Le rapport psychologique à la loi, au crime et à la peine dans la masse atomisée et la communauté émotionnelle, à partir de la théorie freudienne - article ; n°1 ; vol.17, pg 33-48

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Déviance et société - Année 1993 - Volume 17 - Numéro 1 - Pages 33-48
Dans cet article, nous nous intéressons au rapport psychologique du sujet à la loi, au crime et à la peine dans les deux types de groupes sociaux que la pensée sociale de Freud nous a permis de différencier. Nous soutenons que dans le premier groupe, la masse atomisée, où les rapports sociaux en sont de domination, fondés sur l'agressivité agie vers l'extérieur, — la véritable violence ne s'exprime pas tant dans le crime que dans la loi devenue instrument de pouvoir parce qu'appropriée dans la violence par quelques-uns. Ici la loi est au service de la pulsion de mort et, inversement, le crime paraît œuvrer au service de la pulsion de vie. Quant à la peine, elle ne serait pas tant réactive à des actes interdits, qu'agression proactive propre à créer des boucs émissaires. La communauté émotionnelle, au contraire, qui repose sur des rapports libidinaux idéalisés, est fondée sur le retournement de l'agressivité contre le soi et les désirs libidinaux, sous la forme du surmoi et de la culpabilité. La loi est ici celle de l'Autorité idéalisée, intériorisée et subie qui travaille au service du social mais aux dépens du bonheur individuel. Elle n'est donc que partiellement au service de la pulsion de vie tandis que le crime qui consiste dans le passage à l'acte des désirs refoulés, s'il est sans doute de l'ordre de la pulsion de mort en tant qu'expression agie de l'agressivité, il relève aussi de la pulsion de vie en tant qu'expression du désir. Dans ce type de communauté, la peine consisterait ulti- mement dans le pardon.
In this article, we are interested in the subject's psychological relationship to the law, crime and punishment as exemplified in two types of social groups identified by Freud; in the atomized mass, where social relationships are characterized by domination and are based on an outwardly directed aggressivity, — the real violence is evidenced not so much in the crime as such, but in the law as an instrument of power appropriated and used violently by a few. Here, the law is on the side of the death drive while crime appears to serve the life drive. As for punishment, rather than a reaction to forbidden acts, it represents a proactive aggression requiring a few scape-goats. The second group, the emotional community, on the other hand, based on idealized libidinal relationships, is characterized by a turning of aggression against the self and its libidinal desires, in the guise of the superego with its heavy burden guilt. Here, the law represents idealized Authority which has been interiorized and is undergone and which takes the side of the social good at the expense of individual happiness. It is therefore only partially impelled by the life drive whereas crime, as the acting out of the repressed desire, is also motivated by the life drive in the expression of desires. In this type of community, punishment would ultimately issue in a pardon.
Im Mittelpunkt des Artikels steht die psychologische Beziehung des Subjekts zu Gesetz, Verbrechen und Strafe in zwei Typen sozialer Gruppen, die entlang analytischer Kategorien Freuds differenziert werden. Wir gehen davon aus, dass in der ersten Gruppe, namlich der «atomisierten» Masse, in der die sozialen Beziehungen durch Domination, gegründet auf Aggressivität, die sich nach aussen wendet, gepragt sind, die wirkliche Gewalt sich nicht so sehr im Verbrechen ausdrückt, sondern im Gesetz selbst. Dieses ist zum Machtinstrument geworden, weil einige Wenige sich das Gesetz als Gewaltmittel angeeignet haben. Hier steht das Gesetz auf der Seite des Todestriebs, wàhrend das Verbrechen dem Lebenstrieb zu dienen scheint. Was die Strafe betrifft, so ware sie nicht als Reaktion auf verbotene Handlungen zu sehen, sondern als aktive Aggression, die nur weniger Siindenbocke bedarf. Die zweite Gruppe, die emotional begründete Gemeinschaft, ist gegründet auf idealisierte libidinöse Beziehungen. Diese Gruppe ist dadurch charakterisiert, dass die Aggression gegen das Selbst und dessen libidinöse Wünsche gerichtet wird und zwar in Form des Uber-Ichs und der hieraus folgenden Schuldgefühle. Hier repräsentiert das Gesetz die idealisierte Autorität, die verinnerlicht wurde und zugunsten der Gesellschaft wirkt, andererseits zu Lasten des individuellen Wohlbefindens geht. Das Gesetz ist deshalb hier nur teilweise dem Lebenstrieb zu Diensten, wàhrend das Verbrechen, das die unterdrückten Triebe ausdrückt, auch durch den Lebenstrieb in der Änsserung von Wiinschen motiviert wird. In diesem lypus von Gemeinschaft wurde die Strafe letzlich aus Verzeihung oder Begnadigung bestehen.
In dit artikel gaat onze interesse uit naar de psychologische relatie van het individu ten opziohte van de wet, de criminaliteit en de straf, volgens twee sociale groepen die we dank zij het sociale denken van Freud hebben kunnen onderscheiden. We verdedigen hierbij de stelling dat in de eerste groep, de versnipperde massa (la masse atomisée), — waarbij de sociale relaties gekenmerkt worden door dominantie en gebaseerd zijn op agressiviteit naar buiten uit — , het ware geweld niet zozeer uitgedrukt wordt in de misdaad, dan wol in de wet als machtsinstrument, omdat ze aangepast is aan het geweld van enkelen. Hier staat de wet in dienst van de doodsdrang en omgekeerd, lijkt de misdaad te werken in dienst van de levensdrang. Wat de straf betreft, zij zou niet reageren tegen verboden daden, doch eerder proactief agressie uitlokken en op die manier zon-bokken veroorzaken. De emotionele gemeenschap daarentegen, die berust op geïdealiseerde libidineuse relaties, is gebaseerd op de verandering van de agressiviteit tegen de eigen persoonlijkheid en de libidineuse verlangens in de gedaante van het super-ego en het schuldcomplex. De wet wordt hier voorgesteld als een geïdealiseerde en verinnerlijkte autoriteit, en duldt degene die in dienst van de samenleving werkt, doch ten koste van het individuele geluk. De wet staat slechts gedeeltelijk ten dienste van de levensdrang, terwijl de misdaad, als uiting van verdrongen verlangens, ook deel uitmaakt van de levensdrift in de hoedanigheid van een uiting van verlangen. In een dergelijke samenleving zou de straf uiteindelijk uit een vergeving bestaan.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1993
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Maryse Barbance
Le rapport psychologique à la loi, au crime et à la peine dans la
masse atomisée et la communauté émotionnelle, à partir de la
théorie freudienne
In: Déviance et société. 1993 - Vol. 17 - N°1. pp. 33-48.
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Barbance Maryse. Le rapport psychologique à la loi, au crime et à la peine dans la masse atomisée et la communauté
émotionnelle, à partir de la théorie freudienne. In: Déviance et société. 1993 - Vol. 17 - N°1. pp. 33-48.
doi : 10.3406/ds.1993.1291
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ds_0378-7931_1993_num_17_1_1291Résumé
Dans cet article, nous nous intéressons au rapport psychologique du sujet à la loi, au crime et à la peine
dans les deux types de groupes sociaux que la pensée sociale de Freud nous a permis de différencier.
Nous soutenons que dans le premier groupe, la masse atomisée, où les rapports sociaux en sont de
domination, fondés sur l'agressivité agie vers l'extérieur, — la véritable violence ne s'exprime pas tant
dans le crime que dans la loi devenue instrument de pouvoir parce qu'appropriée dans la violence par
quelques-uns. Ici la loi est au service de la pulsion de mort et, inversement, le crime paraît œuvrer au
service de la pulsion de vie. Quant à la peine, elle ne serait pas tant réactive à des actes interdits,
qu'agression proactive propre à créer des boucs émissaires. La communauté émotionnelle, au
contraire, qui repose sur des rapports libidinaux idéalisés, est fondée sur le retournement de
l'agressivité contre le soi et les désirs libidinaux, sous la forme du surmoi et de la culpabilité. La loi est
ici celle de l'Autorité idéalisée, intériorisée et subie qui travaille au service du social mais aux dépens du
bonheur individuel. Elle n'est donc que partiellement au service de la pulsion de vie tandis que le crime
qui consiste dans le passage à l'acte des désirs refoulés, s'il est sans doute de l'ordre de la pulsion de
mort en tant qu'expression agie de l'agressivité, il relève aussi de la pulsion de vie en tant qu'expression
du désir. Dans ce type de communauté, la peine consisterait ulti- mement dans le pardon.
Abstract
In this article, we are interested in the subject's psychological relationship to the law, crime and
punishment as exemplified in two types of social groups identified by Freud; in the atomized mass,
where social relationships are characterized by domination and are based on an outwardly directed
aggressivity, — the real violence is evidenced not so much in the crime as such, but in the law as an
instrument of power appropriated and used violently by a few. Here, the law is on the side of the death
drive while crime appears to serve the life drive. As for punishment, rather than a reaction to forbidden
acts, it represents a proactive aggression requiring a few scape-goats. The second group, the emotional
community, on the other hand, based on idealized libidinal relationships, is characterized by a turning of
aggression against the self and its libidinal desires, in the guise of the superego with its heavy burden
guilt. Here, the law represents idealized Authority which has been interiorized and is undergone and
which takes the side of the social good at the expense of individual happiness. It is therefore only
partially impelled by the life drive whereas crime, as the acting out of the repressed desire, is also
motivated by the life drive in the expression of desires. In this type of community, punishment would
ultimately issue in a pardon.
Zusammenfassung
Im Mittelpunkt des Artikels steht die psychologische Beziehung des Subjekts zu Gesetz, Verbrechen
und Strafe in zwei Typen sozialer Gruppen, die entlang analytischer Kategorien Freuds differenziert
werden. Wir gehen davon aus, dass in der ersten Gruppe, namlich der «atomisierten» Masse, in der die
sozialen Beziehungen durch Domination, gegründet auf Aggressivität, die sich nach aussen wendet,
gepragt sind, die wirkliche Gewalt sich nicht so sehr im Verbrechen ausdrückt, sondern im Gesetz
selbst. Dieses ist zum Machtinstrument geworden, weil einige Wenige sich das Gesetz als Gewaltmittel
angeeignet haben. Hier steht das Gesetz auf der Seite des Todestriebs, wàhrend das Verbrechen dem
Lebenstrieb zu dienen scheint. Was die Strafe betrifft, so ware sie nicht als Reaktion auf verbotene
Handlungen zu sehen, sondern als aktive Aggression, die nur weniger Siindenbocke bedarf. Die zweite
Gruppe, die emotional begründete Gemeinschaft, ist gegründet auf idealisierte libidinöse Beziehungen.
Diese Gruppe ist dadurch charakterisiert, dass die Aggression gegen das Selbst und dessen libidinöse
Wünsche gerichtet wird und zwar in Form des Uber-Ichs und der hieraus folgenden Schuldgefühle. Hier
repräsentiert das Gesetz die idealisierte Autorität, die verinnerlicht wurde und zugunsten der
Gesellschaft wirkt, andererseits zu Lasten des individuellen Wohlbefindens geht. Das Gesetz ist
deshalb hier nur teilweise dem Lebenstrieb zu Diensten, wàhrend das Verbrechen, das die
unterdrückten Triebe ausdrückt, auch durch den Lebenstrieb in der Änsserung von Wiinschen motiviert
wird. In diesem lypus von Gemeinschaft wurde die Strafe letzlich aus Verzeihung oder Begnadigung
bestehen.In dit artikel gaat onze interesse uit naar de psychologische relatie van het individu ten opziohte van de
wet, de criminaliteit en de straf, volgens twee sociale groepen die we dank zij het sociale denken van
Freud hebben kunnen onderscheiden. We verdedigen hierbij de stelling dat in de eerste groep, de
versnipperde massa (la masse atomisée), — waarbij de sociale relaties gekenmerkt worden door
dominantie en gebaseerd zijn op agressiviteit naar buiten uit — , het ware geweld niet zozeer uitgedrukt
wordt in de misdaad, dan wol in de wet als machtsinstrument, omdat ze aangepast is aan het geweld
van enkelen. Hier staat de wet in dienst van de doodsdrang en omgekeerd, lijkt de misdaad te werken
in dienst van de levensdrang. Wat de straf betreft, zij zou niet reageren tegen verboden daden, doch
eerder proactief agressie uitlokken en op die manier zon-bokken veroorzaken. De emotionele
gemeenschap daarentegen, die berust op geïdealiseerde libidineuse relaties, is gebaseerd op de
verandering van de agressiviteit tegen de eigen persoonlijkheid en de libidineuse verlangens in de
gedaante van het super-ego en het schuldcomplex. De wet wordt hier voorgesteld als een
geïdealiseerde en verinnerlijkte autoriteit, en duldt degene die in dienst van de samenleving werkt, doch
ten koste van het individuele geluk. De wet staat slechts gedeeltelijk ten dienste van de levensdrang,
terwijl de misdaad, als uiting van verdrongen verlangens, ook deel uitmaakt van de levensdrift in de
hoedanigheid van een uiting van verlangen. In een dergelijke samenleving zou de straf uiteindelijk uit
een vergeving bestaan.Déviance et Société, 1993, Vol. 17, No 1, pp. 33-48
LE RAPPORT PSYCHOLOGIQUE À LA LOI, AU CRIME
ET À LA PEINE DANS LA MASSE ATOMISÉE
ET LA COMMUNAUTÉ ÉMOTIONNELLE,
À PARTIR DE LE THÉORIE FREUDIENNE*
M. BARBANCE**
Le freudisme n'est en sorte qu'une
perpétuelle allusion à la fécondité de
l'érotisme dans l'éthique, mais il ne la
formule pas comme telle1.
La criminologie dite du passage à l'acte ne situe généralement pas la per
sonne et son acte dans sa situation sociale de vie. Ce faisant, elle omet de pren
dre en compte non seulement ce qu'il en est du rapport psychologique à la loi
qu'entretient cette personne particulière, mais aussi ce qu'il en est d'un tel rap
port parmi les individus et groupes composant la société globale à laquelle cette
personne appartient, — en sorte que l'analyse reste dans les limites d'une
psychologie individualiste, voire individualisante, à teneur et visée descriptives,
détachées d'une réflexion de portée sociale et surtout critique.
Nous pensons pourtant que l'apport freudien sur les groupes sociaux tel que
Freud le développait dans ses œuvres sociales invite d'emblée à dépasser une
approche si restrictive. Dans les pages qui suivent, nous tenterons donc de retra
cer la dimension critique et renouvelante de V apport freudien comparativement
à une criminologie du passage à l'acte qui fait abstraction du monde social, et
de montrer comment cet apport peut permettre de reproblématiser la question
du passage à l'acte dans le cadre plus vaste du rapport que l'ensemble des indivi
dus composant un groupe social donné, entretiennent avec la loi, donc avec le
crime, et la peine.
Pour ce faire, nous reprendrons dans leurs grandes lignes les développements
que nous avons déjà consacrés à l'analyse des groupes sociaux par Freud (Bar-
bance, 1991, 1993, 1993a) en nous centrant sur les implications de ces analyses
* Un second article traitera du rapport psychologique à la loi, au crime et à la peine dans la
société et droit, et comprendra nos conclusions. A l'occasion de ces deux articles, je souhaite
remercier particulièrement Johan W. Mohr, professeur émérite de Osgoode Hall Law School,
Université York, Downsview, Ontario, ex-commissaire à la Commission de Réforme du droit
du Canada, dont les remarques critiques sur ma thèse m'ont portée tout au long de l'écriture
de ces articles.
** Ecole de Criminologie, Université de Montréal.
1 Lacan, 1986, p. 182.
33 pour la compréhension du rapport psychologique à la loi, au crime, et à la peine
dans deux des groupes sociaux envisagés par Freud: la masse atomisée et la
communauté émotionnelle. Précisons que ces groupes sont des construits théo
riques et que s'ils permettent de saisir un tant soit peu certaines réalités sociales
auxquelles Freud fit lui-même référence, telle le fascisme, ils ne prétendent nul
lement en être le reflet.
I.
Le premier groupe social envisagé par Freud ne désigne pas à proprement
parler un groupe mais bien une masse au sens où les individus, par défaut
d'idéal commun ou de figure propre à susciter leur identification, ne s'identi
fient pas les uns aux autres; ils sont autant d'atomes narcissiques liés entre eux
par mimétisme2 plutôt que par identification et désir de l'autre intériorisé;
raison pour laquelle nous avons proposé de qualifier ce groupe de masse atomi
sée ainsi que par référence au terme de masse utilisé par Freud (Barbance, 1993).
Dans un tel regroupement au sein duquel les individus sont privés d'identifica
tion libidinale, donc de modification pulsionnelle dans le sens d'autrui, c'est le
rapport de domination de chacun contre tous qui régit les relations sociales
(Freud,1988). En d'autres termes, c'est le règne de l'affirmation agressive du soi
ou d'un groupe ou le règne de la pulsion de mort, dont la horde primitive de
Totem et Tabou (1980) nous paraît être la métaphore freudienne par excellence.
Outre la horde, ce règne de la pulsion de mort nous paraît illustré par ce que
Freud (1979, p. 70), évoquant l'Amérique de son époque, nomma la misère
psychologique de la masse, désignant par là une société dont les membres ne
s'étant identifiés à aucun idéal commun, fonctionnent chacun pour soi, sans
conscience groupale. Une telle organisation formerait la base psychologique des
bureaucraties contemporaines, lieu privilégié d'expression de la pulsion de mort
dans la société moderne selon Gabriel (1983). Pour cet auteur, le mécanisme
psychologique permettant de décrire le fonctionnement de la pulsion de mort
dans une telle société, est la compulsion de répétition sollicitée par le comporte
ment administratif et technique:
Les sociétés industrielles avancées se caractérisent par une prolifération de règles
qui régissent la plupart des aspects de la vie, y compris la division technique du
travail, l'administration et les relations industrielles. On ne peut soutenir d'au
cune façon sensée que ces règles émanent d'un principe supérieur de rationalité
pas plus que d'un système contraignant de valeurs morales. A quelques excep
tions près, leur observance ne dépend d'aucun engagement moral pas plus
au 'elle n 'est conditionnelle à un dessein utile. Au contraire, l'observance aveugle
et souvent inconsciente de ces règles et la conduite routinisée et répétitive à
laquelle elles donnent lieu, semble s'enraciner dans la compulsion de répétition
qui caractérise la conduite névrotique, le rituel religieux de même que les com
portements au sein des institutions modernes. Sous l'effet de la compulsion de
Nous empruntons ce terme à Enriquez (1983, p. 126) pour l'opposer à celui d'identification
qui caractériserait la communauté émotionnelle.
34 la régulation de la conduite prend place sans que l'individu soit nécesrépétition,
sairement conscient des règles qui gouvernent son existence3.
Notons avec Gabriel qu'Habermas (1976), dès 1968, reprenait l'idée de
Freud que les institutions fonctionnent de manière compulsive du fait qu'elles
exercent leur domination sur une base affective4.
Cela dit, un autre type de groupe évoqué par Freud nous paraît relever de
la masse atomisée. Il s'agit des groupements fascistes et nazis qui, selon les pro
pres remarques de Freud (1950), transforment les lois selon leurs propres intérêts
et se soustraient à leur application tout en y soumettant le reste de la populat
ion, groupements en lesquels il vit l'expression de la barbarie (1986, p. 131). Ces
regroupements nous semblent être une autre expression de la masse atomisée à
cela près que le rapport purement mimétique y serait, proposons-nous, rem
placé par l'identification à l'agresseur3. Ce concept d'identification à l'agres
seur développé par Anna Freud (1961), désigne un mécanisme de défense du moi
auquel le tout jeune enfant a recours pour se défendre d'un danger qu'il redoute
en provenance de l'extérieur. Le processus psychique que décrit ce concept se
comprend comme suit: soumis aux prohibitions extérieures, l'enfant les intérior
ise, — mais sans être encore capable d'appliquer ces prohibitions à ses propres
activités, il les retourne contre l'extérieur devenu menaçant parce qu'entre temps
il a projeté ses propres pulsions au dehors; en d'autres termes, il agresse au
dehors ce qu'il sent agressé au dedans de lui, pour se protéger. Pour citer Anna
Freud, le moi,
apprend ce qui est vu comme blâmable mais se protège d'une auto-critique
déplaisante au moyen de ce mécanisme de défense. L'indignation véhémente
envers le méfait d'un autre6, est le précurseur et le substitut des sentiments de
culpabilité éprouvés envers soi-même. Son indignation augmente automatique
ment quand la perception de sa propre culpabilité est imminente. Ce stade dans
le développement du surmoi est une sorte de phase préliminaire de la moralité.
La vraie moralité commence quand la critique intériorisée, à présent incorporée
Advanced industrial societies are characterized by a proliferation of rules which regulate most
aspects of life, including the technical division of labour, administration and industrial rela
tions. These rules cannot in any meaningful way be said to emanate from any superior principle
of rationality nor from any compelling system of moral values. With few exceptions, their
observation does not depend on any sort of moral commitment, nor is it conditional on their
serving a useful purpose. On the contrary, the uncritical and often unconscious observation
of these rules and the repetitive routinized behavior which results, seem to be rooted in a comp
ulsion to repeat, which characterizes neurotic behaviour, religious ritual and behaviour in
modern institutions alike. Under the compulsion to repeat, the regulation of behaviour, takes
place without the individual being necessarily aware of the rules which governs his/her exis
tence (ibid., p. 270) (traduit par nous, de Gabriel, 1983, 270).
Voir notamment les pages 110 ss et 119 (Habermas, ibid.). Soulignons bien sûr que Marcuse
(1963) fut sans doute parmi les premiers à réfléchir sur le développement psychologique tel
qu'abordé par Freud et le niveau de développement social.
Le docteur Fugère nous a mise sur la voie de ce concept (voir Bogopolsky, Cormier, Fugère,
1982).
Nos caractères gras.
35 au standard imposé par le surmoi, coïncide avec la perception, par le moi, de sa
propre faute7.
Les groupements fascistes, si l'on peut considérer qu'ils sont fondés sur une
identification à un meneur régnant par la peur, nous paraissent illustrer le cas
d'une masse atomisée fondée sur l'identification à l'agresseur; atomisée au
même titre que le seraient les bureaucraties modernes parce que l'identification
à l'agresseur, du fait qu'elle opère sur une base de peur et n'offre donc rien en
échange du renoncement à l'agir pulsionnel, ne produit pas de modification
intérieure des personnes composant le groupe, dans le sens d'autrui. L'autre,
dans ce groupe, n'est pas intériorisé, les individus demeurent séparés et le lien
social, si on peut le qualifier de lien, ne perdure que sous l'effet de l'exercice
continu de la peur.
Bien que Freud n'ait pas développé ses considérations sur les gouvernements
autoritaires et sur la misère psychologique de la masse, nous ne pouvons nous
empêcher de lire dans ses remarques que nous venons d'évoquer, la préoccupat
ion freudienne pour ce que l'on pourrait appeler le versant négatif de la
modernité8. Soulignons cependant que si Freud pressentit la misère de la masse
atomisée et dénonça la barbarie fasciste, il ne vit pas explicitement en elles des
effets des sociétés capitalistes et libérales avancées, à l'instar d'auteurs ulté
rieurs.
Considérant l'expression non médiatisée des pulsions qui règne sur ce type
de groupe et conduit à une affirmation de soi ou d'un groupe s 'opposant à tout
lien social, nous avons proposé de qualifier ces différentes manifestations de la
masse atomisée de çaïques (Barbance, 1991 et 1993).
Si nous en venons au rapport à la loi, au crime et à la peine dans les trois
versions évoquées de la masse atomisée (horde, bureaucratie moderne et groupe
fasciste), nous pouvons avancer les propositions suivantes: dans la horde règne
la violence pure, c'est-à-dire un agir pulsionnel non médiatisé par le langage et
à l'issue duquel (le(s) plus fort(s) physiquement acquièr(en)t la domination sur
les autres membres du groupe; que la horde soit une métaphore freudienne ou
prétende décrire une réalité empirique, ce sur quoi les auteurs ne sont d'ailleurs
learns what is regarded as blameworthy but protects itself by means of this defence-mechanism
from unpleasant self-criticism. Vehement indignation at someone else's wrong-doing is the pre
cursor of and substitute for guilty feelings on its own account. Its indignation increases auto
matically when the perception of its own guilt is imminent. This stage in the development of
the super-ego is a kind of preliminary phase of morality. True morality begins when the interna
lized criticism, now embodied in the standard exacted by the super-ego, coincides with the ego's
perception of its own fault (ibid., p. 128) (traduit par nous de Anna Freud, 1961, 128).
En ce sens toute l'oscillation entre l'optimisme de L'Avenir d'une illusion qui apparaît comme
un hymne à la raison, à la conscience et à la connaissance opposées à l'illusion, et le pessimisme
de Malaise dans la civilisation qui se poursuivra dans Pourquoi la guerre? et L'Homme Moïse,
pourrait être comprise comme la réaction freudienne aux deux versants de la modernité, deux
versants qu'Habermas dégage (1981, 1985 et 1988, notamment les chapitres 1, 9 et 10). Wellmer
(1985) décrit bien les rapports qu'entretiennent des auteurs majeurs à ces deux versants de la
modernité, et Whitebook (1985) l'utilisation des concepts freudiens de bonheur, pulsions et
inconscient, par la première école de Francfort puis par Habermas.
36 pas d'accord, nous importe peu ici; il nous suffit de voir dans ce modèle l'illustra
tion de la force à l'état brut, physique. Dans une telle horde, il n'existe pas d'interd
it. Freud le dit clairement: l'inter-dit ne sera créé qu'à l'issue du meurtre du
chef, consécutivement à la culpabilité éprouvée suite à ce meurtre, culpabilité qui
se donne elle-même comme état affectif avant d'être pensée, surtout pensée
reflexive. Avant ce premier mouvement d'intériorisation que trahit le glissement
de l'agir à l'affect9, il ne peut exister d'inter-dit puisque l'autre n'est pas psycholo
giquement constitué à l'intérieur du psychisme. Il n'est pas non plus de passage
à l'acte puisqu'un tel passage présupposerait l'existence d'une démarcation entre
un intérieur de l'espace psychique, et un extérieur de l'agir. Or l'espace psychique n'est pas constitué, il n'existe donc pas de différence entre désir et agir.
Tout est donc d'emblée acte mais rien n'est passage à l'acte.
Le groupe fasciste que Freud évoque dans Pourquoi la guerre est une version
peu modifiée de la horde: c'est un groupe qui se saisit du pouvoir par la vio
lence, exerce sa domination par la contrainte physique dans sa forme militaire;
la différence est qu'il succède à une société de droits mais il entretiendra avec
ce droit un rapport aussi violent qu'avec les personnes : il redéfinit les contenus
de la loi selon ses propres intérêts et/ou se soustrait à son application tout en
y soumettant ceux qu'il maintient sous sa domination, soutient Freud (1950).
Dans un tel contexte l'inter-dit n'en est donc plus un; quant au crime, ou à la
véritable violence, il ne peut résider dans la transgression de lois justes puisque
de telles lois n'existent plus — l'esprit de la loi a été perverti; la violence relève
plutôt de la loi elle-même devenue instrument de pouvoir au lieu de source de
pouvoir pour reprendre les termes éclairants de Moscovici (1981); ces crimes ou
violence ne peuvent, pas davantage que dans la horde, être compris comme des
passages à l'acte, au sens où l'identification à l'agresseur n'est pas constitutive
de l'intériorité ainsi que nous l'avons vu avec Anna Freud (op. cit.): l'agression,
sous l'effet de ce mécanisme de défense, n'est pas retournée contre le soi, mais
bien agie contre l'extérieur. Nous sommes à nouveau dans le règne de la violence
à cela près que cette violence prend le visage de la loi.
Plus que cela, on peut faire l'hypothèse que si le mécanisme d'identification
à l'agresseur est constitutif du lien social dans ce type de regroupement, un
objet d'agression sera nécessaire au groupe, objet sur lequel le groupe pourra
projeter ses propres pulsions refoulées et vis-à-vis duquel il se sentira légitimé
d'exercer son agression. On peut donc penser que ce type de groupe créera des
objets d'agression, des boucs émissaires, possiblement avec les groupes plus fra
giles de la population, tels les minorités, les pauvres, les groupes déjà criminalis
es, etc. Dans ce cas, la criminalisation ne serait pas tant réactive à des actes cr
iminels que proactive en ce sens qu'elle sera déclenchée non par un acte délin
quant ou criminel reconnu en fonction d'une loi préexistante, mais par le besoin
a priori de criminaliser, du groupe dominant.
Quant à la bureaucratie moderne, si nous faisons nôtre la thèse de Gabriel
(op. cit.) à l'effet que le fonctionnement bureaucratique repose sur la compulsi-
Le docteur B.M. Cormier avait le premier attiré notre attention sur l'évolution de l'agir, à
l'affect puis à la représentation au cours du développement psychologique.
37 vite de ses membres qui leur tient lieu de voie d'expression de la pulsion de mort,
on peut faire l'hypothèse que ces derniers, comme les membres d'un groupe
totalitaire, auront des comportements non pas tant réactifs que proactifs vis-à-
vis des infractions, c'est-à-dire qu'ils tendront à créer de nouvelles règles et donc
à multiplier les infractions plutôt qu'à simplement y réagir en fonction de règles
existantes. Le fondement compulsif expliquerait ici la prolifération des règl
ements contre laquelle Freud mettait déjà en garde (1971); n'expliquerait-il pas
aussi la multiplication de personnages extra-juridiques10 qui, dans le système
pénal moderne, participent du pouvoir de juger et de punir auparavant détenu
par le juge? (Foucault, 1975, p. 27).
Nous proposerions de qualifier ce processus global de proaction crimi-
nalisante et de voir en lui, comme manifestation de la pulsion de mort chez les
groupes qui se sont approprié le pouvoir dans les bureaucraties modernes et
perpétuent ainsi une domination sur une base technique et administrative, —
l'expression d'une véritable violence institutionnelle qui demanderait à être
interrogée et analysée au même titre que la violence des activités criminalisées.
Quant à la peine dans ce type de groupe, nous pouvons penser qu'elle sera
proactive au même titre que la loi et les règlements institutionnels, se pré
sentera comme l'agir d'une agressivité non transformée, — et l'on ne s'étonnera
pas d'en voir l'expression entre autres sous forme de torture, supplice, et empris
es diverses sur les corps au moyen des techniques disciplinaires décrites par
Foucault (1975).
A ces premiers développements, nous pouvons ajouter que la domination
qu'exercent des individus et/ou groupes dans de telles masses atomisées soit par
la force physique/militaire, soit par la création et l'application compulsives de
règles, — domination fondée psychologiquement sur l'absence de liens identifï-
catoires libidinaux entre les membres du groupe qui les auraient conduits à se
transformer dans le sens d'autrui, donc à un début d'intériorisation — , ne peut
porter que sur les comportements et viser fondamentalement un ordre comport
emental chez les dominés.
Si nous revenons sur ce point, c'est qu'il nous semble que Foucault, qui rend
lumineuse la nature disciplinaire de la pénalité moderne, ne fait pas aussi clair
ement qu'on pourrait le souhaiter la distinction entre l'âme et le corps comme
objets de la pénalité, — distinction qui nous paraît essentielle du point de vue
psychologique. Ainsi:
Le point d'application de la peine ce n'est pas la représentation ' ', c'est le corps,
c'est le temps, ce sont les gestes et les activités de tous les jours; l'âme aussi, mais
dans la mesure où elle est le siège d'habitudes. Le corps et l'âme, comme princi
pes des comportements, forment l'élément qui est maintenant proposé à l'inte
rvention punitive. Plutôt que sur un art de représentations, celle-ci doit reposer
sur une manipulation réfléchie de l'individu: « Tout crime a sa guérison dans
l'influence physique et morale»... Quant aux instruments utilisés, ce ne sont plus
10 Nos caractères gras.
1 ' Nos gras dans toute la citation.
38 des jeux de représentation qu 'on renforce et qu 'on fait circuler; mais des formes
de coercition, des schémas de contrainte appliqués et répétés. Des exercices, non
des signes: horaires, emplois du temps, mouvements obligatoires, activités régul
ières, méditation solitaire, travail en commun, silence, application, respect, bon
nes habitudes. Et finalement, ce qu 'on essaie de reconstituer dans cette technique
de correction, ce n 'est pas tellement le sujet de droit, qui se trouve pris dans les
intérêts fondamentaux du pacte social; c'est le sujet obéissant l'individu assujetti
à des habitudes, des règles, des ordres, une autorité qui s'exerce continûment
autour de lui et sur lui, et qu 'il doit laisser fonctionner automatiquement en lui.
Deux manières, donc, bien distinctes de réagir à l'infraction: reconstituer le sujet
juridique du pacte social — ou former un sujet d'obéissance plié à la forme à
la fois générale et méticuleuse d'un pouvoir quelconque» (Foucault, 1975, p. 132
et B. Rush, 1787, in Foucault, ibid.).
Mais si l'on reconnaît avec Foucault que la pénalité moderne vise autant
l'âme que le corps, il nous faut aussi remarquer que c'est parce qu'elle retire à sa véritable dimension; car en faire le siège d'habitudes c'est déjà la réduire,
lui retirer sa profondeur, l'assimiler à un quasi-comportement12. Si donc la pénal
ité disciplinaire vise l'âme, ce n'est sûrement pas dans sa dimension d'intériorité,
— comment le pourrait-elle, si, comme nous le proposons avec les auteurs précit
és, cette pénalité fonctionne sur une base compulsive et proactive?13
Que la masse atomisée puisse être conçue comme une société çaïque, ou
société de l'ordre en tant qu'elle vise une conformité de surface — comporte
mentale — à des dominants, nous paraît bien illustré par deux exemples,
l'un emprunté à la fiction et un autre à la réalité.
Mexemple réel nous a été fourni par un responsable d'une unité de jeunes
dans une institution à sécurité maximale: les permissions de sortie, expliquait
le responsable, sont accordées en fonction des comportements qui, chez le
jeune, peuvent être considérés comme signes de réhabilitation sociale, et qui,
pour cette raison, sont enregistrés au dossier du jeune et donnent lieu à différent
es compilations. Parmi ces comportements: faire sa chambre le matin. Bien
que l'on puisse s'étonner d'emblée qu'une telle règle serve de critère de réhabili
tation sociale dans une société où l'on imagine le nombre de personnes et part
iculièrement d'adolescents qui ne font pas régulièrement leur chambre, l'on
pourrait penser que l'intérêt de la dite règle réside moins dans son contenu que
dans ce qu'elle peut susciter de discussion entre les jeunes sur la vie en commun,
la nécessité ou non de se donner des normes, lesquelles, etc.14. Ce n'était pas
On pourrait interpréter la réduction de sens qu'opère Foucault en ne soulignant pas que l'âme
dont il est question ici a perdu sa dimension d'intériorité, comme un effet de ce qu'il ne voit que
les aspects négatifs de la modernité et non son versant positif comme le souligne Habermas
(1988).
Nous pourrions refaire à propos de la représentation la remarque que nous avons faite au sujet
de l'âme, à savoir que si la représentation a pu consister en un simple jeu d'images dépourvu de
substrat comme semble l'indiquer Foucault, ce n'est là qu'une des faces de la représentation telle
qu'on peut l'envisager d'un point de vue psychanalytique. Nous reviendrons sur cette question
dans notre second article quand nous aborderons la société de droits.
Cela serait le cas de la société de droits dont Freud parlera dans Pourquoi la guerre?, et sans doute
davantage des communautés évoquées par Christie (1982) qui reposent non seulement sur la cons
cience comme le soutiendrait Freud, mais sur le dialogue ainsi que Christie le propose, ou encore
sur l'activité communicationnelle dont Habermas fait la base de la vie sociale (1982).
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