La représentation du corps hermaphrodite dans les planches de l
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La représentation du corps hermaphrodite dans les planches de l'Encyclopédie - article ; n°1 ; vol.11, pg 109-129

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Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie - Année 1991 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 109-129
James McGuire: The Representation of the Hermaphroditic Body in the Encyclopédie plates.
This study brings together a plurality of discourse — literary, historical, medical and sociological — with the intention of deciphering ideological strategies of encyclopédisme as they manifest themselves in the iconography of three plates of hermaphrodites which appeared in Panckoucke's Supplément of 1776-7. This exploration of the stakes involved in this example of the, literally, reductive textual and pictorial representation of the sexually ambigous body during the Enlightenment serves to revea! what one might refer to as the paradoxically dark side of encyclopedic transparency.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Langue Français
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Exrait

James McGuire
La représentation du corps hermaphrodite dans les planches de
l'Encyclopédie
In: Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, numéro 11, 1991. pp. 109-129.
Abstract
James McGuire: The Representation of the Hermaphroditic Body in the Encyclopédie plates.
This study brings together a plurality of discourse — literary, historical, medical and sociological — with the intention of
deciphering ideological strategies of encyclopédisme as they manifest themselves in the iconography of three plates of
hermaphrodites which appeared in Panckoucke's Supplément of 1776-7. This exploration of the stakes involved in this example
of the, literally, reductive textual and pictorial representation of the sexually ambigous body during the Enlightenment serves to
revea! what one might refer to as the paradoxically dark side of encyclopedic transparency.
Citer ce document / Cite this document :
McGuire James. La représentation du corps hermaphrodite dans les planches de l'Encyclopédie. In: Recherches sur Diderot et
sur l'Encyclopédie, numéro 11, 1991. pp. 109-129.
doi : 10.3406/rde.1991.1125
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rde_0769-0886_1991_num_11_1_1125James McGUIRE
La représentation du corps
hermaphrodite dans les planches de
YEncyclopédie
faut jusque le Le L'homme bonheur nature les fouille, corps plus tout ? dans secs. de humain ramener, est le Diderot, mes désarticule les le Abstraction terme considérations semblables, entre si art. unique l'on dans et Encyclopédie, le veut faite une recompose. d'où que les plaire, machinerie de m'importe il plus faut mon intéresser, arides partir, 1755 existence de le et pouvoir et reste les auquel toucher, détails et de qui du la il
Michel Foucault, Surveiller et Punir, 1975
La juxtaposition frappe l'œil. Entre les images assez anodines de
têtards et de grenouilles, de l'amphibie paradigmatique, et celles des
instruments de chirurgie, dont l'acier froid et tranchant menace, se
trouvent trois planches de figures hermaphrodites. Nous feuilletons les
pages du douzième tome des planches de Y Encyclopédie , ou Suite des
Planches, publié en 1776-77 par Panckoucke, sans l'approbation de
Diderot. Mais si Diderot ne participe pas à la publication du Supplément
et de ses planches, il est pourtant légitime de les considérer comme une
extension ou un effet du mouvement épistémologique gigantesque
qu'était l'encyclopédisme. Comment fonctionnent ces images à l'intérieur
de l'univers complexe et polyvalent du discours encyclopédique ? Avant
de répondre à cette question, il faut d'abord essayer de comprendre ce que
Diderot identifie comme le «but d'une encyclopédie» (DPV, VII, 174).
Quel est en fait l'enjeu idéologique et politique de la tâche qui consiste à
rassembler, représenter et raisonner « les connaissances éparses sur la 110 JAMES McGUIRE
surface de la terre ; [à] en exposer le système général aux hommes avec
qui nous vivons » (ibid.) ? Tout projet qui vise à réordonner le monde ne
peut être qu'un geste politique. Mais à un niveau plus spécifique, quelles
sont les répercussions d'une entreprise telle que V Encyclopédie au sein
d'une considération, de la sémiologie médico-littéraire des polymorphes
sexuels représentés dans les planches et les articles sur les hermaphrodites ?
En déchiffrant les signes émis par ces images, l'ultime ironie de leur
placement entre les grenouilles et les outils chirurgicaux trahit une
vision plus sobre de la philosophie des Lumières. Le corps s'offre à nos
yeux comme le lieu d'une violence, d'une inscription coercitive qui
l'engage à être le Même et à ne pas paraître Autre. La présente étude
essaie de suivre les machinations épistémologiques qui sont à l'œuvre
dans ces planches1.
Pour savoir ce qu'est Y Encyclopédie , on revient logiquement à
l'article encyclopédie de Diderot, publié en 17552. Le rassemblement
de toutes les connaissances humaines ne peut que s'imposer comme une
sorte de renouvellement du monde. En effet, ceci n'est pas loin de
ce que Diderot envisage. Mais un tel projet exige un plan et une
méthodologie. C'est dans le Prospectus de 1750 que Diderot esquisse ce
plan ; cependant c'est dans encyclopédie que nous retrouvons toute
l'étendue du système. L'article commence simplement par rappeler le sens
étymologique du mot « » : « Ce mot signifie enchaînement
des connaissances» (DPV, VII, 174). Diderot part de cette étymologie
pour arriver au terme de ce que l'on peut appeler son idéologie
encyclopédique.
Cet enchaînement tel qu'il est repris par Diderot prend plusieurs
1. Pour une documentation exhaustive de la publication des planches de Y Encyclopédie
Diderot' s « », et du Supplément, voir R.N. Schwab et W.E. Rex, Inventory of
SVEC, (80, 83, 85, 91-93, 223) 1971-1984. Voici quelques indications intéressantes d'ordre
technique qu'ils donnent à propos des planches du tome XII : « The twelfth volume of
plates was published in 1777 as a part of the Supplément project executed by the energetic
Panckoucke. Diderot had nothing to do with this opération. The extra volume of plates
was used to complète both the original and the "Geneva" éditions. It differed from the
original eleven volumes of plates in that ail its explications were printed at the beginning of
the volume instead of being interspersed throughout the body of the work with appropriate
plates. [...] The producers of the supplementary volume of plates made the point in their
Avertissement that the text and the plates of the original Encyclopédie did not always
match and that therefore sometimes the explications in the original volumes had to be
rather long to fill in information missing in the articles that were to go with them. Such, it
was implied, was not the case with the Supplément, where the final versions of the plates
were allegedly available to the authors of the articles... » (223, 1984, p. 49).
2. Pour trois études excellentes sur l'article encyclopédie de Diderot voir aussi
D. Brewer, «Language and Grammar: Diderot and the Discourse of Encyclopedism»,
Eighteenth Century Studies, 13, 1979, 1-20; J. Creech, «Chasing after Advances :
Diderot's Article " Encyclopédie ", Yale French Studies, 63, 1982, 183-97 ; et C.V. McDonald,
«The Utopia of the Text: Diderot's "Encyclopédie" », The Eighteenth Century: Theory
and Interprétation, 21, 1980, 128-44. REPRÉSENTATION DU CORPS HERMAPHRODITE 111 LA
formes métaphoriques3. Le paradigme de l'arbre est certes central dans
l'article ; dans l'image de l'arbre on peut à la fois distinguer et voir le
lien, à travers le réseau des «branches», entre les «premiers principes,
[les] notions générales, [les] axiomes donnés » qui seraient les racines de
l'arbre et les «termes particuliers, qui seront comme les feuilles & la
chevelure de l'arbre». Et Diderot ajoute: «chaque mot n'a-t-il pas sa
place... ? » (p. 216). Mais il existe également le modèle de la mappemonde,
qui possède certaines qualités bien pertinentes à cette discussion. Diderot
nous explique que «l'ordre encyclopédique général sera comme une
mappemonde... » où l'on verrait «la topographie générale & raisonnée
de ce que nous connaissons dans le monde intelligible & dans le monde
visible ; & les renvois serviront d'itinéraires dans ces deux mondes, dont
le peut être regardé comme l'Ancien, & l'intelligible comme le
Nouveau»4. Ce qui est intéressant dans le choix de la métaphore de la
mappemonde est sa structure ; c'est à la fois une carte plane, sans inégalité,
qui permet de voir les deux hémisphères simultanément. Autrement dit,
ce modèle permet à celui qui le regarde de faire une circumnavigation
visuelle du monde. En retenant que Y Encyclopédie est une écriture, ce
voyage épistémologique doit être compris comme une circonscription
(et il importe de rappeler pour notre argument le lien étymologique entre
« écrire », du latin scribere, et sa base indo-européenne skeribh qui signifie
« couper » ou « inciser »). Il s'agit de circonscrire en fait « deux mondes »,
le visible et l'intelligible, ou l'image et le texte. Or, le monde ancien du est rendu intelligible par ce pouvoir du texte encyclopédique du
monde nouveau. Le discours encyclopédique est ainsi chargé d'autoriser
ce qui est visuellement représenté dans les planches. Le système qu'érige
Diderot afin de ré-articuler le monde n'est pourtant pas complet sans
l'élément qui unifiera ce nouvel ordre. Ce vaste réseau a besoin d'être
centré. La mise en marche du système s'opère donc par l'introduction
de cet élément qui sera le point de départ d'où l'on aura accès à tout :
Pourquoi n'introduirons-nous pas l'homme dans notre ouvrage, comme il
est placé dans l'univers ? Pourquoi n'en ferons-nous pas un centre
commun? Est-il dans l'espace infini quelque point d'où nous puissions,
avec plus d'avantage, faire partir les lignes immenses que nous nous
proposons d'étendre à tous les autres points? (p. 212).
3. Pour une discussion approfondie des modèles métaphoriques de l'épistémologie
encyclopédique voir R. Darnton, « Philosophers Trim the Tree of Knowledge: The
Epistemological Strategy of the Encyclopédie » , The Great Cat Massacre and Other
Episodes in French Cultural History, New York Basic Books, 1984, 191-213. Traduction :
«L'arbre de la connaissance: stratégie épistémologique de Y Encyclopédie», Le grand
massacre des chats, Laffont, 1985, 177-199.
4. Ibid. Sur le système des renvois de Y Encyclopédie, voir la critique de H.W.
Schneider, «Le prétendu système des renvois dans Y Encyclopédie», L'Encyclopédie et
Diderot, éd. E. Mass et P.E. Knabe, Kôln : dme-Verlag, 1985, 247-260. JAMES McGUIRE 112
Centre de l'univers, l'homme devient aussi le centre de l'espace
encyclopédique. Ce sont les mots « avec plus d'avantage » qui indiquent
qu'on devrait entendre par «centre» non seulement la disposition
spatiale de l' Encyclopédie, mais aussi sa disposition idéologique «homo-
centrique. » On verra plus loin quel « avantage » Diderot vise dans cette
structure. Il est crucial pour le moment de bien voir la forme spécifique
que Diderot donne à ce système dont l'homme est le centre :
Plus le point de vue d'où nous considérons les objets sera élevé, plus il
nous découvrira d'étendue, & plus l'ordre que nous suivrons sera
instructif & grand. Il faut par conséquent qu'il soit simple, parce qu'il y a
rarement de la grandeur sans simplicité ; soit clair & facile ; que ce
ne soit point un labyrinthe tortueux où l'on s'égare, & où l'on n'aperçoive
rien au-delà du point où l'on est ; mais une grande & vaste avenue qui
s'étende au loin, & sur la longueur de laquelle on en rencontre d'autres
également bien distribuées, qui conduisent aux objets solitaires & écartés,
par le chemin le plus facile & le plus court (Ibid.).
Comme la métaphore de la mappemonde où tout est visible pour celui
qui regarde, cette structure offre une perspective d'en haut, qui est celle
de l'homme, sur tout ce qui s'étend au loin au-dessous de lui. C'est, sans
que Diderot le dise en toutes lettres, une structure pyramidale. Le
passage ne peut qu'évoquer, au moins pour le lecteur moderne, cette
« surveillance pyramidale » que décrit Foucault dans Surveiller et punir5.
Ce parallèle intéressant avec le panoptisme foucaldien reviendra dans
notre discussion des planches.
Pour comprendre ce que disent les planches, il est nécessaire
d'analyser le rapport que construit Diderot entre l'image et le discours
encyclopédique. Quel est, en fait, le discours de Y Encyclopédie et comment
peut-il se joindre à l'image pour signifier? Diderot perçoit ces deux
opérations comme bien distinctes, comme une sorte de dialectique tota
lisante entre deux modes de représentation entièrement interdépendants
l'un de l'autre :
La peinture n'atteint point aux opérations de l'esprit ; l'on ne distinguerait
point entre des objets sensibles distribués sur une toile, comme ils
seraient énoncés dans un discours, les liaisons qui forment le jugement
& le syllogisme ; ce qui constitue un de ces êtres sujet d'une proposition ;
ce qui constitue une qualité de ces êtres, attribut ; ce qui enchaîne la
proposition à une autre pour en faire un raisonnement ; & ce raisonnement
à un autre, pour en composer un discours ; en un mot il y a une infinité de
choses de cette nature que la peinture ne peut figurer ; mais elle montre
du moins toutes celles qu'elle figure & si au contraire le discours écrit les
désigne toutes, il n'en montre aucune (p. 193).
5. M. Foucault, Surveiller et punir : Naissance de la prison, Gallimard, 1975. REPRÉSENTATION DU CORPS HERMAPHRODITE 113 LA
Ainsi on a pu dire avec raison que, assumant une position méta-discursive
à l'égard de V Encyclopédie , l'article encyclopédie exprime «the
metacritical function of encyclopédie discourse in gênerai implied in
each and every article ; in other words, the supposed or at least desired
capacity of encyclopédie discourse to double its object, to translate the
naturaî world into language and provide its true reflection, in short ot
represent»6. Donc discours et image conspirent et s'autorisent l'un
l'autre. La circonscription de l'objet est rendue possible par sa reproduction
textuelle et visuelle, par sa réitération et sa représentation. L'image ne peut
être ambiguë, car les mots l'expliquent, la confirment, l'autorisent. Le
nouveau monde de l'intelligible, c'est-à-dire du discours encyclopédique,
ré-articule le monde ancien de l'image isolée. L'appropriation idéologique
de l'objet vu renouvelle le monde sous le signe de la philosophie des
Lumières. L'enjeu monumental de l'article encyclopédie est donc mis
en évidence : c'est un manifeste du projet encyclopédique. L'acte de
représenter implique aussi un désir d'appropriation ; reproduire c'est
posséder, circonscrire c'est ériger une frontière de propriété. Brewer le
voit bien : « in the world of the encyclopédie text, knowledge guarantees
possession through représentation. I think therefore I hâve, or rather, I
order so as to possess »7. Et il ne s'agit pas seulement de catégoriser, de
délimiter ; il s'agit aussi de défendre sa propriété. Robert Darnton
reconnaît également ce côté combattif de l'entreprise encyclopédique,
son désir d'installer un ordre, aux deux sens du mot : « Setting up catégories
and policing them is therefore a serious business»8.
Mettre en vigueur l'ordre encyclopédique devient la tâche principale
de l'encyclopédisme. Mais comment « policer » les frontières qu'il établit,
frontières hautement politiques à d'innombrables égards? Certes,
c'était la préoccupation des encyclopédistes dévoués, toujours en état
de guerre avec la censure et les institutions religieuses. Mais la question
pour le critique moderne du discours et de l'idéologie encyclopédique
est tout à fait autre. L'enjeu moderne, ou bien post-moderne, serait
plutôt de savoir comment démythifier, ou déconstruire si l'on veut, ce
qui se prétendait être déjà une démythification, et l'était dans son
contexte. La présente étude abordera ce problème par l'analyse des
6. D. Brewer, «The Work of the Plates of the Encyclopédie», Stanford French
Review, 8, 1984, 229-30.
7. P. 233. Brewer fait aussi cette observation intéressante : «The encyclopédistes are
perhaps far more Cartesian than they themselves admit, for in their project they seek to
realize the désire expressed by Descartes in the Discours de la méthode, to fashion a
philosophical system and produce a discourse that could be imposed upon the world in
order to master and possess it (nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature) »
(p. 233-4).
8. O.c, p. 193. «L'établissement et le maintien des catégories est donc une affaire
sérieuse»; trad., p. 179. JAMES McGUIRE 114
trois planches d'hermaphrodites, et, bien entendu, le texte qui les
accompagne, en vue de démontrer ce qu'était le processus d'« éclairer»
ce corps humain superficiellement compris comme ambigu. L'herma
phrodite manifeste dans ces trois planches ce qu'on pourrait identifier
comme la répétition microcosmique du glissement épistémologique plus
vaste qu'était l'avènement des Lumières.
Il faut tenir compte tout d'abord des discours disciplinaires qui
constituent le discours encyclopédique général, car c'est en eux que la
voix de F Encyclopédie trouve son unité et son autorité. Il s'agit de la
parole des spécialistes de tous les domaines représentés dans l'ouvrage,
du pâtissier au graveur. Le discours qui, pour utiliser les termes de
Diderot, offre «les liaisons qui forment le jugement et le syllogisme » à
l'égard des images des hermaphrodites est celui de la médecine en
général, et plus spécifiquement celui de l'anatomie. Comment fonctionne
l'autorité médicale à l'intérieur de ce système d'enchaînement où le
centre est l'homme? Et quel peut donc être le travail de l'image par
rapport à ce «jugement» médical?
Quoiqu'elle ne soit point fixée, la faille épistémologique qui sépare
la Renaissance et l'âge classique des Lumières est bien perceptible.
C'est particulièrement le cas dans le discours médical sur l'anatomie
reproductive ainsi que dans la littérature tératologique. Une convergence
de ces deux modes d'écriture se manifeste dans l'œuvre d'Ambroise
Paré, Des monstres et prodiges, dont l'influence est reconnue et reprise
comme point de départ dans l'article Hermaphrodite de Jaucourt dans
le tome VIII de V Encyclopédie (p. 165-167). Bien que cet article ne
puisse renvoyer aux planches dans le supplément de Panckoucke, ce
qu'il avance est bien provocant. En fait, on trouve une référence à
l'article de Jaucourt dans l'article de J. Lafosse du même titre dans le
tome III du Supplément (p. 365), et cet article renvoie explicitement aux
planches en question. Il existe donc toujours une sorte de chaîne secrète
entre ces deux articles et les planches des hermaphrodites. Revenons
toutefois à cette évolution représentative que l'on constate entre le
monde médical d'Ambroise Paré et celui de V Encyclopédie .
Dans un livre récent Thomas Laqueur retrace l'évolution des
conceptualisations diverses des sexes9. Ce travail est remarquable à
plusieurs égards, mais, pour la présente discussion, ce qui nous intéresse
est ce que Laqueur identifie comme une transition cruciale, le passage
du « one-sex model » au « two-sex model » au xvnie siècle. Le vocabulaire
anatomique évolue donc afin de tenir compte de « this epistemic shift »
(p. 5-11) qui n'est rien moins que la découverte de la différence des
9. Making Sex: Body and Gender from the Greeks to Freud, Cambridge, Harvard
U.P., 1990. LA REPRÉSENTATION DU CORPS HERMAPHRODITE 115
sexes : « Sometime in the eighteenth century, sex as we know it was
invented. The reproductive organs went from being paradigmatic sites
for displaying hierarchy, résonant throughout the cosmos, to being the
foundation of incommensurable différence» (p. 249). Donc, du «one-sex
model » où la différence sexuelle était « a matter of degree, gradations of
one basic maie type, there arose a shrill call to articulate sharp corporeal
distintions»10. Mais qu'est-ce qui rend nécessaire cette rupture que
décrit Laqueur avec une conceptualisation des sexes où l'anatomie
reproductive féminine n'est qu'une formation imparfaite ou réduite de
celle de l'homme ? Qu'est-ce que les Lumières n'admettent plus dans le
discours anatomique ?
La réponse à ces questions ne se trouve ni simplement dans
l'analyse de l'évolution du vocabulaire anatomique par rapport aux
découvertes scientifiques, ni tout à fait dans le contexte d'une nouvelle
théorie du savoir inaugurée par les philosophes ; plutôt, comme le dit
bien Laqueur, «The context was politics» (p. 152). Certes les progrès
médicaux et la philosophie des Lumières se rejoignent dans un grand
effort de «raisonner» les vraies différences anatomiques entre les
parties génitales de la femme et de l'homme, mais un projet qui s'engage
vers une revalorisation des sexes commet en même temps un acte
hautement politique. Laqueur met le doigt sur l'enjeu principal de la
politisation de l'anatomie au xvme siècle :
The dominant, though by no means universal, view since the eighteenth
century has been that there are two stable, incommensurable, opposite
sexes and that the political, économie, and cultural lives of men and
women, their gender rôles, are somehow based on thèse « facts ». Biology
— the stable, ahistorical, sexed body — is understood to be the epistemic
fondation for prescriptive claims about the social order (p. 6).
Où se place alors la question de l'indétermination sexuelle, c'est-à-dire
le problème de l'hermaphrodite ? Le dilemme n'est pas nouveau pour
les encyclopédistes, mais la transition épistémologique d'une période où
le marginal, le monstrueux, l'anormal pouvait trouver sa place dans
l'ordre cosmique à celle où le monstre était la cible de l'exorcisme du
« raisonnement », révèle la volonté, coûte que coûte, de déterminer une
fois pour toutes l'identification sexuelle réelle de chaque individu. La
superstition qui admet l'ambivalence ou la polyvalence devait être
excisée du discours médical ainsi que du discours encyclopédique. On
10. Laqueur remarque plus spécifiquement que «no one was much interested in
looking for évidence of two distinct sexes, at the anatomical and concrète physiological
différences between men and women, until such différences became politicalîy important.
It was not, for example, until 1759 that anyone bothered to reproduce a detailed female
skeleton in an anatomy book to illustrate its différence from the maie » (p. 10) ; et qu'à ce
moment de transition « Organs that had shared a name — ovaries and testicles — were
now linguistically distinguished » (p. 149). JAMES McGUIRE 116
retrouve alors dans les trois planches sur les hermaphrodites un exemple
de ce processus inquisiteur qu'était en fait le discours encyclopédique
sur l'identité sexuelle.
Le chapitre XXXI du Traité des hermaphrodits, parties génitales,
accouchements des femmes, etc. du médecin Jacques Duval s'intitule
«Explication des Hermaphrodites par les discours des Poètes». Ce
chapitre démontre parfaitement à quel titre les philosophes rejetaient la
conception qu'avait la Renaissance de l'hermaphrodisme. Paru en
1612 n, ce texte ne relate le mythe grec d'Hermaphrodite 12 que pour dire :
«Mais toutes ces choses ne sont que fictions poétiques» (p. 263). Mais
même si Duval maintient que ces êtres mythiques n'appartiennent point
au réel, il n'hésite pas lui-même à exposer à travers des passages poétiques
et un discours astrologique de pures représentations d'hermaphrodisme :
Mais laissons les fables Grecques, nous expliquerons plus amplement
l'occasion pour laquelle l'Hermaphrodite est attribué à Mercure et
Vénus, en ce chapitre auquel par discours d'Astrologie nous assignerons
la cause d'iceluy, et remarquerons seulement en ce lieu, que le reste du
corps estant bien et naturellement formé selon la commune reigle de
Nature, les instruments ou particules servantes à l'un ou à l'autres sexe,
sont tellement configurez, qu'on ne peut distinguer, si on doit dire du
subject qu'il soit homme ou femme (p. 264).
On note, dans ce passage et ce chapitre du traité de Duval, l'enchevêtre
ment de plusieurs discours. L'écrivain-médecin fait appel à l'autorité
des astres et des poètes pour affirmer et définir l'existence réelle de
11. Publié en 1880 chez Isidore Liseux.
12. Ce mythe est ainsi relaté par Duval : «estant parvenu près une claire et lympide
fontaine, il [Hermaphrodite] fut veu, et sa beauté remarquée par la belle Nymphe Salmacis,
qui habitoit en ce lieu-là, laquelle estant promptement surprise de son amour, elle se
présenta à luy, et avec un gracieux et folâtre maintien le salua, lui faisant plusieurs
caresses et harangues amoureuses, tendantes à fin de l'induire à son amitié. Mais ayant
recognu finalement, qu'il y avoit en luy je ne sçais quoy d'arrogance et superbe, telle qu'il
mesprisoit tous ses vains et mulièbres efforts, elle ne désista ce nonobstant de ses brisées :
mais voyant que la douceur et courtoisie n'avoit eu lieu en cest outrecuidé courage, elle se
résolut à un plus grand effort.
S 'estant donc retirée hors de la fontaine, faignant se départir du lieu, elle se cacha
derrière un buisson. Quand Hermaphrodit la veit partie, estimant que ce ne seroit pour
faire retour, il despouille ses habits, et se servant de la commodité de solitude, entre nud
en la fontaine pour se laver et rafraichir. Ce qu'aperceu par la Nymphe, elle jette ses
habits bas, et accourant effrontément vers la mesme fontaine, elle embrasse fermement
celuy que elle avoit tant souhaité, et après avoir par tous moyens de parole, geste, et
attouchement tenté son austère et orgueilleux courage, et voyant que par aucun d'iceux il
ne pouvoit estre réduit à son amitié, elle pria les Dieux que leurs corps fussent tellement
conjoincts qu'il n'en fust fait qu'un.
Ce qui luy fut accordé, et lors celuy qui estoit entré homme en la fontaine, se trouva
demy-homme. Voyant ce, il pria aussi les Dieux que tous ceux qui voudroyent se laver en
ladicte fontaine receussent une pareille métamorphose» (p. 262). REPRÉSENTATION DU CORPS HERMAPHRODITE 117 LA
l'ambiguïté sexuelle13. On contaste aisément dans ce texte l'inséparabilité
des notions du corps, du cosmos et de la représentation pour la
compréhension d'un phénomène de déformation médicale, qui ne sera
chez les philosophes des Lumières qu'un problème à résoudre au niveau
du vocabulaire anatomique. La division nette entre les deux sexes,
opérée par l'autorité médicale, ne se voit point encore à la Renaissance.
Le texte de Duval démontre ce que Laqueur a appelé une métaphysique
de hiérarchie, dont le degré de perfection dans la formation sexuelle est
mesuré sur un axe dont le telos est mâle : « toutes choses tendent à la
perfection, et n'ont regret à ce qui est moins parfaict. Or est la nature de
l'homme plus parfaicte que celle de la femme » (p. 5-6 ; 322). Le discours
littéraire et l'influence des astres viennent soutenir alors la voix du
médecin, car la métaphysique et la superstition ne se séparent pas
encore du vocable anatomique. Duval soutient sa discussion en se
référant au quatrième livre des Métamorphoses d'Ovide, à un poète
ancien, Pulice, et à ce passage fort curieux de Jean Soter :
Me vir Mercurium, sed dicit fœmina Cyprin,
Utriusque geram symbola quod generis.
Non temere hue igitur posuerunt hermaphroditum
Me ambigui sexus, balneo in ambiguo u.
Quelle était alors la méthode par laquelle la Renaissance purifiait ces
« eaux douteuses » ? Comment le sexe « réel » était-il déterminé socialement
(car la vraie ambivalence ne pouvait pas être socialement acceptable) ?
C'est la Loi qui intervient alors comme agent de détermination sexuelle.
Il est certain que l'on admettait la possibilité de l'existence de vrais
hermaphrodites, mais on exigeait que ces êtres ambigus choisissent une
fois pour toutes une identité sexuelle immuable, et sous peine de sanctions
pénales, ne se servent jamais de leur «autre» sexe15.
Il en va tout autrement dans le discours encyclopédique sur les
hermaphrodites. La faille entre ce monde de Duval où la Loi imposait sa
13. Quant aux causes «réelles» de l'hermaphrodisme, Duval rejette les «opinions»
d'Avicenne, de Levinus Lemnius, d'Empédocle, de Démocrite, d'Aristote ; il suggère une
réinterprétation d'Hippocrate à ce sujet et conclut enfin que ce sont «les opinions
d'Hippocrate et Galien touchant le faict de la semence, dont on peut tirer la vraye cause
de l'Hermaphrodit, à quoy consentent Gorreus et Liébaut» (p. 275-95). Les chapitres
XLIII à XLVI sont consacrés à l'explication astrologique de la cause du phénomène des
hermaphrodites.
14. P. 264. Duval met lui-même le texte en français: «Cypris me nomme femme,
Hermès homme me dit /Mon corps estant noté de tous les deux ensemble ./Ce n'est donc
sans raison qu'ils m'ont Hermaphrodit/Mis en ce baing, dont l'eau est chaude et froide
ensemble».
15. Le chapitre LXV de Duval s'intitule en fait « Sentence prononcée à Monstiervillier,
contre Marin le Marcis et Jeane le Febvre, de laquelle ils ont appelé à la Cour» (p. 366) et
dans lequel est rapportée l'histoire de ces deux amants dont le premier « pour avoir changé
d'habit et de nom, a esté en danger de perdre la vie» (p. 352).