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La réussite scolaire des enfants d'immigrés. L'apport d'une approche en termes de mobilisation - article ; n°3 ; vol.29, pg 447-470

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Revue française de sociologie - Année 1988 - Volume 29 - Numéro 3 - Pages 447-470
Zaïhia Zéroulou : Migrants' children academic achievement. The contributions of a mobilization approach.
How can the surprising academic achievement of a minority of migrants' children who gain admission to university be explained ? According to our hypothesis, such an explanation should be found in the families' migration trajectories. Taking them into account allows one to correct the well-known deficient indicator of social origin : father's occupation when in France. Families' strategies and mobilization toward an educational project, part and parcel of their migration project, can thus be explained. This hypothesis has been tested through the interviewing of two groups of migrants' children of the Lille region, one having experienced school failure, the second having gained admittance to university.
Zaïhia Zéroulou : Der schulische Erfolg von Immigrantenkindern. Der Beitrag einer Vorgehensweise, die die Familienmobilisierung berücksichtigt.
Wie erklärt sich der uberraschende Schulerfolg einer Minderheit von Immigrantenkindern, die ein Universitätsstudium aufnehmen ? Unserer Ansicht nach liegt die Erklärung im zurückgelegten Weg der Einwandererfamilien. Unter diesem Gesichtspunkt kann der offensichtlich unzulängliche Indikator des sozialen Ursprungs korrigiert werden, das heisst der vom Familienvater in Frankreich ausgeiibte Beruf. Somit können die Familienstrategien und deren etwaige Mobilisierung zu einem Schulbildungsprojekt, als Teil des Migrationsprojektes beleuchtet werden. Zur Ueberpriifung dieser Hypothese wurden Gespräche mit Immigrantenkindern aus Lille und Umgebung gefuhrt, die in zwei Gruppen aufgeteilt wurden, wobei die erste Gruppe Kinder mit Schulmisserfolg, die zweite Universitätsstudenten umfasste.
Zaïhia Zéroulou : El exito escolar de los hijos de inmigrados. El aporte de un estudio en termines de movilización.
¿ Cómo explicar el sorprendente exito escolar de una minoría de hijos de inmigrados que acceden a la Universidad ? Según nuestra hipótesis, la explicación se busca en las trajectorias migratorias de las familias. Tomandolas en cuenta, nos permite corregir el indicador de origen social, notoriamente insuficiente, que es la profesión del padre ejercida en Francia. Asi, podemos aclarar la estrategia de las familias y su movilización eventual sobre un projecto migratorio. Para confirmar esta hipótesis, se ha llevado a cabo unas entrevistas con los hijos de inmigrados de la región de Lille repartidos en dos grupos : el primero, habiendo pasado por la experiencia del fracaso escolar; el segundo, habiendo ingresado a la Universidad.
Comment expliquer la surprenante réussite scolaire d'une minorité d'enfants d'immigrés qui accèdent à l'université ? Selon notre hypothèse, l'explication est à chercher dans les trajectoires migratoires des familles. Leur prise en compte permet de corriger l'indicateur d'origine sociale notoirement insuffisant qu'est la profession du père exercée en France. On peut ainsi éclairer les stratégies des familles et leur mobilisation éventuelle sur un projet scolaire, qui fait partie intégrante de leur projet migratoire. Pour vérifier cette hypothèse, on a mené des entretiens avec des enfants d'immigrés de la région de Lille répartis en deux groupes, le premier ayant fait l'expérience de l'échec scolaire, le second étant entré à l'université.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1988
Nombre de lectures 143
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Zaihia Zeroulou
La réussite scolaire des enfants d'immigrés. L'apport d'une
approche en termes de mobilisation
In: Revue française de sociologie. 1988, 29-3. pp. 447-470.
Citer ce document / Cite this document :
Zeroulou Zaihia. La réussite scolaire des enfants d'immigrés. L'apport d'une approche en termes de mobilisation. In: Revue
française de sociologie. 1988, 29-3. pp. 447-470.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1988_num_29_3_2526Abstract
Zaïhia Zéroulou : Migrants' children academic achievement. The contributions of a mobilization
approach.
How can the surprising academic achievement of a minority of migrants' children who gain admission to
university be explained ? According to our hypothesis, such an explanation should be found in the
families' migration trajectories. Taking them into account allows one to correct the well-known deficient
indicator of social origin : father's occupation when in France. Families' strategies and mobilization
toward an educational project, part and parcel of their migration project, can thus be explained. This
hypothesis has been tested through the interviewing of two groups of migrants' children of the Lille
region, one having experienced school failure, the second having gained admittance to university.
Zusammenfassung
Zaïhia Zéroulou : Der schulische Erfolg von Immigrantenkindern. Der Beitrag einer Vorgehensweise, die
die Familienmobilisierung berücksichtigt.
Wie erklärt sich der uberraschende Schulerfolg einer Minderheit von Immigrantenkindern, die ein
Universitätsstudium aufnehmen ? Unserer Ansicht nach liegt die Erklärung im zurückgelegten Weg der
Einwandererfamilien. Unter diesem Gesichtspunkt kann der offensichtlich unzulängliche Indikator des
sozialen Ursprungs korrigiert werden, das heisst der vom Familienvater in Frankreich ausgeiibte Beruf.
Somit können die Familienstrategien und deren etwaige Mobilisierung zu einem Schulbildungsprojekt,
als Teil des Migrationsprojektes beleuchtet werden. Zur Ueberpriifung dieser Hypothese wurden
Gespräche mit Immigrantenkindern aus Lille und Umgebung gefuhrt, die in zwei Gruppen aufgeteilt
wurden, wobei die erste Gruppe Kinder mit Schulmisserfolg, die zweite Universitätsstudenten umfasste.
Resumen
Zaïhia Zéroulou : El exito escolar de los hijos de inmigrados. El aporte de un estudio en termines de
movilización.
¿ Cómo explicar el sorprendente exito escolar de una minoría de hijos de inmigrados que acceden a la
Universidad ? Según nuestra hipótesis, la explicación se busca en las trajectorias migratorias de las
familias. Tomandolas en cuenta, nos permite corregir el indicador de origen social, notoriamente
insuficiente, que es la profesión del padre ejercida en Francia. Asi, podemos aclarar la estrategia de las
familias y su movilización eventual sobre un projecto migratorio. Para confirmar esta hipótesis, se ha
llevado a cabo unas entrevistas con los hijos de inmigrados de la región de Lille repartidos en dos
grupos : el primero, habiendo pasado por la experiencia del fracaso escolar; el segundo, habiendo
ingresado a la Universidad.
Résumé
Comment expliquer la surprenante réussite scolaire d'une minorité d'enfants d'immigrés qui accèdent à
l'université ? Selon notre hypothèse, l'explication est à chercher dans les trajectoires migratoires des
familles. Leur prise en compte permet de corriger l'indicateur d'origine sociale notoirement insuffisant
qu'est la profession du père exercée en France. On peut ainsi éclairer les stratégies des familles et leur
mobilisation éventuelle sur un projet scolaire, qui fait partie intégrante de leur projet migratoire. Pour
vérifier cette hypothèse, on a mené des entretiens avec des enfants d'immigrés de la région de Lille
répartis en deux groupes, le premier ayant fait l'expérience de l'échec scolaire, le second étant entré à
l'université.franc, socioi, XXIX, 1988,447-470 R.
Zaïhia ZÉROULOU
La réussite scolaire des enfants d'immigrés
L'apport d'une approche en termes de mobilisation*
Résumé
Comment expliquer la surprenante réussite scolaire d'une minorité d'enfants
d'immigrés qui accèdent à l'université ? Selon notre hypothèse, l'explication est à
chercher dans les trajectoires migratoires des familles. Leur prise en compte permet
de corriger l'indicateur d'origine sociale notoirement insuffisant qu'est la profession
du père exercée en France. On peut ainsi éclairer les stratégies des familles et leur
mobilisation éventuelle sur un projet scolaire, qui fait partie intégrante de leur projet
migratoire. Pour vérifier cette hypothèse, on a mené des entretiens avec des enfants
d'immigrés de la région de Lille répartis en deux groupes, le premier ayant fait
l'expérience de l'échec scolaire, le second étant entré à l'université.
De nombreuses études de sociologie de l'éducation ont démontré qu'en
raison du lien étroit qui unit destin social et destin scolaire, les enfants de
travailleurs immigrés (1) étaient généralement voués à l'échec scolaire,
comme le sont les enfants français de milieux populaires. Pour rendre
compte de l'échec du plus grand nombre, nous prendrons pour objet la
surprenante réussite de quelques-uns (2). Le détour n'est paradoxal qu'en
* Ce texte reprend notamment les él notre présent travail. Cf. le rapport introduc-
éments d'une thèse de 3e cycle menée sous la tif de Georges Abou Sada à la table ronde
direction de Michel Simon et Claude Dubar : internationale du greco n, qui s'est tenue à
Zaïhia Zéroulou, Mobilisation familiale et Lille les 12, 13 et 14 juin 1985 (Abou Sada,
conditions de scolarisation des enfants : le cas Milet, 1986). Les références bibliographiques
de l'immigration algérienne, Université de se trouvent en fin d'article.
Lille I, 1985. Je tiens également à remercier (2) II convient évidemment de s'interro
François Héran pour son aide lors de la ger sur la signification du concept de réussite
rédaction de cet article. scolaire. Qui échoue ? Par rapport à quoi ?
(1) «Jeunes immigrés» ou «enfants Le bac ? Le cap ? Le stage d'apprentissage ?
d'immigrés » : nous entendons par ces termes Nous avons choisi comme « population d'ex
les fils et filles d'immigrés, qu'ils soient nés ception » celle qui a accédé à l'enseignement
en France ou non et qu'ils aient conservé ou supérieur, donc celle qui devrait être la plus
non la nationalité d'origine de leurs parents. marginale compte tenu de son appartenance
Nous n'ignorons pas que les notions utilisées sociale. C'est un choix qui nous permet de
couramment pour désigner ces enfants saisir sans équivoque possible des situations
d'immigrés appellent une discussion import où la réussite scolaire est notable.
ante qui n'est cependant pas au centre de
447 Revue française de sociologie
apparence : l'observation des cas atypiques, contraires aux attentes de la
théorie et du sens commun, permet d'éclairer les mécanismes qui pro
duisent les sujets d'exception (Lazarsfeld, 1970, pp. 318-374). Nous
tenterons ainsi de reconstituer le système des déterminations susceptibles
d'expliquer l'inégale réussite scolaire des enfants d'immigrés.
Par rapport aux jeunes Français de milieu socio-économique compar
able, les enfants de migrants ont ceci de spécifique qu'ils sont issus d'un
groupe formé historiquement et socialement à travers des trajectoires
migratoires variées (3). Notre hypothèse est que le type de trajectoire est
un facteur déterminant dans la scolarisation des enfants (4). Face à la
rupture de l'équilibre familial consécutive à la transplantation migratoire,
les parents adoptent diverses conduites d'adaptation. Celles-ci doivent être
envisagées dans une perspective dynamique, comme des stratégies familial
es visant à réussir la migration à travers la réussite des enfants, ce qui
impose de les scolariser au mieux (5).
Pour expliquer les différentes composantes du phénomène étudié, il faut
examiner de multiples facteurs liés entre eux : la position des parents dans
le pays d'origine, l'expérience de l'émigration, le mode de vie, les relations
conservées avec le milieu d'origine, les modèles éducatifs des parents, les
expériences d'échec ou de réussite au sein du système scolaire.
L'analyse se limitera ici au cas des enfants d'immigrés algériens, choisi
pour son exemplarité. L'un de ses traits spécifiques réside dans l'image que
s'en font les autres communautés, française ou étrangères. En effet, comme
l'a rappelé A. Sayad, l'immigré « type », c'est l'Algérien. Tout se passe
comme si l'immigration algérienne condensait tous les traits de l'immi
gration, ou du moins de l'immigration « à problèmes », voire indésirable.
Elle évoque tout à la fois un passé colonial (qui a pesé sur l'émigration)
et une distance culturelle (objet de tous les discours sur l'intégration,
l'assimilation, etc.). C'est aussi la plus inquiétante des immigrations, parce
qu'elle est la plus « lointaine », la plus revendicative et la plus visible (6)
et que son caractère familial tend à la rendre définitive.
(3) Nous retenons comme séquences si- d'autre part, la problématique explicite et
gnificatives de la trajectoire : la position implicite est toujours celle de l'adaptation à
sociale au pays d'origine, les circonstances et la société d"accueil'. » (Sayad, 1977)
les conditions de la migration, les modalités (5) Nous définissons la stratégie comme
d'insertion professionnelle, sociale et cultu- la poursuite « rationnelle » de buts, par
relie des membres de la famille. l'adoption d'un ensemble de pratiques et
(4) Les modes d'adaptation des familles d'attitudes idéologiques ou morales ayant des
immigrées en France sont fonction de leurs effets, matériels ou non, en vue de la réussite
caractéristiques sociales avant leur émigra- scolaire des enfants. Ces conduites sociales
tion. « Toute étude de l'immigration qui sont appelées mobilisations.
négligerait les conditions d'origine des émi- (6) Dans la région du Nord-Pas-de-Calais
grés se condamnerait à ne donner du phé- (terrain de notre enquête), au recensement de
nomène qu'une vue à la fois partielle et la population (rp) de 1982, les Maghrébins
ethnocentrique : d'une part, comme si son totalisent plus de la moitié des effectifs de la
existence commençait au moment où ilétrangère. Les Algériens consti-
arrive en France, c'est l'immigrant et lui seul, tuent l'essentiel des effectifs (31,5 %).
et non l'émigré qui est pris en considération;
448 Zaïhia Zéroulou
L'immigration algérienne en France se caractérise par la stabilité que
lui donnent sa forte auto-reproduction (son taux de natalité est élevé) ainsi
que l'accentuation du regroupement familial au cours des dernières
années, malgré une réglementation de plus en plus restrictive. Sa stabili
sation se traduit aussi par des durées de séjour de plus en plus longues,
une croissance du nombre des naturalisations et des demandes de réin
tégration à la nationalité française. D'où une croissance du nombre
d'enfants scolarisés (7).
La méthode adoptée dans cette étude a consisté à comparer deux groupes
extrêmes : quinze familles où la plupart des enfants ont accédé à l'ense
ignement supérieur; quinze autres où aucun enfant n'a entrepris de
scolarité dans le second cycle long. Ces familles ne se différencient pas
au regard des variables essentielles ayant une incidence sur la réussite
scolaire, telles que la catégorie socio-professionnelle et la branche d'acti
vité du père, la taille de la famille, le type d'habitat. Alors qu'ils partagent
les mêmes conditions de vie en France, les deux groupes se distinguent
par la réussite ou l'échec scolaire de leurs enfants (8). Le choix de ces
échantillons appariés permet d'isoler les comportements typiques qui
conduisent les enfants à la réussite ou à l'échec scolaire.
Une étude qualitative de ce type doit cumuler la description ethno
graphique, la reconstitution des trajectoires familiales et l'entretien non
directif. Dans un premier temps, nous avons eu une approche de type
ethnographique dont l'objectif était de distinguer les caractéristiques
sociales des familles où les enfants réussissent ou échouent dans leur
scolarité. Pour éviter au maximum le biais d'une mémoire sélective, nous
confrontions les informations provenant de plusieurs personnes : le père,
le fils, la mère, la fille... La discussion se faisait à partir de documents, par
exemple des bulletins scolaires et d'autres éléments propres à remuer les
souvenirs.
Ce premier travail sur le terrain fut complété par la réalisation
(7) Dans l'Académie de Lille, au cours de ment supérieur), ces deux types d'enseigne-
l'année scolaire 1985-86, les élèves de natio-ne touchent aucun enfant du second
nalité algérienne représentent : 38,9 % des groupe de familles. Par contre, les non-
effectifs totaux d'élèves étrangers de l'ensei- diplômés représentent plus d'un quart des
gnement pré-élémentaire; 40,9% du pri- effectifs d'enfants du second groupe contre
maire; 52,0% des classes d'adaptation et 5,6% de ceux du premier (respecti-
d'enseignement spécial; 39,9% des cppn-cpa; vement 30 et 6 enfants). Ce qui caractérise
46,0% du 1" cycle; 50,4% du second cycle aussi le second groupe, c'est le poids des
court; 66 % des sections d'éducation spéciali- enfants dans les filières du second cycle
sées et 41,4% du second cycle long. court : 40,2% d'entre eux. Il est intéressant
(8) Alors que l'enseignement supérieur a de distinguer que la moitié d'entre eux n'ont
concerné ou concerne 47,5 % des effectifs du pas obtenu un diplôme de cap ou вер. Ils
premier groupe de familles et que l'ensei- n'ont pas suivi leur formation jusqu'aux
gnement du second cycle long en scolarise classes terminales. Les classes de cppn et cpa
22,5% (étant donnés l'âge et la répartition ont concerné 16,7 % des effectifs de ce même
par classe d'enseignement, ces enfants ont groupe. Les groupes 1 et 2 comprennent
des chances sérieuses d'accéder à l'enseigne- respectivement 120 et 114 enfants.
449 française de sociologie Revue
d'entretiens non directifs auprès de jeunes ayant échoué à l'école, auprès
d'étudiants scolarisés dans les universités publiques lilloises, mais égale
ment auprès d'autres membres de la famille : père, mère, grands frères et
grandes sœurs.
Nous avons pensé que les parents seraient plus motivés et personnelle
ment plus impliqués si, au lieu de leur demander simplement et direct
ement leurs opinions sur la scolarisation de leurs enfants, nous les inte
rrogions sur l'idée qu'ils pouvaient se faire de leur itinéraire migratoire.
Cela les obligeait à parler sur leur passé, leur présent et la façon dont ils
envisageaient leur avenir.
Les entretiens non directifs auprès des enfants étaient centrés sur la vie
d'écolier, puis d'étudiant, notre ambition étant non seulement de reconst
ituer le cursus scolaire mais aussi de détecter les influences qui se sont
exercées aux moments déterminants. Il était notamment intéressant de
chercher en quoi les enfants se distinguaient les uns des autres du point
de vue de leur connaissance des enjeux professionnels de l'orientation
scolaire et de son évolution au cours de leur cursus scolaire. Cela
permettait de distinguer de quels atouts disposaient ces enfants pour
affronter l'institution scolaire.
Ces différentes approches permettaient d'apprécier la place que les
parents immigrés attribuent à la scolarisation de leurs enfants dans leur
projet migratoire, car toute notion de réussite ou d'échec devait être
évaluée par rapport aux espoirs formulés. De plus, il convenait d'analyser
le rôle des attentes des parents sur la réussite ou l'échec de leurs enfants.
Il est nécessaire, toutefois, de resituer au préalable notre objet dans un
contexte plus large, en usant d'une approche quantitative. Nous avons,
pour ce faire, analysé la situation scolaire de ces enfants dans l'Académie
de Lille et dépouillé les dossiers d'étudiants d'origine algérienne dans les
universités publiques lilloises (9). Comme la catégorie des étudiants issus
de familles immigrées algériennes n'est pas isolée en tant que telle dans
les dossiers, il a fallu la construire en procédant à un découpage de la
catégorie « étudiants algériens », qui recouvre des situations hétérogènes.
Nous n'avons retenu dans cette dernière que les étudiants ayant obtenu
leur baccalauréat en France et dont les parents résident habituellement en
France (10). Cette sélection nous a permis de repérer quinze familles dont
les enfants ont accédé à l'université.
(9) Les étudiants inscrits dans l'ensei- migres dans l'enseignement supérieur (Abou
gnement supérieur privé étaient exclus, ce Sada, Zéroulou, 1985 a),
qui n'était pas gênant dans la mesure où leur (10) Au cours de l'année universitaire
nombre est faible. En effet, le pourcentage 1983-1984, l'Académie de Lille compte
d'élèves étrangers dans l'enseignement privé 47 394 étudiants dans les universités publi-
du 1er et du 2e degré stagne depuis 1976-77 ques lilloises, dont 735 de nationalité algé-
autour de 2,5 %. Aussi, en prenant pour objet rienne. Le dépouillement manuel de leur
d'étude les étudiants inscrits dans les uni- dossier fait apparaître que les étudiants issus
versités publiques lilloises, nous touchons de familles immigrées représentent 316 per-
presque la totalité du public d'enfants d'im- sonnes.
450 Zaïhia Zéroulou
I. — Les enfants d'immigrés algériens dans les universités lilloises :
aperçu statistique
Les données disponibles ne permettent pas de distinguer les origines des
étudiants, selon qu'ils sont étrangers ou d'origine étrangère, issus d'un
milieu francophone ou non. Seule la nationalité des parents permet de
repérer les étudiants issus de familles immigrées. Ces limites nous obligent
à une interprétation prudente des chiffres.
On peut néanmoins dégager plusieurs caractéristiques du public scolaire
étranger :
— la croissance du nombre des enfants d'immigrés dans les établiss
ements scolaires du 1er et du 2e degré, et notamment d'enfants d'origine
algérienne (11), également sur-représentés dans les formations à caractère
professionnel et technique;
— une scolarisation massive dans l'enseignement public, qui regroupe
91,6% des élèves étrangers contre 79,9% des élèves français dans les
premier et second degrés; quand ils sont présents dans l'enseignement
privé du degré, c'est essentiellement dans les filières techniques
courtes (Abou Sada, Zéroulou, 1985 b);
— une répartition géographique très concentrée : dans l'Académie de
Lille, 1 1 districts sur 27 (soit les quatre districts de Lille, ainsi que Roubaix,
Tourcoing, Douai, Hénin- Beaumont, Maubeuge, Lens et Valenciennes)
scolarisent 80 % des élèves étrangers et 90 % des élèves algériens.
En 1983-1984, 175 garçons et 141 filles étaient inscrits dans les
universités publiques lilloises. La présence de cette population atypique
dans l'enseignement supérieur suscite plusieurs interrogations. Appartienn
ent-ils à des familles porteuses d'un ensemble de caractéristiques qui les
différencient des autres familles immigrées dans la région ? Quel était le
mode de scolarisation antérieur de cette population d'« exception » ?
Un peu plus de la moitié d'entre eux sont nés en Algérie. 57 % des
garçons et 44 % des filles sont venus en France dans le cadre du
regroupement familial entre 1950 et 1958, ce qui met en évidence l'ancien
neté de cette immigration familiale.
On note l'arrivée tardive des filles à l'université. Elles appartiennent
pour la plupart à la tranche d'âge « 18-25 ans ». Plus des deux tiers se
concentrent dans le premier cycle, contre environ la moitié des garçons.
Arrêtant leurs études le plus souvent après l'obtention du deug, elles ne
représentent qu'un tiers des effectifs du second cycle. Les taux de célibat
élevés chez les étudiantes sont significatifs d'un comportement familial qui
(11) Entre 1976-77 et 1985-86, la popula- élèves algériens représentent 42,5% des ef-
tion française scolaire de l'Académie de Lille fectifs d'élèves étrangers au cours de l'année
a diminué de 2,8 % alors que la population scolaire 1985-86.
scolaire étrangère a augmenté de 17,7 %. Les
451 Revue française de sociologie
Comparaison des origines sociales des « étudiants algériens »
et de la structure sociale de la population algérienne
Population
Population étudiante masculine
dans les universités algérienne
dans le Nord publique s lilloises
Pas-de-Calais
CSP du père % R.P. INSEE Effectifs * % 1982
Ouvrier 216 82,1 81,4
Employé 12 4,6 9,3
Cadre moyen 17 6,5 3,2
Artisan-Commerçant 17 6,5 5,6
Profession libérale-Cadre supérieur. 1 0,3 0,5
Total 263 100,0 100,0
* On a retiré les 53 étudiants dont la profession du père était imprécise, mais il est
vraisemblable que la plupart appartiennent aux catégories populaires.
s'écarte des normes du pays d'origine, où l'âge au mariage est particuli
èrement précoce (12).
La répartition des étudiants selon l'origine est assez proche de la
moyenne régionale (et nationale) des familles algériennes.
Plus des deux tiers des enfants d'immigrés présents à l'université sont
issus de familles ouvrières, contre un quart des étudiants étrangers et un
cinquième des étudiants français de l'Académie. Ce n'est donc pas la
profession actuelle du père qui explique la réussite scolaire de ces enfants.
Si l'on prend en compte les qualifications, il apparaît qu'un cinquième
environ des pères appartiennent aux couches supérieures du monde
ouvrier (13). Les principaux secteurs d'emploi sont les mines, suivies du
bâtiment et des travaux publics, de la sidérurgie-métallurgie et des
industries de biens de consommation. Ces dernières ainsi que le secteur
minier sont sur-représentées : plus de la moitié des pères y travaillent.
La présence relativement importante d'enfants de mineurs à l'université
peut s'expliquer par la stabilité des familles concernées, elle-même liée à
la politique de logement des Houillères, qui visait à fixer la main-d'œuvre.
De plus, le système d'attribution des bourses aux étudiants constitue une
(12) Au cours des années 1981, 1982 et divorcé. Cf. Hadjila Sad Saoud, Le divorce :
1983, dans la métropole-Nord, l'âge des conditions sociales et significations parmi la
conjoints au mariage varie de 16 à 21 ans population immigrée algérienne, thèse de
pour 45,4 % des femmes algériennes (sur un 3e cycle préparée à l'Institut de sociologie de
échantillon de 280); de 16 à 23 ans pour Lille I sous la direction de Michel Simon.
66,1 % d'entre elles et de 16 à 25 ans (13) Manœuvres : 59,7%; O.S.: 21,3%;
81,1 % elles. Les mariages tardifs O.Q. : 19,4% et contremaîtres : 0,4%.
concernent des femmes veuves ou ayant
452 Zaïhia Zéroulou
aide non négligeable pour poursuivre des études supérieures. A cela il faut
ajouter que les perspectives de fermeture des mines pouvaient inciter les
parents à prolonger la scolarité de leurs enfants, comme on a pu l'observer
pour les enfants des mineurs français.
L'entrée d'étudiants issus de familles algériennes dans les trois universit
és lilloises s'est faite très progressivement. Jusqu'en 1979, huit étudiants
seulement en moyenne s'y inscrivaient chaque année. A partir de 1980, le
nombre d'inscriptions augmente considérablement, se multipliant par cinq.
Quatre étudiants seulement (deux garçons, deux filles) ont obtenu le
baccalauréat avant 18 ans. La majorité (56 %) l'ont obtenu à l'âge normal,
à 18 ou 19 ans, et une forte proportion à un âge plus tardif (42%). Les
étudiants ayant obtenu le bac à l'âge normal sont majoritairement nés en
France. Le fait d'avoir été scolarisé en France dès l'école primaire
détermine de façon décisive les conditions d'obtention du baccalauréat :
âge, série et mention. La part des mentions au bac (assez bien, bien ou très
bien) reste dans l'ensemble très faible (15 %), comparée à la situation des
bacheliers lillois (14). On note la part non négligeable d'étudiants ayant
accédé à l'université après l'obtention d'une équivalence ou de I'eseu
(Examen spécial d'entrée à l'université) : 15 % des effectifs. Les étudiants
issus de familles immigrées détiennent pour la plupart un bac A ou un bac
G (31 et 22 %). Seuls 9 % des garçons et 3,5 des filles ont passé un bac С
Les études de lettres sont les plus répandues : 40 % des effectifs, contre
33 % chez les étudiants français à l'échelle nationale.
Comment expliquer qu'à origine sociale identique les performances
scolaires puissent différer du tout au tout ? Est-ce à dire que l'origine
sociale serait impuissante à expliquer l'inégale réussite scolaire des
enfants ? La question est de savoir si l'on peut se contenter de caractériser
les familles immigrées à partir de cette seule variable. On peut se demander
en réalité si la profession exercée par les parents dans le pays d'accueil
est un indicateur suffisamment précis de l'origine sociale. Seule l'enquête
directe auprès des intéressés permet d'en savoir plus long et d'éclairer ainsi
les différences d'attitude en matière de projets scolaires.
II. — Caractéristiques sociales des familles avant rémigration
Les deux groupes de familles que nous avons définis se distinguent sur
deux plans : la position sociale occupée en Algérie, d'une part, les
conditions d'émigration, de l'autre, définies essentiellement par le délai qui
a séparé la migration des pères de la migration des autres membres de la
famille.
(14) Parmi les flux d'entrée des étudiants nés (Cukrowicz, 1980).
en 71-72, 44,2 % d'entre eux étaient mention-
453 Revue française de sociologie
Dans le groupe des enfants ayant poussé leur scolarité jusqu'à l'uni
versité (désigné désormais sous le sigle Gi), la plupart des parents sont
d'origine urbaine. Pour le second groupe (désormais G2), l'émigration en
France prolonge l'exode rural entamé à l'intérieur de l'Algérie. L'origine
géographique des familles a conditionné l'accès ou non à la scolarisation,
puisque les rares enfants scolarisés avant la Guerre d'indépendance étaient
concentrés en ville. En 1954, en effet, seuls 5 % des hommes et 2 % des
femmes étaient alphabétisés (Perville, 1984). Même si elle est limitée, la
scolarisation n'est pas négligeable au sein du gi. Les parents pouvaient
connaître le français avant d'émigrer et ont pu être scolarisés dans les
écoles françaises et/ou coraniques.
La plupart des pères n'avaient pas d'activité salariée au pays d'origine :
10 sur 15 en gi, 12 sur 15 en G2. Si l'on compare la profession des
grands-parents paternels et maternels, des différences significatives appar
aissent entre les deux groupes. En effet, au sein du G2, les 60 grands-
parents paternels et maternels étaient paysans et, parmi eux, un seul
possédait quelques lopins de terre, alors que dans le G i, on ne trouve que
16 grands-parents paysans, dont 8 étaient propriétaires terriens. Le Gi se
caractérise aussi par la présence d'autres professions : « employé de
mairie », « petit commerçant », « instituteur » et « commissaire de po
lice» (15).
/. — Conditions « objectives » d'émigration
L'âge au mariage, l'âge à l'arrivée en France et surtout l'écart entre la
migration du père et celle de la mère et des enfants montrent l'hétérogé
néité de la migration tant masculine que féminine.
Dans le G2, 11 familles sur 15 se sont regroupées en France après une
séparation de plus de 3 ans (dont une famille après 5 ans et une autre après
15 ans). Alors que dans le gi, pour 5 familles, le père et les autres membres
de la famille ont émigré en même temps; trois autres se sont regroupées
au bout d'une année et deux autres après une séparation de deux ans. Ce
sont les immigrés d'origine urbaine, ceux qui avaient un certain niveau
d'instruction, qui ont le plus vite regroupé leur famille. On constate que
dans tous les cas la décision de faire venir la femme en France a été prise
par le mari, ce qui suppose son affranchissement de la tutelle de la famille
élargie (pour la plupart, leur père était soit décédé, soit consentant, et par
(15) L'histoire sociale de l'émigration des grés sont essentiellement des paysans avec ou
Algériens est liée à celle de la société rurale sans terre, des chômeurs ou des ouvriers
et de la paysannerie qui ont alimenté les flux agricoles. Une minorité d'entre eux sont des
migratoires : « En 1954, 90 % des émigrés ont ouvriers d'industrie, des petits commerçants
une origine rurale, 10% une origine ur- ou employés,
baine » (Michel, 1956). Les parents des émi-
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