Les fondements politiques et sociaux de la mobilisation économique en Allemagne (1914-1916) - article ; n°1 ; vol.24, pg 102-127

-

Documents
27 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1969 - Volume 24 - Numéro 1 - Pages 102-127
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1969
Nombre de visites sur la page 13
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Gérald D. Feldman
Les fondements politiques et sociaux de la mobilisation
économique en Allemagne (1914-1916)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 1, 1969. pp. 102-127.
Citer ce document / Cite this document :
Feldman Gérald D. Les fondements politiques et sociaux de la mobilisation économique en Allemagne (1914-1916). In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 1, 1969. pp. 102-127.
doi : 10.3406/ahess.1969.422036
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1969_num_24_1_422036MISE A U POINT
Les fondements politiques et sociaux
de la mobilisation économique
en Allemagne (1914-1916) *
L'une des conséquences les plus inquiétantes de la « mobilisation
totale » durant les grandes guerres de ce siècle a été le triomphe du
« decisionism » dans les affaires économiques et sociales x. La ten
dance des nations en guerre à agir uniquement en fonction de l'état
d'urgence, à sacrifier leurs réalisations du temps de paix et à jouer
avec leur avenir, est si dangereuse qu'il est difficile d'imaginer que les
mesures économiques prises en temps de guerre puissent être inspirées
par autre chose que le plus grand souci de défendre la nation et la prise
en considération objective des exigences de la situation militaire.
Gâchis et dégâts résultant de ces mesures sont attribués d'ordinaire
à l'état d'urgence; et les fautes, à l'incompétence plutôt qu'à la mauvaise
volonté. Bien que l'on reconnaisse généralement l'existence de profiteurs
de guerre et de spécialistes du marché noir qui, tels les pillards pendant
un désastre, cherchent à tirer avantage de la détresse de la nation,
il est sous-entendu que ce sont là des hommes à part, l'exception
plutôt que la règle. Le système de la mobilisation économique en cas
de guerre, malgré ses échecs et ses conséquences malheureuses, est
généralement reconnu comme étant l'émanation du souci le plus objectif
pour le bien de la nation.
Parmi tous les États de l'Europe du xixe siècle, aucun plus que
l'Allemagne impériale n'a prétendu incarner l'excellence de la pure
Raison d'État. Certains traits autoritaires de la Constitution de Bis
marck, qui prévoyait l'indépendance de la bureaucratie et de l'armée
(*) L'auteur tient à exprimer sa reconnaissance au Social Science Research Council
pour son aide financière qui lui a permis d'entreprendre les recherches sur lesquelles
se base cette étude. Cette étude résume et explore certains thèmes pour lesquels on
trouvera une documentation plus complète dans l'ouvrage de l'auteur : Army, Industry
and Labor in Germany, 1914-1918, Princeton, 1966.
1. Pour une excellente discussion du « decisionism » en temps de guerre, voir
Albrecht Mendelssohn-Bartholdy, The War and German Society. The Testament
of a Liberal, New Haven, 1937, pp. 40-43, 75-88.
102 MOBILISATION ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE
vis-à-vis du contrôle du Parlement, étaient constamment justifiés par
l'affirmation suivante : la direction autoritaire des affaires étrangères
et militaires de la nation était rendue nécessaire par sa situation au
cœur de l'Europe et sa vulnérabilité aux nations hostiles qui l'entou
raient. En dépit de l'échec monumental de l'Empire, tant en ce qui
concerne une politique étrangère intelligente qu'une politique militaire
saine, il ne manque pas d'éminents historiens pour continuer d'attribuer
ces échecs à l'incompétence des successeurs de Bismarck ou au triomphe
regrettable de « l'art de la guerre » sur celui de « la politique x ».
Un historien allemand trop négligé, Eckart Kehr, semble être à
peu près le seul à suggérer que, dans l'Allemagne impériale, on ne
pouvait satisfaire ni les exigences objectives de la politique ni celles de
la guerre, car elles étaient en conflit avec le système social et écono
mique sur lequel reposait l'Empire. Comme Kehr l'a démontré, le
grand programme naval de l'amiral von Tirpitz, si néfaste à la politique
étrangère de l'Allemagne et si inutile à son effort de guerre, fut rendu
possible par un marché conclu entre les deux classes dominantes de
l'Empire, les grands industriels qui tiraient bénéfice de ce programme,
et les junkers, propriétaires terriens, qui acceptaient les dépenses faites
pour la flotte en échange du soutien des tarifs agricoles par les indust
riels. Le militarisme qui faisait la réputation de l'Empire était essentie
llement un phénomène social et politique qui, en de nombreux cas,
est allé à l'encontre des exigences de la guerre moderne. Ainsi, le ministre
de la Guerre de Prusse refusa à plusieurs reprises d'entreprendre un
gros effort d'accroissement des effectifs de l'armée avant la guerre,
car cela eût signifié un recrutement accru parmi les ouvriers des villes
à tendance sociale-démocrate et, conséquence encore plus grave,
l'altération de cet amalgame bien particulier de junkers et de bourgeoisie
féodalisée qui composait le corps des officiers. Malgré un désir évident
d'unité de commandement, l'état-major général, responsable des projets
stratégiques, le cabinet militaire, qui conseillait l'empereur sur les
nominations militaires, et le ministère de la Guerre, chargé de fournir
l'armée en hommes et en matériel, étaient complètement indépendants
les uns des autres, et ceux qui étaient à la tête de ces services pouvaient
accéder directement à l'empereur. Cet arrangement avait pour but
de protéger « le pouvoir de décision » de l'empereur de l'ingérence du
Reichstag, en sorte que le ministre de la Guerre, qui avait la responsab
ilité de présenter le budget de l'armée au Reichstag, ne fût pas à
même de répondre à des questions concernant la politique même de
l'armée. Ces exemples que l'on peut multiplier, Kehr les a utilisés pour
illustrer ses affirmations sur la contradiction absolue entre la prétention
1. Cf. l'ouvrage monumental de Gerhard Ritter, Staatskunst und Kriegshandwerk.
Dos Problem des « Militarismus » in Deutschland, 3 vol., Munich, 1959-1964 ; I. pp. 13-
24 ; II, pp. 148-170.
103 GERALD D. FELDMAN
du régime impérial à s'élever au-dessus des classes et des partis et son
habitude de refuser à la classe ouvrière l'égalité politique et sociale,
alors qu'en même temps il poursuivait une politique favorable aux
intérêts de l'alliance junkers-industriels x.
Il n'y a pas de meilleur test pour la thèse de Kehr que l'attitude du
régime pendant la plus grande crise de l'Empire, la Première Guerre
mondiale ; et ce test ne peut porter sur un terrain plus propice que les
relations entre les grands industriels et l'armée. Est-ce que ces relations
pouvaient être agencées de façon à assurer la primauté de l'intérêt
national sur les intérêts particuliers du monde des affaires ?
Lorsque la guerre éclata, ni les chefs de l'armée ni ceux de l'indus
trie ne soupçonnaient que l'économie dût être mobilisée. Les plans de
guerre de l'Allemagne, stratégiques et économiques, étaient basés sur
l'hypothèse que non seulement la guerre serait brève, mais qu'elle
devait l'être. Selon l'opinion du comte von Schlieffen, dont le plan
malheureux d'invasion de la Belgique et de défaite rapide de la France
était le seul projet stratégique de l'Allemagne avant la guerre, un conflit
long était tout simplement impossible à une époque « où la survivance
de la nation dépendait de la continuation ininterrompue du commerce
et de l'industrie » 2. Cette hypothèse concernant l'incompatibilité
fondamentale entre l'économie moderne et la guerre écartait la possibilité
de projeter des mesures d'ensemble pour mobiliser l'industrie. Les
autorités militaires espéraient pouvoir compter dans la mesure du
possible sur les instituts techniques appartenant à l'État et régis par
lui pour la production des armements et, bien que 60 % des besoins
de l'armée fussent fournis par des usines privées en 1914, seules quelques-
unes des grandes usines de matériel de guerre, tel Krupp, avaient
des contrats substantiels 3.
Que l'armée ne s'attendît pas à devoir dépendre, pour une grande
part de ses fournitures, des ressources privées est également démontré
par le fait que ses fournisseurs les plus expérimentés furent envoyés
au front en août 1914 et qu'aucune disposition ne fut prise pour accorder
1. Eckart Kehr, Der Primat der Innenpolitik. GesammeUe Aufsâtze zut preussisch-
deutschen Sozialgeschichte im. 19. und 20. Jahrhundert, édité par Hans-Ulrich Wehler,
Berlin, 1965, pp. 87-110. Le professeur Ritter discute brièvement le caractère social
du militarisme allemand qui, par ailleurs, ne tient qu'une petite place dans son ouvrage
Staatskunst und Kriegshandwerk, II, pp. 117-131.
2. Kehr, Primat der Innenpolitik, p. 91.
3. Reichsarchiv, Der Weltkrieg 1914-1918. Kriegsrûstung und Kriegswirtschaft,
Berlin, 1930, pp. 326-334. Cf. aussi l'importante étude sur les méthodes de fourniture
aux armées par le capitaine Buesselbekg du Bureau Prussien de la Guerre, faite en 1917,
«Nachlass Wilhelm Groener » (microfilmée par les Archives nationales des U.S.A.), 198.
104 MOBILISATION ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE
un sursis aux ouvriers qualifiés. L'attitude prédominante dans l'armée
au sujet du rôle que le matériel jouerait dans la guerre était un curieux
mélange de légèreté et d'ignorance. L'état-major général repoussait
toute suggestion visant à ménager les munitions pendant la première
campagne, car « la guerre ne saurait durer longtemps et... il n'était
pas utile de les ménager » x. Sans l'intervention énergique du ministre
prussien du Commerce et de l'Industrie, l'armée aurait détruit les mines
de charbon de la Haute-Silésie après la retraite allemande de Varsovie
en novembre 1914 2.
Il faut dire aussi que, avant guerre, les industriels ne montraient
guère d'enthousiasme à travailler pour l'armée. D'un côté, la métall
urgie du fer et de l'acier et les producteurs d'armement trouvaient
plus lucratif de travailler pour la marine ; de l'autre, les grandes usines
d'armement pouvaient trouver des bénéfices dans un commerce prospère
avec les alliés de l'Allemagne et même avec quelques-uns de ses futurs
ennemis 3. Lorsque la guerre éclata, les industriels ne montrèrent
pas qu'ils espéraient ou désiraient particulièrement se mettre à produire
pour l'armée sur une grande échelle. Ils pensaient, eux aussi, que la guerre
serait courte, et l'idée de devoir s'adapter à de nouvelles formes de
production et de développement pour répondre à un état d'urgence
momentané n'était évidemment pas très tentante. En général, ils
trouvaient la guerre gênante car elle interrompait leur commerce exté
rieur, créait du chômage et les privait des ouvriers spécialisés et des
techniciens qui étaient envoyés au front 4.
Ce n'est que dans le secteur le plus moderne et le plus avancé de
l'industrie allemande que l'on trouve une certaine prise de conscience
du besoin de s'éloigner des formes traditionnelles de l'organisation
économique. Walter Rathenau, qui était à la tête de la Compagnie
générale électrique allemande, et l'un de ses principaux collaborateurs,
Wichard von Moellendorff, se rendirent compte que l'Allemagne possé
dait des matières premières en quantité très limitée et ils persuadèrent
le ministère de la Guerre d'établir une Section des matières premières
pour contrôler la distribution des plus essentielles pendant les
semaines de la guerre. Cette nouvelle organisation reflétait le désir
de Rathenau et de Moellendorff de créer une économie corporatiste
qui combinerait l'autonomie de l'industrie et le contrôle de l'État.
C'est ainsi que le soin de procurer et de répartir les matières premières
1. Walther Gœklitz, éd., Regierte der Kaiser ? Kriegstagebiicher, Aufzeichnungen
und Briefe des Chefs des Marinekabinetts Admirai Georg Alexander von Millier 1914 bis
1918, Gôttingen, 1959, p. 66.
2. «Bundesarchiv Koblenz (BA)>, « Restnachlass Reinhold von Sydow », n° 265-4,
S. 340 f-g.
3. Kbhr, Primat der Innenpolitik, pp. 104-105, 193-194.
4. Deutsche Arbeitgeberzeitung, 9 et 16 août 1914.
105 GERALD D. FELDMAN
fut confié à des sociétés par actions que supervisait l'État (Kriegsgesell-
schaften) et dont s'occupaient des hommes d'affaires г.
Même si la création de la Section des matières premières fut un pas
important vers la mobilisation économique, il ne faudrait pas en exa
gérer l'importance pendant les deux premières années de la guerre.
Ni les autorités civiles, ni les autorités militaires ne voulaient laisser
les exigences de la guerre transformer la structure de l'économie.
L'industrie textile, par exemple, manqua cruellement de matières pre
mières à cause du blocus. Beaucoup d'usines furent obligées d'arrêter
ou de réduire leur production, et il y eut un chômage considérable.
Au lieu d'encourager la rationalisation de cette industrie et d'autres,
affectées de la même façon, le gouvernement s'efforça de maintenir
en ordre de marche autant d'usines qu'il était possible en réduisant
les heures de travail, en éliminant les méthodes adoptées pour réduire
la main-d'œuvre et en contingentant la production. Le résultat de
cette politique fut que l'industrie du coton marchait à 7 % de sa capacité
en 1916. Bien qu'une telle politique fût coûteuse, financièrement
parlant et au point de vue du rendement économique, c'était l'intérêt
à long terme pour l'économie allemande qui la rendait justifiable aux
yeux du régime 2.
Il y eut un véritable piétinement dans la mobilisation économique
de l'Allemagne durant les deux premières années de la guerre, particu
lièrement quand on la compare aux grands efforts économiques des
années suivantes et aux « batailles pour la production » de la Deuxième
Guerre mondiale. En fait, le ministère de la Guerre de Prusse devait
se faire furieusement attaquer pour n'avoir pas su faire face aux demand
es économiques de la guerre en adoptant cette « mobilisation totale »
que, disait-on, la guerre exigeait. Cependant, un examen attentif
de la politique du ministère de 1914 à 1916 révèle que, en dépit de ses
nombreuses erreurs, ce ministère avait prouvé qu'il pouvait formuler
une valable d'un point de vue militaire et économique et
remarquablement indépendante à l'égard des industriels et de leurs
désirs.
L'une des plus grandes réalisations du commandement militaire
allemand pendant les deux premières années de la guerre fut le haut
niveau de coordination entre Pétat-major général et le ministère de
la Guerre. Entre le 25 octobre 1914 et le 11 janvier 1915, le général
1. Fritz Redlich, « German Economic Planning for War and Peace », Review
of Politics, VI, July 1944, pp. 319-326 ; Ralph H. Bowbn, German Theories of the
Corporative State. With Special Reference to the Period 1870-1918, New York and
London, 1947, pp. 164-218.
2. Oberburgermeister Peppel, « Die Durchfuhrung von Zusammenlegungen
(Stillegungen) in der Industrie wàhrend des Krieges 1914-1918. Darstellung und
Beurteilung 1. Teil », Archives du quartier général des forces armées allemandes,
Archives nationales des U.S.A., Microcopie T-77, Roll 343, Wi IF 5 2184.
106 MOBILISATION ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE
von Falkenhayn, qui avait remplacé Moltke à la tête de l'état-major
général, espéra partager ce poste avec celui de ministre de la Guerre
de Prusse qu'il occupait auparavant. Lorsque le chancelier Bethman
Hollweg éleva des objections, en s'appuyant sur le fait qu'il était
politiquement imprudent de mettre en danger le pouvoir de command
ement de l'empereur en partageant une fonction relevant du Reichstag
avec une autre relevant seule de l'empereur, Falkenhayn démissionna
de son poste de ministre de la Guerre de Prusse. Il fut remplacé par
le général Wild von Hohenborn qui désirait, comme Falkenhayn, une
unité du commandement et qui, dans son langage coloré, déclara
qu'il avait la permission « de planter sa tente dans les bâtiments
de l'état-major général » x. Wild resta au front avec Falkenhayn,
tandis que le travail administratif à Berlin était placé sous la direction
du général von Wandel, faisant fonction de ministre de la Guerre.
Les liens étroits entre Falkenhayn et le de la Guerre ainsi
que sa compréhension de la politique de ce ministère étaient de première
importance, car il y avait eu, et il y avait encore, des gens à l'état-major
général qui trouvaient le ministère par trop bureaucratique et conser
vateur. Des techniciens militaires comme l'ancien chef de la Section des
opérations, le colonel Erich Ludendorff, et l'expert en artillerie lourde,
le major Max Bauer, avaient montré un aveuglement total à l'égard
des bases sociales et politiques du militarisme allemand et n'avaient
cessé de demander que l'Allemagne se mesure à l'Entente homme
pour homme et fusil pour fusil 2. Après août 1914, le ministère de la
Guerre de Prusse ne pouvait plus se permettre de lutter contre l'armée
de masse comme il était contraint de tenir compte de l'importance de
la production des munitions sur une grande échelle après la grave
pénurie qui sévit en novembre. Néanmoins, la tradition conservatrice
du ministère l'empêcha d'accorder une importance trop grande à ce
problème des munitions et le colonel Ernst von Wrisberg, qui était
à la tête de son Service général de la Guerre, persuada Falkenhayn de
rejeter la proposition du major Bauer visant à établir un programme pour
une production massive de munitions et d'armes à l'automne de 1914 3.
Il y avait de bonnes raisons techniques à ce que le ministère s'opposât
aux idées de Bauer. Le ministère reconnaissait que ce serait du gaspil-
1. Wild von Hohenborn au professeur Zorn, 1er janvier 1917, BA, «Nachlass Wild
von Hohenborn, n° 6 ». Cf. également Erich von Falkenhayn, Die Oberste Heeresleitung,
1914-1916, Berlin, 1920, pp. 2-3, et Rudolf Schmidt- Buckeburg, Das Militurkabinett
der preussischen Kônige und deutschen Kaiser, Stuttgart, 11922, pp. 395-398.
2. KJEHB., Primat der Innenpolitik, pp. 107-109 ; Max Bauer, Der Grosse Krieg
im Feld und Heimat. Erinnerungen und Betrachtungen, Tubingen, 1921, pp. 24-26 ;
Ludendorff fut renvoyé de son poste à l'état-major général en 1912 à cause de son
attitude ; cf. également le général Wilhelm Groener à Freiherr von Reischach,
22 juin 1925, «Nachlass 'Groener », 36.
3. Batter, Grosse Krieg, pp. 60-62 et Ernst von Wrisberg, Wehr und Waffen 1914-
1918, Leipzig, 1920, p. 73.
107 GERALD D. PELDMAN
lage de lancer un programme qui ne ferait pas aller, de pair, la production
des explosifs avec celle des armes et des munitions. Quand le blocus
empêcha l'Allemagne de se procurer le salpêtre chilien, la de
poudre dépendit complètement du tout nouveau procédé Haber-Bosch
pour la synthèse des nitrates. Cependant, l'utilisation de ce procédé
nécessitait la construction d'énormes usines. Comme cela devait prendre
du temps, il était inutile de commander de grosses quantités d'armes
et de munitions avant que l'industrie allemande ne soit en mesure de
fournir les explosifs nécessaires. En même temps, le ministère insistait
plus sur la qualité que sur la quantité dans la production. Bien qu'obligé,
en cas d'urgence, d'employer un acier inférieur pour les obus, il chercha
à intensifier l'emploi de l'acier le plus dur et le plus efficace, celui du
procédé Martin. Il prit ainsi l'habitude de résilier les contrats pour les
aciers de qualité inférieure dès que l'approvisionnement en acier du
procédé Martin semblait suffisant. De la même façon, plutôt que de
commander de grosses quantités d'obus, de fusées, d'armes de toutes
sortes, il les commandait en quantités limitées, et ses commandes va
riaient suivant les besoins du front.
Ces mesures prudentes étaient jugées nécessaires non seulement
pour des raisons techniques et financières, mais aussi pour épargner
la main-d'œuvre. Si l'on accroissait de plus en plus la production,
cela signifiait que le front et l'intérieur du pays allaient devoir se dispu
ter cette Pour entreprendre un programme de production
massive il aurait fallu qu'un grand nombre d'ouvriers qualifiés n'aillent
pas au front ou en reviennent. Même les plans du ministère* en vue
d'une production plus limitée, étaient une menace pour la force combat
tante de l'armée, et il était obligé d'imposer des restrictions très sévères
sur l'emploi des ouvriers exemptés et d'exiger que l'industrie emploie
davantage d'ouvriers non qualifiés, de femmes et de jeunes. Bien que
le nombre exemptés atteignît 1 200 000 au début de 1916,
le ministère put maintenir ce chiffre jusqu'à l'automne de cette même
année et, en même temps, augmenter de façon appréciable les effectifs
de l'armée 2.
Enfin, fait surprenant, le ministère de la Guerre poursuivit une
politique sociale qui se trouva être progressiste. Le manque de main-
d'œuvre qui allait en s'accroissant et les grands mouvements d'ouvriers
dus à la compétition parmi les employeurs pour se procurer cette
main-d'œuvre firent naître des projets de mobilisation obligatoire
1. Pour une excellente discussion des bases techniques de la politique de production
du ministère, cf. Ludwig Wurtzbacher, « Die Versorgung des Heeres mit Waffen
und Munition », de Max Schwarte, éd., Der Grosse Krieg 1914-1918, 10 vol., Berlin,
1921-1933, VIII, pp. 79-81.
2. Richard Sichler et Johannes Tiburtius, Die Arbeiterfrage, ein Kemfrage
des Weltkrieges. Ein Beitrag zur Erklarung des Kriegsausgangs, Berlin, 1925, pp. 62-65
et Reichsarchiv, Der Weltkrieg, 1914-1918, 14 vol., Berlin, 1925 ff., II, pp. 370-373.
108 ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE MOBILISATION
des forces ouvrières civiles et de restrictions légales au libre mouvement
de la main-d'œuvre. Cependant, le ministère était convaincu que des
salaires satisfaisants et la forte demande suffiraient à inciter les ouvriers
à s'embaucher dans les industries de guerre. En même temps, il souhait
ait éviter de froisser les syndicats socialistes qui avaient apporté
leur soutien à l'effort de guerre et c'est ainsi qu'il encouragea les em
ployeurs et les syndicats à créer des « Commissions de Guerre » sur la
base de l'égalité entre ouvriers et direction pour le contrôle du mouve
ment des ouvriers. Ces commissions devaient, avec l'accord explicite
des deux parties, examiner le cas des ouvriers qui désiraient changer
de travail. Si la Commission estimait que la demande de changement
de tel ouvrier était justifiée, on lui délivrait un certificat de cessation
de travail ( Abkehrschein) . Si la Commission décidait qu'il n'avait
pas de bonne raison de partir, on lui refusait ce ; s'il quittait
quand même son travail, aucune maison ne pouvait l'employer pendant
une certaine période. A l'automne 1916, des commissions de Guerre
avaient été créées à Berlin, en Bavière, en Saxe et à Francfort. Dans
un même esprit, le ministère encouragea l'établissement de bourses
du travail et d'offices de médiation sur la base de l'égalité entre
ouvriers et patronat. Il intervint dans des grèves pour faire aboutir
des accords équitables et conseilla à l'industrie de donner périodique
ment des vacances aux ouvriers épuisés par un travail pénible et une
nourriture insuffisante г. Bien que, indéniablement, ces mesures sociales
progressistes aient été l'œuvre des membres de la Société pour la réforme
sociale, groupe académique d'économistes politiques qui agissaient
comme conseillers au sein du ministère de la Guerre 2, il serait injuste
de dire que ces mesures ne reflétaient pas les décisions réfléchies du
commandement militaire du ministère. Le général von Wandel était
un militariste traditionnel qui, en 1912, avait averti Ludendorff que
l'introduction de sociaux-démocrates dans le corps des officiers amèner
ait une révolution « d'ici quelques années » 3. Si l'intégrité sociale du
corps des officiers dépendait du maintien de la structure des classes de
l'Empire, elle dépendait également de la non-ingérence de l'armée dans
les conflits de classes, cela plus encore en temps de guerre, à un moment
où l'idéal qu'on se faisait de l'armée allemande comme incarnation
1. On peut trouver un compte rendu détaillé sur la politique sociale du ministère
de la Guerre de 1914 à 1916, de même que sur celles de la production et de la main-
d'œuvre, dans Army, Industry and Labor in Germany, 1914-1918, pp. 73-96.
2. Joachim Tiburtius, qui conseillait le ministère sur les questions ouvrières,
était l'élève du professeur Franz Oppenheimer et du professeur Adolf Wagner, et
l'assistant du Max Sering, membres importants de la société. Dans une
lettre à l'auteur datée du 19 novembre 1962, le défunt sénateur de Berlin pour l'Éducat
ion, Tiburtius, confirma l'influence de la société sur la politique du ministère de la
Guerre.
3. Kehr, Primat der Innenpolitik, p. 108.
109 D. FELDMAN GERALD
suprême de l'intérêt national devait passer dans la réalité. Dans une
lettre au général von Falkenhayn, Wandel écrivait :
« Les ouvriers s'acquittent maintenant de leur devoir de guerre...
avec la meilleure volonté du monde. Leurs syndicats les y aident et
les y poussent. Les obliger à travailler par des voies militaires ou légales
aura pour effet d'amoindrir ou de détruire l'empressement que montrent
les syndicats à coopérer. Insister sur les magnifiques résultats de la
discipline qui règne dans l'armée, c'est ne pas voir l'immense différence
qu'il y a entre le service pour la défense de son propre pays, tout le
monde travaillant ensemble le bien commun sans bénéfice personnel,
et les rapports capitalistes où il y a bénéfice par l'employeur sur le
travail de l'ouvrier. Intervenir dans ces rapports... de telle sorte qu'un
groupe serait forcé de travailler par des ordres officiels tandis que l'autre recevrait de cette même autorité les plus hautes rémunérations,
serait ressenti par les ouvriers et les autres classes de la population
comme une position de parti pris pour les employeurs et compromettrait
la confiance ininterrompue qu'accorde aux autorités militaires une
classe décisive pour la continuation de la guerre. x »
Par conséquent, les efforts du ministère pour arriver à une coll
aboration entre employeurs et syndicats montrent qu'il essayait de
maintenir la neutralité de l'armée dans les conflits déclasses. Cela
ne signifie pas que von Wandel et quelques-uns de ses collègues en étaient
venus à croire que les syndicats avaient gagné leur droit à être reconnus,
grâce à leur soutien de V effort de guerre, et qu'une telle reconnaissance
n'était pas pratiquement devenue une nécessité à cause de l'importance
des ouvriers dans l'économie de guerre. Néanmoins, la politique sociale
du ministère, comme ses mesures concernant la production et la main-
d'œuvre, représentait un effort pour essayer de répondre de façon
rationnelle aux exigences de la guerre, durant laquelle on devait faire
passer l'intérêt militaire, pris dans son sens le plus large, avant les
intérêts particuliers.
II
Malheureusement pour le ministère de la Guerre, l'entreprise capi
taliste avait, elle aussi, sa propre logique, laquelle n'était certes pas
automatiquement compatible avec ce qu'exigeait la logique de la guerre.
Non contents de prodiguer un verbiage patriotique et d'exiger des
annexions et des indemnités, les grands de l'industrie allemande
savaient, à l'occasion, mettre de côté leur patriotisme lorsqu'il les
empêchait de faire de bonnes affaires, même si la morale n'était pas
toujours respectée. Lorsque le ministère de la Guerre fut obligé de
1. Cité par Sichler et Tiburtius, Arbeiterfrage, pp. 13-14.
110