Le commerce de la maison d'Ilîgh d'après le registre comptable de Husayn b. Hachem (Tazerwalt, 1850-1875) - article ; n°3 ; vol.35, pg 700-729

-

Documents
31 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 1980 - Volume 35 - Numéro 3 - Pages 700-729
The commerce of the House of High according to the account records of Husayn b. Hachem, Tazerwalt, 1850- 1875 P. Pascon By the middle of the 19th century, only a small portion of the trans-Saharan trade destined for Europe still passed through the port of Es-Saouira (Mogador). At Tazerwalt, the family of High continued to assure the protection of the annual moussem festival as well as the protection of one of the principal markets in South -Western Morocco, where products coming from Black Africa were exchanged with those from Europe. It was the cherifs, descendants of Sidi Ahmed b. Moussa el-Semlali, who, with the exception of some brief interruptions, guaranteed the security of these exchanges for almost two and a half centuries. In order to do so, they were obliged to organize a police force, procedures of protection, banking practices, a penal system, etc., all of which was outside the structure of the central makhzen. For the years 1850-1875, the daily details of these operations are known to us thanks to a register of accounts containing more than one thousand documents which was kept by the scribes of Husayn b. Hachem al-llighi. Thus, for the first time in Morocco, we are able to penetrate the my stico- religious exterior and discover the commercial and financial practices of the heirs of one of the greatest saints of the Sous.
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1980
Nombre de visites sur la page 289
Langue Français
Signaler un problème

Paul Pascon
Le commerce de la maison d'Ilîgh d'après le registre comptable
de Husayn b. Hachem (Tazerwalt, 1850-1875)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 35e année, N. 3-4, 1980. pp. 700-729.
Abstract
The commerce of the House of High according to the account records of Husayn b. Hachem, Tazerwalt, 1850- 1875P. Pascon By
the middle of the 19th century, only a small portion of the trans-Saharan trade destined for Europe still passed through the port of
Es-Saouira (Mogador). At Tazerwalt, the family of High continued to assure the protection of the annual moussem festival as well
as the protection of one of the principal markets in South -Western Morocco, where products coming from Black Africa were
exchanged with those from Europe. It was the cherifs, descendants of Sidi Ahmed b. Moussa el-Semlali, who, with the exception
of some brief interruptions, guaranteed the security of these exchanges for almost two and a half centuries. In order to do so,
they were obliged to organize a police force, procedures of protection, banking practices, a penal system, etc., all of which was
outside the structure of the central makhzen. For the years 1850-1875, the daily details of these operations are known to us
thanks to a register of accounts containing more than one thousand documents which was kept by the scribes of Husayn b.
Hachem al-llighi. Thus, for the first time in Morocco, we are able to penetrate the my stico- religious exterior and discover the
commercial and financial practices of the heirs of one of the greatest saints of the Sous.
Citer ce document / Cite this document :
Pascon Paul. Le commerce de la maison d'Ilîgh d'après le registre comptable de Husayn b. Hachem (Tazerwalt, 1850-1875). In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 35e année, N. 3-4, 1980. pp. 700-729.
doi : 10.3406/ahess.1980.282664
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1980_num_35_3_282664COMMERCE DE LA MAISON D'/L/GH LE
d'après le registre comptable de Husayn b. Hachem
(Tazerwalt, 1850-1875)*
L'antériorité de la formation du capital symbolique sur l'accumulation du
capital matériel n'est pas une découverte récente. L'idée est déjà chez Ibn
Khaldoun, ce qui lui donne beaucoup d'autorité, mais ne constitue pas en soi un
argument recevable. Il dit à peu près ceci : « Le pouvoir est un des moyens de se
procurer les richesses ; celui qui est dépourvu de ce prestige que donne un haut
rang ne peut devenir très riche !. »
En des termes différents, la réflexion néo-marxiste pose une question
semblable, celle de l'autonomie relative d'instances identifiées de la formation
sociale et de la manière dont elles peuvent s'articuler, se précéder l'une l'autre et
se relayer. Au Maroc le jâh et l'entretien du charisme sont à l'œuvre dans
l'histoire de toutes les grandes zaouïas, où se combinent le rôle mystico-religieux
du chérifisme d'une part, et de l'autre, l'accumulation de la puissance matérielle.
L'extension du phénomène est avérée sur toute l'étendue du territoire et au moins
tout au long des trois derniers siècles. J'en ai étudié personnellement trois cas :
celui de la montée de la zaouïa de Tamesloht à la fin du xvine siècle 2, celui de la
zaouïa Wazzaniya dans le Rif central, et celui de la zaouïa de Sidi Ahmad b.
Moussa, dans le Sous. L'exemple choisi ici est celui des dynastes du Tazerwalt et
plus particulièrement de deux épisodes de la réussite sociale de la Maison d'Ilîgh,
séparés par un siècle et demi d'éclipsé sur la scène économique du Sud-Ouest du
Maroc.
Le schéma déclaré à chaque fois est le même. Il a été évoqué par Gellner pour
un cas mal placé et qui n'a pas eu de suites matérielles dominantes 3. Au départ,
l'ancêtre est un mystique qui mène une vie ascétique totalement détachée des
biens de ce monde. Il s'adonne à l'adoration divine et à l'approfondissement de sa
foi. Il est probablement d'origine chérifienne, le plus souvent idrissite, mais cela
n'est révélé que bien plus tard, après sa réussite socio-politique : on pourrait
presque dire comme récompense de cette même. Anachorète, il est au-
dessus du commun, au-delà, à part de la vie tribale du lieu. Il cultive une sorte
* Nous avons simplifié la transcription de Musà en Moussa, Hašem en Hachem ; Abdallah,
Abd-ar-Rahman? Ali ne sont pas précédés de '.
700 P. PASCON LA MAISON D'ILÎGH
d'inversion dans sa personne. Autant son physique est chétif, pitoyable, autant sa
pensée est forte. Son mépris pour les biens matériels, la nourriture, les offrandes,
se mesure à sa générosité : il donne tout ce qu'il reçoit ; il ne tarde pas à être le lieu
de la redistribution généralisée. Les hagiographes ne manquent pas de décrire les
repas pantagruéliques qui se tiennent sous son égide alors qu'il est notoire qu'il ne
possède rien 4. On parle de miracles. Plus prosaïquement, le saint joue une
fonction de répartition, et peu à peu assure un équilibre frumentaire, réduisant les
effets excessifs des inégalités sociales, des inégalités régionales et des fluctuations
interannuelles. Il est indiscutable que dans cette économie de l'offrande reçue et
du don distribué, la compensation se trouve dans la circulation du charisme. Il y a
deux mécanismes tournant en sens inverse, équilibrés par une comptabilité en
partie double de la baraka d'une part, et de la sadaqa d'autre part. Le fait attesté
qu'en définitive le saint ne s'enrichit pas — un saint meurt pauvre ! — prouve
qu'il n'accumule que du prestige.
Les choses changent après la mort du saint. Ses héritiers vont gérer le capital
symbolique. Ils ne peuvent prétendre se tenir sur les sommets mystiques du
fondateur : l'air y est trop raréfié ; une telle capacité d'ascèse ne se répète jamais
dans une même dynastie. Les rôles socio-politiques assurés par l'ancêtre peuvent
l'être encore un temps au simple rappel de sa mémoire, mais le relais de la
puissance matérielle ne tarde pas à être nécessaire. L'arbitrage cède la place à
l'organisation d'une police, la parole bénie à l'ordre, l'espoir d'une cité de Dieu à
la gestion triviale des hommes. La justice a besoin d'un bras séculier, celui-ci
coûte : il doit être entretenu par le produit d'une richesse stable.
Que les héritiers immédiats soient les principaux bénéficiaires de la
constitution d'un trésor assurant les fonctions d'un État, rien n'est plus évident. Ils
ne peuvent s'enrichir qu'en constituant cet État ; et, inversement, ils ne peuvent
consolider leur pouvoir qu'à partir de l'accumulation d'une base matérielle. Mais
le plus remarquable est que le germe de la concentration des terres et des eaux
entre les mains des héritiers du saint se trouve dans les donations pieuses.
Nous avons de ceci des preuves irréfutables et d'époque. Il s'agit d'un
polyptique, du Diwan d'Ali Abu Damï'a petit-fils de Sidi Ahmad b. Moussa du
Tazerwalt. Dans ce registre foncier sont indiquées par région, séguia et village, les
propriétés des immeubles fonciers, hydrauliques et arboricoles du descendant du
saint vers 1 040 de l'Hégire ( 1 630- 1631) alors qu'il avait été élevé à la souveraineté
depuis une vingtaine d'années. Un peu plus de trois mille titres de propriété sont
décrits dans cet ouvrage constituant un domaine de près d'un millier d'hectares
irrigués, répartis sur la moitié occidentale de l'Anti-Atlas. L'esprit scientifique le
plus critique ne peut mettre en doute l'authenticité de ce Diwan. Certes, il s'agit
d'une copie effectuée vers 1047/1637, mais la présentation, les précautions
canoniques et le protocole d'exposition ne peuvent être altérés par quelques
grimoires subrepticement rajoutés dans les pages blanches à des époques plus
basses. Ce registre permet de connaître, année par année, l'accumulation foncière
de la dynastie, la valeur des terres ainsi acquises (en onces d'or ou en mitqal
monnayés), leurs surfaces, les lieux et les limites. Une visite sur place, en
septembre 1979, a permis de reconnaître la permanence des lieux-dits, la
contenance des parcelles et la perpétuation des systèmes de distribution de l'eau.
Que tire-t-on de l'analyse de ce registre ?
Tout d'abord que Sidi Ahmad b. Moussa n'avait reçu en donation que de
minuscules parcelles dans la vallée même où a été édifié son sanctuaire. Son fils et
10 701 LES FORMES DU SOCIAL
son petit-fils, tous deux prénommés M'hammad, ont reçu en don une dizaine
ďhectares et en ont acheté une autre dizaine 5.
Quand l'arrière-petit-fils Ali accède à la souveraineté en 1022/1613, à la mort
de son frère Ibrahim (décédé sans héritier), ils avaient tous deux en indivis une
centaine ďhectares. A partir de 1 025/1 6 1 6, Ali achète à tour de bras. Il a réuni un
millier ďhectares irrigués en une quinzaine d'années grâce à son rôle politique. Ce
qui peut être affirmé en toute certitude à partir de textes vérifiables. Ici le mystique
a précédé le politique, qui a précédé l'économique.
Bien entendu, à partir de là, l'ordre des facteurs va se renverser, et la réussite
politique de Abu Damï'a n'ira pas sans une extraordinaire expansion
économique. S'il commerce avec Tombouctou, les îles Britanniques et les Pays-
Bas, c'est bien sûr parce qu'il a le monopole de la circulation et du commerce dans
tout Lorsqu' le Sahara Ali occidental. meurt ( 1 070/ 1659), il est à la tête d'un petit empire allant du Dra à
la mer, de l'Atlas à l'oued Noun et largement ouvert sur le Sahara.
Moulay Rachid ne s'y trompe pas qui, dès la conquête de Marrakech obtenue,
se porte au Tazerwalt, ruine la forteresse d'Ilîgh, et disperse les héritiers d'Ali 6 au
Sahara, laissant les habitants des lieux se distribuer les terres accumulées par le
dynaste. Durant cinquante années, les descendants du saint vont errer avec les
nomades Ayt Oussa et vivre aux dépens de la zaouïa d'Assa. En 1117/1 695 leur
retour est timide en la personne de Yahya. Ce dernier n'ose même pas fixer sa
résidence à Ilîgh dont les feux sont éteints depuis soixante-cinq ans. Il se tient à
une dizaine de kilomètres plus au sud, près d'une petite source, et se comporte très
modestement, tout à la dévotion de son ancêtre Sidi Ahmad b. Moussa (fig. 1).
Et l'histoire recommence, moins mystique, moins forte dans ses ardeurs que
la geste de Sidi Ahmad b. Moussa, mais nous sommes à la fin du xvine siècle. Le
capital que gère alors Ali b. Yahya est de nouveau du capital symbolique : celui
du saint ancêtre, mais aussi celui de son homonyme aïeul dont le souvenir est
resté intense. Il suffit d'un affaiblissement local du makhzen alaouite lors de la
succession de Moulay Hicham, pour que de nouveau la maison ďllígh soit
appelée à de grandes destinées. Les tribus alentour désignent Hachem b. Ali
comme leur arbitre naturel, protecteur des marchés et moussems. Certes, il n'est
pas nommé comme un souverain — il n'y a pas de vide du pouvoir dans la
communauté musulmane à cette époque — mais il prend ses distances avec le
makhzen alawite et se comporte localement comme un dynaste complet. Il
reconstitue alors son capital matériel (terres, eaux et plantations) à partir de deux
sources : le produit de son rôle politique (arbitrage, police, justice et fisc) et de ses
activités commerciales (caravanes) et bancaires.
Nous avons la chance de connaître très exactement l'ensemble de ce processus
grâce aux registres comptables tenus par Hachem et par son fils Husayn. Dans ces
kunnach sont enregistrés chaque jour les opérations commerciales, fiscales, les
sanctions et les amendes, les résultats d'arbitrages, les prêts bancaires sans intérêt
et les prêts commerciaux -, et aussi des notations plus subjectives et politiques sur
les différends locaux. L'abondance et le foisonnement de l'information sont
considérables. On compte un peu plus de deux mille opérations politico-
commerciales en dix ans.
L'examen minutieux de cette masse documentaire montre qu'à partir de 1 850
les activités économiques vont devenir principales dans la montée en puissance
des héritiers de Sidi Ahmad b. Moussa. De nouveau ils se sentent des ailes leur
702 P. PASCON LA MAISON D'ILÎGH
pousser, ils commercent à longue distance, nouent des relations avec les
puissances étrangères sur la côte occidentale du Sous, à Aglou et à Ifni, et sont en
passe d'acquérir une autonomie de pouvoir qui confine à la souveraineté 7.
TABLEAU DYNASTIQUE DE LA MAISON D'iLIGH
- 900
M USA MÉRINIDES
\ tazarwalt 927-- AHMAD AHMAD AL-CÂRJ
■ 950
MUHAMMAD
ABD-ALLAH M ' HAMMAD
M' I AHMAD
HAMMAD AL-MANSUR -1000
\ IBRÂHÎM(1) 1022 - (2) ZAYDAN 1020-1022 ABÛ HASUN
MUHAMMAD ■1050 CA L T A§-§AYH
1070- ABU I damTca
MUHAMMAD RÀSÏD
AHMAD (4) ayt ива -uoo 111?- YAHYA (5) ISMÂCÏL
ALLAH™ " lk L T CABD
MUHAMMAD
-1200
1216 -
H Д S E M SLÏMÂN
1240
CA L î CABD AR- \ -1250 1258- 1258
RAhfiÂN (9) ABU CALÏ
MUHAMMAD AL HUSAYN
1303- Pld haSem - 1300 AL-HASSAN
(10)
MUHAMMAD AZIZ
1335- YUSUF
(И) -1350
MUHAMMAD L ï 1376- AL-HÂMIS
(12)
AL HASAN AL-HUSAYN -1400
703 LES FORMES DU SOCIAL
Les expéditions plus diplomatiques que militaires de Hassan Ier, en 1882 et
1886, ramènent la Maison d'Ilîgh sous l'autorité du Makhzen et le fils de Husayn
est nommé caïd. C'est le début de l'involution du phénomène, la famille perd peu
à peu prestige et pouvoir et se replie sur des bases bien plus étroites, contrainte de
vendre les terres trop éloignées. Là encore le pouvoir et la gestion du capital
symbolique montrent a contrario son importance pour soutenir l'accumulation
matérielle.
L'objet plus précis de cet article concerne les rôles joués par la Maison d'Ilîgh
dans le commerce du Sud-Ouest du "Maroc au milieu du xixe siècle. Certes, nous
sommes assez bien informés des aspects globaux du commerce transsaharien
occidental du siècle dernier grâce notamment aux travaux de J.-L. Miège 8,
J. Caro-Baroja 9 et E. W. Bovill 10. Ces auteurs s'en tiennent pour l'essentiel à
l'examen des résultats de ce commerce, de ses fluctuations et de ses difficultés vus
aux extrémités des circuits : Es-Saouira (Mogador) et Tombouctou, à partir des
documents douaniers, des archives consulaires et des relations des observateurs
européens.
Mais on est plus ignorant des conditions pratiques du commerce saharien, de
ses mécanismes internes, des acteurs qui assurent la trésorerie, la banque, qui
frètent les caravanes, organisent la police, protègent les places commerciales. Le
système institutionnel qui permet l'existence même des échanges n'est signalé que
par de brèves allusions de voyageurs étrangers qui se sont aventurés au xixe siècle
dans ces régions difficiles: Charles de Foucault (1880), Oskar Lenz (1882) et
Jannasch(1886)u.
La découverte récente des registres comptables, de la correspondance
officielle et privée et de documents divers (polyptique, règlements de moussem) de
la Maison d'Ilîgh permet d'apporter quelques lueurs nouvelles sur les pratiques
internes du commerce transsaharien occidental entre 1850 et 1875 à l'époque où,
après le blocage de Moulay Abderrahman, les échanges connaissent dans cette
région une légère et dernière rémission.
Le registre de Husayn b. Hachem (КЗ)
Le kunnach de Husayn b. Hachem al-Ilîghî se présente comme un fort
volume de 374 pages — numérotées ultérieurement au crayon — relié en peau, à
la manière traditionnelle du Maroc. La couverture du dessus porte un rabat muni
d'une lanière de cuir permettant de ficeler l'ouvrage. Le format est de
150 mmx 215 mm.
Une première lecture rapide des textes montre qu'il s'agit pour l'essentiel
d'actes de reconnaissance de dettes sous la forme de : « Un tel déclare avoir reçu
du chérif Husayn b. Hachem la somme de tant de telle monnaie, à titre de prêt de
tel ordre jusqu'à telle date. Témoigné le..., signé » du nom du scribe et très
rarement de lui-même. En travers d'un grand nombre de ces enregistrements, des
ratures, ou le mot halas, montrent que le bénéficiaire du prêt a rendu la somme.
Une lecture plus attentive met en évidence une bien plus grande profusion et
variété de documents. Peu à peu, on perçoit que toute la vie commerciale,
financière, policière et politique de Husayn b. Hachem transparaît à travers ces
actes notariés comme je l'exposerai plus loin.
Aucun ordre apparent n'est d'abord décelable : d'une page à l'autre on saute
704 PASCON LA MAISON D'ILÎGH P.
quatre ou cinq ans, en avant ou en arrière, sans le moindre respect de la
chronologie. Il semble que les scribes aient utilisé le registre à la diable, l'ouvrant
au hasard, pour y inscrire, au milieu même de la masse de papier blanc, telle
affaire qu'ils devaient noter. Un examen plus minutieux permet de saisir la
démarche des usagers du kunnach. Celui qui était une sorte de greffier, ou de
notaire de formation adoulaire, était invité par son maître Husayn, à venir dresser
devant le bénéficiaire d'un prêt, l'acte d'accord ou d'opération. Il ouvrait le livre
un peu n'importe où, à son début en « bonne page » arabe, c'est-à-dire en page
verso d'un livre français, il rédigeait son texte dans la moitié supérieure de la page.
Lorsque ces bonnes pages étaient couvertes d'écriture dans leur haut, à l'occasion,
le greffier utilisait le verso (« mauvaise page » arabe). Quand l'emprunteur venait
rendre une partie de son dû, ou les comptes pour une opération commerciale
convenue (commandite, dépôt en consignation...), la réalisation était inscrite
autant que possible dans l'espace laissé blanc au-dessous de l'acte, ou au-dessus,
ou à proximité dans les marges, ou encore dans les pages immédiatement
suivantes. Enfin quand tout le règlement était achevé, le scribe barrait l'acte, soit
par le mot halas, soit par de grands traits, soit encore en noircissant largement la
page. Ceci évidemment n'a pas facilité la lecture et explique qu'une cinquantaine
d'actes soient illisibles.
Ce n'est donc qu'après lecture complète, dépouillement et classement, qu'il a
été possible de connaître exactement la période d'activité financière et
commerciale enregistrée dans le К 3. Sur les 374 pages figurent 1 028 actes
comptables dont 849 sont datés, et 1 79 ne comportent pas de date lisible. Le plus
ancien texte est daté du 16.8.1265/07.7.1849 et le plus récent du 30.1.1300/
11.12.1882 encadrant plus de trente-trois années solaires12. Plus précisément,
89 % des actes datés portent sur la période 1 277-1 289/1 860- 1 872 qui correspond
presque exactement au règne de Muhammad b. Abderrahman.
/. Le chérif comme banquier
Le registre comptable étudié ici saisit l'activité de la place commerciale d'Ilîgh
comme largement orientée vers la banque et le prêt d'argent. Si le kunnàch est
muet sur les détails du mécanisme et du protocole, les héritiers ont gardé jusqu'à
aujourd'hui une mémoire attentive des procédures et des lieux. On montre encore
l'endroit où se tenaient les adoul chargés d'enregistrer les actes ; on désigne aussi
les nombreuses pièces et portes qui permettaient de recevoir chacun selon son
rang, isolément et à l'abri des regards pour être entendu directement du chérif et
recevoir les sommes.
1 . Nature des opérations financières et comptables
Les actes du registre recouvrent trente-cinq types d'opérations que l'on peut
regrouper en six chapitres principaux. Leur présentation permet de prendre la
mesure de la complexité du système.
a. Reconnaissance de dettes par des tiers. Ce sont très nettement les plus
nombreuses. Husayn semble avoir joué le rôle principal de banquier dans la
région. En particulier on note :
705 LES FORMES DU SOCIAL
— des prêts gracieux avec ou sans terme fixé ;
— des pour commandites commerciales ;
— des avances de capital pour des associations de production (bétail) ;
— des ventes à crédit conditionnelles ;
— des cautions, garanties et endos de dettes pour un autre débiteur ;
— des prêts d'esclaves, d'animaux ou d'objets (fusils surtout) avec mention de la
somme due en cas de disparition de la chose prêtée ;
— des avances d'argent pour achats personnels au profit du prêteur.
b. Inscriptions de cotisations, taxes, impôts, amendes et rançons dus par des
tiers. Outre les impôts canoniques (aachur, zaka) rarement évoqués, on connaît
sous ce chapitre un grand nombre d'amendes de police pour meurtre (diya et
composition) et pour vol et agression (notamment sur la route des moussem, ou
durant ceux-ci). Figurent aussi les rançons dues pour la libération de prisonniers
ou d'otages dont Husayn se saisissait pour amener tel lignage ou groupe à
composition ; d'autres types d'amendes plus subtils pour défaut de respect d'un
bannissement. Les cotisations (gharam) dues pour la participation au moussem
sont également portées au compte de ceux qui ne peuvent les payer durant les
foires. Plus rarement, mention est faite de taxes pour services juridiques,
déplacements ou services administratifs rendus.
с Reçus de paiements effectués par des tiers au profit de Husayn. Lorsque les
remboursements et paiements des matières citées aux deux précédents
paragraphes couvraient les sommes dues, le scribe se contentait, dans la plupart
des cas, comme je l'ai dit, de rayer l'acte primitif. Mais le plus souvent les
emprunteurs ne parvenaient pas à respecter exactement la totalité de leurs
engagements et ils répartissaient la somme due en un nombre variable de
tranches. Au lieu de donner un reçu volant, le scribe inscrivait sur le registre le
paiement reçu par Husayn, à proximité de l'acte de prêt. On trouve donc dans ce
chapitre tous les paragraphes précédemment cités. En outre, y figurent les
changes de monnaies, les règlements de commandites commerciales et également
les reçus de dépôts à but commercial, c'est-à-dire de marchandises remises à
Husayn en consignation.
d. Dons, offrandes et dépôts sans but commercial. Les opérations de ce type ne
sont pas nombreuses dans le К 3. On peut y ranger essentiellement les dons pour
des œuvres pieuses (mosquée ďllígh, sanctuaire de Sidi Ahmad b. Moussa), des
offrandes sans indication d'objet et qui semblent liées à des actes de justice ou
d'intervention de Husayn au profit du donateur. On peut se demander pourquoi le
bénéficiaire les a faites inscrire. Craignait-il d'oublier ? Enfin des dépôts effectués
par des personnes désirant s'absenter (voyages, pèlerinages).
e. Dettes de Husayn à l'égard de tiers. Les achats à crédit de Husayn figurent
rarement dans le КЗ, mais on y trouve les endos et les garanties de dettes
couvertes par lui au nom d'une personne débitrice d'un tiers. Dans ces derniers
cas le débiteur ne peut se délivrer qu'en présence du scribe et du créditeur, et, à
défaut, Husayn s'engage à acquitter la somme due à la date prescrite, faisant son
affaire de la poursuite du défaillant.
706 P. PASCON LA MAISON D'ILÎGH
f. Déclarations de paiements par Husayn à des tiers. Dans le registre, Husayn
a fait inscrire les paiements qu'il effectuait à des tiers, en particulier les amendes,
les achats ďesclaves, d'animaux et d'objets, le paiement des marchandises en
général, les locations et prix de services (transports), les paiements de travaux
engagés sous sa conduite au profit général (construction de mosquée, d'édifices
religieux ou publics).
Par cette simple enumeration on saisit la richesse exceptionnelle du registre et
la nouvelle lumière que l'on peut en attendre sur la connaissance des mécanismes
tant commerciaux que bancaires, économiques, administratifs et policiers.
Cependant la sécheresse des actes présentés sous un protocole juridique ne permet
pas toujours de saisir toutes les implications sociales et politiques des opérations
formelles qui y sont transcrites. Il a souvent fallu, pour les comprendre, s'aider
des correspondances privées et des commentaires oraux des descendants de
Husayn. Je suis bien conscient de ce que les déclarations des détenteurs actuels de
ces documents sont faites plus d'un siècle et trois générations après l'établissement
du registre. Mais nous avons affaire ici à des personnes très instruites, formées à la
conservation de la mémoire et qui ont été informées, selon leurs dires, par leur
bisaïeul Muhammad de la manière de lire le registre. Enfin, le type de commerce
pratiqué, s'il a changé d'ampleur et d'objet, maintient cependant aujourd'hui
encore largement les usages et les procédures traditionnels.
2. Les prêts et commandites
Quatre-vingts pour cent des actes financiers du registre portent sur des prêts
monétaires et des dépôts de marchandises. A propos des prêts monétaires, la
question est toujours d'assurer qu'ils sont faits sans agios d'intérêt et par suite
parfaitement gracieux et légaux. Mais à travers les textes, leur formalisme et les
omissions spécifiques de certains d'entre eux, il est possible de distinguer les prêts
à titre gracieux, des prêts de commandite ou d'association commerciale.
a. Les prêts gracieux sont consentis sans intérêt à des personnes qui sont dans
le besoin, soit « pour l'amour de Dieu » (et que cela se sache), soit au profit de
gens que l'on veut s'attacher, que l'on veut obliger ; soit : sans délai fixé lorsqu'on
veut se les attacher sans limites, ou les neutraliser pour leur interdire de prendre
parti contre vous dans n'importe quelles assemblées ou circonstances ; avec délai
de remboursement, pour des personnes de moindre importance, à qui on pourra
rappeler sèchement le retard, et que l'on sait devoir être tenues de près.
Ces distinctions ne sont pas le résultat de la seule analyse du contenu formel
des actes, mais tiennent compte des commentaires que le petit-fils de Husayn m'a
faits lui-même.
L'idée que Dieu anéantira les profits de l'usure et vouera à la géhenne les
usuriers est reprise dans au moins sept sourates. Dans ces conditions, le prêt
d'argent entre musulmans ne peut être que gracieux et c'est bien ainsi qu'il faut
comprendre le formalisme rigide des actes de prêts.
11.1/22.10.1849
Louange à Dieu seul !
Haysûn b. Bni Salim b. Sa'id Ibrahim a reconnu devoir 70 mitqal et 5 onces, en
707 .
LES FORMES DU SOCIAL
monnaie ďargent rahmaniya au chérif, notre Maître al Husayn b. Hachem al-
Ilîghî au titre de prêt gracieux (Salaf an wa ah sanan)...
Les prêts gracieux représentent près du quart des opérations financières du
chérif au rythme moyen d'environ quatre par semaine, souvent le jour du souk du
jeudi à Ilîgh. Avec une étonnante régularité tout au long de Tannée, sauf au mois
de juin, les bénéficiaires de prêts sont rarement des emprunteurs attitrés ; ils ne
s'endettent, pour 90 % d'entre eux, qu'une seule fois. La moitié des prêts gracieux
sont faits sans délai de remboursement fixé (exactement 51,80 96) avec des
formules aussi vagues que •. « Jusqu'au jour qu'il voudra », « Jusqu'à ce qu'il
plaira à Dieu qu'il lui rende »... L'autre moitié des sommes est prêtée avec un
terme spécifié : 8 jours, 22 jours, telle foire...
32 % — à 8 jours pour les petites sommes qui semblent être consenties le jour du
souk du jeudi à Ilîgh. Peut-être l'espoir de vendre un animal pour pouvoir
effectuer une dépense n'a pas été réalisé et l'emprunteur, en somme, s'adresse au
chérif pour lui demander une trésorerie immédiate ;
30 % — à 22 jours pour des sommes moyennes (de 20 à 99 rial) qui nécessitent
la réalisation de biens dans des ports (Aglou, Agadir, Es-Saouira) ou dans des
marchés et foires régionaux ;
37 % — au prochain moussem de Sidi Ahmad b. Moussa pour des sommes plus
considérables, en général égales et supérieures à 1 00 rial. Parfois il est spécifié : la
moitié au moussem de mars et le solde au moussem d'août. Les remboursements
sont donc prévus à des dates qui correspondent à des opérations commerciales en
liaison avec l'activité agricole (vente du petit bétail, récolte) ou aux grands
marchés caravaniers (moussem d'octobre). Le terme moyen de remboursement
reste cependant inférieur à un an : 4 mois en moyenne pour « le moussem
suivant », 7 mois et 20 jours sur « deux moussem ».
Pour autant, les remboursements effectifs sont loin d'avoir cette précipitation
et cette rigueur. Dans 68 % des cas pour lesquels les informations sont données,
l'emprunteur a dépassé un an et trois moussem. C'est dire que les clients de « la
banque du chérif » sont constamment en retard de paiement, et à découvert. C'est
par là qu'ils sont tenus 13.
Du point de vue de la masse monétaire en circulation, les prêts sans terme
totalisent une valeur de 5 793 rial en moins de 1 0 ans ( 1 rial - 1 50 F aujourd'hui)
au profit d'une douzaine d'emprunteurs annuels, soit des emprunts de 50 rial en
moyenne avec un minimum de 1 0 rial et un maximum de 500 rial. Les prêts à
terme de remboursement fixé sont de montants moyens nettement supérieurs à
ceux consentis sans terme : 80 rial en moyenne au lieu de 50. Avec une valeur
totale de 8 1 88 rial en dix ans au profit d'une dizaine d'emprunteurs annuels, les
emprunts sont de 10 à 20 000 rial avec une moyenne de 80 rial.
Dans ces deux catégories de prêts, plus de la moitié concerne des sommes
inférieures à 30 rial. Les prêts à terme se distinguent des autres en ce que leur
fréquence dans les fortes sommes est plus élevée.
b. Les commandites commerciales 14. Cette rubrique recouvre deux catégories
distinctes de financement :
— des prêts avec intérêt dissimulé, par exemple pour les juifs ;
— de réelles associations commerciales.
Comme je faisais remarquer à mon hôte que le revenu, le bénéfice, de ces
708