La révolution industrielle en Angleterre : un cas unique ? - article ; n°1 ; vol.27, pg 33-45

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1972 - Volume 27 - Numéro 1 - Pages 33-45
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1972
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Peter Mathias
La révolution industrielle en Angleterre : un cas unique ?
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e année, N. 1, 1972. pp. 33-45.
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Mathias Peter. La révolution industrielle en Angleterre : un cas unique ?. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 27e
année, N. 1, 1972. pp. 33-45.
doi : 10.3406/ahess.1972.422479
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1972_num_27_1_422479La révolution industrielle en Angleterre :
Un cas unique ?
singularité. révolution Le but industrielle de On cet a souvent article en n'est mis Angleterre, en pas avant de dégager ou de multiples d'établir des déterminations facteurs de nouveaux explicatifs critères nouvelles : la de situaà sa la
tion favorable en ressources naturelles, les mouvements démographiques d'une
structure sociale souple et mobile, une demande intérieure en extension (et par
ticulièrement une demande croissante de la part des groupes à revenus moyens),
les progrès d'une agriculture spéculative, le développement d'une tradition
industrielle à base rurale, un marché extérieur et des colonies, des capitaux
disponibles, un génie inné de l'invention, l'esprit d'innovation ou d'entreprise,
le non-conformisme protestant, un système de gouvernement qui sut favoriser
à différentes époques l'intervention et le laissez-faire selon un dosage propice,
une législation encourageant l'efficacité de la concurrence et de l'économie
de marché, des connaissances et une attitude scientifiques, des mobiles et des
motivations psychologiques. Les nouvelles dimensions du concept de « capital
humain » sont actuellement explorées par les spécialistes de l'histoire écono
mique, qui ont pris conscience de l'importance des économistes.
Mais la façon dont on mélange, comme en un cocktail, tous ces éléments,
demeure subjective. On étudiera donc ici comment le fait d'être la première
économie à promouvoir des techniques de haute productivité sur une base
industrielle, des innovations en chaîne à un rythme croissant, un développement
industriel rapide, fit de l'Angleterre un exemple « unique » par rapport aux cas
historiques postérieurs; et l'on verra en quoi le contexte international de ce
premier démarrage de l'industrialisation était lui-même sans précédent et ne
pouvait pas se reproduire. On considérera dans une autre partie le problème de
la diffusion de la technologie et l'effet stratégique des connaissances techniques
à cette époque, car l'hypothèse d'un démarrage ayant le privilège de se réaliser
avant tous les autres soulève logiquement la question des déphasages dans la
diffusion des techniques.
33
Annales (27* année, janvier-février 1972, n° 1) 3 CROISSANCE ET CHOIX ÉCONOMIQUES
Première, et donc unique ?
Ce qui singularise d'abord l'industrialisation de l'Angleterre, c'est qu'elle
s'est produite avant toutes les autres. A partir du moment où un pays industriel
devenait un puissant centre d'innovation et la source de nouvelles technologies
diffusant une plus haute productivité, le contexte mondial s'en trouva dans une
certaine mesure transformé. A l'échelle mondiale, le problème de l'innovation
était rendu moins aigu par la diffusion d'innovations déjà existantes et connues.
Ces problèmes de diffusion, qui seront étudiés ultérieurement, peuvent s'avérer
aussi formidables que ceux de l'innovation initiale, mais les succès déjà rem
portés par un premier pays industriel nous amènent à mettre à part les cas spé
cifiques d'industrialisations réalisées postérieurement.
Ceci vaut pour le meilleur et pour le pire. D'un côté, il existe des techniques
avantageuses qu'il est loisible d'emprunter. En Angleterre, en dépit de règlements
publics interdisant l'exportation de certaines techniques, d'ouvriers spécialisés
et des machines elles-mêmes, en dépit des efforts personnels de certains indust
riels pour garder leurs secrets et de leurs appels à la protection des lois contre
la diffusion de la technologie stratégique, les mécanismes de marché exercèrent
des pressions plus efficaces sur la diffusion des nouvelles inventions dans les
pays prêts à les recevoir. Les lois étaient en grande partie sans effet, mal appliquées
et jamais mises à jour, de sorte que la technologie nouvelle s'enrichissait sans
cesse de nouvelles innovations qui se trouvaient effectivement enregistrées
sur la liste des exportations prohibées. Il était plus difficile de légiférer contre la
diffusion de procédés nouveaux que de contrôler l'exportation des machines.
Il était plus difficile encore de légiférer contre la diffusion des connaissances
formelles (on pourrait objecter, il est vrai, que les connaissances formelles
n'étaient pas le seul véhicule des nouvelles techniques et des spécialisations
nouvelles). En Angleterre, des entrepreneurs indépendants ou des ouvriers
qualifiés acceptaient, sans trop de réticence, de montrer des installations et de
travailler à l'étranger; mais ce n'étaient pas toujours les meilleurs et les plus
qualifiés. Une fois que les firmes qui originellement fabriquaient des machines
se furent spécialisées dans la construction mécanique et la production de
machines-outils, le groupe d'affaires qui se formait alors réclamait l'ouverture
des marchés extérieurs pour les biens d'équipement et invoquait toutes les
institutions et règles des échanges internationaux pour que ces biens d'équi
pement, qui représentaient les fruits de la nouvelle technologie, s'écoulent vers
de nouveaux pays. Même le système de patentes devint un instrument pour pro
pager les nouvelles connaissances technologiques, en partie parce que l'enr
egistrement des patentes en Angleterre dévoilait — pour un public international
intéressé — la connaissance formelle des innovations, en partie parce que les
ingénieurs et inventeurs anglais emmenaient couramment leurs patentes à
Paris comme à Londres.
Les forces qui au sein de l'économie la plus avancée poussaient à la diffusion
vers l'extérieur des nouvelles techniques se combinaient à celles qui cherchaient
à les attirer. Tout l'attirail des stimulants économiques : propositions de monop
ole, aide à l'investissement, assurance de trouver un marché par la vente, à des
prix avantageux, à des organismes gouvernementaux, salaires de rêve, super-
bénéfices, tarifs protecteurs, fut offert à différentes époques, par des États cont
inentaux désireux d'attirer les praticiens des nouvelles spécialités, depuis la
technologie de l'énergie-vapeur, du travail du métal, de la construction méca-
34 LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE P. MATHIAS
nique et de la fabrication des machines, jusqu'à celle du brassage de la bière
brune. On poussa des chimistes et des ingénieurs prestigieux à entrer dans les
services publics, pour aller outre-mer et rendre compte des dernières techniques,
à la manière des équipes de productivité que l'industrie anglaise envoya faire le
tour des usines d'outre-mer après 1945. Un grand nombre d'organismes officiels
et privés chercha à vulgariser les nouvelles techniques et à les transplanter
au delà des frontières nationales. L'efficacité de toutes ces tentatives est une
autre question, mais leur existence souligne à quel point le contexte interna
tional devint profondément différent lorsque le « capital », sous la forme d'un
fonds commun de technologie avancée, fut potentiellement à la disposition
de pays qui avaient depuis peu commencé à s'industrialiser.
Ce nouveau « fonds de capital » ne se limitait naturellement pas au métal
et aux procédés industriels. L' « effet exemplaire » d'une industrialisation réussie
pouvait opérer de façons multiples. Dans la plupart des pays apparurent des
groupes de prosélytes pour le bénéfice de la nouvelle économie (mais aussi
des groupes de pression qui s'y opposaient). On constata des réactions moins
tangibles, depuis la demande de barrières douanières pour encourager les
industries naissantes jusqu'à une prolifération de traductions des œuvres d'Adam
Smith.
Sur d'autres points évidemment, le contexte international auquel se trou
vaient confrontées toutes les autres économies, à partir du moment où un centre
industriel majeur existait, était moins favorable, mais il était néanmoins certaine
ment différent de celui auquel faisaient face l'Angleterre et les autres grandes
puissances du XVIIIe siècle, en une époque où aucune économie devenue pr
édominante par ses exportations industrielles ne s'était rendue maîtresse de la
navigation et des échanges internationaux. Compte tenu de la disparité des
prix entre les exportations anglaises de drap ou de fer bon marché et celles des
pays technologiquement moins avancés; compte tenu de l'expansion en Anglet
erre de la construction industrielle qui permettait d'offrir une gamme toujours
plus large de produits hautement travaillés, et que nul ne pouvait concurrencer
— indépendamment même de leurs prix — , les chances des autres nations d'at
teindre un important développement industriel sur des marchés extérieurs
étaient moindres qu'elles ne l'étaient en Angleterre entre 1780 et 1850. L'Anglet
erre étant devenue la première économie industrielle, par suite de la disparité
qui s'était développée entre l'économie anglaise et les autres économies avancées
de cette époque, on ne peut s'attendre à retrouver dans les exemples d'industria
lisations ultérieurs les mêmes mécanismes de croissances que dans l'industrial
isation anglaise.
Unique, et par conséquent la première ?
Bien des aspects du développement économique de l'Angleterre au XVIIIe siècle
apparaissaient aussi ailleurs. A mon avis, il ne faut pas chercher à expliquer la
révolution industrielle en Angleterre par une cause unique. Il n'est pas plus
indiqué, du point de vue méthodologique, de chercher à identifier la variable
opérante qui distingue l'expérience anglaise de toutes les autres en essayant de
découvrir le facteur présent en Angleterre mais absent ailleurs. Le nombre des
influences possibles est trop vaste, et leur interaction trop complexe pour que
35 CROISSANCE ET CHOIX ÉCONOMIQUES
l'histoire comparative puisse jouer ici autrement que de façon pseudo-scientif
ique. Il y a d'autres voies qui amènent à l'industrialisation, avec différentes
combinaisons de facteurs, que celle empruntée par l'Angleterre du XVIIIe siècle
et du XIXe siècle. Cependant on ne vide pas l'enquête comparative de toute
l'utilité en niant sa validité scientifique pour déterminer les causes (ou la cause)
de l'industrialisation. Bien plus que l'étude poussée d'un seul cas, ce sont les
comparaisons entre différents exemples nationaux qui permettent d'apercevoir
les relations qui entrent en jeu dans le développement de l'importance relative
des différents aspects de ce développement.
Dans ces comparaisons entre nations, les traits communs rassortent avec
autant de netteté que les soi-disant traits particuliers. Dans l'accroissement de
son commerce extérieur et son expansion coloniale la France marcha de pair
avec l'Angleterre entre 1713 et 1780. En ce qui concerne les progrès de l'agr
iculture, les Provinces- Unies, la Flandre et la France du Nord connurent avec
l'Angleterre les innovations qui caractérisèrent le développement de son agri
culture au cours du XVIIIe siècle. Chacune à leur manière les régions viticoles de
France et certaines régions de la vallée du Pô pratiquaient avec la même efficacité
une agriculture orientée vers la vente. L'Irlande connaissait un accroissement
de population aussi rapide que la Grande-Bretagne. Le protestantisme, avec ses
sectes minoritaires et non-conformistes, était un phénomène d'une ampleur euro
péenne. Si la thèse classique de Weber, qui associe le calvinisme au capitalisme
durant la Réforme, n'est toujours pas réfutée, mais seulement fortement contestée,
il semble néanmoins hasardeux de la maintenir dans les coulisses de l'histoire
européenne jusqu'à ce qu'elle rentre en scène avec les Quakers anglais pendant
la révolution industrielle.
Les Provinces-Unies avaient un système commercial et financier en avance
sur celui de Londres. De même, dans le domaine de la construction navale, de la
navigation et du commerce extérieur, avec tout leur système de savoir-faire, c'est
la Hollande qui fut l'initiatrice de l'Angleterre, même si, vers le milieu du XVIIIe siècle,
les Hollandais avaient perdu leur suprématie. Le crédit et le capital restaient
disponibles, pour l'investissement, à meilleur marché en Hollande qu'en Anglet
erre. Par sa structure sociale, son attitude à l'égard de la culture et ses méca
nismes politiques au service de la recherche des biens matériels, la société hol
landaise était plus authentiquement bourgeoise qu'aucune autre en Europe, y
compris l'Angleterre. D'une manière plus générale, l'avance intellectuelle, scien
tifique et culturelle de l'Europe du Nord-Ouest s'effectuait sur un large front et
franchissait les frontières nationales. Le développement des connaissances
scientifiques, en particulier, était un phénomène à l'échelle de l'Europe. Dans
ces domaines culturels, intellectuels et scientifiques, la France enrichit éminem
ment l'héritage européen. D'autre part, il n'y avait pas qu'en Angleterre que la
croissance économique était due aux demandes du marché plus qu'à des inte
rventions de l'État, même si le développement d'une économie de marché, avec
toutes ses superstructures politiques, juridiques et institutionnelles, était plus
avancée en Angleterre qu'en aucun autre pays, à l'exception de la Hollande.
Ni par ses ressources naturelles (pourtant particulièrement favorables à la créa
tion de nouvelles bases technologiques au cours du XVIIIe et du XIXe siècle),
ni par ses facilités de transport par voie d'eau l'Angleterre n'était un cas unique.
On pourrait continuer la liste et s'étendre longuement sur chaque élément
nouveau. Mais une conclusion s'impose, dans sa banalité : si, dans la plupart
зв RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE P. MATHIAS LA
de ses composantes, la croissance de l'Angleterre n'a rien d'unique, c'est la
combinaison d'un ensemble de facteurs (à moins que sa précocité n'ait été pure
ment accidentelle) convergeant au XVIIIe siècle à l'intérieur de ce pays, et qu'on
ne retrouve chez aucune autre puissance européenne, qui constitue un cas
unique. La propension générale à la croissance économique et à l'industrialisa
tion était commune à l'ensemble de l'Europe du Nord-Ouest et non pas parti
culière à l'Angleterre. Depuis le Moyen Age les conditions essentielles de la
modernisation — politique, administrative, financière, culturelle, intellectuelle
aussi bien qu'économique — s'y affirmaient; les progrès du commerce, de la
marine marchande, de la colonisation et des techniques industrielles s'y manif
estaient également. Les disparités de la croissance économique étaient plus
grandes entre les différentes régions de chaque pays qu'entre les régions les plus
avancées des différents pays. Du point de vue revenu national par tête, l'Angleterre,
la Hollande et la France à la fin du XVIIe siècle ne semblent pas avoir été guère
différentes. Quant aux différences du niveau de vie, elles s'expliquent probable
ment davantage par l'importance plus ou moins grande des prélèvements fiscaux
que par les inégalités du produit national. Il n'y avait pas de grande disparité tech
nologique entre des économies « de pointe », et en tout cas aucun de ces pays
ne pouvait être considéré comme bénéficiant seul d'un avantage décisif. L'évo
lution de la technologie était relativement lente en comparaison de ce qu'il advint
par la suite, le retard dans la diffusion des découvertes ne creusait pas entre les
économies les plus avancées un fossé toujours plus important; pourtant certaines
spécialisations s'esquissaient et, dans ce secteur encore étroit, mais d'impor
tance stratégique pour l'avenir, que le professeur Harris a appelé la « technologie
du carburant-houiller », l'Angleterre l'avait emporté dès la fin du XVIIe siècle,
début du XVIIIe siècle \ Mais il s'agissait, au milieu du XVIIIe siècle, d'un secteur
si réduit de la production que les taux de la croissance globale ne s'en trou
vaient pas modifiés. Quantitativement, l'économie de la France était, par l'impor
tance de ses ressources et de sa population, plusieurs fois supérieure à celle de
l'Angleterre et a fortiori à celle de toutes les autres nations de l'Europe de
l'Ouest. De même, les ressources que pouvait mobiliser le gouvernement français
étaient plus importantes que celles dont disposait tout autre État.
Un siècle plus tard les rapports entre l'Angleterre et les autres nations étaient
complètement bouleversés et tout un ensemble de traits caractéristiques de l'i
ndustrialisation anglaise permettaient à cette nation de s'affirmer « unique parce
que la première ». Des disparités dans les taux d'accroissement démographique
avaient rapproché le niveau de la population anglaise de celui de la France et de
l'Allemagne et aggravé les différences entre la démographie de l'Angleterre et
celle des autres pays de l'Europe de l'Ouest. La croissance économique étant,
en Angleterre, plus rapide, l'économie britannique, et plus particulièrement ses
industries, notamment celles du charbon, du coton, du fer, des métaux non ferreux
et des constructions mécaniques de toutes sortes, connaissaient un essor sans
égal en Europe. Dans ces secteurs modernes, la disparité des rendements était
devenue énorme et reflétait les différences de niveau technologique : le flux
1. Communication faite lors de la cinquième Conférence internationale d'Histoire écono
mique, Leningrad, 1970.
37 CROISSANCE ET CHOIX ÉCONOMIQUES
des innovations (sinon des inventions) pour mécaniser les procédés de pro
duction, la technologie de l'énergie et des machines partaient de toute évidence
de l'Angleterre pour se diriger vers les autres nations, même si de petits courants
contraires (dont l'importance devait se révéler avec le temps), représentés par
exemple par la construction du voilier en bois, l'outillage du travail sur bois, les
pièces interchangeables des armes à feu, venaient des États-Unis, et si certains
éléments de technologie chimique venaient d'Allemagne.
La supériorité de sa technologie, qui se manifestait à la fois dans une plus
grande efficacité de ses méthodes de production et dans le coût inférieur de
ses produits industriels, avait encore accru la prépondérance relative de l'Angle
terre dans les échanges internationaux et le commerce maritime. Si nous consi
dérons certains indices structuraux (dont aucun n'est nécessairement en soi le
signe d'une quelconque précocité industrielle), l'agriculture employait en Anglet
erre une proportion de puissance-travail bien inférieure à celle des autres pays (à
l'exception peut-être de la Hollande et de la Belgique) et contribuait pour une part
bien moins grande au revenu national. En Grande-Bretagne, le pourcentage de
la population urbaine était très en avance sur les autres pays, plus particulièr
ement les pays à forte population. En 1 870, le revenu national per capita en Grande-
Bretagne, bien que la population y eût augmenté plus rapidement que dans beau
coup d'autres pays, était plus élevé que dans n'importe quelle autre partie du
monde. La démonstration la plus claire de l'avance de l'économie anglaise au
milieu du XIXe siècle apparaît peut-être dans les signes d'engourdissement que
celle-ci manifesta au siècle suivant, comparativement à l'essor de l'économie
industrielle des autres pays.
Dans une perspective historique large, nous pouvons donc prétendre que le
processus qui fit passer l'Angleterre du rang de pays « pré- industriel », parmi
d'autres nations avancées, à un stade de prépondérance internationale, indust
rielle et commerciale dans l'économie mondiale, était unique. Si l'on emploie
ces critères, ce processus était « unique » en raison de la prédominance d'une
seule économie nationale dont la matrice engendrait les connaissances tech
niques, technologie de l'énergie et du combustible houiller, construction de
machines, textiles bon marché, charbon bon marché, fer bon marché; et ce pro
cessus résultait d'un contexte unique dans l'histoire du monde. Il était né d'une
rencontre particulière de circonstances : les ressources — énergie et transport —
logistique d'un âge antérieur au chemin de fer; le bond initial et prodigieux de
la production et de la productivité, qui avait entraîné la chute dramatique des prix,
les techniques manuelles du Moyen Age cédant tout de suite la place à l'usine
et à la production de l'énergie, alors que la propagation des techniques, fondée
sur une tradition empirique, s'effectuait très lentement. La suprématie de cette
seule économie était d'une ampleur sans précédent, et l'on n'a jamais non plus
connu une telle avance depuis que l'industrialisation s'est diffusée dans l'éc
onomie internationale. Le phénomène historique unique est non pas celui que
les commentateurs ont toujours cherché à expliquer depuis (à savoir : pourquoi
les autres nations industrialisées ont rattrapé la Grande-Bretagne, comme si cela
requérait une explication spéciale), mais la localisation de ces caractéristiques
dans l'Angleterre de cette époque à un degré que d'autres pays avancés ont
depuis lors atteint et dépassé.
38 RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE P. MATHIAS LA
Combinaison de facteurs avant 1830.
Il est un postulat que beaucoup de discussions sur le caractère unique de la
révolution industrielle en Angleterre ont laissé dans l'ombre. C'est celui qui
concerne la spécificité potentielle, distincte de la spécificité réelle, du processus
d'industrialisation pendant la période de 1700 à 1830 (la seconde de ces dates
étant choisie pour éviter de compliquer le problème en appliquant le postulat
à une époque où le chemin de fer existait). Allons-nous postuler qu'il n'y avait à
cette qu'une seule voie possible vers un développement industriel effect
if, progressant et se suffisant à lui-même; une seule combinaison structurelle de
facteurs permettant une révolution industrielle, ceux, précisément, qu'adopta la
Grande-Bretagne ? Allons-nous supposer qu'aucune autre combinaison n'était
possible ? Jugeons-nous notre logique historique en fonction des résultats, en
fonction du fait que seule cette combinaison de facteurs, avec la pyramide de
relations spécifiques sur laquelle s'appuie chacun de ses aspects essentiels,
pouvait obtenir effectivement ce résultat ? Si oui, pourquoi ? Quels sont les
critères implicites qui permettent d'émettre et de justifier ce postulat ? Ou bien la
logique virtuelle est-elle plus souple quand, prenant en considération des époques
ultérieures et des contextes différents, nous voyons que d'autres méthodes,
d'autres combinaisons, d'autres structures institutionnelles, forces str
atégiques contribuant à l'industrialisation ont pu réussir ?
Vers la fin du XIXe siècle, la typologie du professeur Gerschenkron montre
précisément que ces combinaisons différentes, ces différents modes de substi
tution des facteurs, combinés à des systèmes institutionnels différents, ont
contribué à l'industrialisation de plusieurs pays d'Europe 2. Si ce résultat s'est
avéré possible et a été couronné de succès à ce stade du développement écono
mique européen, pourquoi n'en fut-il pas de même pour l'industrialisation au
XVIIIe siècle ?
D'une certaine façon cette méthodologie appliquée à l'interprétation de la
révolution industrielle et au cas singulier de l'Angleterre nous rappelle curieuse
ment une hypothèse formulée précédemment, à propos de de
la révolution politique au XVIIIe siècle et de la position unique de la France.
E. Halévy, par exemple, semble avoir raisonné parfois de la matière suivante : La
France connut une révolution politique à la fin du XVIIIe siècle; il en découle que
toutes les nations européennes respectables auraient dû connaître une révolution.
Il doit donc y avoir une variable spéciale et identifiable qui empêcha l'Angleterre
d'en connaître une. Ayant ainsi prédéterminé le rôle, nous pouvons découvrir
l'acteur : le Méthodisme.
Lorsque les hypothèses formulées à propos de la révolution politique en
France sont appliquées à la révolution industrielle en Angleterre, ce genre de
raisonnement nous incite non pas tant à demander pourquoi l'Angleterre fut
unique, mais à poser le problème complémentaire : à quels obstacles se heurta
ailleurs un développement industriel équivalent ? Si l'on admet qu'une série de
facteurs et de relations étaient comme dans un syndrome indispensable pour
obtenir le succès, et que chacun d'eux était nécessaire mais non suffisant, alors
on peut chercher à repérer les obstacles principaux qui existaient ailleurs en
2. A. GERSCHENKRON, Continuity in History... (1968), ch. 4.
39 ET CHOIX ÉCONOMIQUES CROISSANCE
Europe. Ainsi la Hollande, si favorisée à d'autres égards, manquait des ressources
absolument nécessaires au développement technologique à une époque où la
logistique des transports et de l'énergie offrait les plus grands avantages, en ce
qui concerne les coûts de production, à l'économie pourvue de charbon et de
minerai, faciles à exploiter et à transporter par voie d'eau. En Hollande, la priorité
du commerce allait en outre à rencontre de mesures de politique économique qui
eussent pu neutraliser ce handicap. Or nous soutenons aussi qu'un complexe
de techniques dépend étroitement des ressources de base et d'une tradition
industrielle se développant depuis longtemps. C'est un lieu commun de remar
quer que l'Angleterre, depuis le XVIe siècle, avait tiré profit de certaines pénuries.
Naturellement, l'ensemble de conditions nécessaires pour que le résultat fût glo
balement suffisant se modifia avec le temps et en fonction du contexte.
Si, en cherchant à établir des typologies de l'industrialisation, nous mettons
en relief les différences d'efficacité avec laquelle les impératifs du marché et les
institutions qui se développaient spontanément pour y répondre — et qui instit
utionnalisaient ces impératifs — entraînaient le processus d'industrialisation, une
nouvelle question se pose. Il est clair que, à des époques ultérieures, l'indus
trialisation s'est effectuée dans le cadre ď « économies plus ou moins dirigées
par l'État », et d'institutions différentes. Alors que tant d'États, dans l'Europe du
XVIIIe siècle, cherchaient à utiliser à leur profit les nouvelles techniques indust
rielles, quels furent les obstacles auxquels se heurta une industrialisation de ce
type au XVIIIe et au début du XIXe siècle ? Il n'y a pas, je crois, d'explication
unique. Des prix désavantageux ont évidemment pu rendre les nouvelles tech
niques peu économiques et les empêcher de se diffuser hors des enclaves favo
risées dans lesquelles elles avaient été implantées, par exemple les manufactures
publiques, les monopoles nationaux ou des firmes spécialement avantagées, etc.
Mais il y a également des raisons administratives et institutionnelles, bien qu'il ne
soit plus de mode d'en parler parmi les spécialistes de l'histoire économique. Étant
donnés les procédés politiques de l'époque, l'efficacité fonctionnelle n'était
pas toujours ce qui comptait le plus pour les organismes économiques contrôlés
par les États européens au XVIIIe siècle. L'efficacité était davantage prise en
considération dans l'armée et la marine parce qu'elle était un facteur immédiat
de succès, et que l'inefficacité était directement et gravement sanctionnée. Mais
en temps de paix, par exemple, l'efficacité n'était pas un critère absolu dans le
choix des généraux de l'armée anglaise. Un militaire de carrière efficace et ambi
tieux pouvait être politiquement dangereux. Les appuis politiques, les questions
de clientèle, les titres dynastiques, les responsabilités familiales, etc. pouvaient
aussi jouer un rôle décisif. Ainsi le soutien apporté par l'État à des institutions
économiques dépendait davantage de raisons politiques et du rôle qu'elles accomp
lissaient dans la consolidation de l'État que de leur efficacité fonctionnelle en
Angleterre. L'Église et la magistrature, aussi bien que les institutions économiques
et financières, étaient dans ce cas. Il n'y avait ni éducations ni discipline du
marché à une époque qui n'offrait pas l'alternative de méthodes d'administration
modernes. Quand donc nous déclarons que la marque distinctive et capitale de
la révolution industrielle en Angleterre était une « économie de marché », ou une
« sensibilité aux forces du marché », ou l'existence de « forces institutionnalisantes
du marché », ou la « faiblesse du secteur de subsistances », nous assignons aussi
un rôle positif aux décisions prises en Angleterre par le pouvoir, ce qui ne signifie
pas seulement que celui-ci laissa faire. Un marché est toujours politiquement
déterminé, dans la mesure où il a besoin d'une ossature légale.
40 RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ANGLAISE P. MATHIAS LA
De plus, un marché est en lui-même un faisceau de relations : il implique des
rapports matériels de production — les ressources et les moyens de transports.
Il inclut des rapports économiques tels que la demande, les coûts de production
et le reste. Il exige des rapports institutionnels reliant les intermédiaires et les
firmes qui accomplissent un ensemble de fonctions connexes; il implique aussi
des rapports juridiques et politiques, rendant possible la mobilité nécessaire des
facteurs de production et assurant les libertés requises. La formation ou la disci
pline du marché est complétée par ces pré-conditions générales, nécessaires à la
réussite du développement d'une économie de marché. Il est clair qu'avec plus
ou moins d'intensité selon l'époque et le lieu, les États européens voulaient l'indus
trialisation — la nouvelle technique — mais en refusaient les moyens, ceux qui
s'étaient développés dans la seule Angleterre. Parmi les caractéristiques parti
culières à l'Angleterre durant la période de 1 680 à 1 750, ces relations institution
nelles furent, à mon avis, d'une grande importance.
La diffusion des techniques et de la technologie.
Un paradoxe à considérer, lorsqu'on examine l'opposition croissante entre les
performances industrielles de l'Angleterre et la situation des autres économies
dans la période de 1780 à 1850, réside dans le contraste entre la facilité avec
laquelle les connaissances formelles se transmettaient et la lenteur avec laquelle
les nouvelles techniques industrielles se diffusaient hors de l'Angleterre, ce qui
avait pour effet d'élargir le fossé technologique entre l'économie anglaise et
les autres. On a inventorié un grand nombre de forces de « poussée » et de « trac
tion » exercées par des sociétés privées et par des gouvernements pour encour
ager la diffusion des connaissances techniques3. Les académies scientifiques
publiaient régulièrement leurs procès-verbaux, de même que les sociétés dont
le but était de vulgariser les nouvelles connaissances et le perfectionnement des
pratiques, comme autant de maillons dans la chaîne reliant le savoir aux innovat
ions. La plupart de ces académies et sociétés avaient des correspondants qui
les tenaient au courant des progrès accomplis dans d'autres pays. Il y avait un
échange international intense de livres et de journaux, et un nombre considérable
de visiteurs allaient d'un pays à l'autre. Dans l'Europe du XVIIe et du XVIIIe siècle,
le monde de la science et le monde des savants amateurs et des « perfection-
neurs » était plus international qu'à des époques postérieures. L'élite intéressée
était plus restreinte, mais dans beaucoup de domaines les connaissances étaient
plus accessibles parce que plus limitées et moins spécialisées.
D'un autre côté, les techniques fondamentales et les innovations qu'elles
introduisaient me paraissent avoir été éminemment de style artisanal, lentement
transmises, très localisées, surtout celles qui étaient, dirions-nous, « apprises
par la pratique ». Les moyens d'institutionnaliser formellement ces techniques,
de les propager et de les diffuser n'existaient pratiquement pas au XVIIIe siècle,
en dehors de l'apprentissage individuel. Des plans calqués, les mémoires descript
ifs des dictionnaires techniques, les procès-verbaux des séances d'académie ou
de sociétés philosophiques, la présence de la machine elle-même ou d'un modèle
de la machine, les renseignements que l'on pouvait obtenir au cours d'une brève
3. Voir plus haut page 00.
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