Le sang, le miroir, la sœur - article ; n°31 ; vol.11, pg 229-246

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Romantisme - Année 1981 - Volume 11 - Numéro 31 - Pages 229-246
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1981
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Michel-François Démet
Georg Trakl
Le sang, le miroir, la sœur
In: Romantisme, 1981, n°31. Sangs. pp. 229-246.
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Démet Michel-François, Trakl Georg. Le sang, le miroir, la sœur. In: Romantisme, 1981, n°31. Sangs. pp. 229-246.
doi : 10.3406/roman.1981.4485
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1981_num_11_31_4485Michel-François DEMET
Georg Trakl : le sang, le miroir, la sœur
Pour des raisons qui ne tiennent nullement à la culture ou à la li
ttérature au sens étroit de ces mots, le « Sang allemand » peut paraître
au premier regard étranger largement obscurci par l'usage qu'en fit la
« littérature » national-socialiste et l'on peut légitimement se demand
er si le sang qui y apparaît est né ex nihilo ou bien s'il plonge des ra
cines plus profondes dans un imaginaire qui serait spécifiquement ger
manique. Ce serait là en effet un moyen de reposer la question toujours
non-résolue à notre sens de la continuité/discontinuité de l'histoire all
emande. On s'est complu à vulgariser la pensée de E. Vermeil (1) en con
sidérant que son analyse débouchait sur cette conclusion sommaire : une
ligne sans faille profonde conduirait de Luther à Hitler (2). Grâce au
nouvel éclairage que procure la mythologie du Sang, il me sera peut-
être possible un jour d'apporter de nouveaux éléments de réponse à
cette question (3).
D va de soi que l'histoire de ce Sang devrait remonter fort loin et
inclure au moins le Sang mystique des Baroques. Sachant « la vie brè
ve », j'ai limité mon champ d'enquête aux années 1870/80-1933. Afin
de situer la position historique du Sang chez Trakl, objet de cet article,
il est utile de résumer très sommairement l'évolution du thème au cours
de ces soixante années. La période 1870/80 est marquée par une dou
ble reprise de traditions partiellement divergentes à nos yeux, mais nul
lement à ceux de Richard Wagner : a) une tradition païenne germani
que (Tétralogie : Sang noir du Dragon conférant l'immunité au héros
Siegfried animé pourtant du Sang Vermeil, mais aussi Sang de l'Inceste
qui s'appelle significativement Blutschuld, « faute du » ou « faute
contre le Sang », mot d'une ambiguïté lourde de sens), b) une tradition
pseudo-chrétienne (teintée d'un vague orientalisme toujours à la mode)
dans Parsifal. Le double emploi de la mythologie du Sang wagnérien
pourrait être sommairement interprété, si nous écoutons Th. Adorno,
comme le besoin de structurer selon des schémas mythologiques une
réalité socio-économico-culturelle encore dépourvue de lettres de no
blesse, a fortiori de mythes. A l'autre extrémité de la période considérée,
nous trouvons le Sang nazi, celui de l'héroïsme des fondateurs du Reich
millénaire en contact vital, grâce au sang qui coule dans leurs veines,
avec le passé revendiqué et le futur auquel on aspire, le Sang Vermeil
1. Voir L'Allemagne, essai d'interprétation, Gallimard, 1945 et Doctrinaires
de la Révolution allemande, Nlles Ed. latines, 1948.
2. Voir la merveilleuse synthèse La question nazie de Pierre Ayçoberry,
Ed. du Seuil, 1979.
3. Cet article est une version abrégée et remaniée d'un chapitre de ma thèse
d'État en préparation : Thème et Mythologie du sang dans la littérature allemande
de 1870 à 1933. Michel-François Démet 230
justifiant « en passant » l'extermination du « Sang noir et vicié » des
Juifs. A égale distance de ces deux limites, nous trouvons le Sang ex
pressionniste (pour nous résumer) qui n'a nullement pour fonction de
privilégier telle ou telle face du thème, mais au contraire de les faire
coexister dans un tragique excluant toute possibilité de rédemption,
humaine ou divine.
La première question que nous pose l'œuvre d'apparence chaoti
que de G. Trakl est sans doute celle-ci : est-il possible, compte tenu de
ce chaos, de parler d'une mythologie structurée du Sang, comme c'est
le cas aux deux extrémités de notre chaîne chronologique. Ceci nous
conduit à quelques remarques liminaires sur la nature du langage poéti
que de G. Trakl.
I - La structure parataxique de la langue de G. Trakl peut-elle s'opposer
à la constitution d'une mythologie du Sang ?
Le premier survol de l'œuvre de G. Trakl pourra convaincre même
le lecteur francophone (4) de l'extraordinaire puissance connotative des
images de Trakl : Die Purpurschnecken kriechen aus zerbrochenen
Schalen/Und speien Blut im Dorngewinde starr undgrau (5). Le second
constat du lecteur non familier de Trakl sera sans doute celui de l'inc
ohérence. Chaque poème de G. Trakl fait en effet penser à une mosaïque
où chaque détail, en apparence isolé des autres et sans rapport percept
ible avec eux, prend une valeur autonome accrue d'autant plus décon
certante et impose une sensation de dépaysement total, de plongée
dans un monde étranger, de toute évidence pourvu d'une logique, mais
encore inaccessible. Chaque image, chaque poème se révèle ensuite être
une pièce d'une mosaïque plus vaste, mais il restera que l'œuvre est un
système clos dont les signes doivent faire l'objet d'un apprentissage.
Nous omettrons ici les statistiques (6) dont le résultat est unanime :
Trakl désigne les choses sous l'aspect d'archétypes immuables (sur
abondance des substantifs) plutôt que sous celui du Devenir (pauvreté en
verbes). Il précise leur nature (abondance d'adjectifs souvent placés en
tête de vers), mais surtout les juxtapose sans établir entre les éléments
de relations logiques (rareté étonnante d'adverbes précisant les modes
d'action et surtout de conjonctions, point capital). Le discours de Trakl
se déploie sub specie aeternitatis sous les yeux toujours vides de sa pro
pre effigie dont nous verrons plus loin les divers aspects.
De ces constatations découlent pour notre propos quatre faits
essentiels : a) Caractère structurel de l'œuvre. Nous voulons dire par ce
mot aujourd'hui bien démodé que la thématique du Sang ne prend sa
signification que par rapport aux éléments du tout de l'œuvre qui s'en
trouvent également modifiés : la Sœur, le Miroir, etc. b) Application à
publiée 4.en Nous 1974 nous chez référons Gallimard. à la traduction de Jean-Claude Schneider et Marc Petit,
5. « Les pourpres de mer rampent hors de leurs coquilles brisées/Et crachent
du sang dans la couronne d'épines roides et grises ».
6. Voir Rudolf Dirk Schier, Die Sprache Georg Trahis, Carl Winter Universi-
tâtsverlag, 1970, p. 25. Voir Joseph Leitgelb « Die Trakl-Welt, Wort in Gebirge,
III, 1951, p. 7-39. Trakl : le sang, le miroir, la sœur 231 G.
à la structure linguistique d'un mode d'appréhension du monde, la pa-
rataxe est le reflet des structures même de l'être du poète et de l'œuvre,
de ses rapports ontologiques avec la notion de mal. c) Toute image,
cqmme celle citée plus haut et mettant en mouvement les phantasmes
du Sang, prend son origine dans un processus associatif qui nous con
duit hors du poème, le confirme tout en le mettant en cause. Il arrive
parfois que le mystère de l'image reste total et il nous semble alors inut
ile de faire appel à la biographie (usage des stupéfiants) qui ne nous
aiderait qu'à mettre l'œuvre entre parenthèses, d) L'aspect intemporel
de l'attitude du poète semble le prédisposer à la création d'une mythol
ogie si nous entendons par là la transmutation de l'accidentel contin
gent en nature nécessaire. En revanche, l'aspect chaotique de l'œuvre
tel que nous venons de l'évoquer semble s'y opposer. Après ces remar
ques préalables, nous croyons pouvoir dire de cette œuvre qu'elle est
écrite en « langage codé », eine Chiffrensprache selon l'expression de
W. Killy, qu'elle appelle une logique thématique susceptible d'expri
mer sous forme cohérente les obsessions propres au poète, qu'elle pos
sède une réelle logique structurelle sous les apparences chaotiques des
mondes en création. Nous pouvons donc nous attendre que le Sang soit
l'une des clefs de ce monde et nous allons en effet essayer de montrer
que c'est par le Sang et sa mythologie que Trakl fit l'apprentissage de sa
courte vie, celui du Mal.
// - Les grandes articulations de la thématique du Sang chez Trakl.
La critique a rarement abordé le thème du Sang dans l'œuvre de
G. Trakl (nous pouvons excepter les quelques pages consacrées au sujet
par J.M. Palmier, dans son ouvrage Situation de G. Trakl, Belfond,
1972, 544 p. ; nous ne pensons cependant pas pouvoir tirer grand'chose
de cet ouvrage de compilation). Le Sang nous semble être pour Trakl
tout d'abord le lieu de rencontre des deux tendances simultanées et
contradictoires vis-à-vis de sa propre intériorité : attirance et répulsion.
En second lieu, cette thématique établit chez lui, en raison du caractère
intimement vécu de la contradiction, un dynamisme particulier. Nous
verrons d'ailleurs que chez Trakl, le Sang ne stagne jamais comme c'est
souvent le cas chez S. George ou même G. Heym : il coule, il tombe en
pluie, on le boit, on l'échange. Enfin, le Sang est ce par quoi le Mal se
manifeste dans le monde, en général sous la forme d'une sexualité per
çue comme négative. Nous ne pouvons reproduire ici l'analyse que don
ne du thème du Sang Otto Basil (7) et nous nous contenterons de résu
mer nos critiques de cette page exemplaire de la critique en général.
L'ensemble des analyses nous semble faussé parce qu'Otto Basil néglige
totalement l'aspect visuel, concret du Sang, la violence du choc émot
ionnel et enfin le caractère bipolaire de la notion de Sang, dans la mesur
e précisément où il affirme qu'il n'y a rien de « physiologique » dans la
rerésentation (Vorstellung) du Sang chez Trakl. L'affirmer serait nier le
tragique de l 'attirance/répulsion que fait naître en lui son sang, c'est-à-
dire de lui-même androgyne sous les traits de la Sœur, seule image de la
femme chez lui. Il est douteux que Trakl conçoive le Sang comme élément
7. G. Trakl in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten, Rowohlt Verlag. 1965
p. 82. Michel-François Démet 232
de méditation sur le rattachement à la «race». Il est impossible de penser
comme le fait O. Basil que le « Sang » de la « race » est conçu comme
« pur », puisque cette race sera présentée comme appartenant au do
maine du mal (un peu. comme Dostoievsky parle du « sang vicié » des
Karamazov). Il est faux de penser que le poète est attiré par sa sœur
comme par un représentant du « Monde des Ancêtres ». Nous allons
voir que la Sœur n'est que le double féminin du poète. C'est toute la s
ignification du miroir. Il est en revanche exact de dire que le thème en
apparence essentiel de la Sœur, de l'inceste n'est que second dans une
problématique plus générale du mal. Le Sang est la réalité privilégiée
par l'intermédiaire de laquelle Trakl perçoit et expérimente le mal dans
le monde, c'est-à-dire lui-même. Nous reviendrons sur le thème du Mi
roir à l'appui des textes. Disons seulement ici qu'il est significatif que la
Sœur n'entre dans le monde du poète qu'en passant à travers le Miroir,
c'est-à-dire qu'elle naît du reflet du poète, de son être déréalisé.
1/ Sang et péché : la Sœur. Compte tenu des aspects incontestablement
chrétiens de l'œuvre de G. Trakl, il était séduisant de voir dans le Sang
le révélateur du péché et de présenter comme conséquence de ce péché
contre et pour le Sang l'état de dereliction du poète. Certains critiques
l'ont tenté. Avant de montrer l'insuffisance de cette interprétation, il
est préférable d'examiner dans quelle mesure le Sang désigne chez Trakl
une sexualité toujours négative, en bref le péché. Le Sang apparaît tout
d'abord comme l'expression d'une pauvreté triste (souvent dans le cadre
expressionniste d'une ville sale et grise), de menstruations indélébiles.
Ce caractère indélébile de la tache de Sang est fréquent depuis Lady
Macbeth : Out, damned spot ! Out, I say ! [...] Here's the smell of the
blood still [...] Wash your hands ! jusqu'à la fin de Woyzeck :Bin ich
noch blutig ? Ich muss mich waschen ! Da ein Fleck, und da noch einer.
(« Ai-je encore du sang sur moi ? Il faut que je me lave. Là une tache et
là encore une autre... »). Chez Trakl, ces taches provoquent le dégoût :
« Au soir flottent de sanglants linons ,/Des nuages au-dessus des forêts
muettes/Qu 'enveloppent de noirs ». Cette expression de « draps
ensanglantés » (blutige Linneri) réapparaît dans le poème « Trois re
gards dans une opale » et désigne soit des draps tachés et mal lavés qui
flottent au vent, soit, en raison de l'apposition au mot « nuage » des
nuages éclairés par le soleil couchant et jetant des lueurs de sang. Nous
avons de toute manière la même impression de pauvreté désolée, de
sexualité morose. Cette première s'accroît jusqu'à l'horreur
dans les poèmes prenant pour thème la grande ville : « Et soudain un
dégoût vomit un sang épais, de l'abattoir dans la rivière tranquille ».
(« Banlieue sous le foehn ») Dans le domaine sexuel, les mouvements
du sang ne font tout d'abord que traduire les émois les plus élémentair
es. La valeur connotative de l'image est encore faible, voire nulle dans
le passage suivant : « Les servantes écoutent interdites et stupides/Et le
sang martelle leurs tempes ». (« Les Paysans ») II est rare que le Sang
soit l'expression d'une négativité pure comme c'est, semble-t-il, le cas
dans cette phrase : « Dans un passage désert, sa forme sanglante lui ap
parut, raide d'ordure » (« Rêve et folie »). Reposant sur la conscience
de l'horreur et de l'attirance, la fascination sexuelle que le sang exerce Trakl : le sang, le miroir, la sœur 233 G.
sur Trakl peut être considérée de manière plus large comme représentat
ive de son mode d'appréhension du monde. Cette déchirure du moi
que nous avons déjà signalée s'exprime dès les titres : Offenbarung und
Untergang (« Révélation et Déclin »), Traum und Umnachtung (« Rêve
et folie »). L'une des fonctions de l'œuvre telle qu'il la conçoit est pour
Trakl de désigner cette polarité centuplée par l'image. C'est ce que mont
re par exemple le sombre éclat de ces trois vers : Unter finsteren Tan-
nenJMischten zwei Wôlfe ihr Blut/In steinerner Umarmung (« Sous de
sombres sapins,/Deux loups mélangèrent leur sang/Dans un embrasse-
ment de pierre »). Il est peu instructif de souligner le caractère autobio
graphique de ce passage et beaucoup plus important de remarquer que
le loup occupe une place particulière dans le bestiaire de Trakl. En ef
fet, il n'est pas simple manifestation du Mal comme le rat (lui aussi
symbole d'attirance/ répugnance comme le Sang), mais il n'appartient
pas non plus au règne de l'innocence, ce qui est en général le cas du gi
bier signifïcativement qualifié de bleu. C'est cette situation ambiguë de
double appartenance qui lui permet d'incarner le poète participant de
deux règnes.
Il était donc logique que l'image du sang exprime la forme privi
légiée de l'érotisme selon Trakl, celui qui le liait à sa sœur Grete, sent
iment fait d'attirance aussi irrésistible qu'immédiatement condamnée.
Nous savons par les biographes que la vie de Trakl fut faite d'alternan
ce souvent brutales de périodes d'ascétisme sexuel (les apparitions fr
équentes dans l'œuvre du personnage du moine en sont l'expression) et
de périodes de frénésie au cours desquelles Trakl passait plusieurs nuits
consécutives dans des maisons de rendez-vous. Il reste que la Sœur fut le
seul personnage féminin déterminant dans la vie de Trakl. Theodor
Spoerri (8) note les ressemblances physiques et psychologiques de
Georg et de Grete et admet qu'elle représente le double du poète {sein
Ebenbild) sans tirer cette conclusion : cet amour incestueux est surtout
une forme d'érotisme narcissique, de solipsisme amoureux. Ce n'est pas
seulement la biographie, mais la nécessité de la vie intérieure et poéti
que qui explique que la Sœur apparaisse sous des traits nettement masc
ulins (même grammaticalement) : Ein strahlender Jungling erschien die
Schwester in Herbs t und Schwarzer Verwesung (« Adolescent étincelant
la sœur apparut dans l'automne et la pourriture noire ») ou au contraire
féminisés en dépit de la grammaire : Die Fremdlingin, die Mônchin
(deux: mots qui n'ont pas de féminin : l'Etrangère, « la moinesse »). La
Sœur présente des traits androgynes comme le Christ, comme Elis (Cf.
ce poème) qui est, entre autres choses, la réincarnation de Hyacinthe,
le jeune homme aimé d'Apollon. L'érotisme n'est pas chez Trakl une re
cherche de l'autre, mais, comme les stupéfiants, de soi, un moyen de jus
tifier un sentiment de culpabilité. Ces constatations permettent de cor
riger l'impression que pourrait faire naître l'image des deux loups mêl
ant leur sang : il n'y a dans ce renouvellement apparent des cultes ger-
maiques de fraternité nul échange, mais ivresse d'auto-destruction. Il ne
peut y avoir échange, puisque la Sœur n'est que projection coupable du
moi. Toutes les apparitions du Sang de la Sœur sont marquées du sceau
8. Voir G. Trakl. Strukturen in Persônlichkeit und Werk. Eine psychiatrisch-
anthropograpphische Untersuchung, Bern, Franke Verlag, 1954, p.39 et suiv. 234 Michel-François Démet
du Mal, de la race maudite : « Du Dieu pourrissant sortit la forme blê
me de la sœur et ainsi parla sa bouche en sang ; déchire noire épine. Ah
encore ils résonnent d'orages violents, mes bras d'argent. Sang, coule
des pieds lunaires, fleuris sur des sentiers nocturnes que le rat franchit
en criant » (« Révélation et Déclin, p. 162). Ce passage est particulièr
ement significatif de la dialectique du Sang chez Trakl par la juxtaposi
tion de quelques uns de ses aspects les plus importants : a) attirance
(éléments entièrement positifs : pieds de lune, bras d'argent), b) répu
gnance (pourriture, rat), c) synthèse de la bouche et des pieds san
glants. La bouche est d'ailleurs un élément erotique souvent associé
au Sang comme le thème phallique de l'épine. Remarquons enfin que la
tache de sang éclate (pour des raisons qui ne sont pas qu'esthétiques)
sur un corps généralement décrit comme « pâle », « blême », « blafard»
« de pierre » et que ce sang est la conséquence de la présence de la
Sœur, surgie d'un au-delà imprécis séparé d'un en-deçà. par un miroir.
L'image de la Sœur surgissant d'un miroir bleu signale son importance
par sa seule fréquence.
Notre propos n'est évidemment pas de préciser le degré de réalisation
de ces tendances incestueuses, ni de disputer de leur nature (« struc
tures endogamiques », « viol du tabou familial », « régressions de la lib
ido à des structures infantiles » et autres tartes à la crème), mais de dé
terminer la fonction du Sang dans l'œuvre de Trakl pour elle-même d'a
bord, pour l'histoire du thème en Allemagne ensuite. Deux textes es
sentiels à ce sujet diffèrent nettement dans leur esprit malgré leur pro
ximité dans le temps (il est vrai que dans le cas d'un poète mort aussi
jeune, tous les grands poèmes sont presque contemporains) : Traum und
Umnachtung (« Rêve et Folie »), écrit sans doute en janvier 1914 et
Offenbarung und Untergang (« Révélation et Déclin ») écrit en mai de la
même année.
2/ Sang et folie. La liaison des deux thèmes du Sang et de la Sœur n'est
pas aussi clairement affirmée dans « Rêve et Folie » que dans d'autres
textes. Elle reste cependant toujours sous-jacente. Aucune tentative ne
semble être faite pour lever l'opposition entre les deux notions antago
nistes du Pur et de l'Impur, comme en témoigne la juxtaposition signifi
cative des deux phrases suivantes : « O, si dehors c'était le printemps et
que dans l'arbre en fleur un oiseau adorable chantait. Mais grisâtre se
dessèche la maigre verdure aux fenêtres des nocturnes, et les cœurs en
sang songent encore au mal ». Quelques accès de violence marqués de parsèment le poème, mais ils lui semblent relativement extérieurs :
« Alors il trouva dans le buisson d'épines la forme blanche de l'enfant,
saignant en quête du manteau de son fiancé ».
Si le Sang ne se réfère pas uniquement au personnage de la Sœur,
du moins dans ce poème, il ne se rattache pas non plus à ce que des cr
itiques comme O. Basil appellent la Sippe (« tribu ancestrale »). Nous ne
pensons pas en effet qu'il faille comprendre l'idée de « race » au sens
étroit de parenté, mais plutôt dans une acception plus large qui dési
gnerait tous ceux qui font partie de la famille spirituelle du poète, ceux
qu'il appelle les Nocturnes (« Rêve et Folie » : « O, enfants d'une race
sombre. Argentées luisent les fleurs mauvaises du sang sur sa tempe, la Trakl : le sang, le miroir, la sœur 235 G.
lune froide dans ses yeux brisés. 0, les nocturnes, ô, les maudits »), Verl
aine les Saturniens. Trakl n'a certainement pas voulu donner un sens
politique immédiat à son œuvre, à son sentiment d'appartenir à une
race maudite et dégénérée (ein entartetes Geschlecht). S'il incarne ce
sentiment d'angoisse qu'éprouvent alors tant d'intellectuels face à l'e
ffondrement progressif de la Double Monarchie, c'est inconsciemment
et rien dans son œuvre ni sa correspondance ne laisse percevoir la moind
re préoccupation sociale ou politique. Le poème « Hélian » est certes
entre autres choses une synthèse historique de la décadence de l'Occi
dent parallèle à la décadence de la race, mais il semble que cette vision
pseudo-historique ne soit que le reflet de son malaise et non l'inverse.
Notre dernière citation (« ô, enfants d'une race sombre... ») montre
que le sang, dans la mesure où il coule dans les veines, irrigue tout
l'être, est conscience du Mal que l'on porte en soi sans jamais pouvoir
l'arracher, que l'on est soi-même indissolublement. Par la vertu plasti
que et émotionnelle de l'image du Sang, le Mal n'est plus concept abst
rait, mais réalité vivante et vécue à chaque minute. Le sang est cons
cience de soi en même temps qu'image du moi déchiré, placé entre des
miroirs se reflétant les uns les autres et menant à la folie : « Comme un
nuage de pourpre enveloppait sa tête, il se jeta, muet, sur son propre
sang, sur son image, visage lunaire ; et, pierre, s'écroula dans le vide
quand parut dans un miroir brisé, adolescent mourant, la sœur ; et la
nuit engloutit la race maudite ». Cette dernière phrase de « Rêve et
Folie » (p. 144) résume tous les aspects du Sang tels que nous les avons
présentés jusqu'ici.
Le solipsisme et le désespoir semblent absolus dans ce poème, mais
ce qui est peut-être plus important encore, c'est qu'ici le Sang, porteur
de mort dans ce contexte précis, contamine le « Pain » de l'image
hôlderlinienne. Sous la main des Nocturnes, l'expression même de la vie
devient instrument de mort. Dans cette image, essentielle pour notre
propos : « de leurs mains de cire ils rompirent, mourants, le pain qui
saignait » (p. 143), le sentiment de la mort, déjà indiqué par l'adjectif
wàchsern (« de cire »), est confirmé et aggravé au sens de l'absence de
toute rédemption possible par l'image si fréquente chez Trakl de la
pierre, une pierre qui ici transforme le sens de la Cène : « Douleur, les
yeux pierreux de la sœur quand, au repas, sa folie vint sur le front noc
turne du frère, quand sous les mains douloureuses de la mère, le pain
devint pierre » (p. 143). Un poème comme « Hélian » s'achève sur une
image relativement apaisante, sur l'idée que l'expiation de toute man
ière nécessaire est peut-être acceptée par le dieu qui abaisse son regard
sur le descendant de la race maudite (cf. une image analogue à la fin du
« Septuor de la mort »). Ici, l'anéantissement du Nocturne, du « Petit-
Fils » (der Enkeï) est total et la dernière phrase citée plus haut nous
montre le miroir s'étoiler et la Sœur, instrument de damnation, devenir
l'Ange du Jugement dernier.
Notre raisonnement a été jusqu'ici fondé sur le caractère bipolaire
de la notion de Sang. Or, « Rêve et Folie » semble n'en présenter que
l'aspect purement négatif, une sorte de parodie de la Cène qui n'est plus
l'image préchrétienne et virgilienne des Ombres auxquelles Enée rend la
vie en les abreuvant de sang. Le Sang n'est ici jamais clair et son pouvoir 236 Michel-François Démet
vital échoue dans ce poème. Nous avons cependant remarqué qu'il est
impossible de considérer chaque image isolément chez Trakl et nous
trouvons une confirmation de cette remarque dans le poème « Révéla
tion et Déclin ». Malgré les similitudes apparentes, cette seconde « Elé
gie en prose » se situe dans le cadre de la thématique du Sang presque à
l'opposé du texte précédent. La proximité dans le temps (quatre mois
d'intervalle) des deux textes exclut la possibilité d'une évolution réelle
dans l'esprit du poète. Il est à la fois plus raisonnable et plus conforme
à notre hypothèse générale de penser que les deux aspects de la thémat
ique du Sang coexistent et que c'est en effet de cette coexistence que
naît le tragique de l'œuvre. Cette contradiction se retrouve à un double
niveau, tout d'abord à un premier stade qui est encore celui du déses
poir total, de l'invincible auto-condamnation dictée dans une perpét
uelle escalade par le sentiment de culpabilité. Dans une seconde étape,
cette contradiction entre attirance et répulsion se double d'une opposi
tion supplémentaire le Sang principe de mort et le Sang principe
de vie. Dans « Révélation et Déclin », le lecteur retrouve sans doute la
même déchirure au cœur du poète, mais le centre du poème n'affirme
plus seulement la présence du Sang-mort. Trakl développe aussi le thè
me du Sang instrument d'une délivrance, précaire peut-être, mais réelle:
« Et une goutte de sang, étincelante, tomba dans le vin du solitaire ; et
quand j'en bus, il était plus amer que le pavot ; et un nuage noirâtre en
veloppa ma tête, les larmes cristallines d'anges damnés ; et doucement,
de la blessure argentée de la sœur, coula le sang, et une pluie ardente
tomba sur moi » (p. 163). L'importance de ces lignes pour la thémati
que du Sang se révèle dès la première lecture. Non seulement Trakl
parle en son nom propre (ce qui est extrêmement rare et nous savons
qu'il se présente d'ordinaire sous des déguisements divers et ambigus, le
moine, le loup, etc), mais la solennité de la « confession » est encore
soulignée par la rupture de rythme entre la première et la seconde phras
e, par le brusque passage de la troisième à la première personne. Ce
passage est visiblement une reprise du thème de la Cène sous l'aspect du
vin et non plus du pain, mais sous une lumière païenne et peut-être dio
nysiaque. (D'autres poèmes nous permettent d'ailleurs d'assister à ce
même glissement d'un seul et même thème de son éclairage chrétien à
celui d'un fort douteux dionysisme, l'expression Brot und Wein, « pain
et vin » étant remplacée par celle de Korn und Troube, « blé et raisin »).
Par ailleurs, nous avons déjà remarqué que le Sang chez Trakl n'est ja
mais stagnant. Ici, c'est une pluie, une nouvelle eau lustrale conduisant
à une initiation plus profonde que celle que procurent au poète les stu
péfiants habituels (9). Le poème, comme tous les textes en prose et à
l'inverse de la plupart des poèmes, se développe avec une sorte de len
teur sacrée et ceremoniále. Mais à quelle initiation ce nouveau baptême
peut-il conduire ? Nous avons jusqu'à présent décrit le solipsisme com
me une prison angoissante. Or, comme sa métaphore vécue, le Sang, il
semble ici se transformer en promesse de libération. La sœur, double f
éminin du poète, semble introduire le Frère dans les temps primitifs où
l'androgynie était la loi divine selon Platon. Elle a la beauté indicible de
9. A moins que cette pluie, alors maléfique, ne nous renvoie à Sodomě et
Gomorrhe ? G. Trakl : le sang, le miroir, la sœur 237
ce qui nous ramène au néant : « visage indicible — adolescent mourant-
beauté d'une race qui s'en revient » (p. 162). Et les critiques de com
menter ce nouvel équilibre entre Vanimus et Vanima (« Ici aussi, Frère
et Sœur se complètent. En sa qualité ďanima, elle est la correspondance
féminine inférieure, inconsciente de l'apparition lumineuse supérieure
du Logos », H. Goldmann, Katabasis, eine tie fenpsychologische Studie
zur Symbolik der Dichtungen G. Trahis, 1957, p. 153). Nous leur laisse
rons la responsabilité de ce genre de méditations jungiennes tout en
constatant qu'en effet, quatre mois plus tard et trois avant sa mort (3
novembre 1914), Trakl reprend dans le poème « Grodek » cette même
vision de la Sœur-médiatrice, messagère de l'invisible et puissance
chtonienne : « Toutes les routes débouchent dans la pourriture noire./
Sous les rameaux dorés de la nuit et les étoiles/Chancelle l'ombre de la
sœur à travers le bois muet/Pour saluer les esprits des héros, les faces
qui saignent ^Et doucement vibrent dans les roseaux les flûtes sombres
de l'automne. О deuil plus fier ! autels d'airain !/La flamme brûlante
de l'esprit, une douleur puissante la nourrit aujourďhui,/Les descen
dants inengendrés ».
Nous devons maintenant, même si la valeur littéraire en semble
parfois assez mince (peut-être en raison de l'inachèvement), nous atta
cher au témoignage que représentent deux fragments dramatiques où le
thème du Sang occupe la première place :
3/ Sang et violence erotique : Blaubart (Barbebleue, spectacle pour mar
ionnettes) et Don Juans Tod (La Mort de don Juan, tragédie en trois
actes, inachevée). Nous ne savons rien de ce que Trakl a pu connaître
du personnage historique de Gilles de Rais, s'il avait lu, ce qui serait
chronologiquement et psychologiquement imaginable, Joris-Karl Huys-
mans, mais peu importe : en réalité le personnage central n'est pas Gilles
mais Barbebleue, les rôles auraient été tenus par des marionnettes et
l'œuvre, tout en faisant penser parfois à Villiers de lisle-Adam, aurait
plutôt été une farce tragique qu'un drame fin de siècle. Disons enfin que
l'impression d'insuffisance que ressent le lecteur tient moins à l'inach
èvement qu'à l'incapacité où se trouvait Trakl de donner forme dramati
que à ses visions intérieures. L'action se résume aisément : le serviteur
Herbert a assisté de près ou de loin aux meurtres antérieurement com
mis par son maître et ses sombres prémonitions au moment d'un nou
veau mariage ne manquent pas d'une certaine grandeur : « Eux tous/
Qui après cette nuit ne virent pas la lumière У Voici qu'en bas ils s'é
veillent à nouveau/Et soupirent dans la nuit des noces de sang!/Ote-moi
la vue et l'ouïe! Je suis maudit!/La nuit est pleine de folie -et infâme!»
(p. 264) Au fur et à mesure que croît la peur des habitants du châ 'eau
qui observent par une fenêtre l'arrivée de Barbebleue et d'Elisabeth, la
manifestation d'une connivence mystérieuse entre le pur et innocent en
fant et le Mal s'affirme : « Herbert : laisse-moi aller, vieillard, laisse-moi
aller./Des charognards survolent de nouveau ce lieu! /Ils vers nt du sang
sur le seuil-/ Là où la mariée doit s 'agenouiller,/ Regarde, le vieux — aper
çois-tu le sang ?» (p. 264) II est significatif que ce soit l'enfant revêtu de
toutes les apparences de la pureté qui seul soit sensible à cette vision de
sang et cela nous confirme dans la constatation que pour Trakl, il n'y a