Le calendrier économique des Indiens de Lipez en Bolivie au XIXe siècle - article ; n°3 ; vol.42, pg 549-576

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1987 - Volume 42 - Numéro 3 - Pages 549-576
Economic Calendar among the Lipez Indians of 19th Century Potosi (Bolivia).
Conflicting interpretations have been offered of South Andean participation in the Potosi mining market. Someposit the mercantile subordination, by a combination of fiscal and commodity pressures, of ethnic groups with a cultural preference for self-sufficiency. Others see an indian market rationality capable of weighing extreme price fluctuations against the corresponding advantages of non-monetary exchange-circuits (trueque). Among the Indians of Lipez during the 19th century, support can be found for both hypotheses: a solution requires attention to local calendars, which organize complex strategies of social reproduction and regulate monthly rhythms of monetary demand. The lutter themselves generally respond to rhythms of tributation and market expenditure, rather than to the insistent needs of the mining sector: price maximization becomes a goal during certain periods only, while in others non-monetary exchange through seasonal migration may be preferred beyond any windfall increase in monetary income. Such behaviour is contrasted with that of a group of specialist drovers eager to prolong market participation throughout the year. The growth of free trade policies towards the end of the century leads to the disruption of established strategies and the demonetization of the indian economy: trueque swells not through any mechanism of price advantages, but through the marginalization of indian market activities. The mid-century liberal image of the irrational indian, inherently resistant to the market, thus appears to misread a situation which would only emerge with the partial success of Bolivian liberalism itself.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Tristan Platt
Le calendrier économique des Indiens de Lipez en Bolivie au
XIXe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 3, 1987. pp. 549-576.
Abstract
Economic Calendar among the Lipez Indians of 19th Century Potosi (Bolivia).
Conflicting interpretations have been offered of South Andean participation in the Potosi mining market. Someposit the mercantile
"subordination", by a combination of fiscal and commodity pressures, of ethnic groups with a cultural preference for "self-
sufficiency". Others see an indian "market rationality" capable of weighing extreme price fluctuations against the corresponding
advantages of non-monetary exchange-circuits (trueque). Among the Indians of Lipez during the 19th century, support can be
found for both hypotheses: a solution requires attention to local calendars, which organize complex strategies of social
reproduction and regulate monthly rhythms of monetary demand. The lutter themselves generally respond to rhythms of
tributation and market expenditure, rather than to the insistent needs of the mining sector: price maximization becomes a goal
during certain periods only, while in others non-monetary exchange through seasonal migration may be preferred beyond any
windfall increase in monetary income. Such behaviour is contrasted with that of a group of specialist drovers eager to prolong
market participation throughout the year. The growth of free trade policies towards the end of the century leads to the disruption
of established strategies and the demonetization of the indian economy: trueque swells not through any mechanism of price
advantages, but through the marginalization of indian market activities. The mid-century liberal image of the "irrational" indian,
inherently resistant to the market, thus appears to misread a situation which would only emerge with the partial success of
Bolivian liberalism itself.
Citer ce document / Cite this document :
Platt Tristan. Le calendrier économique des Indiens de Lipez en Bolivie au XIXe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 42e année, N. 3, 1987. pp. 549-576.
doi : 10.3406/ahess.1987.283403
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1987_num_42_3_283403PLATT TRISTAN
LE CALENDRIER CONOMIQUE DES INDIENS DE LIPEZ
EN BOLIVIE AU XIXe SI CLE
Indien il avait pas payer le tribut ni la dîme il était pas
obligé de payer les fêtes et les droits paroissiaux lors des naissances des
décès et des mariages et il avait pas créé la nécessité de enivrer au
cours de toutes les manifestations religieuses. travaillerait certainement
beaucoup moins il ne travaille hui... parce que Indien ima
gine pas accumulation imagine pas la richesse Il travaille seulement
parce que la force et la coutume lui ont imposé ces nécessités
Pedro Vargas Potos 1864)
indigène de Lipez est digne de notre admiration. il paie ponctuelle
ment ses tributs est le bras auxiliaire de la mine son temps est parfai
tement distribué et dans une famille personne ne se dispense du travail
Demetrio Calvimonte Sucre 1884)
Au milieu du siècle dernier entrepreneur minier du Potos Pedro Vargas
donnait de Indien tributaire bolivien une image déterminée par idéologie
libérale sujet irrationnel du fait de sa réticence face au marché Dans certaines
études consacrées aux sociétés andines actuelles la notion de résistance indi
gène au marché toujours pas disparu elle même re un élan nouveau
on constata le développement limité des marchés dans les sociétés sud-
andines pré-hispaniques qui favorisaient des méthodes redistributives pour
assurer la circulation des biens et des services entre les différents milieux écolo
giques et sociaux existence hui de mécanismes non mercantiles
interprète alors comme évidentes survivances face au processus érosion
progressive un idéal autarcique préexistant Murra 1956 1975 Masuda
Annales ESC mai-juin 1987 no pp 549-576
549 LES MARCH
Isumi et Morris eds 1985 autre part en restituant ses dimensions histori
ques la participation indigène au marché minier du Haut-Pérou durant la
période coloniale Carlos Sempat Assadourian 1982 souligne la soumission
des populations andines au pouvoir marchand du fait de expansion de éco
nomie monétaire du Potos
Résistance ou soumission le binôme de la violence été difficile sur
monter vu importance reconnue des pressions fiscales et religieuses sur éco
nomie domestique et collective des ethnies sud-andines Dans certaines
conjonctures effectivement la résistance des Indiens confrontés la difficulté
de trouver argent nécessaire pour payer impôt évoque une commercialisation
forcée de leurs produits Kula 1974) parfois très bas prix1 autre part des
études Rivera 1978 Murra 1978 ont montré comment le succès commercial
de certains mal ku chefs aymar de altipiano pu garantir la survivance de
la collectivité face la pression fiscale La préférence de certains groupes
ethniques pour la transformation de leurs prestations en travail mita en pres
tations en argent grâce une insertion réussie dans le marché du travail Potos
Assadourian 1982 Bakewell 1984 Saignes 1985a) confirmé que la participa
tion au marché dut se présenter comme une option positive dans un contexte où
argent était arrivé pénétrer et unifier de nombreuses sphères échange
Barth 1967 qui avant la conquête européenne étaient restées séparées Le pro
blème se pose de effort analytique que dut déployer la pensée andine préhispa-
nique face aux nouvelles opportunités surgies avec apparition de la circulation
monétaire Platt sous presse 1986 Harris sous presse Dans cette perspec
tive la résistance la commercialisation forcée reflète soit une conjoncture par
ticulière de crise de économie marchande soit une tactique indigène de négo
ciation plus une incompatibilité formelle entre deux rationalités écono
miques distinctes Godelier 1966)
Si nous acceptons que intervention sur le marché ait pu représenter une
stratégie indigène au lieu être le produit une pression coloniale il reste
savoir comment les ethnies sud-andines parvenaient établir un équilibre entre
leurs activités productives échange non monétaire et les transactions mercan
tiles Quel degré de monétarisation leur paraissait-il souhaitable pour assurer
leur reproduction sociale dans une conjoncture déterminée Quels facteur per
mettaient de modifier la relation entre les deux types échange Une hypo
thèse récente Tandeter et Wachtel 1983 pp 53-59 propose une relation
directe la fin du xvnie siècle entre la production les prix et les quantités assi
gnées au troc La réorientation vers le troc des volumes préalablement vendus se
produit exception faite de ce dont la commercialisation est imposée par la pres
sion fiscale soit du fait des prix élevés des biens de consommation sur le
marché soit du fait de insuffisance des revenus monétaires pour couvrir les
achats habituels Dans les deux cas il agit inverse de hypothèse vio
lente déjà mentionnée un comportement fondé sur le calcul économique et
sur une sensibilité rationnelle de la masse des tributaires aux variations
annuelles des prix Dans ce sens ces auteurs suggèrent que le troc opère comme
une sorte de régulateur des prix
Un des problèmes posé par cette hypothèse réside dans son apparente
incompatibilité avec une des dimensions du troc soulignée par les études eth
nographiques Fonseca 1973 Harris 1982)2 Les relations de troc ne peuvent
550 LE CALENDRIER CONOMIQUE EN BOLIVIE PLATT
être rompues puis reprises tout moment elles représentent une assurance
long terme pour les deux parties face aux fluctuations de leurs conditions res
pectives de production qui requiert la fois une élasticité dans les termes de
échange une année sur autre et la consolidation un lien socio-culturel
durable Où en sommes-nous alors Existerait-il un modèle de comportement
économique des Indiens capable de combiner certains éléments de chaque
modèle sans tomber dans la distorsion polaire violence de la résistance/sou
mission une part raison mercantile pure de autre
La contradiction apparente dérive dans une certaine mesure une
approche partir du marché Ici adopterai une perspective inverse profitant
des résultats des analyses anthropologiques de économie paysanne andine réa
lisées au cours de ces dernières années Camino Recharte et Bidegaray 1981
Lehmann 1982 CAAP 1984 Masuda Izumi et Morris 1985 travers une
étude de cas essaierai de situer les activités mercantiles des Indiens tributaires
intérieur de ensemble plus vaste de leurs stratégies de reproduction qui
sont rythmées par un calendrier annuel Ce calendrier comprend organisation
collective de la distribution de certaines ressources productives la circulation
intra-ethnique de biens et de services et le développement importants circuits
inter-régionaux échange non monétaire Ainsi la recherche de argent appa
raîtra en premier lieu comme un usage spécifique du temps mensuel qui doit
être coordonné au rythme du processus de production aux cérémonies semes
trielles de la collecte de impôt et aux exigences du calendrier du troc et de la
dépense monétaire surtout festive De cette manière nous pourrons com
prendre comment le désir de maximiser les gains monétaires peut primer en cer
tains moments de année tandis en autres la recherche de argent se situe
un niveau inférieur dans échelle des priorités indigènes deux rationalités
économiques peuvent être adoptées successivement par un seul sujet selon son
calendrier activités En même temps on tentera de montrer le degré de moné-
tarisation domestique par-delà les obligations tributaires
La région étudiée est constituée par 16 ay Uus groupes ethniques répartis en
trois cantons de la province de Lipez Potos au xixe siècle tableau Cette
province se situe dans le lointain sud-ouest bolivien et ses vastes espaces
balayés par le vent et pénétrés par le froid Cobo 11653 1964 Huribert et
Chang 1984) offrent ensemble des ressources hautes-andines Dalence 1851
1975 74 Ici on chasse autruche la viscache la vigogne et le chinchilla
on collecte les ufs de flamand sur les rives des lagunes on coupe des char
dons pour le toit et les portes des maisons3 on utilise la llullucha algue des
Andes supérieures Masuda 1981 et le sel comme éléments de troc avec les
habitants du versant oriental de la Cordillère La production agro-pastorale
repose sur élevage de grands troupeaux de camélidés et autres animaux de
charge et sur un système agricole extensif avec de longs cycles de rotation
propres aux hautes altitudes près de 000 mètres Les ressources en minerai
sont également abondantes4 même si au xixe siècle la province restait en marge
de essor de exportation argent non monétarisé que connurent autres pro
vinces du Potos entre 1870 et 1900 Mitre 1981)5
La documentation consultée permet également observer impact des poli
tiques libérales dans la seconde moitié du xixe siècle sur quelques ayllus qui au
début de la République étaient les plus engagés dans les échanges marchands
551 LES MARCH
TABLEAU Répartition de la population tributaire de Lipez 1841-1877
par ayllu et par canton
Cantons et ayllus 1841 1846 1854 1862 1867 1871 1877
SAN CRIST BAL
Ca iza 208 230 266 251 273 283 336
Colcha 104 118 137 150 157 165 175
San Pedro de Quemes 16 23 24 24 22 24 34
Santiago 46 57 59 67 71 82 87
San Juan 43 47 39 48 55 57 60
San Agust 55 55 65 73 79 85 92
Total 472 530 590 613 657 696 784
LLICA TAGUA
Aillo Grande 76 74 74 81 95 103 104
Caguana 71 66 76 82 90 90 91
Illustration non autorisée à la diffusion Guanaque 28 27 37 38 39 41 47
Hornillos 68 79 93 100 108 116 147
Tagua Aransaya
et Maransaya 98 111 133 154 184 206 239
Total 341 357 413 455 516 556 628
SAN PABLO
Pololos 143 148 145 140 140 153 155
Santa Isabel 82 78 77 70 78 75 91
San Antonio de Lipez 25 34 32 32 35 34 37
San de
Esmoruco 64 67 75 63 69 70 66
Laguniiïas 54 55 48 38 38 41 44
Total 368 382 377 343 360 373 393
TOTAL 1181 1269 1380 1411 1533 1625 1805
Sources ANB Revisitas Nos 228a 228b 229a 230 231a 233 234 Estados Generales de la
Provincia
En 1872 fut légalisée la contrebande de lingots argent vers extérieur rédui
sant la quantité de marcs frappés Hôtel des Monnaies de Potos et inaugu
rant un processus de multi-nationalisation des capitaux miniers ainsi que
enclavement partiel des campements La pénurie de monnaie fut accrue par le
paiement de dividendes aux actionnaires résidant extérieur Mitre 1981
pp 73-74 surtout la fièvre minière après la guerre du Pacifique 1879-1883
déclencha une vague de spéculation commerciale par importation de mar
chandises étrangères qui ne pouvaient être réglées que par exportation
argent Platt 1986 Renforcés par arrivée du chemin de fer Antofagasta
Uyuni 1889 et Oruro 1891) ces facteurs entraînèrent une crise monétaire
qui mena les petites transactions de nombreux tributaires de Lipez En consé
quence nous pourrions observer un accroissement de importance du troc
moins dû au calcul mercantile des ayllus face aux fluctuations conjoncturelles
des prix un changement profond dans la nature et orientation de la
demande urbaine minière Nous suggérons au début du xxe siècle de
552 PLATT LE CALENDRIER CONOMIQUE EN BOLIVIE
nombreux tributaires se trouvaient plus marginalisés par rapport au marché
au début de la République du fait même du succès économique du li
béralisme qui au milieu du xixe siècle avait dénoncé leur irrationalité pré
mercantile
Durant les premières décennies de la République proclamée en 1825)
tat tributaire bolivien prolongea une échelle réduite le système écono
mique colonial Assadourian 1982 Mitre 1981 1982 Platt 1982 1986 La
production argentifère du Potos continuait fournir la matière première de
industrie monétaire étatique argent raffiné était transporté dos de bête
depuis les nombreuses raffineries locales Potos où il était acheté prix fixe
par la Banco Nacional de Rescates Penaloza 1943 Après avoir purifié la
banque le revendait la Casa Nacional de Moneda pour la frappe Les
matières premières minières exception du mercure et du fer importés
Espagne) la force de travail et les moyens de subsistance étaient fournis par
les différentes économies provinciales dans le cadre une division spatiale du
travail Assadourian 1982 Notre problème sera identifier le rôle joué par
les ayllus de Lipez intérieur du marché articulé par les émissions monétaires
de Potos
autre part écosystème de altipiano de Lipez se caractérise des
degrés extrêmes par cette instabilité climatique qui force certaines sociétés des
Andes supérieures compléter leurs revenus locaux par des sources de subsis
tance extérieures Thomas 1976 accès privilégié aux animaux de bât et une
gamme de produits étrangers aux basses terres avait favorisé un modèle ancien
de migrations saisonnières orientées vers échange de produits entre les deux
zones écologiques Nunez et Dillehay 1979 Bien que les éleveurs de lamas de
Lipez aient maintenu au xixe siècle ces relations verticales avec chacun des
deux versants de la Cordillère ils ne jouissaient pas de accès direct aux terres
chaudes Cette richesse en ressources des Andes supérieures favorisait une
modification des pratiques connues plus au nord au lieu de la production
bizonale ou verticale caractéristique de la province de Chayanta Murra
1972 Platt 1982 1984 Harris 1982 par exemple la province de Lipez intensi
fiait les rapports de troc
De plus aridité qui croît vers le sud de la province Troll 1968 Cardenas
1969 provoque des différences entre les ressources agro-pastorales de ses trois
cantons tableaux et Au nord la production agricole de Llica Tagua se
caractérise par une forte prédominance de terrains non irrigués exception
de Vayllu de Caguana les ressources animales sont également réduites même
si elles restent importantes comme source de fumure et pour le transport Au
sud San Pablo produit péniblement une petite quantité de fourrage pour ses
ânes se consacrant presque uniquement aux animaux de bât et laine
principalement lamas et brebis Au centre San Crist bal combine les deux
formes de production compris un nombre considérable de mules de vaches
et de chevaux grâce une production élevée orge sur les terres irriguées relati
vement abondantes seul son ayllu de Ca iza anticipe la situation de San Pablo
par sa carence en terre cultivée
553 LES MARCH
TABLEAU Le cheptel de Lipez
Année 1843
San Crist bal San Pablo Llica Tagua TOTAL
Lamas 17201 12810 4000 34011
Moutons 389 7381 2346 15 116 Illustration non autorisée à la diffusion Mulets 244 10 260
030 585 358 863 Anes
Chevaux 30 31
ufs 109 14 132
526 225 751 Chèvres
Sources ANB MH 94 no 35 Ras estad stica formada en San Crist bal Capital de la
Provincia de Lipes en de Dbre de 1843
De fait la construction de routes travers les cordillères par les éleveurs de
lamas de Lipez doit être mise en relation non seulement avec la subsistance
humaine mais aussi avec la reproduction des troupeaux la différence des
pâturages plus humides du sud péruvien Palacios 1981) ceux de altipiano de
Lipez subissent régulièrement la sécheresse dans les derniers mois qui précèdent
les premières pluies de décembre6 Ici la transhumance partir avril lorsque
commence la saison sèche doit être considérée entre autres comme une
méthode pour incorporer au cycle pastoral les pâtures de Chichas et Tarija dans
les vallées orientales et les oasis Atacama et de Tarapaca dans le désert du
Pacifique
La pulsation fiscale se superpose au rythme du climat la perception du
tribut établit deux autres dates fixes dans le calendrier provincial Bien que les
semestres fussent nommés selon les fêtes liées au solstices Saint-Jean et
Noël les dates précises de perception variaient dans chaque province con
formément aux exigences de chaque calendrier ethnique Harris 1982 Platt
1984 En 1835 le gouverneur de Lipez se référa la coutume déjà établie
de ces collecteurs indigènes que les versements se fassent la fin de février
pour ceux de Noël et fin août pour ceux de la Saint-Jean. Chaque
semestre les tributaires devaient remettre pesos réaux leurs percepteurs
Ainsi nous devons nous interroger sur les voies acquisition de cet argent tribu
taire dans les mois précédant les dates de prélèvement et les facteurs qui
TABLEAU Semences agricoles Lipez
Pommes
Canton Quinoa de terre Orge
Illustration non autorisée à la diffusion
Llica Tagua 425 400 140
San Crist bal 350 200 220
San Pablo 60
Sources Idem tableau
554 LE CALENDRIER CONOMIQUE EN BOLIVIE PLATT
TABLEAU Répartition des terres et des tributaires Lipez 1856
Canton et ayllu Contribuyentes con tierras Terres cultivées
Pagadores Pr csimos non irriguées irriguées
LLICA TAGUA
Aillo Grande 74 25 479
Caguana 76 17 190 93
Hornillos 93 20 298
Guanaque 37 10 115
Tagua 133 32 847 10
SAN CRIST BAL
Ca iza 266 64
Colcha 137 39 290 23 Illustration non autorisée à la diffusion San Pedro de Quemes 24 27
Santiago 59 23 16 62
San Juan 39 14 15
San Agust 65 27 28
SAN PABLO
Pololos 145 37
Santa Isabel 77 15
San Antonio de Lipez 32 20
San de Esmoruco 75 55
Lagunillas 48
TOTAL 1380 364 2238 266
Sources PD 830 no 19 Cuadro que precenta el Gobernador de la Provincia de Lipez
por orden de SSY el Prefecto del Departamento Juan Bta Aramayo San Crist bal Junio 26 de
1856
peuvent avoir permis atteindre des niveaux de monétarisation supérieurs dans
des conjonctures déterminées
Le tableau qui indique les professions déclarées de 181 tributaires en
1867 donne une première estimation des activités mercantiles des Indiens Se
reflètent ici les différences déjà évoquées entre les ressources économiques de
chaque canton La prédominance de agriculture Llica Tagua est évidente
nous verrons cependant que certains tributaires dépendaient plus de leurs ani
maux de charge qui se dépla aient vers le désert après les récoltes8 San Pablo
on trouve 25 de tisserands hommes) chiffre qui doit être mis en rapport
avec importance de élevage de brebis dans le canton tableau 2)9 bien que
dans la plupart des cas ils apparaissent comme des transporteurs principalement
dos de lama Cette activité multiple observe également San Crist bal où les
sauniers disposaient aussi de leurs propres troupeaux pour transporter le sel vers
les raffineries minières et les consommateurs des vallées orientales10 Mais ici la
division entre sauniers et transporteurs indique comme nous le verrons
une disjonction importante entre les habitants et le nombre réduit
agriculteurs malgré les données du tableau explique par la prédomi
nance de la culture de orge destiné au fourrage des ânes et des mules tableaux
et 3)11 Considérons plus en détail la situation de chaque canton
555 LES MARCH
TABLEAU Activités déclarées des tributaires de Lipez 1867
Occupation San Crist bal Llica Tagua San Pablo
Nbre Nbre Nbre
Conducteurs animaux 27 26 42 75
Agriculteurs 21 91
Saliniers 68 67 Illustration non autorisée à la diffusion
Mineurs
Tisserands 14 25
Autres 11
TOTAL 102 56 23 13 56 31
Sources ANB Revisitas 231a Documentos pertenecientes la revisita de la Provincia de Lipes
practicada por el Apoderado Fiscal Antol Murillo en el pasado de 1867.
Llica Tagua spéculation agricole et animaux de charge
Ce canton peuplé essentiellement indigènes12 est situé sur les rives de la
grande saline Uyuni Sur son territoire passait le chemin menant la côte du
Pacifique reliant les ayllus voisins de Salinas de Garci Mendoza département
Oruro la province de Tarapaca et aux bourgades de Pica et. aux ports
maritimes Iquique et de Pisaua. 13 Orienté vers la pampa salpêtre du
Pérou et les oasis du désert côtier Llica Tagua offre le paradoxe une pro
duction florissante de quinoa et de pomme de terre Tableau 3) avec forte
commercialisation fragilisée par les risques climatiques qui prédisposent au
départ périodique de migrants définitifs
Nous disposons pour année 1860 un indice des capacités productives et
des volumes commercialisés de 64 tributaires de Tagua qui avaient re une
infinité de tenements sous le gouvernement de Belz 1848-1855 Selon le
délégué Carlos Enrique Quir leur assignation était
de 100 cordées par contribuable et de terres si fertiles que 20 cordées sont
encore excessives Chayanta une ou deux cordées forment un lot dont
ils payent leurs impôt loyers dîmes prémices et mille autres corvées et tra
vaux et ceux-ci ne paient pas plus que leurs pesos par an récoltant
600 charges de pommes de terre et 100 200 de quinoas les deux variétés les
plus exquises de la République et la vendent dans les salpêtrières de Pica cinq
ou six pesos et parfois 12 pesos la charge...14
La comparaison significative avec la province de Chayanta nous confirme les
longs cycles de rotation nécessaires agriculture du Nord-Lipez et leur capa
cité entretenir un commerce florissant avec les bourgades de la pampa sal
pêtre
Les voyages au désert se concentraient au mois août quand se terminaient
les tâches agricoles après le sous-préfet la fin juillet 1895 est époque
où dans le canton de Llica et le vice-canton de Tagua sont réunis tous les
Indiens mais après ils absentent. l5 Ils seront de retour pour la grande
556 PLATT LE CALENDRIER CONOMIQUE EN BOLIVIE
foire de Colcha en septembre cette époque décisive de année les natifs de
Chichas comme ceux de Tarapaca monteront vers altipiano pour échanger les
produits disponibles sur les deux versants de la Cordillère16 En septembre les
tributaires auront également verser les pesos réaux correspondant au
tribut de la Saint-Jean Le témoignage de Quiroz en 1860 suggère que le tribut
annuel pesos représentait rarement plus de deux charges de arrobes par
lama Si nous envisageons une moyenne de mâles chargés par tributaire en
1841-184317 une capacité de transport restait disponible pour le troc dans les
oasis et pour obtenir davantage argent afin acheter des marchandises dans
les villages ou la fête de Colcha Ainsi les agriculteurs pouvaient-ils rester sur
altipiano pendant les mois de culture décembre-mai) et le règlement en
février du tribut pour Noël était possible sans un nouveau déplacement jus
au mois août suivant
Mais ces altitudes les risques agricoles sont élevés Les récoltes. dépen
dent de année déclarèrent les représentants des ayllus en 1866 Si année
est pluvieuse on obtient alors quelque récolte mais si ce est pas le cas et que
surviennent des gelées comme cela arrive constamment toutes les semences
les frais le travail sont perdus 18 Commentant la situation critique de 1861-
1862 les autorités indigènes expliquèrent qu en raison des gelées et ayant
pas de quoi payer immanquable tribut par force et nécessité ils doivent
abandonner et abandonner eux-mêmes la recherche de travail et de subsis
tance comme le font de nombreux indigènes qui travaillent dans les entreprises
côtières. 19 Ainsi dans certains cas le retour altipiano était reporté
année en année la migration devenait définitive20 Le lieutenant gouverneur
péruvien de leur nouveau village de résidence envoya une note au
bolivien de Lipez en 1867 lui demandant effacer les noms de Pedro et
Eugenio Condori sur la liste du recensement cantonal pour que les percep
teurs aient pas se déplacer sur la côte pour percevoir le tribut des absents21
Les lieux de résidence des migrants définitifs de la province en 1867 sont
portés au tableau Les absents de Llica Tagua se retrouvent précisément
dans les salpêtrières de Tarapaca ceux de San Pablo en revanche se trouvent
sur le versant oriental de la Cordillère et ceux de San Crist bal sont divisés
TABLEAU Destination des migrants définitifs de Lipez 1867
Destination San Crist bal Llica San Pablo Total
Nbre Nbre Nbre Nbre
Pérou salpêtrières 58 14 100 21 70
Centres miniers Chichas
75 17 Porco Illustration non autorisée à la diffusion 17
Tarija 17
Chiuchiu Atacama
Oran Argentine 25
TOTAL 12 40 14 47 13 30 100
Sources ANB Revisitas 231a Documentos pertenecientes la revisita de la Provincia de Lipes
practicada por el Apoderado Fiscal Antol Murillo en el pasado ano de 1867.
557