Les colons du Pérou contre Charles Quint : analyse du mouvement pizarriste (1544-1548) - article ; n°3 ; vol.22, pg 479-494

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1967 - Volume 22 - Numéro 3 - Pages 479-494
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1967
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Marcel Bataillon
Les colons du Pérou contre Charles Quint : analyse du
mouvement pizarriste (1544-1548)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 3, 1967. pp. 479-494.
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Bataillon Marcel. Les colons du Pérou contre Charles Quint : analyse du mouvement pizarriste (1544-1548). In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 3, 1967. pp. 479-494.
doi : 10.3406/ahess.1967.421545
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1967_num_22_3_421545Les colons du Pérou contre Charles Quint :
ANALYSE DU MOUVEMENT PIZARRISTE
(1544-1548)
Renonçant à suivre les péripéties des événements, dont certaines
avaient été étudiées très en détail les années précédentes, avec les
diverses images qu'en offre l'historiographie ancienne, on a pré
féré ici г s'attacher aux aspects géopolitiques, économiques, sociaux
et idéologiques de cette guerre civile, et la situer largement dans une
Amérique espagnole en formation. A prendre ce recul par rapport à
la littérature narrative où les faits sont relatés, on risquait d'autant
moins de les fausser qu'on mettait en œuvre une riche documentation
originale émanant des acteurs mêmes des événements et permettant
de saisir sur le vif ce qui avait été important à leurs yeux. Pour la
période antérieure à 1544, on disposait de l'utile recueil des Carias del
Peru (1524-1543), publié en 1959 par le regretté Raúl Porras, et qui
ajoute nombre d'inédits aux centaines de documents déjà imprimés
dans diverses collections. Surtout, on avait pu se procurer le micro
film complet de l'importante portion des archives de La Gasca aujour
d'hui conservée à la Henry Huntington Library de San Marino (Cali
fornie). Cette collection, en grande partie inédite 2, comprend non seu
lement les minutes des lettres et rapports du Président Gasca sur sa
pacification de la rébellion pizarriste, mais les archives de Gonzalo
Pizarro capturées par le Président en 1547 ; on y trouve en particulier
des séries de lettres adressées au chef rebelle par ses généraux, ses
lieutenants, ses intendants, et des messages de fidèles plus obscurs
dispersés sur l'immense théâtre de cette guerre.
Celui-ci ne se limite pas au pays des Incas où les Espagnols se
sentaient déjà les maîtres, depuis l'Equateur jusqu'à la Bolivie, mais
1. M. Marcel Bataillon résume ici le cours qu'il a professé au Collège de France
en 1962. Ce texte est publié dans Г Annuaire du Collège de France.
2. Elle a été, depuis 1962, publiée par Juan Pérez de Tudela Bueso : Docu
mentes relatives a D. Pedro de la Gasca y a Gonzalo Pizarro, Archivo documentai
espaûol. Real Academia de la Historia, t. XII, 2 vol. Contribution al XXVI.
Congreso internacional de Americanistas, Madrid, 1964.
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s'étend à presque toute l'Amérique espagnole d'alors, depuis le Nica
ragua jusqu'au Chili. C'est pour une raison vitale que la rébellion,
dès que le vice-roi déposé par elle reprend pied dans le nord du Pérou,
envoie le pirate Bachicao s'emparer de l'isthme de Panama et rafler
une flotte qui assurera ses communications dans le Pacifique. Cet
isthme que P. Chaunu a voulu appeler « isthme de Seville » en tant que
terminus de la « carrera de Indias » et porte de la Mer du Sud, mérite
encore mieux le nom ď « isthme péruvien ». C'est là que le Président,
en 1546-1547, commencera pendant plusieurs mois son travail de
reconquête psychologique et militaire. C'est d'ailleurs de cette base
de « Tierra firme », où ils avaient commencé à s'enrichir, qu'étaient
partis la plupart des conquérants du Pérou. Là était le nœud de leurs
communications avec le Mexique, les Antilles et la métropole, le relais
de tous leurs échanges. Mais les principaux activistes du mouvement,
le Capitaine Carvajal et Bachicao, n'hésitent pas à dire que leur maître
Pizarro doit aussi étendre sa domination et son contrôle sur le Chili
jusqu'au détroit de Magellan, et sur la haute Argentine actuelle par
où la « entrada dé Diego de Roj as » venait d'essayer d'atteindre le
Rio de la Plata.
L'enjeu de la guerre déclarée au vice-roi Blasco Núnez Vela dès
mai 1544 est apparemment la révocation des Lois nouvelles de 1542-
1543 par lesquelles les conquistadors se jugent dépossédés de leurs
privilèges coloniaux. Mais il serait simpliste de penser que si cette
guerre éclate au Pérou et non ailleurs, malgré l'impopularité générale
des lois dans toutes les Indes et à Seville même, c'est parce qu'arrive
à Lima un vice-roi « lascasien », chaud défenseur des indigènes. Rien
ne prouve que Blasco Núňez l'ait été. Les conquistadors, partout,
étaient habitués depuis les lois de Burgos (1512) à éluder les entraves
légales mises à l'esclavage des Indiens, au travail forcé et au portage,
à défendre leurs encomiendas. C'est au Mexique qu'avait commencé
entre 1530 et 1536 la mise au pas des colons par l'institution d'une
Audiencia, puis d'un vice-roi, par la lutte d'un Vasco de Quiroga contre
l'esclavage, par le recensement des Indiens en encomienda et la taxa
tion de leurs tributs. La protestation contre les Lois nouvelles fut
immédiate au Mexique comme ailleurs et la révocation des plus crit
iquées (Malines, 1545) en aurait vraisemblablement découlé même sans
la révolution péruvienne. En attendant que soit complétée l'étude des
archives judiciaires des Indes en ce qui concerne les griefs contre Blasco
Núňez, l'armateur de Panama Juan Vazquez de Avila, un homme
d'affaires attaché au commerce des Indes, mais non à tel ou tel système
d'exploitation coloniale, apparaît comme un témoin impartial sur
l'échec subi par la première instauration au Pérou d'institutions de
gouvernement calquées sur celles de la Nouvelle Espagne. Il en avait
affirmé avec force la nécessité dès 1539, tout en avertissant que les
480 MOUVEMENT PIZARRISTE
nouveaux pouvoirs auraient fort à faire pour rompre la tradition de
guerre civile, pour mettre au pas des hommes prêts à tout contre la
justice, « comme des gens coupables d'un crime dont ils s'attendent à
être punis ». Notre armateur, qui prit Blasco Núnez à son bord entre
Panama et Tumbez, vit en 1544 ce guerrier vieux- castillan arriver
débordant d'indignation contre la richesse insolente des conquistadors,
non de tendresse pour les Indiens.
Plutôt que par la sévérité du vice-roi, l'action de celui-ci fut d'em
blée vouée à l'échec par les dérobades et trahisons des autres pouvoirs
qui auraient dû collaborer avec lui. La collusion avec les intérêts colo
niaux était déjà tradition bien établie aux Indes parmi les magistrats
envoyés de la métropole, et qui amenaient avec eux des parents avides
de bonnes affaires et de riches mariages (la seconde Audiencia de Mexico
avait été une honorable exception). A plus forte raison les « officiers »
locaux du pouvoir royal étaient-ils solidaires de ces intérêts, eux qui
ne constituaient pas un corps de fonctionnaires : c'étaient des conquis
tadors choisis en raison de leur respectabilité pour gérer les profits
coloniaux du roi. Les « oficiales » réagissaient comme des colons devant
la Loi nouvelle qui les déclarait inaptes à « avoir des Indiens » en
encomienda. Cette incapacité limitée primitivement aux membres du
Conseil des Indes et aux Gouverneurs était étendue non seulement
aux oficiales (factores, veedores, contadores, tesoreros) mais aux lie
utenants de ces diverses autorités. Les manœuvres pour parer ce coup,
multipliées dans la frange du monde colonial participant au pouvoir,
n'isolèrent guère moins le vice-roi que le mauvais vouloir des audi
teurs, sensible dès leur arrivée à Panama avec Blasco Núnez. Ces
magistrats jaloux de leurs prérogatives ne le rejoignirent à Lima que
lorsque la révolte grondait déjà au Cuzco. Ils n'eurent pas d'autre
obstruction à faire que celle du formalisme juridique pour condamner
à l'impuissance un gouvernant impulsif. Quand celui-ci eut tué dans
un accès de colère le facteur Ulán Suárez de Carvajal suspect de complic
ité avec le pizarrisme, l'auditeur Cepeda décida ses collègues à rem
barquer comme dangereux celui-même dont Pizarro réclamait l'expul
sion. On conserve à San Marino des pièces qui illustrent à la fois la
tactique du chef rebelle (les lettres très différentes par la teneur et le
ton qu'il adresse du Cuzco au vice-roi pour l'intimider, et aux audi
teurs pour les capter) et le double jeu des auditeurs (la belle provision
revêtue du sceau royal qu'ils adressent à Pizarro pour le mettre en
demeure de disperser son armée en marche vers Lima alors qu'ils
viennent de lui donner gain de cause).
Ce processus réel de l'action pizarriste contre des pouvoirs qui se
dissolvent détourne d'attacher trop d'importance à ce qu'on peut
appeler l'orchestration juridique de la rébellion. Dans un long factum
de « suplicación » où l'on reconnaît le style d'un homme de loi (sans
481 ANNALES
doute le licencié Gómez de Leon) Pizarro fait le procès détaillé des
Lois nouvelles, énumère les atteintes qu'elles portent aux droits et
privilèges des conquistadors, sans laisser poindre nul soupçon que les
Indiens puissent avoir des droits. C'est une « suplicación a mano
armada » qu'il prétend justifier en sa qualité de Procurador general
du Cuzco et d'autres villes. Giménez Fernandez a pu qualifier de « cornu-
nera » la prise de pouvoir opérée par les conquérants du Mexique en
1519 quand ils portent leur chef sur le pavois au nom de Veracruz
qu'ils viennent à peine de fonder. La qualification de « comunidad »
a été constamment appliquée par les contemporains à la rébellion
pizarriste en raison du défi qu'elle lance au pouvoir royal plutôt que de
sa tactique d'élection de représentants et de pouvoirs locaux. Peu à
peu, laborieusement, non sans recourir à l'intimidation, Pizarro, en
mai-juin 1544, s'est fait élire « Capitán general », puis « Justicia mayor ».
Les pouvoirs délégués par la communauté des colons trouvent une
facile légitimation provisoire quand les auditeurs, après l'entrée de
Pizarro à Lima, le reconnaissent comme Gouverneur par intérim,
avec avis conforme des oficiales. A l'automne de 1546, quand il sera
clair que le président Gasca arrive avec une autre mission que de trans
former ce provisoire en définitif, le chef rebelle en sera quitte pour
dresser un nouveau décor « comunero », en faisant porter à Panama
par Aldana la lettre aux soixante-quatre signatures qui annonce l'envoi
de procuradores chargés notamment de réclamer la confirmation du
« Gouverneur ». Gasca, qui connaît tous les dessous de cette manœuvre,
et jusqu'aux instructions secrètes des pseudo-délégués, rira de ces
procuradores désignés par Pizarro lui-même, épouvantail qui ne l'émeut
pas.
L'enjeu palpable de la bataille contre les Lois était, dans toutes les
Indes comme au Pérou, l'utilisation sans entraves des Indiens par leurs
maîtres du moment. Peu importaient les arguties pour démontrer que
les Lois étaient contraires à l'intérêt bien compris du roi, des colons et
des « naturels » eux-mêmes ; au Pérou plus qu'ailleurs, les naturels,
après neuf ans de guerre civile, étaient l'outillage périssable mais néces
saire que des colons avaient pris l'habitude de s'arracher mutuellement.
La correspondance reçue de ses partisans par le chef de la rébellion le
montre dans son rôle de donneur d'Indiens, qui fut celui de tous les
gouverneurs, éphémères ou non, insurgés ou envoyés par le roi. « Dar
indios », c'est donner une encomienda avec son cacique, quelques
milliers ou quelques centaines d'Indiens devenus disponibles par la
mort, violente ou non, de l'encomendero précédent ou par sa « trahi
son ». Les veuves d'encomenderos, que la « suplicación » s'indigne de
voir dépouillées par les maudites lois, sont, en attendant, traitées par
Pizarro comme des « caciquesses » qu'il remarie pour donner leurs
Indiens avec elles à tel ou tel homme important. Les plus humbles
482 MOUVEMENT PIZARRISTE
quémandeurs supplient le Gouverneur de leur donner au moins les
« yanaconas » laissés sans maître par la disparition d'un concurrent :
quelques dizaines, quelques unités ; c'est comme une menue monnaie
dont on dispose sans aucune des obligations incombant au moins en
théorie à un encomendero ; des esclaves de fait. Ce matériel humain
très convoité par les soldats prend une valeur nouvelle par sa raréfac
tion et par l'essor des mines. La justification des lois protectrices
ressort éloquemment des évaluations que l'on peut faire au lendemain
de la guerre (le colon Rodrigo Lozano calcule que les Indiens des
« llanos », de la région côtière qu'il connaît bien, ont fondu de plus de
moitié, sans doute des 3/5, pendant ces événements) ; mais Gonzalo
Pizarro lui-même lance dès 1546 des cris d'alarme à ses lieutenants
pour qu'on évite de faire périr les Indiens qui restent, puisque « sans
eux ce pays n'est rien ». Il s'agit alors d'empêcher qu'une expédition
qui va partir pour le Chili avec des déportés ne rafle des Indiens por
teurs, dont aucun ne reviendrait.
En ces années précisément le Pérou, après avoir livré aux destruc
teurs de l'empire inca des quantités fabuleuses d'or et d'argent ouvré,
est transformé par eux en pays minier, changement radical par rap
port à l'économie incaïque qui avait été foncièrement agraire. Ce n'est
pas par hasard que les deux théâtres principaux de la guerre pizarriste
sont la région de Quito, où commencent à être exploités de nouveaux
placers d'or (Caňares) et celle des Charcas, où la découverte des mines
d'argent du Potosi produit une véritable ruée. Ce n'est pas non plus
un hasard que l'enregistrement des premiers filons du Potosi coïncide
avec le pronunciamento loyaliste de Centeno contre Gonzalo Pizarro,
qui est, comme lui, encomendero de la ville voisine de La Plata. Ins
tructives sont les lettres reçues par Pizarro de ses majordomes, en
particulier de Pedro de Soria qui dirige l'exploitation des mines des
Pizarre aux Charcas et de leurs plantations et élevages des vallées
tempérées de l'actuelle Bolivie. On y saisit sur le vif le bouleversement
économique et social provoqué par le premier essor des mines d'argent,
vingt ans avant l'introduction de la technique de l'amalgame. Les
minerais du Potosi ne se révèlent pas traitables dans des brasiers acti
vés par de puissants soufflets comme les Pizarre en faisaient venir du
Mexique pour leurs mines de Porco. Mais on voit resurgir, comme par
enchantement, les fourneaux de terre ou « guairas » que les Indiens
installent sur les hauteurs pour utiliser la soufflerie continue du vent,
et dont Cieza a si bien décrit, en même temps que leur activité indust
rielle, les effets nocturnes d'illuminations. Résurgence des temps
incaïques, comme le modus vivendi qui s'établit entre ces Indiens
yanaconas et leurs maîtres espagnols : ceux-ci, bien empêchés d'exer
cer une vraie surveillance sur ces exploitations dispersées, se contentent
d'exiger de leurs Indiens, à forfait, un certain poids d'argent par
483 ANNALES
semaine, les laissant libres de troquer le surplus de leur production.
Cette liberté relative des échanges, jointe à la croissance rapide de
l'agglomération du Potosi, amène un grand afflux de produits consom
mables par les travailleurs indiens, notamment de maïs et de coca,
d'où un effondrement local des prix de ces denrées, tandis qu'on se
plaint de la rareté des vivres à Arequipa. Pedro de Soria, à la fois
exploitant de mines et marchand de vivres pour le compte des Pizarre,
déplore à la fois cet avilissement des productions vivrières et la facilité
qu'ont les Indiens, produisant en peu de jours leur tribut, de consacrer
le reste de la semaine à leur « paresse » et à leur « ivrognerie ». Il suggère
à son maître d'interdire l'entrée aux Charcas des vivres venus d'autres
provinces. Mais on voit des encomenderos demander à Pizarro une
licence en bonne forme pour envoyer des yanaconas (ou des Indiens
distraits de leur encomienda) travailler au lointain Potosi et convoyer
des vivres qui seront la matière d'un troc fructueux. On assiste là à ce
qu'on peut appeler la préhistoire de la mita, la célèbre corvée du tra
vail forcé aux mines avec déportation lointaine (parfois à 1 000 kil
omètres ou plus du point de départ). Le président Gasca, du moins,
retardera la légalisation du système en tenant tête, après sa victoire,
même aux hommes qui avaient été pour lui de bons compagnons dans
son expédition de reprise du Pérou par le pouvoir royal. Dans une
lettre inédite au corregidor du Cuzco, il s'élève contre ce qu'il appelle
la plus grande monstruosité (la mayor exorbitancia) commise au
Pérou, cette transplantation d'Indiens cuzqueňos à 160 lieues, dans
des régions où ils n'ont pas de terres à cultiver, où ils meurent dans la
proportion de deux tiers, les autres ne revenant jamais à leur village.
L'euphorie relative des Indiens mineurs dénoncée par Pedro de Soria
pendant la guerre avait dû être de courte durée, et profiter surtout
aux autochtones du district minier des Charcas. Encore sur le chemin
du retour en Espagne, Gasca répondra par un « non » indigné aux
encomenderos qui prétendent substituer au tribut « taxé » des Indiens
un temps de travail aux mines ou aux plantations, en alléguant que
les caciques des encomiendas préfèrent s'acquitter ainsi. Si la guerre
pizarriste ne fut pas une épreuve de force pour rien, ce fut grâce aux
efforts pour introduire au Pérou le système des tributs taxés en nature,
tel qu'il avait été étrenné au Mexique une quinzaine d'années plus tôt.
On n'a pu que poser deux grandes questions dont l'étude appro
fondie appelle des recherches de spécialistes dans les sections finan
cières des Archives des Indes, celle du versement au roi du produit de
ses tributs et du quint des métaux précieux, et celle de l'entrée de ces
métaux dans le circuit des échanges commerciaux. La question des
oficiales financiers a été abordée provisoirement par leur rôle politique,
qui n'était pas négligeable, par leur statut légal, et par l'opinion régnant
sur leur gestion des intérêts royaux. De ce qu'il advint à certains d'entre
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eux pendant la guerre, il ressort que les fraudes sur le quint qui avaient
épouvanté dès 1535 l'évêque de Panama, Fr. Tomáš de Berlanga, pre
mier chargé de mission de contrôle des recettes royales au Pérou,
n'avaient pas cessé pendant les années suivantes. Le contador en mis
sion Agustin de Zarate (plus connu comme historien) impose en 1545
au tesorero Riquelme, depuis longtemps suspect, une terrible reddi
tion de comptes. Le factor d'Arequipa, trouvant dans le district minier
des Charcas de nouveaux débouchés pour les produits des haciendas
royales de la région du Collao, en trafique comme de son propre bien
en s'associant à des commanditaires. Gasca le pacificateur, voulant
recruter une équipe d'oficiales pour l'expédition prévue vers le Para
guay, expérimentera la difficulté d'y appeler des hommes à peu près
intègres et sera amené à suspendre la loi qui interdit de donner des
Indiens à ces officiers du roi. Malgré un coulage immense qui com
mence aux Casas de fundición sous l'œil complaisant des veedores, et
qui se prolonge par les multiples fraudes du transport entre Nombre
de Dios et Seville, le président Gasca pourra rapporter au roi plus
d'un million et demi de castellanos représentant ce qui fut récupé
rable alors de l'argent et de l'or prélevés à la fonte au titre du quint du
roi, mais représentant beaucoup moins du cinquième de six ans de
butin métallique des conquistadors. Drainée précautionneusement par
des hommes de confiance, puis acheminée vers l'Europe à travers
l'isthme, cette fortune échappe de justesse à l'embuscade que lui
montent à Panama les Contreras et les activistes pizarristes condamn
és après leur défaite et évadés de la déportation. Gasca a rendu compte
lui-même de cette romanesque aventure du plus grand convoi de métal
précieux arrivé jusqu'alors en Europe.
De même il a donné des détails, saisissants pour ses correspondants
du Conseil des Indes, sur le mouvement des prix des denrées au Pérou,
sur leur montée en flèche au Potosi même, où pourtant toutes les
marchandises abondaient et où le moindre employé des mines dispo
sait d'un pouvoir d'achat enviable pour les Espagnols d'Espagne.
Mais nul n'a décrit l'originalité de cette inflation péruvienne des moyens
de payement, qui jouait sans monnaie (on ne battra monnaie au Pérou
qu'à partir du vice-roi D. Francisco de Toledo, presque un quart de
siècle plus tard). Seuls de rares documents publiés par R. Loredo
(Los repartes) aident à concevoir ce commerce où l'on payait ses
moindres achats avec des morceaux de métal marqués du poinçon de
la « maison de fonte », et à imaginer la spéculation portant sur leur
teneur inégale en métal fin. Les archives de Seville permettront peut-
être de s'en faire une idée plus précise, si elles gardent des dossiers sur
le prélèvement métallique auquel était soumis ce commerce par la
perception, à Nombre de Dios, de Г « almo j arif azgo » ou impôt sur la
valeur des marchandises en transit vers le Pérou. Une lettre médite
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Annales (22* année, mai-juin 1967, n° 3) 2 ANNALES
de Pedro de Hinojosa, lieutenant de Gonzalo Pizarro à Panama, laisse
percevoir le dépit des conquistadors du Pérou à l'idée que les richesses
extraites du sol de leur conquête profitaient surtout aux importateurs
d'autres contrées, qui avaient leurs comptoirs principaux à Nombre
de Dios et leurs succursales sur la façade sud de l'Isthme : pourquoi
n'y aurait-il pas eu des maisons péruviennes avec comptoirs d'achat
à Panama, pour faire fructifier par le commerce le capital tiré des
mines ? Mais les colons du Pérou se comportaient en prédateurs plus
qu'en hommes d'affaires entreprenants.
Leur guerre et leur boom minier de 1544-1548 ont doublement
stimulé le commerce du Pérou avec l'isthme et Nicaragua, et, par-delà,
avec le Mexique et avec l'Espagne. Les documents et les relations
mentionnent souvent la présence de navires nicaraguayens et mexi
cains trafiquant dans les ports du Pérou. Une lettre inédite du relator
de la Audiencia de Mexico Hernando de Herrera, beau-frère du pizar-
riste Maldonado et qui fait sa cour au chef rebelle, nous livre par
hasard quelques données sur les affaires des commerçants (et des magist
rats) de Nouvelle Espagne avec le Pérou. Ces affaires étaient en par
ticulier des ventes d'esclaves nègres et de bétail. La correspondance
de Pedro de Soria montre aussi en quoi consistaient les investissements
de la grande entreprise « Pizarro frères » aux Charcas. Elle augmentait,
avec ses immenses troupeaux de bétail, son outillage en esclaves non
seulement nègres, mais nicaraguayens. Elle se préoccupait d'organiser
des transports par mulets de bât entre les Charcas et le port d'Are-
quipa, moins pour respecter l'interdiction de « charger » les Indiens
que pour se passer d'eux dans une région où ils se faisaient rares et où
la différence de climat entre les deux bouts de la route était meurtrière
pour eux. Quelques années plus tard, expliquant la hausse verticale au
Mexique des prix des mulets et sutout des baudets reproducteurs, le
vice-roi Mendoza parlera de la demande péruvienne. Un autre article
d'importation essentiel, le plus important peut-être, était le fer : fer
rures et clous, pics pour l'abattage des minerais, outils variés, mais
aussi harnachements et armes, en particulier armes à feu. Une forge
et son outillage valait un trésor.
La guerre pizarriste fut une guerre de matériel en même temps que
d'effectifs. Les petites armées de cette guerre civile étaient beaucoup
plus nombreuses que celle avec laquelle le conquérant Francisco Pizarro
s'était emparé du pays. Comme dans les campagnes précédentes contre
les almagristes, les pizarristes savent qu'ils défendent leurs Indiens
non contre la loi ou le roi, mais contre des rivaux, conquistadors comme
eux. D'où la froide barbarie avec laquelle, sur le champ de bataille de
Quito, comme sur celui de Las Salinas, les vainqueurs achèvent, mas
sacrent, défigurent leurs compatriotes vaincus. Le même souci de
vaincre en supprimant physiquement l'adversaire explique le rôle
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accru des armes à feu. Il explique que les chroniqueurs tardifs aient
raffiné sur cette atrocité en imaginant l'emploi, dans les arquebuses,
des « balles à fil » dont les deux moitiés reliées par un fil métallique
s'écartaient au sortir du canon et les transformaient en objets tran
chants capables de faucher des piques, à plus forte raison des chairs. Ce
développement légendaire, dont il n'y a pas trace dans la documentat
ion contemporaine, est rapporté un demi-siècle plus tard par Gutierrez
de Santa Clara à la bataille de Huarina, par Garcilaso à celle de Las
Salinas, sans doute à partir de traités parlant des « pelotas de alambre »
comme de curiosités balistiques qui pourraient être appliquées aux
combats (Dr Diego Garcia de Palacio, Diálogos tnilitares, Mexico 1583,
L. III, Preg. XII). Mais le nombre des arquebusiers mis en ligne par
les pizarristes, le fait qu'ils étaient tous montés, la force de la poudre
péruvienne, due à la qualité du salpêtre, sont des faits qui ont vive
ment frappé les contemporains. On s'est moins étonné, naturellement,
de voir monter des ateliers pour fabriquer des armes traditionnelles,
comme des cuirasses, des cuissards ou des casques, avec des plaques
d'un alliage de cuivre et d'argent que fondaient et façonnaient des
« plateros » indiens. On conserve sur ce sujet une série de lettres assez
spirituelles de Diego de Silva à Gonzalo Pizarro dont il était le grand
armurier ( il était fils du célèbre continuateur des Amadis, Feliciano
de Silva). Mais le rôle des armes à feu rend compte d'un fait qu'Oviedo
a souligné à plusieurs reprises : la présence au Pérou, parmi les étran
gers mêlés aux Espagnols, d'une forte proportion de Grecs ou de Cre
tois, auxquels Pedro de Candia avait frayé la voie : c'étaient les techni
ciens de l'artillerie dans le sens large du mot, et plus spécialement des
poudres.
L'arquebuse, instrument des massacres collectifs, servait aussi à
l'intimidation, à la terreur qui était un des grands moyens de la guerre
civile. D'où le souci manifesté par une victime de la terreur qu'on
récolte bien les armes, quand viendra la paix. Sans vouloir étudier
longuement l'usage de la terreur par les pizarristes, étude qui serait
monotone, on a utilisé leurs lettres originales conservées, conjointe
ment avec les témoignages contemporains, pour évoquer le rôle joué
dans le mouvement par deux grands spécialistes de la terreur, Bachicao
et Carvajal. Le premier reste encore assez énigmatique. Ses lettres
respirent la jovialité, la jactance, avec un accent d'ironie sans doute
à l'endroit de ses propres ambitions nobiliaires (« el conde Hernando
Bachicao »). Malgré le succès complet de son exploit de pirate à Panama,
en dépit de ses protestations d'attachement inconditionnel aux Pizarre,
de sa volonté, de bonne heure affirmée, de faire couronner Gonzalo roi,
il se heurte visiblement à une méfiance dont il s'indigne. Sa réputation
de cruauté lâche et l'excès même de la terreur qu'il avait exercée dans
les ports le rendaient indésirable pour la suite d'une lutte où il fallait
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