Les chevaliers romains et les grains de Cérès au Ve siècle avant J.-C. À propos de l'épisode de Spurius Maelius - article ; n°2 ; vol.25, pg 287-311

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1970 - Volume 25 - Numéro 2 - Pages 287-311
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1970
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Jean Gagé
Les chevaliers romains et les grains de Cérès au Ve siècle
avant J.-C. À propos de l'épisode de Spurius Maelius
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 2, 1970. pp. 287-311.
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Gagé Jean. Les chevaliers romains et les grains de Cérès au Ve siècle avant J.-C. À propos de l'épisode de Spurius Maelius.
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 2, 1970. pp. 287-311.
doi : 10.3406/ahess.1970.422218
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_2_422218ÉTUDE
Les chevaliers romains
et les grains de Cérès
au Ve siècle avant J.-C.
A PROPOS DE L'ÉPISODE DE SPURIUS MAELIUS
Le thème de l'aspiration à la royauté, Yadfectatio regni — ou tyrannidis —
chez un particulier, dépourvu de titre politique mais gagnant la faveur populaire
parses promesses démagogiques ou son assistance alimentaire, est si insistant dans
la tradition romaine pour les Ve et IVe siècles, que les détails de chaque épisode
éveillent d'autant plus le doute quant à l'authenticité. Non seulement il y entrait
visiblement tant de parti-pris, ou de « propagande », que la suspicion a pu frapper
injustement des personnages qui voulaient sincèrement défendre les intérêts
de groupes populaires opprimés, et sans développer pour autant d'ambitions
formellement politiques. La critique de principe des modernes va nécessairement
plus loin : qu'y-a-t-il eu d'historique dans l'étrange procédure qui, chaque fois,
a sanctionné la tentative, mettant le personnage en quelque sorte hors- la-loi et
infligeant à sa mémoire le châtiment caractéristique de la destruction jusqu'au
ras du sol de la maison personnelle à partir de laquelle il avait prétendu « régner »?
Aedes dirutae ; un thème constant, ici encore, et de portée archéologique positive,
puisque, pour les Romains de la fin de la République, c'était le souvenir topogra
phique qu'ici s'était dressée la maison de Manlius Capitolinus, là celle de Spurius
Maelius — représentée, croyait-on, par YAequimaelium, ou Plan de Maelius —
qui paraissait le mieux garantir l'authenticité de l'épisode, la ruine ou le rempla
cement des aedes Manlianae, ou des aedes Maelianae, évoquant l'image du
temps d'illégitime puissance.
Notons, d'ailleurs, que la notion de cette sanction survivait manifestement
dans la psychologie politique romaine à la fin de la République, lorsque Clodius,
jugeant insuffisant le départ de Cicéron pour l'exil, fit décider d'élever un temple
à Libellas sur l'emplacement de sa demeure du Palatin, confisquée et démolie \
1. On sait que le dossier de l'affaire est réuni dans le plaidoyer de domo sua de CICÉRON
(cf. l'éd. par P. Wuilleumier dans la coll. G. Budé, Discours XIII). Pour notre part, l'expression
hostem Capito/inum, que Clodius, comme le rappelle l'orateur, 3, 7, avait appliquée à l'exilé,
nous paraît signifier « celui qui est devenu ennemi public pour avoir abusé du Capitole » — ce
287
Annales (25* année, mars-avril 1970, n° 2) ÉTUDE
Procédure volontairement archaïsante, comme celle dont César avait menacé
Rabirius ! Mais le motif des aedes dirutae, malgré cette vraisemblance générale,
demanderait plus d'un éclaircissement. Nous tenterons cette enquête ailleurs.
Contentons-nous de rappeler un cas, le plus légendaire, peut-être, capable d'é
clairer les autres : tous les biographes antiques de Valerius Poplicola, le premier
personnage de ce nom, croyaient savoir que, pour avoir eu quelque temps les
apparences d'un homme placé au-dessus des citoyens, par le faste et la situation
même de la maison qu'il occupait (sur la Vélia), Poplicola se décida un jour à
la détruire lui-même; les Romains, comprenant la leçon, l'auraient tous aidé
à en reconstruire une nouvelle moins orgueilleusement placée 4 C'est encore
d'une autre maison, offerte à un frère de Poplicola, que nous est contée une
particularité allant dans le même sens : les portes s'ouvraient en dehors 2 !
Visiblement, sous ses deux formes successives et en principe opposées, la maison
de Valerius Poplicola, d'abord château -fort trop arrogant, puis maison d'un
citoyen exemplaire, avait laissé chez les Romains le souvenir d'une demeure
avant tout « patronale » plus encore que familiale. Et l'image surprenait d'autant
plus à la fin de la République que les grands patronats s'exerçaient alors à partir
des maisons gentilices des nobles.
Pour le début du IVe siècle, nous n'entrevoyons que vaguement la forme que
pouvaient avoir les demeures, à Rome, des principaux chefs politiques. Ceux
qui, entre 395 et 390, obligèrent sans doute Marcus Furius Camillus à l'exil, ne
sont pas accusés par la tradition d'avoir touché à sa maison. Mais cette demeure,
où était-elle? Nous ne le savons; c'est là, d'après les récits, qu'il reçoit ses amis,
ses clients et ses compagnons de tribu (sic), avant de partir pour l'exil 3. Malgré
la popularité à laquelle il atteint après son retour et ses nouveaux exploits, nulle
part la domus de Camille ne reparaît pour nous. Il en va autrement, on le sait,
à dix ans de distance, pour son principal rival ou adversaire Marcus Manlius
Capitolinus : lorsque ce personnage, retranché sur le Capitule qu'il vient, d'après
la tradition, de défendre contre les Gaulois, ameute contre Camille et les principaux
patriciens une foule de plébéiens debitores, auxquels il promet la liberté — enten
dez : le rachat de leurs dettes — avec les thesauri auri Gallici, illégalement acca
parés par ces nobles, il est chez lui, près des sanctuaires capitolins par lesquels
il se fait protéger; et c'est dans sa maison, non loin de \'arx, qu'il conserve sans
doute, avec son étonnante collection de « décorations » pour faits militaires,
quelque chose comme un magasin de vivres, accessible aux plus deshérités
de ses clients 4.
Ces remarques préliminaires tendent seulement, dans notre intention, à faire
mieux ressortir, à travers des ressemblances générales, les particularités qui
définissent Yadfectatio regni de Spurius Maelius (en 439 av. J.-C), par compar
aison avec celle d'un Spurius Cassius au début du Ve siècle, d'un Manlius
qui devait évoquer le sort de Manlius Capitolinus — et non simplement « celui qui est hostile
au Capitole ».
1. Voir PLUTARQUE, Poplic. 10; et LIV., Il, 7, 11-12.
2. PLUT., Pop/., 20 ; DENYS, V, 39.
3.Cam., 12; LIV., V, 32, 8 : « accitis domum tribulibus et clientibus, quae magna
pars plebis erat (sic) ». Soit dit en passant, il nous manque de savoir quelle était la « tribu » de
Camille.
4. Voir notre étude sur « Les clients de Manlius Capitolinus et les formes de leur libération »,
dans la Rev. hist, de droit franc, et étr., 1 966, pp. 342-377.
288 CHEVALIERS ROMAINS AU Ve SIÈCLE AVANT J.-C. J. GAGÉ LES
Capitolinus au IVe. Il va nous apparaître, en effet, que Sp. Maelius inquiéta
particulièrement les patriciens au pouvoir par le rapprochement, en sa personne et
en ses entreprises, entre la plèbe urbaine traditionnelle et des « chevaliers », les
équités Romani. Or, non seulement, à première vue, l'on n'aperçoit rien de semb
lable chez les deux grands ambitieux frappés de brusque ruine comme lui; mais
ce qui apparaît dans leur cas comme le motif politique de la rancune dont ils sont
poursuivis par la noblesse patricienne, c'est que, de quelque manière,en excitant
ou en prétendant servir par des voies irrégulières des revendications de la plèbe,
ils ont brisé, «trahi » même la solidarité d'intérêts de la classe à laquelle ils apparten
aient, dans le cadre de laquelle, en tout cas, ils avaient commencé leur carrière.
Le fait est évident dans le cas de Marcus Manlius Capitolinus, que le thème
de la transitio ad plebem ait eu ou non authenticité, et tout porte à croire qu'il
se développa tardivement par anachronisme. Le personnage était nettement
issu du patriciát; en interdisant, après sa chute, à tout patricien d'établir sa maison
au Capitole, l'on confirmait ce point, jamais gravement contesté par les Manlii
qui portèrent ce nom gentilice après lui, et qui paraissent avoir sauvé justement
leurs titres de noblesse en sacrifiant ce parent et en abandonnant l'usage de son
prénom (Marcus). Ce Manlius, à la vérité, apparaît dans toute son aventure
sans femme et sans fils; sa maison même, à notre avis, ne pouvait se confondre
complètement avec une domus familiale. Mais qui ne sait que pour Spurius
Cassius les choses étaient plus complexes? D'une part, la contradiction des
versions qui le font tantôt consul, tantôt tribun de la plèbe, crée une particulière
ambiguïté sur son vrai rang social ; d'autre part, la manière dont ses biens auraient
été consacrés à Cérès — ex familia Cassia, l'expression ayant notoirement sens
de propriétés, bétail compris, plutôt que de famille humaine — jointe à ce qu'une
version insistante alléguait de son châtiment (mise à mort) par les soins de son
propre père, suggère que les excès d'ambition reprochés à Cassius ne s'appuyaient
pas sur l'usage d'aedes à son nom. Nous expliquerions plutôt ses vicissitudes
et sa psychologie par un statut de fils infériorisé, à l'intérieur d'un milieu patricien
ou tenu pour tel. Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner ce problème, spécifiquement
sociologique. Disons seulement d'un mot que, différent en cela d'un Maelius,
comme d'un Manlius, Spurius Cassius paraît être tombé pour n'avoir pu se dégager
complètement de la rigueur d'une patria potestas, ou contrainte équivalente.
Comme nous avons cité le nom de la déesse Cérès dans le titre même de cette
étude, nous croyons avoir aussi le devoir de marquer les ressemblances ou les
différences entre les destins de ces trois personnages quant au rôle qu'ils eurent
dans les revendications frumentaires, ou pour le moins alimentaires, des plébéiens
ou autres milieux sociaux à eux ralliés. Or il faut convenir que, si le cas le plus
net à cet égard est celui de Sp. Maelius, avant tout ravitailleur de la plèbe en
grains et autres nourritures, si sa maison est donnée crûment comme un grenier
privé, le culte de Cérès n'est jamais mentionné formellement dans son histoire :
il le serait sans doute indirectement si nous avions la preuve formelle que cette
religion dirigea la mission de ce singulier « préfet de l'annone » que fut Minucius,
puisque, d'après nos récits, Maelius prétendit remplacer ce préfet, jugé inefficace,
que sa chute fut provoquée en partie par l'intervention du même, et qu'enfin
Minucius se chargea de liquider l'aventure en distribuant de façon plus régulière
les provisions accumulées par Spurius г.
1. Sur le vrai rôle de Minucius, nous avons présenté des suggestions dans les Mél. arch,
hist., de l'École de Rome, 1 966, pp. 79-1 22.
289 ÉTUDE
Ce qui est clair, dans la comparaison que nous suivons, c'est que les motivations
ou les encadrements cultuels sont très différents dans l'entreprise de Manlius
Capitolinus. Quelque opinion que l'on se fasse du rapport de ses aedes avec un
des enclos sacrés du Capitole, celui du temple de Jupiter ou celui de la Junon
Monéta de Yarx, d'abord plus proche de lui dans l'épisode du siège gaulois,
Cérès n'est invoquée à aucun moment. L'assistance alimentaire, à partir de ses
aedes, n'était pas exclue, à notre avis, de l'histoire, au moins à son point de départ.
Mais, si les pauvres debitores humiliés dont Manlius se fait le défenseur, et
positivement le libérateur, se recrutent nécessairement dans la même plèbe
affamée, les circonstances sont plus militaires qu'annonaires. Il ne nous est
point parlé d'une grave disette pour les mois (de 384) où Manlius devint presque
un chef d'insurgés; et les réserves de richesse qu'il disputait aux patriciens,
aux amis de Camille, comme moyen de soulager les victimes du nexus, sont
des métaux, jamais des greniers : ces trésors d'aurum Gallicum, à moitié fabuleux,
travestis au moins chez les narrateurs anciens par quelques faux-sens. L'épisode
n'est pas complètement separable de l'histoire du butin de Véies, de la praeda
Veientana, ni des controverses qu'avait provoquées l'usage à en faire. Nous
préciserions volontiers : il comporte un écho attardé de la tradition maintenue
par des clans militaires, hostiles depuis 41 0 à l'institution de la solde, le stipendium,
et cherchant à garder à tout prix le contrôle des mécanismes anciens qui fondaient
sur le partage du butin de guerre le recrutement de « cohortes » de soldats ou
du moins de clients plébéiens.
Quoique beaucoup de détails restent à éclaircir en chacun de ces épisodes,
il nous semble que nous en savons assez, et que l'authenticité de fond en est
assez sûre pour réexaminer, d'un point de vue un peu nouveau, le déroulement
de l'histoire de Spurius Maelius, en tenant compte, d'ailleurs, de sensibles variantes
entre le récit de Tite-Live et celui que nous ont conservé les excerpta du livre XII
de Denys d'Halicarnasse.
Deux faits ressortent tout d'abord : le premier est que ce bienfaiteur des
plébéiens, si périlleux pour les patriciens au pouvoir, n'est point issu de cette
classe populaire. Il est né riche, et fait profiter le peuple de la fortune, ou propriété,
héritée de son père 1. Est-il donc un patricien trahissant sa classe ?
Les adversaires avaient trop d'intérêt à le juger ainsi ; mais ils n'ont pu exacte
ment le faire : Sp. Maelius, chez Tite-Live, est « de l'ordre équestre» : ex equestri
ordine. Denys d'Halicarnasse le définit de façon semblable. Les modernes consi
dèrent en général comme un anachronisme de l'annalistique récente, non dire
ctement cette qualification sociale, mais le rapport de son rang de chevalier avec
sa richesse, et en même temps son èïoignement des charges publiques. De toute
façon — et nous allons revenir sur ces problèmes — Sp. Maelius est un simple
particulier. Il est vrai qu'un tribun de la plèbe des mêmes nom et prénom est
mentionné pour les années suivantes, comme un vengeur de sa mémoire '. Notre
1. LIV., IV, 13, 1 : « ex equestri ordine, ut if lis temporibus praedives... »; DENYS HALIC,
XIL 1, *v*|p ti; ôtxou те oîx âepavoûs xat XP^acriv rv toî; (jtáXiora Suvoctôç...
2. LIV., IV, 21 (en 436?): « Et seditiones domi quaesitae sunt, nec motae tamen, a Sp.
Maelio, tribuno plebis, qui, favore nominis (sic) moturum se aliquid ratus, etc. »
290 LES CHEVALIERS ROMAINS AU V SIÈCLE AVANT J.-C. J. GAGÉ
personnage, de son vivant, n'a visiblement été ni tribun ni édile — charge plé
béienne qui se fût mieux accordée à ses capacités — et, au faîte de sa popularité,
de sa puissance effective, il nous est dit que, aux yeux de ses partisans, qui le
tenaient pour un « sauveur », pour un « père de la patrie », etc., même le titre
consulaire aurait été insuffisant \ Une cinquantaine d'années plus tard, Manlius
Capitolinus, qui avait exercé les charges publiques, ne laissait-il pas entendre
à ses clients qu'ils devaient essayer de le consacrer par un titre autre que ceux
de consul ou de dictateur 2 ?
Le second fait visible à travers les incertitudes des récits, c'est que Maelius,
ce chevalier, est aussi un homme d'affaires, habitué aux opérations de commerce,
de commerce maritime surtout. Naturellement, il se met à développer ces activités
au maximum à partir du moment où il a assumé la charge de ravitailler, par des
distributions à bon marché, voire gratuites, la plèbe en détresse. Mais il n'a pas à
inventer alors le circuit commercial dont il dispose : il a des « hôtes » et des
« clients »; par leur intermédiaire, en Étrurie notamment, il peut procéder à des
achats qui eussent été difficiles ou impossibles à d'autres 3. Il se charge lui-même
de plusieurs missions d'achat, en particulier vers les côtes de Campanie, et on
le revoit, selon le cas, remonter le Tibre ou le redescendre (quand les convois
viennent du pays étrusque) avec une vraie flottille de bateaux. Très semblable
en cela, notons-le, à ces deux personnages du temps de Porsenna, Herminius et
Larcius, qui avaient su ravitailler Rome assiégée à partir du pays volsque, et par
la même navigation, côtière ou fluviale. On s'attendrait à trouver ces images
associées à la « préfecture de l'annone » de Minucius... Mais, précisément, le
propre rôle de Sp. Maelius, la gravité révolutionnaire qu'il présente, tiennent,
nous assure la tradition, à ce que ses moyens de riche privatus ruinaient, en la
circonstance, les efforts que Minucius déployait dans le même but au nom de
l'État, publiée.
Si nous prenions tous ces indices à la lettre, nous devrions nous représenter
le fonctionnement à Rome, un peu après le milieu du Ve siècle av. J.-C, d'une
sorte d'entreprise d'importation (par voie fluviale ou maritime) de vivres, et surtout
de grains, dirigée par un riche chevalier, appuyé sur un gros capital et sur un
« réseau » d'agents, guettant sur place les possibilités d'acquisition. Nous n'ou
blions toujours pas que cet ingénieux et puissant système ne se met à fonctionner
qu'à l'occasion d'une mortelle disette, que sans cette situation, peut-être, nous
n'en saisirions rien. Il reste une image qui paraît, depuis E. Pais * surtout, anachro
nique aux critiques modernes, donc suspecte d'avoir été élaborée à partir seule
ment des Gracques et sous l'influence de leur mouvement : de riches particuliers,
1. Chez LIV., IV, 13 (et 15, dans le discours justificatif du dictateur, Maelius est accusé
de prétendre vouloir s'emparer du consulat, en même temps que de se préparer une « royauté »).
Nuances différentes chez DENYS, XII, 1,8: ses partisans, déclarant que la concession du pouvoir
consulaire (à leur héros) n'aurait pas de rapport avec la grandeur de ses exploits, souhaitaient
pour lui quelque honneur plus haut et plus brillant, etc. » Ce sont naturellement des clichés de
propagande; mais cliché devait être, d'abord, l'accusation d'ambition royale.
2. LIV., VI, 18, 14-15; cf. notre étude ci-dessus citée.
3. LIV., IV, 13, 2 : « Frumento namque ex Etruria privata pecunia per hospitum clientiumque
ministeria coempto, etc. »; DENYS, XII, 1,2 : « ïxcùv 81 7roXXoù; ÉTocípoo? xa? тсеЛатас хтХ. »
Dans la Rome de ce temps, le développement d'une telle puissance « patronale » est insolite
en dehors des patriciens proprement dits.
4. PAIS, Storia crhica. II, pp. 189-202.
291 ÉTUDE
de rang équestre — et non sénatorial — et, ainsi que l'entend Denys d'Halicarnasse,
écartés par cette condition des magistratures publiques (sic), se mettant au ser
vice des masses plébéiennes en leur assurant, au besoin à leurs propres dépens, un
approvisionnement que les patriciens au pouvoir ne veulent ou ne peuvent assurer.
Avant de nous demander, à la suite de Pais, si le titre ďeques ainsi donné à
Sp. Maelius ne résulte pas d'une confusion, au cours de la transmission du récit,
avec de vagues aventuriers liés à l'histoire d'une fondation de marché alimentaire,
d'un macellum — notamment d'un Equitius, à moitié brigand, et d'un prétendu
eques Cuppes, qui passait parfois pour fondateur ou éponyme du marché spécialisé,
à l'époque classique, dans les nourritures de gourmandise, les cupedinae — les
modernes se défendront d'eux-mêmes de transporter pour cette époque antique
l'enseigne familière de nos « boucheries chevalines ! » — essayons de préciser
en quoi le rôle, pour 439 av. J.-C, est anachronique. Il se peut que Rome ait
connu alors des « chevaliers » inscrits dans les centuries supra classem (au début
et un peu au-dessus de la 1 re classe censitaire), et se distinguant par leur richesse.
Il est seulement contraire aux représentations que nous avons de l'ancien droit
public romain que des citoyens ayant ce rang aient été exclus de la recherche
des magistratures, et que, plus encore, cette forclusion, de fait ou de droit, les
ait déjà tournés vers les opérations lucratives du grand commerce ou de l'armement
maritime. Une telle situation, avec ses conséquences logiques, la formation
d'une classe complètement séparée de celle des sénateurs et, au lieu de l'exploi
tation foncière propre à cette dernière, pratiquant les spéculations financières,
chacun sait qu'elle ne s'est réalisée à Rome qu'à partir de 218 av. J.-C, à la suite
du vote du plébiscite claudien, et que, lorsque le second des Gracques eut l'idée
de dresser Yordo equester en une classe politiquement rivale de la sénatoriale, et
alliée efficace de l'ancienne plèbe, il le trouva ainsi préparé : inscrits toujours dans
les 18 centuries supra classem, placés donc au sommet des échelles censitaires
et des catégories électorales, les équités Romani du IIe siècle av. J.-C. ne se
mêlent, ni à la nobilitas proprement dite, ni du moins à cette sorte d'aristocratie
militaire qui avait jadis donné prestige au titre 1.
La tentative de transgresser les catégories quasi constitutionnelles définies
depuis Mommsen, de chercher dans l'ensemble des équités du Ve siècle av. J.-C.
autre chose que la noblesse patricienne de définition classique, voire de la consi
dérer comme une cavalière séparée, non directement recrutée parmi
les patriciens, cette tentation paraît aujourd'hui plus que jamais exclue par la
série des publications du maître André Alfôldi : de son livre de 1952 sur le
Frù'hrômischer Reiteradel, la constitution de la plus ancienne noblesse cavalière
de Rome, à une récente étude sur la (centuria) pročum patricium, le savant de
Princeton a essayé de montrer le caractère initialement patricien de la cavalerie
à Rome, rétabli complètement, d'après lui, au début de la République, après les
années révolutionnaires où l'institution paraissait rester étrusque. Les objections
qu'un autre savant, M. Arnaldo Momigliano, a élevées contre cette vue, semblent
jusqu'ici n'avoir provoqué chez A. Alfôldi qu'une affirmation plus catégorique
de sa thèse ".
1. Sur la formation de cette classe équestre, des derniers siècles de la République, voir
l'ouvrage de С NICOLET, L'ordre équestre à l'époque républicaine, 1966.
2. A. ALFÔLDI (« Centuria) pročum patricium », dans Historia, XVII, 1968, pp. 444-460.
Pour les vues différentes de A. MOMIGLIANO, l'A. renvoie surtout à la contribution de ce savant
aux Entretiens de la Fondation Hardt (de Genève-Vandœuvres), IX, 1966.
292 LES CHEVALIERS ROMAINS AU V SIÈCLE AVANT J.-C. J. GAGÉ
Comme nous regrettons, pour notre part, que, même en ce début de polémique,
ne soient pas complètement utilisés les indices que contiennent des épisodes
déterminés du Ve siècle — par exemple l'affaire de Tempanius, en 423-422 —
nous demandons la permission de regarder de près le rôle des équités dans le
mouvement de Sp. Maelius, en suspendant tout choix entre les théories générales
qui s'opposent ainsi. Or, ce qui nous paraît ressortir de la confrontation des
récits, c'est que ce leader inattendu de la plèbe a succombé sous les coups d'un
magister equitum, Servilius Ahala, et non par hasard, mais bien parce que la
constitution rapide d'un pouvoir de dictateur a dû être décidée par les patriciens
du Sénat devant ce péril spécifique : un développement révolutionnaire de
l'agitation plébéienne autour de Sp. Maelius, tendant de quelque manière à faire
de ce bienfaiteur un grand chef politique, et un ralliement plus ou moins esquissé
de groupes de chevaliers, ralliement à Maelius d'autant plus inacceptable à
l'esprit des patriciens que, assurément, ces équités, socialement, étaient jusque-là
plus proches de l'aristocratie que de la plèbe.
Il est vrai, la légalité, voire même l'authenticité de cette dictature de 439
confiée au vieux Quinctius Cincinnatus, rencontraient contestation chez les
annalistes romains eux-mêmes. D'après Denys d'Halicarnasse, Cincius Alimentus
et Calpurnius Pison, au moins, « affirmaient que ni Quinctius n'avait été nommé
dictateur par le Sénat, ni Servilius fait maître de la cavalerie \ Mais, le renseigne
ment ayant été donné par Minucius (sur les projets de Maelius), les sénateurs
présents le tinrent pour exact, et, l'un des plus anciens ayant proposé qu'on mît
l'homme à mort immédiatement, sans procédure judiciaire, ils furent d'accord
pour désigner pour cette mission Servilius, qui était jeune et vaillant, etc. ».
Notons, d'ailleurs, que Denys n'a guère suivi cette version, qui admettait, comme
Tite-Live, que Servilius, cachant un poignard sous son aisselle (on sait l'étymologie
acceptée par les Romains de son surnom d'Ahala-ala) avait abordé Spurius
Maelius, et, avec ou sans communication préalable d'une « citation » devant le
dictateur, l'avait directement abattu comme un rebelle 2. Justement, Denys ne
se représente pas la mort de Maelius d'une façon aussi immédiate : il nous montre
l'homme, averti d'avoir à comparaître et, certes, se sachant perdu, en appelant
à l'aide des plébéiens, essayant d'échapper aux hommes armés (de Servilius),
et, sur son passage, « dérobant un couteau à une échoppe de boucher », non pour
s'en frapper lui-même, mais pour défendre sa vie : il blesse et repousse d'abord
la troupe envoyée contre lui, mais succombe bientôt sous leur nombre 3. En cette
version, intéressante par le détail du couteau de boucher, sur lequel nous allons
revenir, Servilius Ahala n'exécute point directement Maelius, mais commande,
sans titre légal, ceux qui l'abattent.
Il va de soi que, dans la mesure même où l'exécution de Sp. Maelius, sans
forme de procès, était un fait constant, la légalité des responsabilités assumées
par Servilius, ou par Quinctius, avait été aussitôt attaquée par les partisans de
Maelius, voire par son homonyme et probable parent, devenu tribun de la plèbe.
Ces critiques violentes visaient à la fois Minucius et Servilius Ahala; elles s'ap-
1 . XII, 4. Pour la trame générale de son récit, Denys a dû suivre un autre annaliste : peut-être
Licinius Macer?
2. LIV., IV, 14 : Haec eum vociferantem adsecutus Ahala Servilius obtruncat, respersusque
cruore, etc.
3. XI, 2, 8 : « xaTaXaji(iavd^evoç 8'utcô twv iwcéûiv zic àpYaoTï|pi.ov ziazpéy^ei
ó. »
293 ÉTUDE
puyaient sur la procédure expéditive de la suppression; elles ne paraissent pas
avoir contesté que Servilius n'ait pris une responsabilité personnelle, se sachant
d'ailleurs couvert par Cincinnatus.
Or, Denys a tort, à notre avis, sous prétexte que ce Servilius agissait comme
magister equitum, de représenter Sp. Maelius traqué par les « chevaliers » — ou
cavaliers — ЬгтсГс — et finalement forcé par eux1 ! Chez Tite-Live, où Ahala
égorge personnellement Maelius, on le voit aller annoncer aussitôt son exploit
au dictateur « avec une escorte de jeunes gens patriciens », stipatus caterva
patriciorum iuvenum. Nous y sommes : Sp. Maelius, qui s'est dit chevalier, est
rapidement égorgé par une troupe patricienne obéissant aux ordres d'un magister
equitum ! Il nous semble que nous comprenons mieux encore l'arrière-plan
proprement politique de l'affaire, si nous nous rappelons comment, en des occa
sions antérieures, Cincinnatus dictateur avait choisi son maître de cavalerie :
en 458, il désigne Lucius Tarquitius, et Tite-Live note à ce propos qu'il s'agissait
d'un patricien, « mais qui avait fait ses années de service comme fantassin — cum
stipendia pedibus propter paupertatem fecisset... et n'en était pas moins tenu
pour de loin le premier à la guerre de la Romana iuventus 2 ». Ce détail, qui n'a
pas échappé aux recherches récentes de A. Alfôldi, contient apparemment, lui
aussi, un anachronisme; car le ton de Tite-Live laisse entendre trop rigoureusement
que les cavaliers, dans l'armée romaine de la première moitié du Ve siècle, se
recrutaient parmi les plus riches des jeunes patriciens. Nous nous féliciterions
si leur appartenance au patriciát classique pouvait être prouvée au-dessus de
tout soupçon ; mais nous doutons que la place faite aux 1 8 centuriae equitum
avant la classis ou 1 re classe censitaire, ait eu pour justification, dès ce temps,
une supériorité dans l'échelle censitaire des fortunes. Plus probablement, les
équités Romani, longtemps force autonome, et séparés de l'infanterie dans leur
mobilisation comme dans leur commandement, gardèrent un prestige nobiliaire
trop original pour qu'on pût les exposer à être mêlés à des citoyens de toute origine
dans les sections électorales des comices centuriates. Ajoutons que si, pour les
diverses classes de la hiérarchie censitaire classique, le calcul reposa ultérieurement
sur une combinaison régulière entre le nombre des centuries et le nombre des
35 tribus, les 18 centuriae equitum n'auraient pu offrir qu'un rapport numérique
de « filiation » entre leur nombre définitif et le chiffre de ces trois « tribus » initiales,
plus étrusques, peut-être, que romaines, que les plus anciens équités avaient
formées : Ramnes, Titienses ou Luceres : qui pourrait retrouver sous ces noms
l'équivalent de la répartition tribuaire, à base surtout territoriale, servant à tous les
classements des citoyens romains dès le Ve siècle ?
Revenons à l'épisode de Spurius Maelius pour de premières conclusions.
Le choix de Cincinnatus comme dictateur, pour liquider l'affaire, la désignation
par celui-ci de Servilius Ahala comme magister equitum, au fond chargé d'avance
de la décision — Servilius, un homme des milieux patriciens modérés, sans doute,
mais point spécialement cavalier à notre connaissance — cet enchaînement
répond exactement, à notre avis, à la réalité du péril de la collusion entre Sp. Maelius
et ses partisans plébéiens d'une part, au moins un groupe ďequites, de l'autre.
Au fond, la dictature, si elle fut effectivement proclamée, servit surtout, en l'occur-
1 . Ibidem. Ahala a pu réunir un groupe ďequites fidèles; de toute façon, son commandement
s'exerce dans le cadre d'une sorte de « loi martiale ».
2. LIV., Ill, 27.
294 LES CHEVALIERS ROMAINS AU V SIÈCLE AVANT J.-C. J. GAGÉ
rence, à créer (en une année de grande détresse alimentaire, mais sans guerre !)
un commandement de la cavalerie faisant d'un coup rentrer les équités sous la
discipline, sous peine d'un risque de rébellion que, visiblement, ils ne voulurent
point courir. Tout parut rentrer dans l'ordre. Mais si nous avons surpris Denys
d'Halicarnasse considérant, par un peu d'illusion à notre avis, Maelius comme
abattu par des « chevaliers », parce qu'ils étaient sous les ordres d'un magister
equitum, reconnaissons, inversement, qu'aucun des récits ne nous montre des
« cavaliers » proprement dits du côté de Maelius. Si celui-ci a eu authentiquement
le rang ďeques, nous devons croire, ou bien qu'il était en règle avec ses obligations
militaires, ou bien qu'il y échappait. Mais, si cette figure sociale, à cette date,
est pour nous un peu embarrassante, on aurait tort de croire qu'elle soit unique :
lors de la crise annonaire de 411, grave elle aussi, les consuls envoient des mis
sions (des legati) « faire le tour de tous les peuples qui bordent la mer Tyrrhénienne
et le Tibre » ... Or, note Tite-Live, « à quel état désertique la maladie avait réduit
la cité, les consuls en eurent la preuve, lorsque, n'arrivant pas à trouver plus d'un
sénateur pour chacune de ces missions, ils furent forcés d'adjoindre (à chacun)
deux chevaliers l ».
Acceptons quelque chose de l'explication de Tite-Live : en principe, le Sénat
aurait voulu garder le contrôle de ces opérations d'approvisionnement. S'il
fut amené à faire collaborer des équités, ce n'est pas parce que ceux-ci passaient
alors pour avoir, soit de particulières capacités en ce domaine, soit des intelligences
plus ouvertes avec les peuples chez lesquels on allait négocier des achats.
Ne pensons donc pas directement à des « chevaliers frumentaires » : l'expres
sion dépasserait toute réalité. Au reste, vers 411-410, l'État romain, sans crise
proprement révolutionnaire, est travaillé par des mouvements de modernisation
qui aboutissent à l'institution, à la fois, du stipendium et du tributům, et il entre
dans la politique des patriciens encore au pouvoir de ménager, entre la plèbe
et eux, des alliances ou des ralliements. A notre avis, l'épisode de 41 1 est tout de
même à rapprocher de celui de 439 : en une situation où la disette risque de pro
voquer des troubles populaires, les patriciens du Sénat vont, en 411, au-devant
d'une collaboration avec des représentants de la noblesse équestre. C'est, croyons-
nous, parce qu'ils avaient éprouvé antérieurement, sur ce problème, le péril d'une
séparation de leurs intérêts, et d'un mouvement des chevaliers vers le système
plébéien. Pourquoi?
Divers traits sont originaux dans la tentative entreprise par Sp. Maelius, ou
à lui attribuée, qui ne peuvent s'expliquer que par sa concurrence avec la mission,
disons presque la fonction confiée dans le même temps à Minucius, et par les
formes de la solution dirigée par celui-ci après la chute de Maelius. Certes, cette
interdépendance des données n'est pas toujours une facilité pour la critique
moderne, la tradition sur Minucius, sur les honneurs qu'il aurait reçus étant elle-
même suspecte; le point sur lequel, depuis Pais, la connexion peut être prise en
défaut, et corrigée, c'est le prétendu rôle de Minucius comme « dénonciateur »
de Maelius. Même si le gentilice Minucius avait quelque rapport avec le vocabu-
1. LIV., IV, 52 : « ... Cum in legationes non plus singulis senatoribus invenientes, coacti
sunt binos équités adicere. »
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