Le roi dépensier. Le don, la contrainte et l'origine du système financier de la monarchie française d'Ancien Régime - article ; n°6 ; vol.39, pg 1241-1269

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1984 - Volume 39 - Numéro 6 - Pages 1241-1269
The Extravagant King. Gifts, Constraint and the Origins of the Financial System of the French Monarchy in the Old Regime.
The origins of the modern state lead back in political history to monarchic power. The financial system of the last centuries of the Old Regime, which our own system inherited more than it believes, was still based upon the principle of the extravagant king whose largesse was initially political means of maintaining power. But the system was already based on one of taxation where the exercise of the power of one man depended on contribution from all. The modern state derives from this confrontation between the king as the magnanimous giver and his administrative apparatus, the constraining taker. Throughout the controversy over gifts which developed from the XIVth to the XVIth century, and which was followed by the debate over taxes in the XVIIth and XVIIIth centuries, it was always this practical aspect of the social contract which was at stake, be it between individuals groups or society as a whole. It is therefore essential to understand the role of political authority in the interplay of power contrived by social relations.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1984
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Langue Français
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Monsieur Alain Guery
Le roi dépensier. Le don, la contrainte et l'origine du système
financier de la monarchie française d'Ancien Régime
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39e année, N. 6, 1984. pp. 1241-1269.
Abstract
The Extravagant King. Gifts, Constraint and the Origins of the Financial System of the French Monarchy in the Old Regime.
The origins of the modern state lead back in political history to monarchic power. The financial system of the last centuries of the
Old Regime, which our own system inherited more than it believes, was still based upon the principle of the extravagant king
whose largesse was initially political means of maintaining power. But the system was already based on one of taxation where
the exercise of the power of one man depended on contribution from all. The modern state derives from this confrontation
between the king as the magnanimous giver and his administrative apparatus, the constraining taker. Throughout the controversy
over gifts which developed from the XIVth to the XVIth century, and which was followed by the debate over taxes in the XVIIth
and XVIIIth centuries, it was always this practical aspect of the social contract which was at stake, be it between individuals
groups or society as a whole. It is therefore essential to understand the role of political authority in the interplay of power
contrived by social relations.
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Guery Alain. Le roi dépensier. Le don, la contrainte et l'origine du système financier de la monarchie française d'Ancien Régime.
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39e année, N. 6, 1984. pp. 1241-1269.
doi : 10.3406/ahess.1984.283129
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1984_num_39_6_283129FINANCE ET POLITIQUE
LE ROI PENSIER
Le don la contrainte et origine du système financier
de la monarchie fran aise Ancien Régime
tat gouverné par un roi selon la définition de Littré la monarchie est le
type de régime politique qui duré le plus longtemps en France Entre le xe et le
xvnie siècle un phénomène de si longue durée connu des changements qui
obligent aux différents moments de son évolution se demander quelle forme
tat quel type de roi la question posée par La Boétie aube du déve
loppement en Europe de ce il est convenu appeler tat moderne pour
quoi les hommes acceptent-ils obéir un seul1 historien ne peut
ajouter ses interrogations pourquoi cet Un a-t-il pris cette forme monar
chique était-elle indispensable ou simplement commode Comment est
greffé et développé partir elle tat moderne en Europe qui finit par
limiter ou même supprimer la référence monarchique dans ses institutions
comme dans exercice du pouvoir politique Mais les recherches de Michel
Foucault nous ont habitué ne plus parler du pouvoir comme il était un Dans
le tissu du discours qui permet la formation et le maintien de relations sociales
émergent des mécanismes qui sont la mise en uvre de pouvoirs2 Le pouvoir
est toujours pluriel perpétuel circulant en sens multiples dans le réseau des dis
cours son véhicule étant le langage De ce point de vue le pouvoir ne sous-
entend plus le seul pouvoir politique ni même son extension autres secteurs
activités agissant au moyen institutions codifiées dans un droit Il est per
manent et partout fait historique dont le pouvoir politique est une des
modalités parmi toutes les autres dans ensemble des relations humaines
Ce pouvoir politique fonctionne donc lui-même au sein un ensemble de
pouvoirs qui en le relayant lui donnent son efficacité celle-ci étant relative
aux moyens mis en uvre pour favoriser ces relais Ces moyens les institutions
principalement ont une traduction économique exercice du pouvoir
entraîne des frais des dépenses il faut couvrir Les finances du pouvoir poli
tique rendent compte de manière mesurable et dans leur principe même de
exercice de ce pouvoir Dépenses comme prélèvements ne sont pas faits arbi
trairement mais liés la conception du pouvoir politique sa circulation dans
ensemble de la société est pourquoi les finances du pouvoir politique sont
un lieu privilégié étude des rapports entre cette forme emergente du pouvoir
etJLensemble des pouvoirs qui nouent les relations sociales
1241 FINANCE ET POLITIQUE
Pouvoirs et relations entre membres une société il là une probléma
tique de échange bien connue des anthropologues des ethnologues moins
des historiens plus attentifs aux stratifications sociales aux relations
sociales un point de vue strictement économique le terme échange
désigne les différents modes de transferts de biens et de services exécutés en
contrepartie et en équivalence les uns des autres Mais échange est pas seule
ment économique Au sens général le terme applique tout
mouvement intention réciproque entre deux parties dont échange de biens
qui est loin de prendre uniquement la forme du commerce est une des moda
lités ou une des traductions matérielles Mouvement intention réciproque
donc engagement de la volonté le problème est décidément bien posé par La
Boétie inégalité de pouvoirs recouvre une inégalité de la condition qui ne
peuvent une et autre expliquer sans que la domination ne soit voulue mais
sans que la servitude ne le soit également Comment est-il possible que la plu
part obéissent un seul transfert de pouvoirs comment est-il possible ils
le servent transfert de biens et de services est-il
veuillent ou au moins acceptent de lui obéir et de le servir telle est la probléma
tique du discours de la servitude volontaire
Partons donc de cette problématique de obéissance Un un seul
que la monarchie traduit dans le domaine politique Partons du roi il est
le phénomène permanent que la dynastie perpétue et qui est bien antérieur la
notion moderne tat qui lui coexiste puis le fait disparaître Mais partons de
lui en posant la question traditionnelle Qui fait roi qui renvoie
échange inégal des pouvoirs qui circulent le long des relations sociales
Dans son essai pionnier sur le don3 Marcel Mauss montre que idée
échange de choses contre des choses selon la norme abstraite et extrinsèque
une valeur matérielle financière ou autre est une acquisition tardive de
humanité On ne con oit pas dans la plus longue durée de histoire des
peuples que échange mette au premier plan les objets ou services échangés
indépendamment des personnes qui échangent Au contraire les transferts de
biens et de services même avec usage de la monnaie ne sont que des signes un
contrat tacite entre les personnes qui Ce contrat lie dans un réseau
obligations réciproques des personnalités et des pouvoirs Se dessaisir en
faveur autrui est lui livrer une part de soi-même recevoir autrui est
accepter de prendre une part de lui change et pouvoir sont liés dans un prin
cipe existentiel où personnalité et appartenance ne font un De là provient
dans les sociétés archaïques échange par don Donner signifie obligation de
rendre un contre-don il est obligatoire de recevoir Ce système fonde des
actes de libéralité et honneur qui se traduisent par des dépenses ostentatoires
particulièrement dans ce on appelle le système potlatch mot emprunté
au chinook et qui signifie action de donner Il culmine dans le sacrifice cas
limite du don
Marcel Mauss lui-même insistant sur la valeur sociologique générale des faits
1242 GUERY LE ROI LE DON LA CONTRAINTE
et des principes il décrit est posé le problème de leur survivance dans nos
sociétés historiques4 Les exemples qui suivent ses propositions de recherches
sont puisés dans Antiquité droits germanique romain ancien de Inde
Depuis Mauss les historiens ont peu cherché dans cette voie Louis Gernet qui
le cite distingue obligation qui naît de échange par don de obligation juri
dique proprement dite Il émet hypothèse de son existence sous une termino
logie qui pose le problème même du passage au droit5 Moses Finley note
importance des dons et usage du mot dans le monde Ulysse mais sans
les lier un système échange6 Marc Bloch sans citer Mauss lie échange de
dons et obligations dans son analyse du monde germanique primitif décrit par
Tacite7 Auparavant critiquant les notions économie nature et
économie argent qui sont la base des livres Alfons Dopsch sur du Haut Moyen Age8 il note abondance des échanges de cadeaux
dans la société de cette époque mais se range malheureusement avis de Paul
Kletler9 qui ramène cette pratique de époque carolingienne un simple troc10
Ferdinand Lot place les dons aux côtés des impôts dans les ressources finan
cières de la royauté il les rattache au devoir aide du vassal son seigneur
appuyant sur Mauss au contraire Georges Duby montre que échange par
dons réciproques obligation qui en découle inscrit dans un climat de vio
lence il limite et entretient la fois Si échange ne se fait pas la guerre est la
sanction il se fait le butin qui forme le trésor où on puise peut venir man
quer Capture et pillage redeviennent nécessaires12
Dans les textes décrivant les cérémonies officielles la mention de échange
de dons est fréquente Ainsi Hincmar archevêque de Reims décrit-il les
placito qui se tiennent chaque année dans une lettre écrite en 882 la demande
de quelques grands du royaume Il explique il recopie un traité de la règle du
palais écrit en 826 par abbé de Corbie Adalhard un des principaux conseil
lers de Charlemagne Durant la seconde des deux assemblées annuelles qui
réunit les personnages les plus considérables et les principaux conseillers du
prince on recevait les dons généreux du royaume Guizot cite ce texte
comme le premier décrivant origine du gouvernement représentatif13 Mais il
ne dit rien des indications précises il fournit pourtant par deux fois les dons
faits au prince lui sont transférés occasion des réunions les plus importantes
avec les plus grands du temps seniores image qui vient esprit la lecture
de ce texte est celle offerte par les frises de Persepolis défilé hommes venus
des diverses régions de Empire pour offrir au roi qui parle décide règle les
problèmes des cadeaux avec cependant un côté moins cérémonieux Les
dons semblent faits en échange des réponses faites par le roi aux questions des
plus grands seigneurs du royaume des décisions réclamées par les problèmes du
temps dans une ambiance de retrouvailles très conviviale On ne mentionne
pas dans ce texte Hincmar des dons émanant du roi
autre extrémité de cette longue période médiévale au xive siècle au
moment où les assemblées réunies sont tout autrement sollicitées pour subvenir
aux besoins du roi Le Songe du Vergier indique encore les Roys et les Impe-
reurs sont donataires et par conséquent ils sont seigneurs 14 tre donataire
est avoir la faculté de faire des dons et en recevoir Godefroy dans le supplé
ment de son dictionnaire de ancienne langue fran aise fait suivre etymologie
du mot du commentaire suivant mot au sens mal fixé celui qui la donation
1243 FINANCE ET POLITIQUE
est faite et abusivement inverse est-à-dire celui qui la fait Ce est pas
abusivement que le mot cette signification impliquant pas une direction pré
cise de objet de même que le mot donation qui existe déjà en ancien fran
ais et supplante donaison encore employé dans la première moitié du
xvne siècle Dans un remarquable article le linguiste Emile Benveniste donne
la solution de ce problème15 Elle éclaire le don comme fait de civilisation Dans
la plupart des langues indo-européennes donner exprime par un verbe de
la racine *do qui fournit aussi un grand nombre de dérivés nominaux Mais
prendre exprime de la même manière ambivalence sémantique se
fonde sur le fait que *do indique seulement le fait de saisir que ce soit saisir pour
offrir est-à-dire donner ou saisir pour garder est-à-dire prendre Les
expressions acheter et vendre prêter et emprunter expriment
dans ces langues par des verbes ayant des racines tout aussi ambivalentes Cette
ambivalence implique toujours un échange entre deux personnes ou deux par
ties Un rapport de réciprocité est contenu dans la signification originelle du
mot don mis souvent en relation avec un système hommage ou hospitalité
On ne peut lui donner pour le passé le sens actuel action sans retour
Cette réciprocité prend pourtant une forme qui éloigne de échange
exclusif de biens Si les exemples échanges par dons ne manquent pas dans la
littérature médiévale comme dans le cas précité du texte Hincmar on ne voit
pas souvent la matérialité du contre-don Et pourtant le lien est évident Dons
faits en échange de services rendus même pour prix de la trahison
Guenes Ii fels en ad fait traïsun
Del rei paien en as oud granz duns
Or et argent pâlies et ciclatuns
Mais et cheval et camelis et leuns16
auteur appuie sur la valeur du don en le détaillant dans ce passage de la
chanson de Roland La trahison de Ganelon en est que plus grande Un autre
traître Mordred connaît la manière de prendre la place du roi il trahit dans
le ur des barons Pour se faire obéir il leur distribue de riches dons et les
convoque en une cour splendide17 Faisant le siège de la tour de Londres où
est réfugiée la reine Guenièvre que le roi Arthur lui pourtant confiée il attire
par sa largesse tous les hauts seigneurs qui tenaient terre du roi les amenant eux
aussi trahir Et pour signe de soumission ce nouveau maître ils lui apportent
leur tour des dons On voit bien ici les cadeaux accompagner engagement
personnel vis-à-vis du prince en réponse la largesse de celui-ci qui sollicite et
oblige déjà Le système fonctionne travers des échanges réciproques de
dons18 et il fonctionne dans les deux sens initiative de donner signifie enga
gement et demande engagement de celui qui re oit et acquiesce en donnant
son tour Mais celui qui se sent déjà engagé envers autrui peut alors solliciter un
don Ainsi par exemple ne manque-t-on pas de solliciter des dons de la part du
roi Arthur19 Dans la partie du cycle qui concerne plus spécialement histoire
de Lancelot ce roi re oit pourtant de la part un sage une le on de politique
royale Le prudhomme qui la lui donne insiste sur le rôle des dons Avec
exercice de la justice de la vérité du ur qui doit pousser considérer tous
ses vassaux compris les plus pauvres donner est la troisième vertu du prince
1244 GUERY LE ROI LE DON LA CONTRAINTE
dont le pouvoir et le territoire sur lequel il exerce dépendent totalement des
dons il peut faire20 est pourquoi une vie princière épanouie se mesure aux qui sont faits
Biaus don si font en doutés mie
porter tesmoing de bonne vie21
Dans Cligès ou la fausse morte de Chrétien de Troyes le héros de la première
partie Alexandre fils de empereur byzantin trouve dans la demande un
don son père expression la plus conséquente de son sens de honneur et de sa
quête de la chevalerie
Un don fait il querré vos os
Que je vuel que vos me doigniez
Ne ne le me porloigniez
Se otrouer me le devez22
Le père lui ayant accordé ce don avant en savoir la raison il ne peut plus
refuser le départ de son fils qui veut se faire armer chevalier par le roi Arthur
est pour ce grand voyage que le jeune homme réclame un don et ce don
accordé engage avance Empereur Là encore le contenu du don est décrit
or argent gens armes chevaux draps de soie Conquérir un renom hon
neur de servir le roi Arthur exigent de dépenser Celui-là est serf de son bien
qui toujours amasse et accroît dit le fils Ayez soin de toujours être
large répond le père23 Donner dépenser deux aspects une même obliga
tion liée honneur liée hommage accumulation de biens de richesses
dans un trésor pas autre signification que en fournir les moyens Le
prince ne peut en passer abord le Dialogue de échiquier le dit clairement
pour donner Car toute largesse requiert maintenant de puiser des deniers dans
un coffre écrit Georges Duby24 argent pris le relais des biens meubles ou
immeubles Plus prosaïquement que dans la littérature les dons du prince per
mettent la constitution de patrimoines fonciers parfois importants Le roi
échange des bienfaits contre la fidélité une parenté de plus en plus
remuante depuis la décadence carolingienne25 Le don circule maintenant dans
le sens inverse de celui que décrit Hincmar est le roi qui donne abord et ce
don engage celui qui re oit la fidélité Le seul vrai maître était celui qui avait
donné conclut Marc Bloch26 Il bien échange de bien contre pouvoir
La controverse sur les dons largesse du prince et misère du peuple
La vertu princière par excellence est la largesse la libéralité Les romans
courtois en donnent de multiples témoignages Elle occupe en effet une grande
place dans idéal éthique de la monarchie27 Mais elle pose problème car peut-
on ainsi énoncer un point de vue de morale une pratique qui met en cause un
jeu de forces sociales des pouvoirs et parmi ces pouvoirs le plus grand celui du
prince Christine de Pisan adressant au duc de Guyenne fils aîné du roi de
France dans son Livre de Paix se place du point de vue du bon gouvernement
Bien gouverner le peuple et la chose publique est assavoir clémence libéra-
1245 FINANCE ET POLITIQUE
lité et vérité On retrouve les trois vertus indispensables chez un prince selon
la le on de politique royale donnée au roi Arthur par un sage citée plus haut28
Le Livre de Paix de Christine de Pisan est une institution du prince Elle
consacre de nombreux chapitres au problème des dons que doit faire le roi
Pour elle la racine de la libéralité est chercher dans la charité Cependant
la charité bien ordonnée est celle qui premièrement commence ses plus
prouchains amis est-à-dire que non obst charité soit de bien faire un
chascun qui pourroit néantmoins où est plus tenus ses prouchains que autre
gent29
La libéralité est pas seulement
donner dons de pécune terres joyaulx ou autres avoirs mais aussi en
estre libéral de aide de sa puissance de son corps de sa parole de sa peine de
son bel accueil et bonne chère de pardonner de bon euer injure receues vou-
lontiers secourir les besongneux et généralement en toutes les choses en quoy on
peut valoir autrui30
La libéralité inclut la largesse plus limitée qui est seulement de
donner plantureusement tant argent comme choses qui le valient...31
Le danger est la folle largesse ou prodigalité qui consiste ne pas donner suffi
samment ceux qui ont bien servi et trop ceux qui ont mal servi tre libéral
être large suppose on mette de ordre dans ses dons propos du roi
Charles Christine de Pisan écrit
Tout ce fait au propos du susdit roy Charles comme bien fust avisez en
toutes choses qui affierent ce que on doit eschever pour cause de mal et ce que
on doit faire pour cause de bien Et encores ce puet servir en respitant ordre
il tenoit ou fait de donner ou employer ses dons laquelle chose tout fust ce
très grant largesse estoit fait par discreci et ordonnance en doubte nul si
que faire se doit Et par ce avoit il tousjours assez de quoy fournir et continuer
si que dit le sage où il enseigne que par telle moderaci soient faiz dons que on
ait toujours de quoy continuer comme trop face grant mal au libéral quant plus
de quoy donner Est meilleur en user selon possibilité que grant largesse
il convienne défaillir32
originalité de Christine de Pisan est de rattacher la libéralité du prince la
charité chrétienne La première des raisons de donner est la charité les premiers
qui donner ce sont les pauvres33 époque de Saint Louis un siècle et demi
auparavant une telle attitude aurait été inconcevable Saint Louis donne
donne beaucoup même mais il donne surtout aux pauvres et on le lui reproche
Si je dépensais beaucoup argent quelquefois aime mieux le faire en
aumônes faites pour amour de Dieu que pour frivolités et choses mondaines34
Christine de Pisan tente de concilier libéralité et charité La libéralité elle le sait
et le dit est intéressée elle est politiquement indispensable La charité elle ne le
dit pas mais le sait peut effectivement entrer dans ce système est justement
un reproche qui sera toujours fait la conception étroite de la charité chré-
1246 GUERY LE ROI LE DON LA CONTRAINTE
tienne que de créer un rapport inégal entre celui qui donne et celui qui re oit
peu compatible avec idéal de fraternité et amour du christianisme
Procédé de gouvernement la libéralité du roi est vantée par la plupart des
auteurs de la Renaissance Commynes insiste sur cette qualité chez Charles le
Téméraire qui sait comme Charles décrit par Christine de Pisan ordonner
et répartir les dons il fait Donner est bien un acte politique
Nul prince ne le passa jamais de désirer nourrir grans gens et les tenir bien
reiglez Ses bienfaicts estoient point fort grans pour ce il vouloit que
chacun en sentisi...35
Pour saluer la mémoire de Marguerite de Bourgogne il écrit encore
Ce fut grant dommaige pour les siens car elle estoit très honneste dame et
libérale et bien voulue de ses subjectz...36
Louis XI remplace ensuite Charles le Téméraire dans le sonnet de la libéralité
Une grâce luy feit Dieu car comme il avoit esté créé plus saige plus libéral
plus vertueux en toutes choses que les princes qui régnèrent avecques luy et de
son temps et qui estoient ces ennemys et voisins...37
Rabelais également écrit une institution du prince mais sous une forme narra
tive 38 et il est possible de rattacher son uvre au courant du discours politique
de la fin du Moyen Age et de la Renaissance Il consacre donc la libéralité du
prince une grande attention Gargantua en échange du ralliement de Toucque-
dillon lui fait un don somptueux décrit dans le détail comme dans le roman
courtois comme dans les mémoires comme dans les textes de morale politique
Comme Chrétien de Troyes Commynes et Christine de Pisan Rabelais utilise
le procédé qui montre la force un lien par la description du don qui le scelle
Toucquedillon re oit
Une belle espée de Vienne avecques le fourreau or faict belles vignettes
orfèvrerie et un collier or pesant sept cens deux mille marcz gamy de fines
peirreries estimation de cent soixante mille ducatz et dit mille escuz par pré
sent honorable39
Grandgousier préfère la clémence la vengeance envers Alpharbal qui fait alors
assaut de largesse en lui donnant tous ses trésors Don excessif que Grandgou
sier refuse au nom une idée plus vraie de la puissance Clémence libéralité
vérité on retrouve chez Rabelais les trois vertus demandées aux rois Sur les
portes de abbaye de Thélème est inscrit
La haut seigneur qui du lieu fut donneur
Et guerdonneur pour vous ordonné
Et pour frayer tout prou or donné40
Donner de or est bien ordonner Accepter de or est aussi se dessaisir
de son pouvoir au bénéfice du donneur dans un échange clairement exprimé Le
don un caractère aliénant Dans la fin de Gargantua et le début du Tiers-
Livre écrit Daniel Ménager Rabelais écrit un hymne au don qui annonce ceux
écrira de différentes manières Ronsard Il fait du roi la figure essentielle
1247 FINANCE ET POLITIQUE
un monde où la puissance de donner appartient lui et Dieu il
représente.41 Ronsard écrit en 1562 adressant Charles IX
Comme le corps Royal ayés âme royalle
Tirés le peuple vous une main liberalle
Et pensés que le mal le plus pernicieux
est un prince sordide et avaritieux42
Il exprime la même chose en adressant Henry II
Or quant la vertu qui plus eslève aux cieux
est Libéralité exemple des Dieux
Qui donnent foison estiment Avarice
Comme elle est vraiment escolle de tout vice43
Car les dons encore au xvie siècle engagent la noblesse envers le roi
Et vous nobles Fran ois monstrez vous gens de bien
Vers le Roy qui jamais ne vous refusa rien
Soit offices ou dons ou amendes ou grâces44
est pourquoi Ronsard comme les écrivains de la fin du Moyen Age critique
la thésaurisation sans autre but elle même
Mais tu ne veux souffrir un thrésor dans le Louvre
Se moisissant en vain une rouille se couvre45
Tout ce discours toujours le même sur la libéralité comme moyen de gou
verner ne va pas sans critique de la fa on dont le roi remplit ce trésor
Ne pillez vos subjects par ran ons par tailles 46 écrit Ronsard peu
avant exalter la libéralité du Prince Et pour lui pas plus que pour les autres
auteurs de cette époque il là contradiction Les nombreux passages qui
témoignent de échange de dons mettent en scène les grands de ce monde ou
ceux qui par faveur spéciale une déjà puissante personne le deviennent
Pouvoir participer cet échange au moyen de ce type de dons terres objets de
luxe domestiques est déjà montrer son pouvoir et être reconnu comme
homme ayant du pouvoir comme dominant pas participer vous classe
dans les gens sans donc soumis dominés Non pas que échange de
biens et de services existe pas en dehors un marché dans le peuple mais les
biens en cause ont une utilité dans la production la consommation un outil
un animal de trait du bois du grain du sel Et est donc eux on cherche
retrouver ou leur équivalent en nature ou en argent La folle largesse dans ces
conditions est de laisser partir son bien de prêter de donner sans engage
ment en retour Dans un fabliau du xive siècle intitulé précisément De la folle
largesse auteur exprime emblée son adhésion au principe des dons Je ne
blâme pas ceux qui donnent ceux qui récompensent les services 47 Mais
ensuite il nous parle un autre type échange Le bien échangé est le sel
dont vivent homme et la femme du peuple mis en scène Or la femme donne
aux voisines le sel que le mari rapporte de son travail Je ne serai jamais si
juste que je ne leur en donne volontiers Je ne veux pas on en ait besoin
La femme est dans un type échange avec ses voisins au-delà du besoin Eux
1248 GUERY LE ROI LE DON LA CONTRAINTE
en revanche ont besoin du sel et profitent de sa largesse Son tort est de
traiter le sel comme un quelconque objet or ou de luxe Il est lié au besoin
non au pouvoir Pour lui faire prendre conscience de son erreur homme lui
fait prendre part au travail pénible qui consiste le ramener de la mer Et de
cette prise de conscience résulte une autre attitude
Que personne ne vienne chez nous chercher une demi-mesure de sel il ne
apporte pas argent Il beaucoup de misérables gens qui jettent folle
ment leur avoir qui devraient utiliser leur profit48
Besoin et travail tirent vers un autre type échange mènent une autre fa on
de le concevoir où le bien échangé prend le premier pas sur la relation humaine
que échange de ce bien crée Qui un denier en aura la mesure tout de suite
Qui pas le denier laisse un gage 49 conclut la salinière guérie de sa folle lar
gesse Ce que ce conte moral met en cause est effet du système échange
par dons dans le peuple Il entraîne la ruine Le travail crée un autre rapport
objet échangé qui alors représente plus effort et le savoir pour le produire
que le pouvoir il permet obtenir Le conteur moraliste termine pourtant
sur le sage conseil incite tout le monde vivre sagement et donner
comme il convient 50 Il ne conteste pas le principe du don Mais a-t-il vu il
parlait déjà un autre type échange
partir du xive siècle une controverse se développe sur les dons
échange de dons et les obligations réciproques il entraîne peuvent donner
lieu des abus
Abuz gouverne hault et bas donne ne baille riens
Abuz liève les folz estatz amuse tous les tiens
Abuz accorde ung des biens oste plus il ne donne
Tel cuide estre riche et des siens
Que tout subit il habandonne51
Ce passage de abuze en court mentionne la question des dons abus
est de ne rien recevoir en échange de ses dons et est aussi de prendre plus
on ne donne Mais la vision de économie échanges comme économie-don
des auteurs de ce temps reste le moyen de leur critique du système Dans sa
sévère mise en cause de la politique de Louis XI Claude de Seyssel note une
mauvaise distribution de la richesse de la fa on suivante
Là où faisant les grands et excessifs dons le dit Roy Louis XI en enchéris
sait un petit nombre et en laissoit un bien grand nombre de mal contents Aussi
ces grandes largesses se faisoient la charge du pauvre peuple Et bien pou-
voient dire ceulx ausquels il donnoit ils estoient ainsi que les enfans des
bestes et oiseaux vivant de rapine nourris du sang du pauvre peuple
Hormis la référence aux animaux qui ne témoigne que de ignorance zoolo
gique du temps en retard sur Aristote insistance sur la misère populaire est
constante dans le discours politique du xvie siècle Et on la trouve dans les
1249