 54 Philippe Bourgois
ATLANTIC OCEAN
COSTA RICA and PANAMA
dans des sociétés diversifiées à une plus large échelle. Au selon ce qu'on pourrait appeler un apartheid profession
siècle dernier, la complexité de la division du travail dans nel de facto. La population locale reconnaît les fonde
ments « objectifs » de cette hiérarchie et les exprime le les plantations a absorbé les vagues successives de tr
availleurs immigrés et créé une structure hiérarchique des plus souvent au travers de stéréotypes raciaux (Bourgois
1989). professions fondée sur l'appartenance ethnique. Dans la
population des plantations, on compte près d'une demi- Des relations de travail gérées de façon conflictuelle,
douzaine d'ethnies différentes (ce chiffre varie avec la une organisation de la production hiérarchisée, une éco
manière de découper). Cette diversité ethnique est orga nomie en dents de scie, une immigration par vagues et
nisée en fonction d'un processus de production comune grande diversité ethnique, tous les éléments sont
plexe et hiérarchisé, qui distingue des douzaines de caté réunis pour que se créent autour de l'appartenance ethni
gories de métiers, selon le degré d'habileté technique, et que (Bourgois 1988) des systèmes de croyance potentie
aussi la résistance physique et nerveuse. Nombreuses llement explosifs. Pour essayer de comprendre et de
sont les sociétés qui combinent ainsi hiérarchie profes justifier la multitude des rapports de pouvoir qui s'en
sionnelle et raciale. Mais sur une plantation, les liens et racinent dans le processus de production, ceux qui vivent
sur la plantation « essentialisent » en terme de race les parles conflits ont davantage de relief. Les quelque 6 000 jour
naliers et 700 membres de l'encadrement y sont répartis ticularités de ces cohortes d'hommes au travail. .
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LA MOBILISATION ETHNIQUE 55
Les îles ont été littéralement vidées de leur population
Les Indiens de l'Ouest et valide (Newton 1983)- Le désespoir de ces emigrants et
la United Fruit Company les pratiques dégradantes de tri et d'emploi dont ils
étaient l'objet ressortent bien de ce témoignage de l'épo
Les multinationales qui sont arrivées au début du siècle que à propos d'une scène de recrutement à La Barbade
ont déclenché une migration massive de forces de travail « Plusieurs policiers assuraient l'ordre et dirigeaient la
et établi des micro-Etats-nations sur la côte caraïbe de foule vers le bureau de recrutement. Au fur et à mesure
l'Amérique centrale. Ún certain nombre d'habitants de la qu'ils arrivaient, les hommes étaient alignés contre le
côte atlantique sont d'ascendance africaine, et on les mur. Ceux qui semblaient trop vieux, ou trop jeunes, ou
désigne sous le nom de créoles (en particulier au Nicara trop faibles, étaient repérés et renvoyés. Puis le docteur
gua et à Bocas del Toro, au Panamá). remontait à nouveau la rangée pour examiner les tr
Mais, en Amérique centrale, la masse des gens qui achomes ; il relevait les paupières et cherchait les inflam
conservent une identité afro-caraïbe (par opposition à mations. Sept ou huit hommes furent éliminés à cette
une identité de métis hispanique, ou d'amérindien afro- occasion. Puis il fit se déshabiller les autres et les passa à
caraïbe, comme les Garifuna) ont immigré au tournant nouveau en revue, d'abord pour la tuberculose, puis les
du siècle, en quête d'un travail salarié, dans la construc affections cardiaques et les hernies. A chaque examen, il
tion des chemins de fer ou dans l'industrie du bois ou de y avait de nouvelles éliminations. A la fin, il n'en restait
la banane, surtout au Costa Rica et au Panamá (Bourgois qu'une vingtaine sur cent» (cité in Newton 1983, p. 15).
1986; Gordon 1988). En même temps, les conditions de travail et le niveau
d'exploitation économique étaient extrêmes. La plus forte concentration d'Indiens venus de l'Ouest,
de Jamaïque, mais aussi de St. Kitts, de La Barbade et Un rapport du service médical de la United Fruit Com
même des îles francophones de La Guadeloupe et de La pany sur les premières années du site de Bocas le dit sans
Martinique, s'est installée sur les plantations de la United détour (Medical Department 1912, p. 53-54)
« La malaria a toujours été endémique dans le district Fruit Company, à Limon au Costa Rica, à Bocas del Toro
au Panamá, à Zelaya au Nicaragua (où était la Standard de Bocas, elle s'est aggravée dans la nouvelle zone de
Fruit Company). plantation. Les deux premières années ont été les pires,
Soucieuses d'économiser sur les salaires dans la dans l'histoire de la Compagnie, avec un taux annuel de
construction d'infrastructures coûteuses, les entreprises mortalité de 5 % dans la population blanche soignée
qui intervenaient au siècle dernier dans les plaines atlan (pour la malaria et la fièvre jaune). Comme il n'y avait
tiques d'Amérique centrale ont cherché une main- pas d'accueil hospitalier pour les gens de couleur, on ne
peut pas établir leur taux de mortalité. » d'œuvre qui accepterait des salaires de survie dans des
conditions de travail dégradées. En procédant par essais L'idéologie raciste a joué un rôle décisif dans l'organi
et erreurs, elles ont fait venir des milliers de gens du sation sociale des plantations. Sous l'euphémisme de
« liste d'or » et « liste d'argent », la Compagnie avait institué monde entier.
Comme l'a dit un sociologue panaméen (Davis 1980, un système de ségrégation comparable à celui du canal
p. 75) « Les Américains pensaient que la résistance phy de Panama. Voici une description de la situation au canal
sique au travail sous les tropiques variait selon les natio de Panamá, en 1911 « Les castes sont aussi strictes qu'en
nalités. En élargissant leur aire de recrutement, ils espé Inde. Les Brahmanes sont les salariés "d'or", les citoyens
américains avec tous les avantages et privilèges qui leur raient découvrir celle qui conviendrait le mieux pour ce
reviennent. Mais - nous sommes là plus indous que les métier. Cette croyance s'accordait avec le darwinisme
social et les théories racistes de l'époque. » Indous - cette caste se divise à son tour en subdivisions
Cette quête a pris fin vers 1890, quand il fut avéré que infinitésimales. Les plus infimes différences de rang se
les Indiens de l'Ouest étaient les plus exploitables. Les traduisent par des disparités de salaire, et à chaque salaire
chemins de fer du Panamá ont été la première grande correspond un logement, des meubles, et de proche en
compagnie à faire largement appel à eux, aux environs proche, jusqu'au nombre d'ampoules électriques, de
de 1850. Sur 1 590 ouvriers, 1 200 étaient noirs (McCul- bougies, le style du lit et la taille de la bibliothèque. » Ce
lough 1977, p. 37). En 1884, pour le projet de canal du type de hiérarchie ethnique acquiert une signification
particulière sur une plantation, qui est presque une « insPanamá, sur 19 243 ouvriers, 16 249 étaient Indiens de
l'Ouest et, pour la seule année 1885, 24 301 Jamaïcains titution totalitaire ». Le patron blanc peut d'un simple bat
ont débarqué à Panamá pour le creusement du canal tement de cil condamner un homme aux pires travaux,
(Bryce-Laporte et Purcell 1982, p. 223). comme aux meilleurs. La misère abjecte côtoie le luxe :
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56 Philippe Bourgois
insolent : un golf à neuf trous, des piscines, des terrains de la peau. Nous aurons alors la liberté et la démocrat
de tennis, des tournois annuels, etc. Cette situation se ie. .. » (MGPF Starr and the Herald, 4 mai 1921).
poursuit de nos jours, avec ce qu'on appelle « la zone Les archives de la Compagnie montrent que la direc
blanche » et l'école américaine. tion considérait le mouvement de Marcus Garvey comme
un grave danger pour l'industrie de la banane en Amér
ique latine. Le message de l'UNIA contredisait les repré
sentations qui légitimaient l'exploitation des Noirs. Il
conduisait les ouvriers à rejeter ce mépris d'eux-mêmes
Le mouvement Marcus Garvey qui pendant longtemps avait contribué à leur docilité.
Bref, il est rapidement devenu un mouvement politique.
Ce contexte permet de comprendre à quel point une hié Les craintes de la Compagnie n'étaient pas sans fonde
rarchie du travail fondée sur Y apartheid a pu peser sur la ments. L'exploitation de classe et la domination ethnique
conscience des ouvriers noirs du début du siècle. Leur étaient si étroitement imbriquées que la lutte pour les
expérience de l'oppression s'est conjuguée au racisme droits ethniques serait inévitablement suivie de revendi
qu'ils avaient intériorisé. cations de salaires et de conditions de travail. D'ailleurs,
toute cette période a été marquée par des grèves extrDès lors, il n'est pas surprenant que l'énergie accu
mulée ait trouvé une issue dans les mouvements qui ont êmement violentes, avec beaucoup de propriétés sacca
accompagné l'UNIA, l'association universelle Marcus Gar gées et de nombreux ouvriers tués (Bourgois 1989)-
vey pour l'édification des Noirs. Ce mouvement a prat Certes, le prosélytisme de l'UNIA ne visait pas explicit
iquement balayé toute la diaspora noire du début du ement l'organisation des ouvriers pourtant, ceux des
siècle. Les objectifs de cette association et sa fonction bananeraies ont spontanément confié un rôle décisif
principale étaient strictement définis en termes ethniques. dans ce domaine à l'UNIA, sans que ses dirigeants de
Officiellement, Garvey prônait « le retour en Afrique » , Harlem en sachent rien.
mais l'enjeu véritable et l'effet produit par cette organisa Dans la grève du district de Sixaola de 1918-1919, les
tion ont consisté à promouvoir la dignité et l'unité noires ouvriers se sont mobilisés à partir du message de l'UNIA
dans le monde entier. (Kepner 1936, p. 180). L'influence du style de Garvey est
Les Indiens de l'Ouest qui travaillaient dans les bana sensible dans le ton messianique qu'adopte ce meneur
neraies vers 1910-1920 connaissaient une oppression de dans un discours rapporté par un mouchard de la Com
pagnie « Hommes de la campagne, mes amis, je suis classe et de race qui les rendait particulièrement réceptifs
au message de Marcus Garvey. Il apportait aux ouvriers votre chef et Dieu m'a envoyé pour vous sauver. Vous
noirs la possibilité d'une métamorphose spirituelle. Alors rappelez-vous ce que disaient les Blancs pendant la
qu'ils étaient tout en bas, qu'ils avaient perdu jusqu'à Guerre, que nous combattions pour la démocratie, pour
l'estime de soi et n'étaient que les plus méprisés des la liberté et donc pour devenir des sujets libres? Voyez
peons, ils pourraient devenir les chefs inspirés d'une race aujourd'hui votre situation. Lequel d'entre vous est un
noble, égale, si ce n'est supérieure, à ses oppresseurs Blanc à quatre ou cinq cents dollars par mois ? En avez-
blancs. vous autant en cents par semaine ? Est-ce cela l'égalité ? A
L'étude des discours de Garvey en Amérique centrale tous, je demande de se tenir à mes côtés, pour obtenir
révèle un talent charismatique pour toucher précisément ensemble ce que nous voulons. J'espère que vous ne
les ressorts psychologiques de l'oppression vécue par les reprendrez pas le travail [...]» (BDA un mouchard ano
Noirs de la diaspora. De façon apocalyptique, messia nyme à Blair, le l6 avril 1920).
nique, il exorcise le traumatisme du racisme intériorisé. Pendant toute cette période, l'encadrement de la
Ainsi, en 1921, devant un auditoire panaméen «Je pré Compagnie a eu le sentiment d'être sur de la dynamite, et
le courrier reflète cette terreur « Les conditions de travail fère mourir et que tous les Noirs meurent aussi, plutôt
que de vivre et de croire que Dieu m'a créé inférieur au se détériorent à cause de la presse de propagande, le
Blanc. » A ce moment, Mr. Garvey se tord les mains, lève Negro World et les journaux de Bocas. [...] Maintenant,
les yeux au ciel et s'écrie avec ferveur « Seigneur ! Si tu c'est surtout une question de race plus qu'autre chose.
m'as créé inférieur, je ne veux pas de la vie que Tu m'as [...] Ils se laissent complètement guider par le Negro
donnée. Je préfère mourir à l'instant. » II poursuit «Je ne World. C'est le Negro World qui est à l'origine de l'insa
transigerai qu'avec Dieu. Il me parle. Il dit "Va! Je te tisfaction des manœuvres ; il est largement diffusé dans la
conduis." Un jour glorieux nous attend, lorsque nous région et son influence est considérable. Chaque fois
aurons obtenu réparation des torts infligés à la couleur qu'une paire de Noirs se mettent à discuter, c'est pour :
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LA MOBILISATION ETHNIQUE SI
commenter un article paru dans le Negro World. Dans le conservateur sur la question du travail. Par exemple, en
Bocas Express de la semaine dernière, il y a eu un article 1929, il ordonne aux dockers de Jamaïque de cesser leur
qui disait que les Blancs ne seraient pas admis sur les grève, pendant qu'il négocie avec leurs employeurs (Mart
bateaux de la Black Star Line1. [...] Si l'on ne prend in 1976, p. 234-235) 3.
aucune mesure pour enrayer cela, Panamá va bientôt
connaître des troubles sociaux tels que ceux qu'ont
connu les Etats-Unis sembleront d'aimables parties de
Mobilité ascendante et campagne, en comparaison » (BDA McFarland à Arias,
évolution des représentations 17 novembre 1919).
Ces craintes étaient assez justifiées. Certains secteurs
de l'UNIA avaient adopté une ligne dure. Par exemple, Aujourd'hui, les Noirs de Limon et de Bocas ne se mobil
dans la division de Bocas, un groupe de Boy Scouts isent plus sur leur appartenance ethnique. Limon est
patronné par l'UNIA avait décidé de se transformer en sans doute l'un des seuls endroits au monde où l'on
trouve encore une communauté de l'UNIA en activité, une armée symbolique, avec des uniformes, des fusils de
bois et une fanfare. D'après un mouchard infiltré dans ce mais elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, et fonc
groupe proto-militaire (BDA Adams à Blair, le 8 août tionne plutôt comme un club, ou une association
1922), l'un de leurs chefs disait à ses camarades « Les d'entraide. Lorsque je l'ai interrogé sur l'histoire de
temps sont proches où les Noirs auront le contrôle. » Un l'UNIA, l'actuel dirigeant de la communauté de Limon
autre scout « maudissait tous les Blancs et disait qu'il guett m'a dit que l'objectif principal « c'était un peu comme une
ait le moment de leur tomber dessus » espèce de sécurité sociale » , pour protéger les membres
Toutefois, l'explosion politique annoncée par l'enc qui seraient dans le besoin. Il a ajouté que dans les ins
adrement de la Compagnie ne s'est jamais produite. En tructions de l'organisation, on conseille de « ne pas se
fait, l'état-major de l'UNIA a considérablement tempéré mêler de politique». Néanmoins, au cours de ces der
les préoccupations de classe qui étaient apparues, au nières années, il est arrivé que la solidarité ethnique entre
niveau local, dans les plantations de bananes. En 1921, Noirs se combine de façon détonante avec l'agitation
lors de la tournée de Garvey en Amérique centrale, les ouvrière. Par exemple, un comptable nord-américain
représentants locaux de l'UNIA sur les plantations étaient d'Almirante m'a raconté que, pendant une grande grève,
sa maison avait été encerclée par « des centaines de Noirs beaucoup plus radicaux que lui. L'encadrement de la
Compagnie s'est déclaré « agréablement surpris » par en colère » avec des torches, qui criaient en pleine nuit
l'effet « modérateur » de Garvey sur son personnel. Après «Fuera rabí blanco ! » (Dehors, sale Blanc!).
la visite de Garvey qu'il avait d'abord redoutée comme Au cours de la période récente, les Noirs d'ascen
un catalyseur de grève, le patron de Limon exprime son dance ouest-indienne ont connu une ascension sociale
soulagement 2. Il rapporte au siège de la Compagnie un spectaculaire. La plupart d'entre eux sont devenus de
entretien confidentiel qu'il a eu avec Garvey (BDA Chit- petits propriétaires terriens qui cultivent le cacao pour
tenden à Blair, avril 1921). Garvey lui dit que «lui aussi l'exportation et emploient une main-d'œuvre blanche,
emploie du monde et il comprend notre position, il est hispanique ou amérindienne. Ce schéma est très pro
contre les syndicats, et il fait de son mieux pour mettre la noncé à Limon et Bocas del Toro ; au Nicaragua, les
créoles - c'est ainsi que les Noirs ont choisi de s'appeler - race noire au travail et les faire progresser grâce au tra
vail». En fait, dès lors qu'il a été convaincu que Garvey
était contre les syndicats, le patron de Limon a mis à sa
1 - La Black Star Line était une compagnie maritime lancée par Marcus disposition l'infrastructure de la Compagnie. C'est à bord
Garvey pour promouvoir l'activité économique des Noirs et les rapatdes trains et des bateaux de la Compagnie qu'il a par rier en Afrique. couru les divisions de Limon et de Bocas (BDA Chitten- 2 — En fait, Garvey était en désaccord avec la section locale du Black
den à Cutter, le 17 avril 1921). Cette stratégie a porté ses Union Mouvement « M. Barnett, de la Federación de Trabajadores,
s'efforce d'engager la riposte pendant le séjour de Garvey. Mais il ne fruits « Durant les récents événements à la Division [de
fait pas impression sur la populace. Tout bien pesé, nous sommes très Limon], l'UNIA a été d'un bloc pour la United Fruit Com satisfaits des résultats de cette visite » (Chittenden à Cutter, le 22 avril
pany et contre le Syndicat. La politique de Garvey, c'est 1921).
de soutenir le zèle de ses gens au travail et j'ai dit à un de 3 - Certains « chapitres » ont refusé d'appliquer les directives de l'état-
major de l'UNIA, qui préconisait de se tenir à l'écart du mouvement ses représentants ici qu'on les aiderait de notre mieux ouvrier. Par exemple, un dirigeant local est venu du Honduras pour tant que cette ligne serait maintenue. » Dans les années conduire une grève contre la United Fruit Company dans les années
1920 (Martin 1976, p. 73). suivantes, Garvey est d'ailleurs devenu de plus en plus .
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58 Philippe Bourgois
se sont certes élevés par rapport aux populations indi
gènes, mais leur situation économique est moins bonne
Les Guaymi qu'à Limon ou Bocas del Toro, parce que l'économie
nationale du Nicaragua est en récession. Parmi les des
cendants de ces petits propriétaires terriens, nombreux Dans les années 1950, les Guaymi, des Amérindiens de la
province de Bocas del Toro, ont quitté leur économie de sont ceux qui ont un niveau d'instruction élevé (études
subsistance pour les plantations de la United Fruit Compsecondaires, voire supérieures), ce qui leur a permis de
quitter la terre et de devenir « cols blancs » Cette évolu any, où ils sont entrés au plus bas échelon de la hiérar
tion économique de fond s'est répercutée sur la chie raciale du travail. Les premières descriptions de leur
conscience politique de la population noire, au point de intégration attestent la plus terrible humiliation, doublée
d'une extrême exploitation économique « Les Indiens redéfinir son identité ethnique. Ils sont maintenant
Anglo-Saxons plutôt que Noirs et extrêmement conser arrivaient comme des cerfs ou des sangliers les pieds en
sang, effrayés, sans un endroit pour dormir. N'importe vateurs (antisyndicats, anticommunistes, pro-américains),
et surtout, ils détestent les grèves. qui pouvait leur mettre la main dessus et les coller au tra
Les Noirs perçoivent le militantisme politique des His vail comme coupeurs, pour une paie de rien du tout. »
Cette hiérarchie sur des bases ethniques se perpétue paniques et des Amérindiens à travers une grille raciale.
de nos jours 4. Sur les plantations, ceux qui ne sont pas Ils rejettent les hommes politiques progressistes sur des
bases ouvertement ethniques, en disant qu'ils sont « tout amérindiens insistent pour que ce soient des Guaymi qui
juste bons pour des Latins d'un bas niveau culturel » Ev répandent les engrais corrosifs et les pesticides danger
idemment, ce genre d'explications racistes favorise leur eux, sous prétexte qu'« ils ont la peau plus épaisse et ne
ascension vers les premiers niveaux d'encadrement dans tombent pas malades». Lorsqu'ils font des travaux très
les multinationales ou l'administration publique. En mont durs aux champs, ils ne perçoivent pas la totalité de leur
salaire, parce que, comme le dit un contremaître « L'Inrant qu'ils ont le sens des responsabilités, qu'on peut
compter sur eux et qu'ils méritent d'éventuelles promot dien a des besoins vitaux réduits. Avec sa constitution
ions, ils rassurent leur direction et confortent les struc physique, il peut supporter des tâches que l'Hispanique
tures de pouvoir en général. Il est d'ailleurs intéressant arrive à peine à réaliser. L'Indien ne pense qu'à manger ;
il n'a pas d'autres aspirations. Il travaille pour manger. » d'observer ce qui se passe au Nicaragua, où la définition
politique des structures de pouvoir est en train de chan Aujourd'hui, cette main-d'œuvre corvéable représente
42 % des ouvriers et effectue tout le travail difficile, désager; les attitudes résolument pro-américaines et ant
icommunistes sont devenues un handicap et non plus un gréable et dangereux.
atout pour entrer dans l'administration publique. C'est Cette division raciale du travail saute aux yeux, même
ainsi que, à Bluefields, une minorité significative de pour un visiteur occasionnel. Les métiers les plus soumis
créoles sont devenus révolutionnaires et ont été nommés aux intempéries, comme de couper l'herbe trop haute à
la machette, sont systématiquement dévolus aux Guaymi. à des postes d'encadrement par le nouveau gouverne
ment. Cette dynamique se complique encore du fait de Ils forment l'essentiel du personnel d'entretien des voies
l'exode des créoles. Ils ont quitté la région lorsque la ferrées, sans possibilité de s'abriter. Dans la vie quoti
guerre, la crise économique, les catastrophes naturelles, dienne des travailleurs des plantations, l'évidente reléga
tion des Guaymi dans le « sale boulot » est essentialisée l'embargo, le désordre intérieur, le manque d'expérience
et les erreurs de gouvernement ont infligé à toute la en termes ethnico-raciaux et alimente une dynamique de
population de terribles privations. En définitive, l'afflux double oppression. La répartition du travail est pour les
de fonds, en dollars via la CIA, pour tous ceux qui cher autres groupes ethniques la preuve vivante que les
chaient à se battre contre le gouvernement ou simple Guaymi sont des êtres inférieurs.
ment à entrer dans l'opposition a créé une croissance Les registres du personnel de la Compagnie (février
dérivée de l'industrie de la violence et de la destruction 1983) reflètent cette ségrégation. Alors qu'ils représentent
pendant les années 1980, et favorise aujourd'hui la résur
gence d'un conservatisme militant dans la société civile. 4 - Par ailleurs, les Noirs sont plutôt dans les ateliers de réparation ou la
division électrique des départements de maintenance parce qu'« ils sont
astucieux et n'aiment pas transpirer». On dit que les immigrés hispa
niques récemment arrivés travaillent presque aussi dur que les Guaymi
parce qu'« ils sont rudes, un vrai cuir, et ils n'ont pas peur de transpirer
en plein soleil ». Quant aux Nord- Américains blancs, ce sont les grands
dirigeants parce qu'« ils sont la race la plus adroite sur terre ». :
;
:
:
LA MOBILISATION ETHNIQUE 59
« Intégration » des nouveaux arrivants Guaymi aux effectifs de la Compagnie par le responsable Guaymi de Villa del Indio.
plus de 42 % des journaliers, les Guaymi atteignent seu la plantation s'imbriquent avec l'encadrement et la qualité
lement 4% des employés mensualisés, soit 35 personnes, de la production. Ces représentations sont réaffirmées
au demeurant cantonnées dans les métiers peu presti dans la réalité même du processus de production et sous-
gieux et mal payés, tels que veilleur, ou garde-freins. Pas tendent la division hiérarchique du travail. Pour les gens
un seul Guaymi parmi les 244 membres de l'encadrement de Bocas, c'est comme si la « réalité matérielle » fourniss
qui gagnent plus de 500 dollars par mois. Le poste le plus ait la preuve des clichés racistes et des généralisations
élevé pour un Guaymi est celui de contremaître5. Parmi telles que « Les Cholos sont des ignorants », « Ça les rend
les contremaîtres, seuls 3,8% sont Guaymi (5% chez plus faciles à diriger», «Ils se laissent exploiter», «Avec
leurs adjoints). Comme pour les employés mensualisés, des gens civilisés, on ne pourrait pas faire ce qu'on leur
on les retrouve dans les secteurs les moins prisés et les fait ». Ces lieux communs se traduisent pour les Guaymi,
moins payés. Aucun de ces contremaîtres adjoints ne tra en sueur, en fatigue, en travail de force, et, pour la Comp
vaille au conditionnement, on les trouve la plupart du agnie, en profits plus élevés. Comme l'explique un dir
temps à la récolte ou aux pesticides. Un tiers des contre igeant « Sans les Indiens, on serait obligés d'augmenter
maîtres s'occupent de l'entretien des voies ferrées. Les les salaires ici. Même avec les 125 000 chômeurs de la
Guaymi sont sous-représentés dans les activités qualifiées ville de Panamá, on ne pourrait pas les faire venir ici...
ou semi-qualifiées aucun parmi les 50 opérateurs sur Tout simplement les Panaméens ne travailleraient pas
équipement lourd ou semi-lourd 2 seulement parmi les pour les salaires qu'acceptent les Indiens. C'est facile de
75 conducteurs de tracteurs ; aucun parmi les employés travailler avec des Indiens. Ils sont moins dégourdis et ne
de bureau; aucun parmi les 24 secrétaires (Bourgois parlent pas très bien l'espagnol. Ils ne cherchent pas à
1988). Les administrateurs que j'ai interrogés sur cette
forme de ségrégation disent « Ils n'ont pas les qualités
intellectuelles suffisantes pour progresser. » 5 - Les pourcentages de Guaymi clans des postes qualifiés se fondent
sur le total des employés situés au-dessus des journaliers. Par exemple, La diversité ethnique et les systèmes de représentat selon les registres de 1983, on comptait 158 contremaîtres et 95 contreion qui fondent la discrimination et la marginalisation sur maîtres adjoints sur la plantation de Bocas del Toro. :
;
60 Philippe Bourgois
Des ouvriers Guaymi se groupent
devant le ¡ocal syndical pour recevoir
des boissons sans alcool un jour d'élection.
vous contredire quand vous avez raison. C'est plus facile tations de bananes souffrent en premier lieu des effets de
de les convaincre. On peut leur faire faire à peu près la domination symbolique dont ils sont l'objet. Cette
n'importe quoi. » ambiance lourdement saturée d'antagonismes ethniques
Ces formes extrêmes de l'exploitation économique ne masque l'exploitation proprement économique. Les
représentent qu'un aspect de l'oppression que vivent les Guaymi ressentent la domination symbolique comme un
Guaymi des bananeraies. L'autre aspect, comme dans problème immédiat, quotidien, parce qu'elle est aussi la
plus visible et la plus injurieuse. Dans ce contexte forttoute situation d'exploitation, c'est la dimension idéolo
gique, la dérision raciste que leur infligent tous les autres ement polarisé et dégradant, le concept d'« oppression
groupes ethniques de la plantation. L'idée que les combinée » est particulièrement utile. La dimension sym
Guaymi sont des êtres humains inférieurs est admise bolique, la structure des rapports de subordination dans
comme allant de soi. Les non-Amérindiens ont coutume le travail et la marginalisation économique interagissent,
de rabrouer leurs enfants en leur disant : « Ne fais pas le de sorte que l'expérience que les Guaymi font de
cholito. » Cette humiliation publique à laquelle les l'oppression ne se réduit pas à l'addition de ces facteurs.
Guaymi sont exposés en permanence se concentre pour Par exemple, à titre individuel, les Guaymi commencent
moi dans la scène que j'ai vue à ma descente du bus, du à intérioriser les représentations dominantes et, en
côté costaricain de la plantation. Un hurlement de singe public, ils multiplient les comportements d'humiliation et
emplissait l'air. C'étaient des jeunes gens hispaniques, de destruction de soi consommation massive d'alcool,
hommes et femmes, les propriétaires des baraquements bagarres et tentatives de suicide.
tenant lieu de boutiques qui étaient en train de huer un Les jours de paie, on peut voir de jeunes Guaymi,
camion ramenant de jeunes Guaymi des fermes du Costa ivres, presque incapables de tenir sur leurs pieds, qui
Rica où ils avaient répandu à mains nues un engrais cor s'envoient à tour de rôle des coups de poing dans la
rosif à base de potasse. A l'arrêt du camion, les types qui figure. Dans la société Guaymi traditionnelle, des coups
tenaient les boutiques avaient entouré les Amérindiens de poing ritualisés, appelés balseria et kubuidi, sont un
et se moquaient d'eux en les injuriant les Guaymi, le moyen institutionnalisé d'exprimer la valeur individuelle
visage comme de la pierre, sans une marque d'émotion et de cimenter les modèles politiques du commandement
au milieu des braillements, leur ont acheté des boissons au sein de la communauté ou entre des communautés.
et des confiseries. Sitôt les Guaymi repartis, les autres ont Dans un contexte dominé par l'alcool et l'hostilité de tous
commencé à se vanter d'avoir «roulé les cholitos», sans ceux qui ne sont pas amérindiens, ça devient un spec
se soucier d'être entendus des quelques Guaymi qui tra tacle de dégradation publique. Parfois, ils sont près d'une
înaient dans les parages. demi-douzaine de jeunes hommes titubants, à se marteler
Ce genre d'échange est fréquent. Aussi, au jour le la tête alternativement, jusqu'à tomber lourdement dans
jour, la plupart des Guaymi qui travaillent dans les la boue, entourés d'une foule de non-Amérindiens qui se