Les Annales vues de Moscou - article ; n°1 ; vol.47, pg 245-259

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1992 - Volume 47 - Numéro 1 - Pages 245-259
Les Annales vues de Moscou.
The paper deals with three principal aspects the first of which is characterisation of certain variant of understanding of the paradigm of Les Annales within the millieu of Russian historians representing different trends and generations, while the second refers to the comprehension of the phenomenon of subjectivity of each vision of the past times. The author of the paper holds that 1989-1991 saw new shades and hues in the interpretation of the phenomenon by the Annales editors. Discussing these new features the author atteints to investigate the ways and elements which make the historian's creative ego and to see the extent to which on the one hand, it is produced by the historian's individuality, and to which - by attendant circumstances. The third aspect the paper deals with is the specific character of historical knowledge brought about by the relativity of our knowledge of the part. Thinking of the ways Les Annales represent this specific character of historical knowledge the author of the paper suggests few hypotheses on whose basis it might be possible as he surmises to reduce the said relativity to some extent and come nearer to the solution of the problem of historical synthesis.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
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Langue Français
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Youri Bessmertny
Colette Stoïanov
Les Annales vues de Moscou
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 1, 1992. pp. 245-259.
Abstract
Les Annales vues de Moscou.
The paper deals with three principal aspects the first of which is characterisation of certain variant of understanding of the
paradigm of Les Annales within the millieu of Russian historians representing different trends and generations, while the second
refers to the comprehension of the phenomenon of subjectivity of each vision of the past times. The author of the paper holds that
1989-1991 saw new shades and hues in the interpretation of the phenomenon by the Annales editors. Discussing these new
features the author atteints to investigate the ways and elements which make the historian's creative "ego" and to see the extent
to which on the one hand, it is produced by the historian's individuality, and to which - by attendant circumstances. The third
aspect the paper deals with is the specific character of historical knowledge brought about by the relativity of our knowledge of
the part. Thinking of the ways Les Annales represent this specific character of historical knowledge the author of the paper
suggests few hypotheses on whose basis it might be possible as he surmises to reduce the said relativity to some extent and
come nearer to the solution of the problem of historical synthesis.
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Bessmertny Youri, Stoïanov Colette. Les Annales vues de Moscou. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année,
N. 1, 1992. pp. 245-259.
doi : 10.3406/ahess.1992.279039
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1992_num_47_1_279039LES ANNALES VUES DE MOSCOU
YOU RI BESSMERTNY
Comme on pu le lire récemment dans un des éditoriaux des Annales
héritage des Annales appartient tout le monde libre chacun en faire une
lecture particulière1. La justesse de cette affirmation ne fait aucun doute
irais même plus loin au-delà du seul héritage on pourrait dire la même
chose du phénomène Annales dans son ensemble compris interprétation
on peut donner de évolution de la revue pendant les dernières années
propos de cette évolution Carlo Ginzburg écrivait en janvier 1990 ..dans les
dix dans les quinze dernières années les Annales sont devenues unique revue
histoire qui se développe vraiment par le choix de ses thèmes comme par
celui de ses collaborateurs dans une optique mondiale Même en admettant
que cette évocation du caractère unique des Annales était pas dépourvue
une certaine exagération de circonstance il agit un article écrit occasion
du soixantième anniversaire de la revue) on ne saurait ignorer intérêt croissant
que suscitent les Annales dans les pays les plus divers Le même Ginzburg
était donc parfaitement en droit de constater suscitant accord ou le désac
cord la revue est plus que jamais un point de référence indispensable
accord ou le désaccord Remarque capitale En effet aujour
hui la revue est objet de discussions animées en France comme étranger
historien étranger en visite en France par exemple ne peut probablement
que remarquer les divergences existant entre ses collègues fran ais propos des
Annales Les publications critiques parues ce sujet en France au cours des
années 1980 ne satisfont plus grand-monde hui selon moi4 Mais je
ai pas souvent rencontré ces dernières années opinions entièrement posi
tives quant la ligne actuelle de la revue5 Hasard Peut-être Néanmoins on
en vient malgré soi se demander si le temps est pas venu analyser ces diver
gences de vues propos des Annales parmi les historiens fran ais Quelle en
est origine Quelles couches de opinion spécialisée concernent-t-elles Quel
est objet principal des discussions Autant de questions qui selon moi exige
raient être analysées6
En tant étranger il est plus facile de juger de impact des Annales
hors de France et tout abord bien évidemment dans mon propre pays
245
Annales ESC janvier-février 1992 no pp 245-259 TIER HISTORIEN
accueil réservé aux Annales différé selon les périodes de histoire sovié
tique Il également différé selon les groupes historiens soviétiques Aujour
hui non plus la revue ne fait pas chez nous unanimité Comme on le sait
les Annales se sont toujours distinguées par la mise en uvre approches épis-
témologiques originales de étude du passé en opposition avec les méthodes
préconisées par un certain nombre autres écoles scientifiques hui
cette opposition pris un sens un peu particulier voir plus loin) mais elle
nullement disparu Il est donc bien compréhensible que opinion que on peut
avoir des Annales est presque toujours une sorte de réactif caractérisant la posi
tion de tel ou tel historien Ce qui est parfaitement vrai pour les différentes ten
dances de historiographie soviétique
En me proposant de présenter ici les réflexions que inspire accueil fait
aux Annales dans les milieux scientifiques soviétiques je ne prétends évidem
ment pas présenter un tableau exhaustif Je suis parfaitement conscient en
outre de inévitable subjectivité de mes jugements Il est sans doute inutile de
rappeler aux lecteurs des Annales que la subjectivité est attribut de presque
tous les jugements historiques mais il convient évaluer une manière adé
quate origine et la mesure de cette subjectivité nous reviendrons
Ainsi en fidèle et ancien lecteur des Annales dont je suis avec sympathie
évolution depuis la fin des années 1940) je voudrais exposer ici dans les
grandes lignes ce qui fait originalité de la perception en ont hui
les historiens soviétiques de diverses tendances compris ceux qui me sont les
plus proches ceux qui ont jamais rien eu voir avec historiographie sovié
tique officieuse
Pour commencer aimerais expliquer pourquoi par certains côtés la
vision on des Annales dans la Russie aujourdhui diffère de celle qui
cours dans les pays Europe occidentale Il convient en premier lieu de rap
peler la fa on particulière dont est considérée chez nous la science historique
Avant la Révolution la compétence et honnêteté de historien comme
celles de importe quel scientifique ailleurs ne faisaient aucun doute
est en partie pour cette raison que le lecteur de cette époque considérait les
écrivains russes ainsi que nombre historiens comme des maîtres penser
Une tradition ancienne et bien ancrée voulait que on cherchât dans les uvres
des écrivains et des historiens la réponse aux dernières questions existen
tielles Dans les décennies qui suivirent la Révolution la situation se modifia du
tout au tout Une grande partie du public cultivé en vint éprouver pour cer
tains écrivains et des historiens un préjugé nettement défavorable Avec les
années ce préjugé surtout rencontre de la plupart des historiens est trans
formé en rejet complet En effet la science historique officieuse ainsi que
autres sciences sociales était discréditée aux yeux des lecteurs Toutes
ensemble elles contribuaient en effet créer le mythe un présent et un
passé digne du ministère de la Vérité dans le célèbre roman Orwell 1984
Et même si certains historiens dissidents se sont toujours opposés histo
riographie officieuse cela eu que peu effets sur attitude critique envers
les ouvrages historiques soviétiques et leurs auteurs7
Après 1985 quand la falsification flagrante du passé apparut clairement la
méfiance envers histoire officieuse put se déclarer ouvertement et se généra
liser Dans le même temps dans le public tout entier et même parmi ceux qui
246 BESSMERTNY LES ANNALES VUES DE MOSCOU
ne étaient jamais intéressés histoire) on ressentit le besoin apprendre
enfin la vérité sur le passé Bien entendu cette vérité on allait la chercher ail
leurs que dans les livres histoire officieux historiographie étrangère en
général et école des Annales en particulier connurent alors un regain
intérêt Et comme immense majorité de ces nouveaux amateurs histoire
ignoraient tout de la spécificité de la connaissance historique ils étaient surtout
poussés par le désir de découvrir des vérités simples et définitives En même
temps que le grand public plusieurs jeunes historiens furent eux aussi pris du
désir de trouver des réponses définitives ces questions comment chercher la
vérité historique et que histoire nous apprend-elle du passé proche ou loin
tain de notre pays ou de importe quel autre insiste dessein sur le carac
tère définitif des réponses recherchées est là mon sens une des raisons de
la vision particulière que se font des Annales certains de nos lecteurs Mais nous
reviendrons.
autres circonstances peuvent également expliquer intérêt particulier sus
cité par les Annales dans notre pays et originalité de accueil qui leur est fait
Parmi celles-ci le rejet de la revue une date récente par histoire offi
cieuse Pressentant attrait que pouvait présenter ce mouvement historique les
chefs de file de histoire officieuse étaient efforcés en empêcher la diffusion
dans notre pays tout en encourageant la critique de cette tendance sous toutes
ses formes Il est inutile de rappeler ici en détail tel ou tel argument concret de
cette cabale dont firent parfois partie par un caprice du destin des personna
lités aussi respectées heure actuelle que louri Afanassiev Il est plus impor
tant de noter que depuis le début de la perestroïka le nombre historiens pro
fessionnels intéressés par les Annales considérablement augmenté Cepen
dant la plupart entre eux sont surtout attirés par la connotation concrète de
certaines recherches publiées par la revue8
En revanche le rôle des Annales dans étude épistémologique de histoire
retient attention un nombre relativement restreint historiens appartenant
aux tendances les plus diverses9 Il sera surtout question ici de ceux dont je me
sens le plus proche10 Quelles sont leur avis et au mien) les caractéristiques
principales des Annales aujourdhui Comme nombre historiens occiden
taux estime il convient de souligner en premier lieu que les Annales ont
contribué mettre au point une nouvelle conception de la connaissance histo
rique dans les objets elle étudie méthodes de construction de ces objets
partir des documents dont on dispose Abandonnant la représentation positi
viste de objet des recherches historiques comme existant indépendemment de
historien les fondateurs des Annales et une manière encore plus marquée
leurs successeurs actuels ont démontré indissociabilité du sujet et de objet
dans la connaissance historique Si les prédécesseurs des Annales se fiaient
avant tout éloquence des documents en tant que tels les historiens des
Annales ainsi que les représentants de plusieurs autres écoles historiques du
xxe siècle11 soulignent très justement selon moi le caractère illusoire une
telle conception
Les recherches des Annales nous convainquent que comme écrivait déjà
Michel Foucault le document par lui-même est muet Il est pas pro
grammé pour fournir des informations surtout un tant soit peu définitives
Fruit du traitement des images du passé dans esprit des hommes du passé le
247 TIER HISTORIEN
document ne se livre au chercheur que si celui-ci trouve le moyen de le faire
parler Pour parvenir historien doit faire preuve une intense activité intel
lectuelle Son premier devoir est de construire la problématique permettant une
nouvelle lecture du texte historique en proposant ainsi un nouvel objet étude
est pourquoi les collègues dont je me sens proche et moi-même considérons
comme parfaitement justifiée la conception des Annales selon laquelle objet
de étude historique est toujours élaboré par le chercheur lui-même est lui
en effet qui transforme un document jusque-là muet en texte dévoilant ses
secrets12 Et ce est alors que de nouvelles réalités historiques peuvent se
faire jour La connaissance historique ne se forme donc pas grâce au passé
mais grâce celui qui hui étudie ce passé Ainsi donc je considère le
renouveau méthodologique entrepris par les Annales comme une révolution
véritablement copernicienne dans notre science13
un des résultats de ce renouveau est le changement des thèmes de recher
ches choisis On le sait différentes périodes différents aspects du passé ont
eu la préférence des collaborateurs des Annales Nos historiens ont pu évidem
ment se rendre compte côté de étude des mentalités on pouvait ces der
niers temps trouver nouveau dans les colonnes des Annales analyse dans
une nouvelle optique de phénomènes tels que événement historique la bio
graphie le pouvoir la politique Ce renouvellement des thèmes ainsi que
intérêt accru pour les questions epistemologie ont provoqué dans notre
pays un regain intérêt pour les Annales et pas seulement dans un cercle res
treint de spécialistes Les milieux concernés par les sciences humaines et le
public cultivé dans son ensemble sont intéressés par la revue abord parce que
sa méthodologie oppose approche déterministe très répandue chez nous
Au lieu de se consacrer la recherche scolastique de principes universels et arbi
traires adepte des Annales agit en chercheur effor ant de trouver une inter
prétation originale des documents en tant que tels Les obstacles artificiels la
liberté créatrice sont balayés emblée Dans la recherche de la vérité scienti
fique audace est étayée par la méthodologie
En second lieu accueil fait aux idées défendues par les Annales affranchit
un large public des représentations simplistes jadis en cours quant la nature
du savoir historique et aux moyens parvenir Il devient impossible assi
miler les faits historiques des choses toutes prêtes dans leur emballage
documentaire qui attendent leur heure pour se dévoiler On découvre la spécifi
cité de étude historique qui rien voir avec la recherche de formules
toutes faites ou une pochette-surprise toute remplie de récits du passé
Troisièmement la diffusion de expérience des Annales et autorité crois
sante des études historiques réalisées sous leur égide contribuent dans une cer
taine mesure réhabiliter dans notre pays la science historique elle-même
historien cesse être illustrateur assermenté de principes sociologiques uni
versels pour devenir un véritable chercheur un créateur de connaissances
scientifiques Un fait apparaît avec une netteté particulière pour expliquer
histoire il ne suffit pas de déterminer la base économique de la société et
étudier la lutte des classes pour les privilèges socio-économiques Les pensées
des gens de différents groupes sociaux leur fa on appréhender les événe
ments politiques les stéréotypes psychologiques qui déterminent leurs aspira
tions sociales ce sont autant de facettes parmi autres de activité
248 BESSMERTNY LES ANNALES VUES DE MOSCOU
sociale étudiée assidûment par les Annales toutes ces dernières années et qui
sont objet en URSS une attention de plus en plus vive
intérêt pour ces sujets est encore renforcée par la vie politique de notre
pays Les conflits actuels démontrent quel point les actions humaines sont
liées la vision du monde ancrée en chacun Et si on souhaite approfondir les
motivations de ces actions on encore une bonne raison de intéresser
expérience accumulée par les Annales dans le domaine de observation histo
rique On peut dire que la réflexion sur le destin de notre société rejoint dans le
cadre des discussions autour des Annales la réflexion sur les tâches et la desti
nation de historien et de histoire proprement dite
Je ne sais si le lecteur de ces lignes remarqué que accueil réservé aux
Annales dans notre pays était dans une certaine mesure le reflet de la spécificité
du contexte culturel soviétique de ce qui le distingue du monde occidental Ce
est sans doute pas un hasard en effet si ce qui dans la conscience occiden
tale semble aller de soi produit parfois chez nous un choc terrible Observons
autre part que ce qui serait pour un Occidental un thème de spéculations
abstraites usage exclusif un tout petit nombre de spécialistes est parfois en
URSS objet un très large débat auquel peut participer un public très diver
sifié pour lequel les problèmes de connaissance historiques sont autant de pré
textes discussion sur des sujets actualité
Le caractère particulier de accueil réservé aux Annales dans notre pays
apparaît avec une grande netteté propos du caractère subjectif du savoir histo
rique et de sa relativité Pour illustrer mon propos je voudrais citer quelques
phrases des Annales bien dignes de retenir attention du lecteur soviétique
moyen Un article ou un livre histoire est pas une reproduction du réel
mais expression une structure qui en dissout opacité 14 Un bon livre
histoire est un système de propositions explicatives liées entre elles 15 Nous
accordons en première approximation aucun privilège philosophique la réa
lité Passé et présent sont constitués de masses de faits écrits et ne deviendront
autre chose que pour autant ils auront été avalisés de manière critique par
nous 16 Je citerai encore deux affirmations très significatives Il est vrai
elles ne sont pas dues la plume des directeurs des Annales mais celle de
Duby elles en sont pas moins fidèles me semble-t-il la ligne de la
revue histoire est au fond le rêve un historien 17 Ce que écris
est mon histoire. et je ai pas du tout intention de masquer la subjectivité
de mon discours 18
Si je ne me trompe de semblables affirmations sont tout fait conformes
la tradition historiographique des Annales Pour auteur ou le lecteur occi
dental des Annales la version personnelle de histoire proposée par le cher
cheur témoigne avant tout une méthode analyse originale permettant une
interprétation nouvelle du document Elle est rendue possible par inventivité
maximale dont fait preuve historien dans sa formulation du problème dans sa
recherche de méthodes analyse et dans interprétation des documents En fin
de compte les témoignages fragmentaires et décousus des du passé
peuvent assembler en un tableau structuré cohérent dont auteur est précisé
ment historien lui-même Ce dernier ne se risquerait sans doute pas identifier
ce tableau la réalité Pourtant le décalage entre hypothèse de historien et
la réalité implique nullement une démarche opportuniste de quelque nature
249 TIER HISTORIEN
elle soit Le moindre soup on opportunisme suffirait selon moi pour que
le lecteur occidental rejette catégoriquement ensemble du raisonnement En
tout cas que historien se montre un tant soit peu tendancieux surtout sur le
plan politique) il est aussitôt taxé dans la tradition des Annales telle que je la
con ois) du pire des péchés ce qui porte un coup fatal sa réputation scienti
fique
Bien entendu on ne saurait exclure que inconscient du chercheur occi
dental compris celui de adepte de école des Annales puisse être affecté par
un certain conformisme et par le désir imposer en dépit de tout son propre
point de vue Mais pour autant que je le sache les règles de esprit de corps
condamnent si formellement de telles attitudes que leur mise en application pro
voquerait inévitables protestations19
Dans historiographie soviétique la situation est bien différente Ne serait-
ce que parce que pendant des dizaines années les historiens officieux se sont
persuadés eux-mêmes et ont voulu persuader les autres ils avaient le mono
pole de la vérité La mise en pratique une approche marxiste était considérée
comme une condition sine qua non de profondeur et objectivité dans ana
lyse La nécessité accomplir un devoir social et de défendre les intérêts
une classe la plus avancée et un système politique le plus juste
était ouvertement proclamé Le conformisme débouchait sur un
opportunisme sans frein et la partialité socio-politique était considérée comme
expression naturelle de la conscience de classe de historien
Depuis quelques années le rejet par nombre historiens soviétiques de ces
principes pour important il ait été ne pouvait modifier un coup la situa
tion certaines traditions dans accueil réservé aux ouvrages historiques sont
restées bien ancrées dans opinion publique est pourquoi hui en
Union Soviétique non seulement amateur histoire mais une bonne partie
des historiens professionnels qui ont fait leurs études il vingt ou trente ans
sont plongés dans la plus grande perplexité la lecture des citations rapportées
plus haut dues aux responsables des Annales ou des auteurs qui leur sont pro
ches sur le caractère subjectif des connaissances historiques et le rôle de histo
rien dans la reconstitution des faits historiques La possibilité de jugements
non définitifs du passé sera comprise comme la justification des interpréta
tions opportunistes du passé et des sources elles-mêmes et même comme un
danger de revenir la formule naguère tristement célèbre chez nous celle de
histoire en tant que politique tournée vers le passé En autres termes
pour un certain nombre historiens soviétiques et pour un nombre encore plus
grand amateurs histoire des normes historiographiques qui apparaissent
habituelles dans optique de la tradition occidentale peuvent parfaitement être
considérées comme une justification des principes avant la perestroïka et
même comme une autorisation implicite falsifier le passé
Je ne veux nullement justifier cette interprétation déformante Je me borne
constater elle est très répandue et elle est liée aux divergences culturelles
et politiques qui existent entre nos sociétés Divergences qui peuvent être ori
gine aberrations sensibles dans notre dialogue
Pour ma part je me rends compte que dans bien des cas le caractère sub
jectif de la vision du passé que produit chaque historien est inévitable je ai
déjà souligné plus haut Il me semble néanmoins que les facteurs et le caractère
250 BESSMERTNY LES ANNALES VUES DE MOSCOU
de cette dimension subjective méritent plus attention que ne leur en accordent
actuellement les Annales
Les directeurs de la revue insistent surtout sur le fait que ce il de sub
jectif dans la reconstitution du passé découle de la particularité du processus de
étude historique chaque historien en recréant objet de son étude ne
peut imprimer la trace de son moi 20 Sans contester en rien ce raisonne
ment aimerais pourtant déterminer avec plus de netteté ce que recouvre cette
notion du moi de historien Ses préférences personnelles Ses goûts écri
vain Son appartenance telle ou telle école scientifique Le genre de livres
il conserve dans sa bibliothèque Son milieu social Il est guère difficile
envisager que le moi de historien est une manière ou une autre
soumis influence de tous ces facteurs les responsables des Annales le recon
naissent dans les grandes lignes Mais il est plus ardu et plus intéressant éva
luer importance et le sens de ces influences
Je rappellerai cet égard que comme le remarquent les directeurs des
Annales eux-mêmes les textes analysés par historien font partie une culture
différente de celle laquelle il appartient lui-même étude de ces textes pré
suppose toujours un dialogue entre deux cultures Mais un pareil dialogue est
forcément soumis certaines contingences qui ont rien voir avec la subjecti
vité de historien Les expériences les plus extravagantes en ce domaine ne
peuvent être entreprises par exemple sans tenir compte de la compréhension
mutuelle dans le dialogue en question comme avait déjà noté Bakhtine
idée de compréhension mutuelle oppose ici un côté âl explication
sens unique lorsque historien est pénétré de la supériorité de sa propre culture
sur toutes celles du passé et se croit capable grâce cette supériorité de tout
comprendre de tout éclaircir autre extrême la notion de compréhension
mutuelle oppose attitude de historien prêt se sacrifier se
fondre dans la culture étudiée au nom une pseudo-fidélité le dialogue des
cultures est alors remplacé par un monologue du passé incompréhensible pour
les contemporains Bakhtine proposé en son temps toute une série de
méthodes études indispensables la compréhension mutuelle du présent et du
passé méthodes qui récemment ont été très finement analysées par Bibler21
Sans me livrer ici un exposé détaillé de ces méthodes et sans vouloir en uni
versaliser la signification je voudrais souligner un fait historien profes
sionnel en formulant les questions il adresse au passé est toujours une
manière ou une autre limité dans le choix des procédés méthodologiques La
compétence professionnelle exige que ces procédés respectent certains canons
épistémologiques lesquels englobent non seulement les principes éphémères de
telle ou telle école mais également certaines normes générales découlant de la
spécificité même de la connaissance historique En cela historien diffère de
écrivain et plus encore du tenant de avant-garde russe 22 est une des
premières limites la subjectivité dans la vision du passé de historien23
Une autre limite au subjectivisme de historien est liée au fait il ne sau
rait mon sens faire entièrement abstraction des connaissances accumulées
par ses prédécesseurs Bien entendu la filiation des différentes générations de
chercheurs est pas envisager au pied de la lettre Ni acquisition de nou
velles données historiques ni plus forte raison la mise au point approches
nouvelles de étude du passé ne dépendent forcément de expérience accu-
251 TIER HISTORIEN
mulée chaque étape la réinterprétation du passé amalgame pourrait-on
dire les connaissances acquises les transmettant aux générations suivantes
dans un autre contexte ou même avec des connotations radicalement diffé
rentes Cela suffit-il pourtant libérer historien de tout lien avec ceux qui
ont précédé En lisant leurs ouvrages il ne peut bon gré mal gré que tenir
compte de leurs observations et de leurs conclusions Un chercheur qui refuse
rait de se pencher sur expérience de ses prédécesseurs serait voué enfoncer
des portes ouvertes et incapable de sentir évoluer les principes du développe
ment des connaissances historiques Du passé historien ne peut faire table
rase Le lien entre les différentes générations historiens est indéfectible24
objectivité fait ainsi irruption au ur même de la recherche
Cette incursion peut prendre une autre forme Au moment précis où
écris ces lignes je ne suis évidemment pas indifférent la fa on dont ma
pensée sera comprise Je me demande comment elle apparaîtra mon lecteur
quelle réaction elle provoquera Je pense plus particulièrement avis des spé
cialistes dont je me sens proche par esprit et orientation Leur pensée ne me
quitte pas et je corrige involontairement ce que ai écrit après les critères que
je sais décisifs dans notre cercle Il est difficile imaginer que mes collègues
fran ais se soient entièrement affranchis de cette autocensure Or si elle existe
consciemment ou non il ensuit en formulant les questions poser au texte
source en interprétant ses réponses et en formant objet de son étude auteur
des Annales songe malgré lui un milieu intellectuel bien précis Les problèmes
qui agitent ce milieu les réalités de son existence influent une manière ou
une autre sur le travail de historien Ils le poussent un certain choix moral
et social contribuent définir les priorités et les marottes du chercheur
influencent tous ses choix méthodologiques
Cet engagement de historien ne doit évidemment pas être compris une
manière trop schématique ai déjà mentionné la douloureuse expérience du
devoir social qui transformé un grand nombre historiens soviétiques en
opportunistes de bas étage engagement dont il est question ici rien voir
avec ce fameux devoir social étant donné il ignore tout des préjugés de
classe et de la partialité et ne alimente que de appartenance telle ou
telle tradition culturelle contemporaine Comme le rappelait récemment
Burguière Febvre pensait qu il avait histoire que du présent 25
Consciemment ou non en orientant sur une des tendances socio-culturelles
de son époque historien fût-il même un spécialiste des temps les plus reculés
se conforme cette maxime de Febvre
En ce sens le moi créatif de historien est lié au milieu social dans lequel
il baigne 26 La subjectivité de est donc loin être seulement
expression de sa personnalité un certain point on peut même voir
le reflet de la mentalité collective des historiens une époque donnée Bien
entendu comme toute mentalité collective elle ne détermine pas attitude de
chaque historien en particulier Il en est pas moins vrai elle influence le
contexte général de représentations scientifiques et sociales aucun chercheur
ne saurait ignorer
Selon moi en négligeant de se pencher sur les origines et les formes de la
vision subjective des historiens les Annales aujourdhui limitent quelque peu
leur champ investigation dans le domaine des problèmes du relativisme en
252 BESSMERTNY LES ANNALES VUES DE MOSCOU
histoire Aucun scientifique doué de bon sens ne peut ignorer le caractère relatif
de notre connaissance du passé Aucune étude historique aussi parfaite soit
elle est capable de recréer la réalité wie es eigentlich gewesen war La dif
férence entre la réalité et image en donne le travail historique est due non
seulement la subjectivité des historiens mais aussi au manque de similitude
entre les cultures que les historiens sont amenés faire dialoguer) aux limites
de la compréhension mutuelle de ces cultures en tant que telles étendue
concrète des méthodes acquisition des connaissances de chaque génération
historiens et bien autres facteurs encore Un historien qui négligerait
envisager étroitesse relative de ses représentations ne serait pas un véritable
historien
Il agit pourtant de reconnaître quel point sont profondes les dissem
blances entre le passé et son interprétation dans les travaux historiens de ten
dances et de générations différentes En effet évolution de la science histo
rique ne permet jamais envisager acquisition de solutions définitives ou
aboutir des vérités absolues Néanmoins la connaissance historique
peut mon sens se révéler plus riche hui hier et demain
aujourdhui expérience scientifique des Annales en est la preuve écla
tante Bien entendu il ne faut jamais perdre de vue la spécificité du savoir his
torique lui-même on ne saurait en aucun cas ramener un ensemble de
lois universelles ni une réunion de caractéristiques descriptives immua
bles Très schématiquement on peut dire que la connaissance historique est un
ensemble toujours changeant de représentations concrètes et générales sur les
sociétés du passé et leur évolution Comme je ai déjà noté quelle que puisse
être la spécificité de la vision que se fait du passé historien une génération
donnée elle en englobe pas moins une manière ou une autre des bribes
observations réunies par ses prédécesseurs On ne peut ignorer expérience
scientifique des générations précédentes ne serait-ce que parce il est impos
sible oublier ce qui est fait autrefois En ce sens la science historique
connaît un développement progressif non seulement en ce qui concerne accu
mulation de données concrètes mais aussi du point de vue de interaction et de
interdépendance des phénomènes intérieur un tout
La conception des auteurs de éditorial des Annales pour 1989 est diffé
rente Et ce non seulement parce elle réfute la possibilité un effet cumu
latif dans étude historique27 La question du choix entre différentes versions
de histoire est pratiquement éliminée grâce au postulat selon lequel tout
article ou livre histoire ne peut représenter un système de propositions
non contradictoires28 et pas un essai de reproduction du passé est pourquoi
toutes les versions de histoire si les propositions qui la constituent ne
sont pas en contradiction avec les données disponibles et répondent des prin
cipes de cohérence interne sont présentées comme également vraisem
blables et la préférence pour telle ou telle devient en quelque sorte injusti
fiable En conséquence le progrès du savoir historique dans la mesure où on
peut employer ce terme est considéré travers accroissement quantitatif
de ensemble des objets étudiés et que comme le résultat de la multiplicité des
approches méthodologiques29 mon sens la connaissance historique est ici
que la somme de ces multiples approches
étude des interactions entre les différentes sphères de la société est pas
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