Les cinq premieres Vitae de Sainte Geneviève, Analyse formelle, comparaison, essai de datation - article ; n°1 ; vol.1, pg 81-150

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Journal des savants - Année 1983 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 81-150
70 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1983
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Monsieur Joseph-Claude
POULIN
Les cinq premieres Vitae de Sainte Geneviève, Analyse
formelle, comparaison, essai de datation
In: Journal des savants. 1983, N°1-3. pp. 81-150.
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POULIN Joseph-Claude. Les cinq premieres Vitae de Sainte Geneviève, Analyse formelle, comparaison, essai de datation. In:
Journal des savants. 1983, N°1-3. pp. 81-150.
doi : 10.3406/jds.1983.1463
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jds_0021-8103_1983_num_1_1_1463LES CINQ PREMIÈRES VITAE
DE SAINTE GENEVIÈVE
Analyse formelle, comparaison, essai de datation.
« II faut néanmoins reconnaître que.
tout a été dit sur la Vita Genovefae. »
Elphège Vacandard, 1914 l.
INTRODUCTION
La question du classement et de la datation des premières rédactions
de la Vie de sainte Geneviève a fait l'objet d'une guerre erudite célèbre au
tournant de ce siècle ; l'édition scientifique, entre 1881 et 1910, des cinq
recensions les plus anciennes, traditionnellement désignées par les lettres
A à E, a déclenché une discussion passionnée autour de l'identification et
de la datation de la version originelle. Cette joute s'est interrompue pendant
le premier conflit mondial ; depuis lors, les positions des deux thèses prin
cipales sont demeurées pratiquement inchangées : du côté francophone, on
tient la Vita Genovefae pour une composition de 520 environ et l'on consi
dère que la version B est le meilleur représentant du texte primitif ; cette
* La présente étude est issue du développement d'une communication présentée
au Colloque Sainte-Geneviève à l'Hôtel de Ville de Paris le 22 janvier 1983, sous le titre
« Essai de critique des trois premières Vitae de sainte Geneviève de Paris. » Sigles et
abréviations usuels : AB = Analecta bollandiana ; BEC = Bibliothèque de l' École
des chartes ; BHL = Bibliotheca hagiographica latina (3 vol.) ; BLE = Bulle
tin de littérature ecclésiastique ; CLA = Codices latini antiquiores (éd. E. A. Lowe);
Dial. — Sulpice Sévère, Biologi (BHL. 5614-5616) ; MGH SRM = Monumenta
Germaniae Historica. Scriptores rerum merovingicarum ; MGH SS = ; NA = Neues Archiv ; RHE = Revue d'his
toire ecclésiastique ; VGA, VGB... = Vita Genovefae, recension A, recension B... ;
VM = Sulpice Sévère, Vita s. Martini Turonensis (BHL. 5610-5613).
1. Vacandard, 1914 : 412-413 ( = 1923 : 68). Cf. la bibliographie en Appendice II. JOSEPH-CLAUDE POULIN 82
thèse a été formulée au mieux par E. Vacandard en 1914 2 ; du côté germa
nophone, on tient plutôt la Vita Genovefae pour une composition de la seconde
moitié du VIIIe siècle et la version A est jugée plus proche de la rédaction
originelle ; l'exposé le plus achevé de cette thèse est dû à B. Krush en 1916 3.
Faut-il rouvrir cette boîte de Pandore ? A en croire Vacandard, cela
ne s'impose nullement ; son opinion a prévalu depuis deux générations. Cette
attitude est toutefois périlleuse, car les derniers travaux de fond des histo
riens francophones — ne nous laissons pas abuser par les dates de réimpres
sion de leurs publications — n'ont pas pris en compte le dernier état de la
pensée de leur grand contradicteur en la matière, Bruno Krusch. Celui-ci
a en effet publié en 1916 — une mauvaise date, assurément — un article-
fleuve de plus de cent pages imprimées dans lequel il corrige, nuance et comp
lète ses positions antérieures sur la biographie de sainte Geneviève. Or cet
article capital n'a jamais été analysé de façon méthodique et discuté dans
son ensemble par des historiens francophones 4 ; au lieu d'être relancée, la
discussion a péri écrasée sous une masse d'arguments de valeur inégale, certes,
mais qui méritait mieux qu'un oubli si prolongé. L'historien le mieux préparé
pour répondre à Krusch aurait été Louis Duchesne, mais il semble s'être retiré
volontairement d'un débat devenu trop acrimonieux et trop personnel 5.
A défaut d'une réplique argumentée, il est à craindre qu'un jugement d'appa
rence global — mais en fait ponctuel, — comme celui de Marc Bloch sur
la « poussière d'arguments sans solidité » de Krusch n'ait tenu lieu de verdict
définitif qui ne nécessitait plus d'autre examen 6.
2. C'était déjà en bonne partie l'opinion de Kurth, 1913, largement recopié par
Vacandard, 1914 et par Henri Leclercq, Geneviève (Vie de sainte), dans Dictionnaire
arch. chr. VI, 1 (1924), 960-900, dépourvu de critique ; ce dernier compilateur transcrit
de plus presque intégralement l'immense bibliographie rétrospective d'Ulysse Che
valier, « Geneviève (ste). » dans Répertoire des sources historiques du moyen âge. Bio
bibliographie. I — A-I. Paris, 2e éd. 1905 (réimpr. i960), 1692-1695.
3. Krusch, 1916 prenait en compte la totalité de la littérature scientifique anté
rieure à cette date, à une omission près, bénigne : il n'a pas connu l'article de René Pou-
pardin, « Une nouvelle édition de la Vie de sainte Geneviève », dans Bulletin Société
hist. Paris et Ile-de-France, 38 (1911), p. 43-48 (à propos de Kiinstle, 1910), qui ne lui
avait pas été signalé par Joseph Depoin, La vie de sainte Geneviève et la critique moderne.
A propos d'un livre récent, dans Revue études hist., 79 (1913), p. 51-56. Même lacune chez
Kurth, 1913.
4. Déjà en 1916 : 138, note 1, Krusch se plaignait de ne pas être lu de ses contra
dicteurs francophones.
5. L. Duchesne avait déjà adopté cette attitude dans une situation analogue au
début du siècle : Rectification, dans Mélanges arch, hist., 26 (1906), p. 565-567.
6. Marc Bloch, Observations sur la conquête de la Gaule romaine par les rois francs, LES CINQ PREMIÈRES VITAE DE SAINTE GENEVIÈVE 83
Parallèlement, l'historiographie germanique suivait dans son ensemble
avec une même confiance le point de vue de Krusch, à telle enseigne que
nous nous trouvons encore aujourd'hui en présence de deux traditions qui
s'ignorent presque totalement, au détriment de notre connaissance de sainte
Geneviève et de son époque. Nous ne prétendons assurément pas combler
d'un coup le fossé qui sépare ici deux traditions historiographiques et le retard
accumulé dans la critique scientifique du dossier génovéfain, mais nous serions
heureux d'arriver à rétablir un contact.
Les données du problème se sont sensiblement modifiées depuis le début
du siècle : notre connaissance de l'histoire du Ve siècle a évolué, des manusc
rits plus anciens se sont ajoutés à ceux dont disposaient les derniers édi
teurs. Mais surtout, un changement de point de vue nous paraît s'imposer
pour éviter de retomber dans les ornières anciennes des guerres génovéf aines.
Les querelles de personnes ne risquent pas de se ranimer, car tous les pro
tagonistes sont morts depuis longtemps ; les passions confessionnelles ou
nationalistes se sont elles aussi apaisées. Mais serait-il encore opportun de
nous polariser sur la question de savoir si, oui ou non, le premier biographe
de Geneviève est un honnête homme ou un homo mendax (Krusch, 1896 :
204 et 1897 : 473) ? Une visée néo-positiviste qui se limiterait à glaner quelques
informations utiles à l'histoire profane (Kohler, 1881 : 1 et v) ne correspond
rait pas mieux à la perception que nous avons aujourd'hui des sources hagio
graphiques comme témoins de l'histoire du haut moyen âge. Il n'est pas
question non plus de se laisser enfermer dans le débat étroit de la priorité
de la version A sur la version B ou vice-versa. Enfin, écartons aussi le point
de vue qui consiste à réduire nos sources hagiographiques à l'état de docu
ments accidentellement corrompus, dont il suffirait d'éliminer les scories —
appelées interpolations ou invraisemblances, — pour dégager un « noyau
historique « enfin digne de foi 7, ou pour se déclarer satisfait d'avoir un texte
dépourvu d'impossibilités absolues (Duchesne, 1897 : 474-475). D'ailleurs,
si nous jugeons ces démarches traditionnelles à leurs résultats, force est de
constater qu'elles ont souvent abouti à des impasses ; ce n'est sans doute
pas un hasard si ce dossier sommeille depuis plus d'un demi-siècle, complè-
Rev. hist., 154 (1927), p. 164 ; réirnpr. dans Mélanges historiques , Paris 1963, tome I,
p. 77- ,
7. Elie Griffe, La Gaule chrétienne à l'époque romaine. II — L' Eglise des Gaules
au Ve siècle, L'Église et les barbares, La hiérarchie ecclésiastique, Paris, 2e éd., 1966,
P- 54- JOSEPH-CLAUDE POULIN 84
tement embourbé dans une discussion qui tournait en rond (Krusch, 1920 :
814). Si bien qu'à la fin un partisan et un adversaire de l'ancienneté de la
Vita Genovefae aussi résolus que Kohler et Krusch sont parvenus à une même
conclusion : cette vita ne mérite pas grande confiance et il est préférable de
s'en servir le moins possible pour écrire l'histoire du Ve siècle 8 !
Afin de relancer le débat dans une direction plus fructueuse, il convient
donc d'adopter une perspective différente. C'est ainsi que nous avons choisi
de nous inspirer plutôt d'une méthode d'approche qui conduit à traiter les
documents hagiographiques — notamment dans un cas de rédactions mult
iples — comme des textes instables par nature dont il importe de comprendre
la genèse et la dynamique évolutive 9 ; à ce titre, tous les textes sont « bons »
à leur manière, puisqu'il ne s'agit pas de reconstituer un archétype, jugé
seul digne d'intérêt, mais de reconstituer une tradition historique à l'aide
de l'ensemble des témoins survivants. Une telle démarche conduit à essayer
de comprendre de l'intérieur la méthode de travail de chacun des intervenants
successifs à partir des rédactions conservées ; c'est dire qu'une large part
sera faite à une analyse formelle et à une comparaison entre les diverses
recensions. Non pour réduire les sources hagiographiques à l'état de purs
documents littéraires, — ce qui serait retomber dans un travers signalé plus
haut, — mais pour éclairer l'articulation de l'hagiographie au point de ren
contre de la littérature avec l'histoire.
Cette méthode d'approche présente un péril évident, qui est de « surin
terpréter » des correspondances verbales ténues. Chacun connaît la valeur
aléatoire de l'argument littéraire considéré à lui seul pour la datation des
textes ; il suffit pour s'en convaincre de voir l'effet dévastateur sur de belles
constructions de l'esprit entraîné par la découverte d'un seul manuscrit
plus ancien que ceux jusque là connus 10. Mais inversement, nous bénéfi
cierons de l'avantage d'appréhender l'œuvre hagiographique dans son ensemble,
8. Kohler, 1881 : ci et Krusch, 1894 : 45^- C'est pourquoi F.-G. de Pachtère a
préféré s'en tenir aux maigres renseignements fournis par Grégoire de Tours dans son
Paris à l'époque gallo-romaine, Étude faite à l'aide des papiers et des plans de Th. Vacquer, 1912, p. 130.
9. Denis Van Berchem, Le martyre de la Légion thébaine. Essai sur la formation
d'une légende, Bâle 1956, p. 23. William W. Heist, Over the Writer's Shoulder : Saint
Abban, dans Celtica, XI (1976), p. 76 (constituant le Myles Dillon Memorial Volume).
10. Léon Levillain, Études sur l'abbaye de Saint-Denis à l'époque mérovingienne. I —
Les sources narratives. 1. Les Passions de saint Denis, dans BEC 82 (1921), p. 8. Sans sortir
du dossier de sainte Geneviève, le lecteur pourra s'édifier de la cascade de révisions
de la datation de la recension C (cf. infra, p. 122). LES CINQ PREMIÈRES VITAE DE SAINTE GENEVIÈVE 85
en tenant compte de sa spécificité et de sa vie propre, mais sans effectuer
de tri a priori entre ce qui paraît présenter de l'intérêt pour l'histoire, et le
reste. Dans ces conditions un garde-fou nécessaire consiste à s'obliger à ne
tirer aucune conclusion ou ne proposer aucune hypothèse avant d'avoir
dégagé une multiplicité d'indices vérifiables et convergents.
Le présent travail poursuit un objectif limité, qui est d'améliorer notre
connaissance de la mise en place et du développement de la légende de Gene
viève au très haut moyen âge par une étude formelle et une comparaison
de ses cinq premières biographies latines. Il ne s'agit donc pas ici de prol
égomènes à une nouvelle édition de sa vita prima ni de la présentation d'une
biographie critique de la sainte n ; partant, nous laisserons de côté de nom
breux aspects du dossier qui méritent d'être exploités, mais qu'il n'a pas
paru indispensable de développer dans le cadre de la présente démonstrat
ion 12. De plus, nous nous sommes cantonnés dans l'utilisation des textes
11. Notre perspective est donc complètement différente de celle qu'a adoptée
Eleonora Coltri, Per una nuova edizione della Vita Genovefae virginia Parisiensis,
dans Scripta Philologa (Milan, 1982), p. 71-118. L'idée de départ, empruntée à Kurth,
191g (qui est d'une façon générale insuffisamment critiqué), est de combiner les trois
premières recensions de la Vita Genovefae pour retrouver l'archétype ; cette façon d'abor
der le problème ne peut conduire qu'à des déboires. S'il est pensable d'utiliser une ver
sion tardive pour améliorer occasionnellement la VGA, sur des points fort limités en
nombre et en importance, il est inacceptable d'effectuer un tri entre les versions exis
tantes pour reconstruire un texte dit primitif, à l'aide de morceaux choisis de manière
impressionniste. Une telle gymnastique risque d'amener la création d'un texte nouveau,
si on la pratique, comme c'est le cas ici, sans avoir résolu le problème des relations des
différentes recensions entre elles et sans avoir identifié les sources formelles de ces textes
et les méthodes de travail de leurs auteurs. Plus grave encore, l'auteur mélange com
plètement les recensions A et E : en aucun cas la VGE ne peut être considérée comme
une simple sous-famille de la VGA, car c'est un texte complètement différent,
nous le verrons plus loin. Dans son étude des manuscrits, l'auteur n'a d'ailleurs pas su
quel parti tirer du fragment d'Innbbiuck (Lemoni le plue ancien de la VGA) *»t ignore
l'existence des fragments de Leyde et de Hanovre (témoins les plus anciens de la VGC).
Enfin, l'auteur manifeste une connaissance très insuffisante de la littérature scienti
fique en langue française sur le dossier génovéfain et une méconnaissance quasi comp
lète de la littérature en langue allemande, ce qui ne laisse pas d'inquiéter sur la soli
dité des fondements de sa recherche.
12. Un bilan commode de l'état des connaissances antérieur au Colloque Sainte-
Geneviève de 1983 a été dressé dans un livre sans prétention erudite de Dom Jacques
Dubois et Laure Beaumont-Maillet, Sainte Geneviève de Paris. La vie, le culte, l'art,
Paris, 1982, 167 p. De cet ouvrage destiné à un large public a été tiré une brochure :
Ste- Geneviève, Paris 1982, 32 p. Cf. aussi Jacques Dubois, Colloque sainte Geneviève
à l'Hôtel de Ville de Paris le 22 janvier IQ83, dans Feuille des oblats. Abbayes de Paris
et de Clervaux (1983), 2, p. 14-17. Pour le contenu proprement historique de la Vie de
sainte Geneviève, il faudra désormais tenir compte de la communication de Martin 86 JOSEPH-CLAUDE POULIN
accessibles sous forme imprimée ; c'est dire que nous ne remettons pas en
cause l'identification de cinq recensions principales de la vita, acquise depuis
l'édition de Krusch, 1896 : 209-214.
Enfin, le lecteur doit savoir que la préparation de cette étude a gran
dement bénéficié des échanges scientifiques noués avec deux autres membres
de l'équipe Sainte-Geneviève : M. Jean-Claude Richard, conservateur à la
bibliothèque de l'École des chartes, par son important mémoire préparat
oire inédit 13, a permis une orientation beaucoup plus rapide dans le laby
rinthe des éditions des Vies de sainte Geneviève ; M. Martin Heinzelmann,
collaborateur scientifique de l'Institut historique allemand de Paris, par
des conversations approfondies a permis d'aller beaucoup plus loin dans le
raccordement nécessaire entre littérature hagiographique et histoire. L'auteur
leur exprime sa vive reconnaissance et porte bien entendu seul la respons
abilité des erreurs ou faiblesses qui subsistent dans son travail.
Voici un tableau d'ensemble des cinq recensions longues de la Vita Geno-
vefae soumises à l'examen et de leurs meilleures éditions disponibles :
n° de recension BHL édition utilisée
VG A Krusch, 1896 : 215-238. 3335
Kohler, 1881 : 5-47 (sa ière famille). VG B 3334
3336 Kûnstle, 1910 : 1-20. VG C
D (non Kohler, 1881 : 5-47 (sa IIIe famille ; le texte propre à VG cotée)
cette version se lit dans l'annotation au bas de la
page, à titre de variante de la VGB).
VG E 3338 Kohler, 1881 : 49-72.
Aucune de ces éditions ne donne aujourd'hui entière satisfaction, soit
que des manuscrits plus anciens aient été découverts depuis leur parution
(VGA, VGC, VGE), soit que la correction des épreuves laisse fortement à
désirer (VGB, VGD, VGE ; corrections partielles par Kohler, 1881 : 88-90) ;
soit que l'éditeur ait effectué un classement discutable des manuscrits à
retenir comme témoins de base (VGC).
Heinzelmann, « La première Vita sanctae Genovefae. Recherches sur des critères de
datation d'un texte hagiographique » à paraître.
13. Jean-Claude Richard, Sainte Geneviève de Paris. Présentation du dossier hagio
graphique latin (vitae, miracula, translations), Paris 1982, 71 p. dactyl. LES CINQ PREMIÈRES VITAE DE SAINTE GENEVIÈVE 87
Recension A.
A cause de la position de chef de file de la version A, les amendements
qui affectent son édition ont plus d'importance que d'autres ; c'est pourquoi
nous signalons dès à présent les cinq corrections ou compléments principaux
qui la concernent :
ms. la : Berlin Theol. lat oct. 96 ; Krusch, 1896 : 209 le datait de la fin du
xe siècle, mais il serait plutôt de la première moitié du ixe siècle, selon Bernard
Bischoff, Ulber gefaltete Handschriften, vornehmlich hagiographischen Inhalts, dans
Bullettino Archivio paelo grafico italiano, N.S. II-III (1956-1957), p. 94 (réimpr. dans
Mittelalterliche Studien. Ausgenâhlte Aufsâtze zur Schrijtkunde und Liter aturgeschi-
chte, Stuttgart 1966, tome I, p. 94).
classe 2 : ajouter le manuscrit Innsbruck FB 32.141, fragment de la fin du
vme siècle, dans une écriture caractéristique de la région de la Rhétie, apparenté
à la classe 2 de la classification de Krusch ; description par Josef Riedmann, Die
âltesten Handschriftenfragmente in der Bibliothek des Museum Ferdinandeum, dans
Verôffentlichungen des Tiroler Landesmuseum Ferdinandeum 56 (1976), p. 137-138 ;
le même, Unbekannte friihkarolingische Handschriftenfragmente in der Bibliothek
des Tiroler Landesmuseums Ferdinandeum, dans Mitteilungen des Instituts fiir
ôsterreichische Geschichtsforschung 84 (1976), p. 279-281. Ce fragment atteste la
présence des c. 43 à 48 inclusivement dans la VGA dès la fin du vine siècle.
ms. la : St-Gall 561 du xe/xie siècle n'est pas le même exemplaire de la VGA
que son contemporain, apparemment perdu, mentionné dans le catalogue ancien
de cette bibliothèque analysé par Emmanuel Munding, Das V erzeichnis der St.
Galler Heiligenleben und ihrer Handschriften in Codex Sangall. n° 566, Ein Beitrag
zur Friihgeschichte der St. Galler Handschriftensammlung, nebst Zugabe einiger
hagiologischer Texte, Leipzig 1918, p. 135.
ms. 2& : Farfensis 29 : Krusch, 1894 : 445 et 1896 : 209 le datait du ixe siècle ;
il serait plutôt du xie siècle, tout au plus de la fin du Xe, selon Duchesne, 1893 :
210, répété par Kohler, 1898 : 285-286, note 1. Albert Poncelet l'a daté du ixe-
Xe siècle danS Ce*"!"""'* rnJiriiiM haair>aYa<hhirnviJWi intiwnYIJWI hihlinth(TflY1J'yH romtl-
narum praeter quant Vaticanae, Bruxelles 1909, p. 118 (d'abord paru en append
ice à AB 25 [1906], Viviana Jemolo a maintenant précisé qu'il fut écrit à Farfa
après 842 dans Catalogo dei manoscritti in scrittura latina datati 0 databili, I, Biblio
teca Nazionale Centrale di Roma, Turin 1971, p. 41.
VGA 48 : Krusch, 1916 : 161-162 a reconnu qu'il s'était trompé — une fois
n'est pas coutume — en imprimant ampullam Apuliquam, alors qu'il fallait lire
plutôt ampullam apud liquamen (apud au sens de cum). Avant Kurth, 1913 : 20
(= 1919 '• 19-20), la latinité de ce passage avait été rétablie par 0. Haag, Die Lati-
nitàt Fredegars, dans Romanische Forschungen, 10 (1899), p. 908.
Quand la légende de sainte Geneviève a-t-elle été mise par écrit pour la
première fois ? La première allusion certaine à ce document ne date que du 88 JOSEPH-CLAUDE POULIN
début du ixe siècle, dans les Gesta Dagoberti u. Le plus ancien manuscrit
connu lors des grandes batailles du début du siècle était daté du début du
IXe siècle ; nous savons aujourd'hui qu'il en circulait dans les régions ge
rmaniques dans la seconde moitié du vine siècle 15. Cela signifie-t-il que la
rédaction parisienne originale est beaucoup plus ancienne ? Faut-il croire
sur parole l'auteur qui affirme avoir écrit dix-huit ans après le décès (non
daté) de la sainte (VGA, 53) ? En réponse à ces questions, deux écoles de pensée
se sont retranchées dans des positions irréconciliables. A première vue, la
datation basse a contre elle la nécessité de faire se succéder rapidement plu
sieurs réfections ou remaniements du texte en l'espace de quelques décennies :
ce n'est pas impossible, mais c'est peut-être beaucoup demander. A l'opposé,
la datation haute se heurte au fait que Krusch croyait avoir établi l'existence
d'emprunts à des documents du vie au vine siècle, alors que la Vita Geno-
vefae n'a inspiré aucun auteur avant la fin du vine ou le début du ixe siècle 16.
Les rapprochements textuels qu'il a invoqués ne sont pas toujours très con
vaincants, mais suffisants pour semer le doute dans un premier temps et
faire désirer d'autres arguments. Une solution de compromis, lancée par de
Pachtère qui proposait de dater des environs de 700, n'a soulevé aucun écho 17.
Comment est construite la recension A de la Vita Genovefae ? Il n'y a
pas à proprement parler de plan de composition, sinon chronologique : à
défaut d'une datation absolue, l'auteur fournit des points de repère relatifs
qui semblent se succéder dans un ordre chronologique généralement accep
table (ainsi les deux voyages de saint Germain d'Auxerre vers la Bretagne,
14. MGH SRM II, p. 402.
15. Fragment d' Innsbruck (provenant de la Rhétie) pour la recension A ; fra
gments de Hanovre et de Leyde de Wissembourg) pour la C.
16. Krusch, 1893 : 43. Duchesne, 1893 : 223, note 2. Liste d'emprunts à la VGA
que Krusch a cru remarquer chez des hagiographes aux environs de l'an 800, dressée
par Kiinstle, 1899 : 441.
17. De Pachtère s'essaie à raffiner un argument de Krusch, qui voyait dans la vita
Genovefae une opération subreptice de défense du patrimoine foncier de Ste-Geneviève.
Il s'appuie sur la présence dans la région de Meaux de biens fonciers qui ont appartenu
(au moins au xne siècle) à Ste-Geneviève, ainsi que sur le fait que c'est dans cette direc
tion que les reliques de la sainte furent mises à l'abri lors des invasions normandes.
D'après son analyse des deux premières rédactions de la Vita Balthildis, une commun
auté monastique s'est installée vers 700 dans la basilique du Mont Lucoticus et aurait
ainsi cherché à consolider son emprise sur son patrimoine foncier. Cette hypothèse nous
paraît une tentative assez désespérée de recherche d'une voie moyenne entre les solu
tions extrêmes des datations haute et basse. F.-G. de Pachtère, La Vie de sainte Genev
iève, appendice IV à Paris à l'époque gallo-romaine (op. cit. à la note 8), p. 180-181. LES CINQ PREMIÈRES VITAE DE SAINTE GENEVIÈVE 89
l'invasion des Huns...). Un procédé rédactionnel attire néanmoins l'atten
tion, qui occupe une bonne moitié de la biographie : l'auteur met son héroïne
en relations avec de nombreux personnages illustres, soit antérieurs à elle
(saint Denis, saint Martin), soit contemporains (saint Germain, saint Loup,
saint Aignan, saint Siméon Stylite, Attila, Childéric, Clovis). Cette mise en
scène ne soulève d'impossibilité absolue pour aucun des personnages con
cernés, pris isolément ; mais sa mise en œuvre répétée pourrait inquiéter,
car elle est fréquente chez les hagiographes mal informés qui souhaitent
orner la vie de leur héros de fréquentations flatteuses. Circonstance aggra
vante, nous possédons pour chacune de ces personnalités une documentat
ion écrite indépendante, le plus souvent ancienne, qui ne fournit aucun
recoupement avec Geneviève. Une telle constatation ne suffit pas à condamn
er irrémédiablement la datation longue, mais elle renforce la nécessité de
reprendre à la base l'analyse de la Vita Genovefae, sans parti pris.
Nous conduirons cet examen à partir de trois interrogations principales :
le style de la recension A permet-il d'en attribuer la paternité à un auteur
unique ? Quelles sont les sources littéraires du biographe et comment les
utilise-t-il ? Enfin que faut-il penser des contacts de Geneviève avec d'autres
saints du Ve siècle ?
I. — Le style et l'unité de la recension A.
Comme beaucoup de saints à large célébrité, Geneviève a eu la chance
de trouver d'emblée un bon biographe. Ses talents furent employés non pas
à titre de témoin personnel — il ne témoigne directement que de la vue d'une
ampoule d'huile miraculeuse utilisée par la thaumaturge en VGA 53, —
mais pour ses qualités d'homme de lettres, ce que l'événement vérifia, comme
on le verra ci-apiès. Le îésultat de son travail a pris la forme d'un récit assez
long, vivant et rempli d'informations concrètes ; sa présentation des faits
est assez morcelée et comporte des lacunes. Certains silences sont même
rassurants à leur manière : l'auteur ne s'est pas cru obligé d'introduire des
poncifs passe-partout sur la sainte enfance, la lutte contre le paganisme
(Krusch, 1893 : 25) ou l'agonie édifiante (Krusch, 1893 : 31 et 1896 : 307 ;
Kurth, 1913 : 64-65 [= 1919 : 74-75])- Nous ne devons pas pour autant sus
pecter la fidélité de la tradition manuscrite ou l'honnêteté du biographe :
la Vita Martini de Sulpice Sévère, qui échappe par la force des choses à de
tels reproches, a donné un exemple remarqué en gardant le silence sur la
mort de l'évêque de Tours : c'est dans la correspondance de Sulpice Sévère