La planification française - article ; n°3 ; vol.19, pg 558-568

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1964 - Volume 19 - Numéro 3 - Pages 558-568
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1964
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Philippe J. Bernard
La planification française
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 19e année, N. 3, 1964. pp. 558-568.
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Bernard Philippe J. La planification française. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 19e année, N. 3, 1964. pp. 558-
568.
doi : 10.3406/ahess.1964.421180
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1964_num_19_3_421180LA PLANIFICATION FRANÇAISE
d'un II coup en est à la des mode institutions et sur toutes comme les des lèvres chansons et nul ne : certaines saurait dire se trouvent ni pour
quoi, ni comment. Le Plan français est l'une de ces institutions. Modeste,
conduit discrètement depuis 1946, il est devenu, au cours des trois ou
quatre dernières années, l'objet de l'attention et de l'intérêt du public
et des spécialistes, en France comme à l'étranger. Rien de plus frappant,
à cet égard, dans des environnements aussi divers que New York, Vars
ovie, Dublin ou Ankara, que la réputation de l'expérience française,
aujourd'hui régulièrement désignée au premier rang des modèles d'une
certaine planification.
Ce développement est d'autant plus intéressant que la réputation
internationale de nos économistes — à quelques exceptions près — n'a
jusqu'ici que rarement atteint le premier rang, au contraire de ce qui
arrive à nos historiens ou à nos sociologues. Il est trop tôt sans doute pour
pleinement comprendre la portée de l'événement. « En France, la pra
tique de la planification a précédé la théorie », souligne Pierre Massé.
Développement empirique servi au départ par l'intuition créatrice et le
sens pratique de Jean Monnet, manifestation aussi de notre souci de
rationalité. Mais des circonstances particulières, des tensions ou contra
dictions propres à la société française d'après-guerre expliquent égale-
1. Pierre Bauchet, La Planification française, quinze ans ď expérience, Paria,
Éd. du Seuil, 318 p., 1962. — Bernard Cazes, La Planification en France et le
IVe Plan, Les Éditions de l'Épargne, Paris, 282 p., 1962. — François Perroux,
Le IVe Plan français, Coll. « Que Sais-je ? », Presses Universitaires de France, 128 p.,
1962. — Pierre Massé, Histoire, méthode et doctrine de la planification française, La
Documentation française, 21 p., 1962. — Le IVe Plan français et la planification,
Archives "de l'Institut de Science économique appliquée, n° 1-2, 1962, 227 p. — Com
missariat général au plan, Réponse à un questionnaire des Nations Unies sur la
Planification et le développement de Vindustrie, 85 p., avril 1963. — Jean Fourasteé
et J.-P. Courthéoux, La planification économique en France, Presses Universiraires
de France, 208 p., 1963.
558 LA PLANIFICATION FRANÇAISE
ment son apparition. La planification française doit pouvoir être décrite
comme le résultat d'un compromis heureux, quoique non voulu, entre
l'inclination d'un certain nombre d'intellectuels et hommes d'action
penchant personnellement plus souvent à gauche qu'à droite 1, et sou
cieux de transformer et d'organiser l'économie et la société française et
les forces de résistance des milieux d'affaires traditionnels. Cette cons
tatation toutefois ne suffit pas à expliquer pourquoi une telle opposition,
qui pouvait conduire à des conséquences catastrophiques, comme il était
d'ailleurs généralement prévu à la fin de la guerre, s'est en fait révélée
féconde, entraînant la transformation, en même temps que de notre éco
nomie, de la mentalité et du comportement des personnes.
La planification « souple » à la française, dans le cadre d'un système
économique resté libéral, peut être présentée comme le résultat d'un
processus dialectique. Les insuffisances du capitalisme français, comparé
à celui d'autres pays, ont provoqué la mise en place d'un système d'im
pulsion et de coordination. Les perfectionnements apportés peu à peu à
ce système, une fois établi, ont permis de donner une solution à nombre
de problèmes mal résolus dans les systèmes où, en dehors des manipul
ations d'ordre monétaire et financier, le rôle de l'État restait en retrait.
Finalement le Plan français a pu devenir un sujet de méditation, même
d'imitation, pour un grand nombre de pays.
La leçon semble valable pour ceux qui se trouvent en retard sur la
voie de l'industrialisation et du développement économique, un peu de
la même façon que nous l'étions nous-mêmes il y a dix ou quinze ans.
Elle semble s'appliquer également à des pays de capitalisme avancé,
comme le montre l'intérêt apporté à nos méthodes par des pays tels que
la Grande-Bretagne, la Suède, les États-Unis eux-mêmes. Et l'on sait
qu'elle n'est pas sans retenir l'attention en U.R.S.S., ainsi que dans les
pays qui ont à s'inspirer de son modèle, en dépit de l'affirmation qu'il n'y
a de planification qu'impérative et fondée sur l'appropriation publique
des moyens de production.
La compréhension des circonstances qui ont présidé à l'apparition
de notre planification fait apparaître que sa plus grande leçon réside
moins encore dans ses techniques d'application (qui ont leur intérêt) que
dans l'effort dont elle a été l'occasion. C'est un des points sur lesquels
insiste avec raison Jean Fourastié. L'essentiel de l'efficacité de la plani
fication française doit être recherché dans les idées qui l'ont animée : la
volonté de ne pas laisser s'installer une nouvelle stagnation comme celle
des années 1930 ; le désir de reconstruire l'économie française et, avant
tout, la notion que la croissance économique est possible par le progrès
des techniques de production 2.
1. « En France, la planification est une idée de gauche » rappelle Jean Fourastié, p. 6.
2. Ailleurs encore (pp. 14 et 62), J. Fourastié observe que « ce n'est pas le résul
tat chiffré de la réflexion qui compte, c'est la réflexion, elle-même ».
559 ANNALES
La leçon n'apparaît pas toujours comprise par ceux qui veulent
aujourd'hui s'engager dans une voie analogue à la nôtre. Il est en effet
relativement facile à un pays de présenter, à l'aide d'une arithmétique
simple, quelques estimations probables de développement économique,
baptisées objectifs, et de mettre en place des commissions de modernis
ation ou leur équivalent, chargées de préciser, pour quelques grands sec
teurs, et ces objectifs et les moyens qu'ils réclament. Mais quelle est la
portée de l'exercice ? Faute notamment de bonnes statistiques, le modèle
central du Plan reste « en l'air » ; la coordination des décisions des maîtres
ď œuvre publics ou privés, qui devrait être au centre du système, est
presque inexistante ; plus simplement, fait généralement défaut, chez les
responsables et les exécutants, cette conviction que le progrès écono
mique est effectivement possible. Le Plan, bénéficiant souvent de la
majesté du pouvoir central et de luxueux palais où il s'installe, n'en ins
pire pas moins confiance à tous ceux pour qui les mots « nous avons un
plan » prennent une résonance quasi magique. Aussi est-il parfois difficile
de rappeler que la planification est avant tout un effort collectif, que
l'élaboration des plans, loin d'être le privilège de quelques-uns, doit être
le fait d'un grand nombre de personnes, parmi lesquelles ceux qui ont à
en être les premiers exécutants doivent tenir une place particulière.
Ceux mêmes qui font profession de s'intéresser à l'expérience fran
çaise ont assez souvent des idées erronées à son sujet. Armés de leur éner
gie habituelle, un nombre appréciable d'économistes américains sont
ainsi passés à Paris ces dernières années avec le propos d'y découvrir les
secrets de l'expérience française. Une de leurs questions habituelles était :
« Que fait le Commissariat au Plan lorsque les entreprises n'exécutent pas
le Plan ? » II était simple de leur répondre, difficile de leur faire entendre
que, l'exécution du Plan n'étant la responsabilité propre d'aucune entre
prise, aucune de celles-ci ne pouvait être en défaut dans l'exécution du
Plan ; que, néanmoins, le Commissariat du Plan, en collaboration avec
les diverses administrations publiques, disposait en pratique d'un cer
tain nombre d'incitations ou moyens de persuasion auxquels les entre
prises, directement ou par l'intermédiaire de leurs associations profes
sionnelles, pouvaient être sensibles. Sans doute, ces économistes améri
cains se trouvaient-ils fondés à dire ensuite que, en matière de contrôle
de la conjoncture et du comportement des -entrepreneurs — sujet qui les
préoccupait — l'organisation française du Plan était moins avancée que
celle par exemple de tel pays Scandinave où la formule du budget natio
nal est à l'honneur.
Autre interprétation erronée qui circule de préférence dans les pays
moins avancés que le nôtre : on attribue à l'organisation du Plan la mis
sion de réétudier les principaux projets d'investissement et de se pro
noncer sur leur rentabilité. Certes l'un des problèmes principaux de la
planification est de permettre un choix correct des investissements.
560 PLANIFICATION FRANÇAISE LA
Mais l'organisation du Plan français n'a jamais eu pour mission de cons
tituer une sorte de tribunal de dernière instance les grandes déci
sions en la matière. Le Plan est un « plan de branches », comme le rap
pelle Pierre Massé. Son rôle est de tracer des programmes à l'intérieur
desquels d'autres prendront des décisions, cette décentralisation étant
supposée, pour des raisons à la fois théoriques et pratiques, rapprocher
le plus de l'optimum technique. Tout au plus le Plan peut-il servir,
à l'occasion, de cadre de confrontation supplémentaire, tandis que la per
sonnalité des Commissaires Généraux leur permet d'intervenir parfois de
façon fort utile lors des discussions sur quelques problèmes particuliers.
Ces qualifications conduisent à apprécier la nature et l'efficacité de
la planification française. Ne pourrait-il s'agir, demandons-le sans
ambages, d'une sorte de trompe-l'œil, d'une organisation intéressante
certes, mais d'un poid réel finalement assez faible, sans commune
mesure en tout cas avec l'importance qui lui est souvent attribuée ? Les
vrais pouvoirs de décision dans l'économie française n'appartiennent-ils
pas toujours aux grandes entreprises, aux groupements professionnels,
aux intérêts financiers, aux jugements des spéculateurs confrontés à la
Bourse, aux grandes administrations techniques et financières d'État ?
Dans tout cela, les organes et techniques du Plan ne constitueraient
guère, pour leur part, qu'une sorte de chambre d'enregistrement d'un
genre nouveau. Quelques analystes, un certain nombre d'hommes d'ac
tion ne pensent en fait guère différemment, chez nous, même si les témoi
gnages écrits à ce propos restent rares.
On répondra que les pouvoirs du Plan ne sont en réalité pas plus
grands que ceux que les intérêts présents, ou représentés dans ses diverses
instances, veulent bien lui consentir. Si le Plan a effectivement une cer
taine importance et un certain retentissement, c'est qu'il rend service. Il
faut donc préciser les diverses fonctions qui sont les siennes.
II
On peut trouver à une planification « souple » de type français trois
fonctions principales.
Une première fonction est celle de coordination. Il importe de veiller
à ce que les actions des divers agents économiques soient orientées en
fonction des mêmes buts, que l'information circule, que les responsables
des secteurs voisins ajustent leurs décisions. Dans tous les pays, cette
coordination a sa place, de façon plus ou moins formelle : certains estiment
suffisante la coordination sur les terrains de golf ou autres terrains de
rencontre occasionnels ; d'autres, dont nous sommes, où régnent les pro
cédés de pensée qu'il est convenu d'appeler « cartésiens », préfèrent des
institutions plus explicites.
561
Annales (19e année, mai-juin 1964, n° 3) 10 ANNALES
Une seconde fonction est celle d'impulsion. Dans une économie de
marché, le taux de progrès effectif dépend d'un certain nombre d'él
éments subjectifs qu'on peut grouper sous le nom d'anticipations des diffé
rents agents économiques. Dans une telle économie, l'élaboration de pré
visions collectives, dont l'ensemble constitue le Plan, vient modifier,
généralement dans le sens de la hausse, les « anticipations » des agents
économiques (en particulier des entrepreneurs). Du coup le taux de pro
grès possible se trouve modifié. Ce résultat paraît net dans le cas de la
France d'après-guerre où, laissées à elles-mêmes, les anticipations des
entrepreneurs n'auraient vraisemblablement conduit qu'à un taux de
progrès moins rapide. L'élaboration de ces prévisions en même temps
contribue à assurer l'équilibre, dont le maintien est le résultat principal
des politiques monétaires et financières anticycliques.
Dernière fonction enfin, simple prolongement de la dernière, Vani-
maiion. A l'intérieur des secteurs économiques, des régions, des diffé
rents domaines de l'activité, en liaison avec les organes spécialisés de
l'administration, une série d'interventions ou actions particulières, dans
la ligne des objectifs du Plan, tendent à faire passer celui-ci dans les
faits. C'est en faisant référence à ces actions que, depuis le début de 1962,
M. Pierre Massé a employé l'expression de « planification active », ind
iquant au passage, que celle-ci lui semblait désormais caractériser la pla
nification française mieux que l'expression, longtemps employée, de
planification indicative \ laquelle faisait référence au caractère non obli
gatoire, pour la très grande majorité des agents économiques, des objectifs
du Plan. La plupart des commentateurs, en particulier Pierre Bauchet,
semblent cependant accorder aujourd'hui la préférence à l'expression
de « plan souple », celui-ci ne couvrant « à l'intérieur d'une perspective
générale de croissance qu'un nombre limité d'objectifs fixés plus sou
vent par secteur que par firme, laissant aux entrepreneurs une grande
liberté d'action. Ces objectifs sont impératifs pour les secteurs de base le
plus souvent nationalisés et seulement indicatifs pour la plus grande
partie des industries de transformation » 2.
III
L'institution investie de ses fonctions se présente comme une table
ronde autour de laquelle se groupent, pour chaque sujet, les représentants
des différentes administrations et des groupes ou personnalités privées
intéressées, sans préséance particulière ni puissances invitantes ou invi
tées. L'organisation autour de laquelle se font les réunions (c'est-à-dire
1. Cette dernière expression s'opposant à celle de planification imperative de type
soviétique.
2. P. Bauchët, La planification française, cité, p. 35.
662 LA PLANIFICATION FRANÇAISE
les services du plan proprement dits) est plus qu'un secrétariat, et cepen
dant moins qu'une administration. Elle cherche elle-même beaucoup
moins à faire qu'à faire faire.
« Nous travaillons avec de la salive », disait M. Hirsch, le second
Commissaire Général au Plan, qui, entre M. Monnet et M. Massé, détient
encore le record de la durée dans la fonction. Le Plan est modeste, ce qui
contribue à le faire accepter par tous (la fameuse « loi » de Parkinson sur
la tendance à l'accroissement régulier des effectifs de toute organisation
administrative n'y joue pas, a-t-on toujours prétendu, du moins jusqu'à
une époque récente). Il n'y a pas de vote et pas d'autre décision, dans les
diverses commissions du Plan, que l'approbation des rapports ; mais le
test du succès du Plan apparaît si l'on note que, de plus en plus, une
question ne devient réellement importante au niveau national que si elle
est discutée au niveau du Plan.
Cette institution a trouvé ses historiens. Des divers ouvrages passés
ici en revue, celui de Pierre Bauchet est le plus complet et le plus solide,
il donne l'image la plus détaillée de l'institution. La description de la
marche des travaux des commissions, de l'élaboration du Plan et des
problèmes de son contrôle est très poussée. Sous ce dernier rapport, le
Plan est franchement vanté : « Le succès de la planification en 1962 vient
de ce qu'elle paraît combler un vide idéologique »... Le Plan, « moyen
d'entente entre les groupes sociaux »... « a fait franchir un pas aux divers
groupes qui, sans renoncer à leur défense, sentent l'intérêt d'une véri
table coordination économique » 4
Le petit livre de Bernard Cazes est surtout consacré aux objectifs du
IVe Plan ; mais les premiers chapitres, consacrés à l'historique du Plan
et à la justification de son existence dans l'économie française, sont
présentés avec adresse et agréables à lire.
Le livre de François Perroux, publié dans la collection « Que sais-je ? »,
est, en dépit de sa minceur, original. La partie la plus brillante porte sur la
technique quantitative du Plan — où celle-ci toutefois est décrite dans
la terminologie personnelle à son auteur ; quelques critiques sont formul
ées, et l'auteur a sans doute raison de nous mettre en garde contre « l'ill
usion que le contenu du Plan est calculé au sens rigoureux des mots ou
qu'il est soutenu par un modèle d'ensemble ». Ce rappel à la modestie,
de la part d'un homme qui croit lui-même très profondément à la nécess
ité du Plan, est évidemment utile. Plus loin d'ailleurs, l'auteur approuve
le Plan et le caractérise comme le fruit d'un « empirisme organisateur ».
Le livre de Jean Fourastié et J.-P. Courthéoux a le mérite de donn
er, dans le premier tiers de l'ouvrage, dû à la plume de M. Fourastié
(qui, on le sait, faisait partie de la première équipe réunie par M. Monn
et), une perspective historique excellente du Plan français, dont ont
l. Op. cit., pp. 254-262.
563 ANNALES
déjà été citées quelques remarques. Le reste de l'ouvrage, dû à J.-P. Cour-
théoux, présente un exposé solide des problèmes du IVe Plan et de ceux
qui l'ont précédé. Dans la conclusion, J. Fourastié ne craint pas d'affi
rmer que la planification économique française se trouve à l'origine de
révisions intellectuelles d'une certaine ampleur qui, « de proche en proche,
circulant d'homme à homme, de Nation à Nation, et de continent à conti
nent, modifieront d'une manière non négligeable la conception que les
hommes se font de l'univers et de la société ».
IV
Ce n'est peut-être pas dans ces ouvrages que l'on trouve la présenta
tion la plus poussée de la technique quantitative du Plan. L'élaboration
des chiffres principaux du Plan, c'est-à-dire la mise sur pied des perspec
tives initiales, puis l'assemblage des résultats des travaux des commiss
ions de façon à en vérifier la cohérence, n'est pas effectuée, on le sait, dans
le Commissariat du Plan lui-même, mais pour son compte, et avec sa
collaboration, par les équipes situées au Service des Études économiques
et financières du Ministère des Finances (S.E.E.F.), chargé des travaux
de la comptabilité nationale ; le noyau de ces équipes s'est aujourd'hui
déplacé à l'Institut National de la Statistique et des Études Écono
miques, où il a suivi M. Gruson lorsque celui-ci en a été nommé Directeur
Général. Ceux qui veulent avoir un exposé des problèmes méthodolo
giques peuvent se référer, outre les documents de travail eux-mêmes
(notamment le rapport du groupe de l'équilibre du IVe Plan, dont des
extraits sont publiés par P. Bauchet) aux études suivantes en particulier :
Jean Bénard, « Production et dépenses intérieures de la France en 1970.
Résultats et méthodes », in Europe's future in figures x ; Éliane Betout-
Mossé, « La comptabilité nationale et le IVe Plan 2 ; Henri Aujac, « La
hiérarchie des industries dans un tableau des échanges inter indust
riels » 3.
Un point encore mal établi est l'influence réelle du Plan sur l'écono
mie française, en particulier sur le comportement des entrepreneurs.
L'ouvrage de P. Bauchet contient à cet égard un certain nombre d'affi
rmations, mais celles-ci ne reposent pas encore sur des enquêtes appro
fondies. « L'entrepreneur prend toutefois en considération l'expansion
générale prévue par le Plan » (p. 236). C'est, sans doute, vrai dans la
majorité des cas, quoique bien des entrepreneurs n'avait guère d'idée
1. Association scientifique européenne pour la précision économique à moyen
et long terme, Ed. Ъу R. C. Geary, North Holland Publishing Co., Amsterdam, 1962.
2. Études et Conjonctures, septembre 1963.
3. Revue économique, mars 1960.
664 PLANIFICATION FRANÇAISE LA
encore très précise sur le Plan. « L'introduction du plan dans les décisions
des entrepreneurs marque le passage d'une société aveugle à une organi
sation tournée vers l'avenir 1 ». Mais, peut-on demander, les grandes socié
tés des États-Unis, pays où il n'y a pas de plan, sont-elles plus aveugles
que les nôtres ? On en peut douter. « Aujourd'hui le plan joue un rôle
déterminant dans la fixation des programmes d'investissement » *. C'est
précisément ce qu'il faudrait prouver, à l'aide d'exemples concrets,
d'interviews, d'enquêtes. Sans doute, des études particulières de ce genre
sont-elles fort difficiles à conduire, étant donné la rareté des informations
écrites, et la difficulté des enquêtes directes (par contraste, peut-on
noter ici, l'étude critique des plans soviétiques apparaît presque trop
facile, étant donné la masse immense des publications et reportages sur
le sujet).
Un autre point méritant examen est l'influence réelle du Plan sur la
stabilité de la conjoncture. Le mécanisme de la planification apporte-t-il
un remède définitif au risque de déséquilibre et d'instabilité que l'on a
longtemps pu croire intérieur à un système d'économie libérale ou de
marché ? A dire vrai, il paraît difficile de voir ici dans l'organisation du
Plan autre chose qu'un rouage particulier d'une organisation économique
nationale, caractérisée par une intervention accrue de l'État. Ainsi, l'étude
préalable du cheminement des plans n'empêche pas que l'observation et
le contrôle de la conjoncture doivent être constamment poursuivis par
tous les moyens disponibles. Les plans intérimaires de dix-huit mois ou
deux ans ont plus pour objet de tenir compte de l'influence des varia
tions de la conjoncture sur le déroulement des plans que de fournir un
moyen d'ajuster celle-ci. Peut-être faut-il souhaiter que l'on aille plus
loin dans le sens du contrôle et que l'on mette sur pied de véritables plans
annuels, moins détaillés que les plans quadriennaux (ne comportant par
exemple pas d'objectifs par secteurs), mais plus précis dans la détermi
nation des quantités globales et des moyens d'équilibre pour atteindre
les objets fixés, (notamment montant total des investissements et sources
de financement). Les budgets prévisionnels des comptes de la nation pré
sentés en même temps que la loi de finances jouent un rôle de cet ordre :
mais ne passant pas formellement par les organes du Plan ils ne consti
tuent pas des objectifs possédant, pour les divers responsables publics
ou privés, la même vertu contraignante.
Comment juger de l'efficacité de la planification française ? La tenta
tion courante est de citer les chiffres de l'accroissement de la production.
Ce faisant, on imitera la pratique du Commissariat du Plan lui-même, qui
depuis ses origines publie chaque année un « rapport d'exécution », étude
portant en fait sur l'évolution d'à peu près tous les aspects de la situation
économique, en France, au cours de l'année écoulée.
1. Op. cit., p. 238.
2. Ibid, p. 234.
565 ANNALES
Assurément, un Plan se juge avant tout à ses résultats. Mais com
ment distinguer, dans les progrès de l'économie française, ceux qui
auraient pris place de toute façon, et ceux qui sont réellement dus à la
planification ? Même si cette ventilation est impossible à faire dans la
pratique, il serait bon, par souci d'honnêteté, que l'on rappelât, lorsqu'on
vante les mérites de l'institution, que celle-ci n'est en fait qu'un perfe
ctionnement parmi d'autres (ou le regroupement de certains perfectio
nnements) apportés à l'économie française. Cette remarque n'a en aucune
façon pour objet de rabaisser des mérites évidents.
Parmi les sujets auxquels les commentateurs réservent une large
attention figure l'équilibre régional du Plan. C'est l'un de ceux pour
lesquels, en dépit des changements enregistrés, on peut le plus difficil
ement parler d'un véritable succès. Parmi les situations dont doit tenir
compte la politique régionale en France figure non seulement l'opposi
tion entre zones fortes et zones faibles (qui se traduit, dans le IVe Plan,
par la définition des deux politiques dites d'accompagnement et d'entraî
nement) mais aussi l'excessive concentration du pouvoir de décision à
Paris et autour de Paris. Celle-ci constitue certainement et de longue
date une des particularités les mieux définies de la société française. Or
l'existence du système de planification, et même, paradoxalement, du
système d'aide à l'expansion régionale, s'est dans la pratique traduite
par la création ou le renforcement d'une organisation centralisée. Il existe
ainsi une contradiction possible entre la recherche de la décentralisation
— si tant est que celle-ci est effectivement recherchée — et la planifica
tion. La mise sur pied de la procédure des tranches opératoires régionales,
dont Pierre Massé dit expressément qu'il s'agit d'une procédure décent
ralisée x, et des institutions consultées à ce propos, conférences inte
rdépartementales et comités régionaux d'expansion, représente une ten
tative intéressante et ambitieuse pour surmonter cette contradiction.
Cet effort concerne l'exécution du Plan. Dans la procédure de prépa
ration du Ve Plan (1966-1970) peu à peu mise en route, la place réservée
à la consultation des régions sur les grandes options doit être non pas
égale, mais subordonnée et nettement postérieure à celle des secteurs
économiques. Quoi qu'il en soit, il paraît essentiel que, à l'époque où
l'on se préoccupe d'élargir la participation à l'élaboration du Plan la
filière territoriale soit bien l'une de celles qui soient employées à cet effet.
Relevons encore à ce sujet la faible place que les ouvrages passés en
revue accordent aux plans régionaux proprement dits, originellement
entrepris en 1955 et dont les derniers sont en voie d'achèvement. Sans
1. Op. cit., p. 19.
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