Les historiens de l'Empire achéménide et l'inscription de Bisotun - article ; n°5 ; vol.37, pg 813-823

-

Documents
12 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1982 - Volume 37 - Numéro 5 - Pages 813-823
Historians of the Achaemenid Empire and the Bisitun Inscription
This article concentrates of the first fourteen paragraphs of Darius' text. The analyses and interpretations of the text by M. Dandamayev (Persien unter der ersten Achämeniden) J. Wiesehofer (Die Aufstand Gaumatas und die Anfänge Dareios 1), and H. Tadmor and E. Bicker man (Darius I, Pseudo-Smerdis and the Magi) are summarized and critically examined here. The first two authors, guided by their theoretical choices, treated the text as a series of discrete units rather than a continuous whole and—unlike Tadmor and Bickerman—failed to take into account its literary features. In conclusion, the present author proposes a new reading of the first fourteen paragraphs of the Bisitun inscription. The text as a whole is interpreted as an assertion of legitimacy by the signatory king. Two basic lines of argument are used: the king belongs to the reigning family, and he took part in the royal enthronement rite. Each argument is illustrated and developed through a different literary form: the tale of the Magus Gaumata and the theoretical discussion by Persians about their own society.
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1982
Nombre de visites sur la page 20
Langue Français
Signaler un problème

Clarisse Herrenschmidt
Les historiens de l'Empire achéménide et l'inscription de Bisotun
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 37e année, N. 5-6, 1982. pp. 813-823.
Abstract
Historians of the Achaemenid Empire and the Bisitun Inscription
This article concentrates of the first fourteen paragraphs of Darius' text. The analyses and interpretations of the text by M.
Dandamayev (Persien unter der ersten Achämeniden) J. Wiesehofer (Die Aufstand Gaumatas und die Anfänge Dareios 1), and
H. Tadmor and E. Bicker man ("Darius I, Pseudo-Smerdis and the Magi") are summarized and critically examined here. The first
two authors, guided by their theoretical choices, treated the text as a series of discrete units rather than a continuous whole
and—unlike Tadmor and Bickerman—failed to take into account its literary features. In conclusion, the present author proposes a
new reading of the first fourteen paragraphs of the Bisitun inscription. The text as a whole is interpreted as an assertion of
legitimacy by the signatory king. Two basic lines of argument are used: the king belongs to the reigning family, and he took part in
the royal enthronement rite. Each argument is illustrated and developed through a different literary form: the tale of the Magus
Gaumata and the theoretical discussion by Persians about their own society.
Citer ce document / Cite this document :
Herrenschmidt Clarisse. Les historiens de l'Empire achéménide et l'inscription de Bisotun. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 37e année, N. 5-6, 1982. pp. 813-823.
doi : 10.3406/ahess.1982.282905
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1982_num_37_5_282905HISTORIENS DE EMPIRE ACH MENI DE ES
ET INSCRIPTION DE B/SOTUN
Haïm Tadmor
Parmi ensemble des inscriptions achéménides est sur la plus longue la plus
remarquable et la plus connue entre elles que ai choisi de mener cette enquête sur
historien et le document On verra présentés dans leur ordre chronologique de
publication les recherches les conclusions et surtout le traitement du texte que
quatre auteurs se sont risqués faire sur inscription de Bisotun Muhammad
Dandamayev Josef Wiesehofer Haïrn Tadmor et Elias Bickerman Mais il me faut
auparavant dire un mot sur la nature du corpus des inscriptions royales
achéménides et sur la place occupe le texte de Bisotun
Les inscriptions royales achéménides et Bisotun 1-14 inclus
Bien que rédigées entre 539 et au plus tard 338 avant è. elles forment un
corpus assez restreint mais ce est ni leur petit nombre ni le caractère étrange de
alphabet cunéiforme servant noter le vieux perse ni les formes presque
abâtardies des versions akkadiennes et elanutes qui les ont tenues écart de la
curiosité des historiens De fait part la stèle de Suez faite pour commémorer le
désensablement du canal au temps de Darius Ier et le texte de Bisotun sur lequel on
reviendra les inscriptions royales achéménides ont pas été con ues par les
signataires comme des relations de leur histoire
longueur de lignes ces inscriptions établissent et glorifient le statut du Grand
Roi son rôle héroïque et moral dans son rapport avec le dieu national des
Perses face au peuple perse et sur étendue du territoire achéménide le tout sans
égard aux événements survenus dans histoire mais comme au-dessus de la mêlée
du temps Elles sont de plus indissociables du lieu qui les porte car le rôle de garant
de ordre du monde que remplit le roi perse dans chacune de ses actions est
actualisé réalisé et donné voir dans les constructions il fait faire en son nom
palais salle aux colonnes trésor de Persepolis et de Suse Comme le style de ces
constructions qui est resté inchangé de Darius Ier Artaxerxès III le contenu des
inscriptions est resté le même Les inscriptions royales disent avec des mots ce que
les bâtiments disent avec des pierres elles sont architecture de la royauté perse
813 NOUVELLES ARCHIVES
son expression théorique destinée perdurer comme les blocs qui les portent
emblème et idéal une royauté sempiternelle
Pourtant le laconisme des inscriptions achéménides si frappant qui les lit et le
caractère répétitif des grandes sections dans lesquelles les textes se découpent ne
sont pas une règle absolue inscription de Bisotun en effet se donne comme un
texte historique relatant des événements survenus avant pendant et après
accession au trône de son roi signataire Darius Ier durant les années 522 520
av
Cette longue inscription gravée en élamite en akkadien et en vieux perse sur la
paroi un aplomb rocheux dominant ancienne route de Babylone Hamadan est
trop riche pour que nous opérions pas un choix est seulement sur les
quatorze premiers paragraphes que nous mènerons notre enquête sachant que la
version perse en compte soixante-dix et que les inscriptions achéménides sont
pratiquement pré-découpées en paragraphes que sépare une phrase césure
Au paragraphe Darius énonce sa titulature Je suis Darius le grand roi roi
des rois roi en Perse roi des Pays ainsi que son appartenance la famille
achéménide Fils Hystapès petit-f ls Arsamès Achéménide
Au paragraphe il explicite ce rattachement ancêtre éponyme en nommant
son père puis ses ascendants en lignée paternelle Achéménès lui-même le
tout au travers de six générations en comptant celle de Darius est pourquoi on
nous appelle les Achéménides insiste-t-il au paragraphe tout en rappelant que
depuis longtemps ils sont nobles et que depuis longtemps leur famille est royale Au
paragraphe la généalogie royale de Darius est proclamée II eu huit rois de
ma famille auparavant je suis le neuvième en deux lignées nous sommes
rois
leur tour les paragraphes qui suivent inclus forment un ensemble
sémantique et textuel nettement délimité par des formules mises en miroir Par la
puissance Ahouramazda je suis roi Ahouramazda remis le royaume 5)
Ahouramazda remis ce royaume apporté son aide
ce que aie rassemblé ce par la puissance Ahouramazda je détiens ce
royaume intérieur de ces limites Darius énonce la liste des pays et des
peuples il soumis La Perse lam la Babylonie. en tout 23 pays 6)
la nature de leur soumission Ils ont apporté leur tribut ce queje leur ai dit ils
ont accompli 7) enfin la loi du roi que respectent ces peuples homme
bien disposé je ai bien récompensé celui qui était méchant je ai bien puni 8)
Darius fit ensuite graver sa version des faits au moment de son avènement aux
paragraphes 14 inclus Tout commen par le meurtre tenu secret de Bardiya
fils de Cyrus le Smerdis des Grecs par son frère le roi Cambyse puis Cambyse
partit en campagne pour Egypte alors le mal pour les Perses le mensonge
accrut en Perse en Médie et dans les autres pays 10 Survint un mage du nom
de Gaumata qui se rebella et se fit passer pour Bardiya le fils de Cyrus le peuple se
joignit lui il arracha le royaume peu après au loin de la Perse Cambyse mourut
11 Ce royaume que Gaumata arracha Cambyse ce royaume depuis
longtemps appartenait notre famille il Gaumata en fit sa propre possession il
devint roi répète Darius au paragraphe 12
Il fit alors connaître aux Perses la terreur tant et si bien que nul osait dénoncer
la supercherie par peur des massacres encourus mais un seul Perse osa élever
est Darius qui aidé de la protection Ahouramazda et assisté un petit nombre
hommes partit la chasse de usurpateur le battit et son tour lui arracha le
814 HERRENSCHMIDT INSCRIPTION DE BISOTUN
royaume Victoire nouveau exprimée ainsi Par la puissance Ahouramazda
je suis devenu roi Ahouramazda remis le royaume 13
Alors Darius conclut en ces termes
Ce royaume qui avait été arraché notre famille je le rétablis je le remis en sa
place les sanctuaires vieux perse ayadana que Gaumata le mage avait détruits je
les reconstruisis comme ils étaient auparavant je rendis au peuple/à armée
vieux perse ra les pâturages les troupeaux les esclaves domestiques et les
domaines claniques vieux perses qui vont avec que Gaumata le mage avait
pris je remis en sa place le peuple armée le Perse la Médie et les autres pays je
rétablis comme était auparavant ce qui avait été défait. 14)
Telle est la portion du texte de Bisotun dont il sera question dans les pages qui
suivent
Si Bisotun est un texte fondamental il est néanmoins pas la seule source dont
les historiens disposent pour faire histoire des premiers Achéménides latitulature
royale nous est connue dans autres inscriptions perses celles de Cyrus et celles
Ariyaramnès et Arsamès faux antiques probablement gravés au temps
Artaxerxès II 405-359 av è. La généalogie des Achéménides apparaît dans
Hérodote Ctésias dans de nombreuses inscriptions achéménides incluant celles
on vient de citer épisode de Gaumata est relaté sous des formes différentes
mais susceptibles éclaircissement réciproque par les auteurs grecs Hérodote et
Ctésias encore car leur documentation leur provenait des Perses accord
apparent entre Bisotun et les classiques fait que depuis longtemps les historiens ont
fait confiance Darius et ne doutant pas de historicité du mage ont interprété ces
événements comme une lutte dynastique doublée un conflit religieux opposant
zoroastriens non-zoroastriens Ajoutons que des tablettes privées babyloniennes
sont datées du roi perse régnant Cyrus et de ses successeurs
Tro/s regards sur Bisotun
2.1 Muhammad Dandamayev
est en 1963 que parut cet intéressant ouvrage en russe mais pour être
honnête sa vraie vie commen lors de sa traduction allemande en 1976 Il est
centré autour du règne de Cambyse et de accession au trône de Darius partir des
sources babyloniennes Dandamayev établit que une part Cambyse avait dirigé
ses efforts en vue une centralisation du pouvoir royal contre la puissance de la
noblesse tribale que autre part son frère Bardiya avait bel et bien été roi pendant
quelques mois entre 522 et 521 tout en pratiquant peut-être la même politique Puis
il collationne toutes les sources sur histoire de Gaumata et accession au trône de
Darius Il ensuit une critique passionnante et magistrale des paragraphes 13
de Bisotun Darius inventé de toutes pièces le personnage de Gaumata le mage
pour justifier sa propre usurpation car assassin de Bardiya fils de Cyrus donc le
régicide est autre que lui-même
Dandamayev pose ensuite la question qui vient naturellement esprit que
signifie cette usurpation est pour répondre il fait une analyse très fouillée
du paragraphe 14 en particulier de quelques mots essentiels la compréhen
sion de la société perse parmi lesquels vi0 on peut traduire par clan
815 NOUVELLES ARCHIVES
domaine communauté construction et qui est tout cela la fois et ra qui est
aussi bien armée que le peuple voire même les gens du point de vue
philologique mais pas seulement son argumentation sur ces mots est la fois une
grande richesse et une grande violence car tantôt il transforme un instrumental
en locatif tantôt il choisit arbitrairement entre armée et peuple alors il
agit du même mot et que le contexte est définitivement ambigu Se fondant
essentiellement sur ce paragraphe Dandamayev comprend la prise de pouvoir de
Darius et de ses conjurés comme celle de la noblesse partie la reconquête de ses
privilèges la fois contre la centralisation effectuée par Cambyse et peut-être
prolongée par Bardiya et contre les masses perses que cette centralisation libérait de
leur dépendance égard des nobles propriétaires Darius aurait donc effective
ment rendu armée professionnelle après Dandamayev les biens de produc
tion elle détenait auparavant remis les masses de paysans perses dans leur
dépendance rétabli les sanctuaires
Si pour lui histoire de Gaumata 13 inclus est une fiction les actes de
Darius qui en découlent sont une réalité 14)
2.2 Josef Wiesehofer
Paru en 1978 le livre de Wiesehofer est tantôt une critique voire une
réfutation tantôt un prolongement du livre de Dandamayev auteur conserve les
conclusions de Dandamayev sur les efforts centralisateurs de Cambyse sur
existence de Bardiya comme roi et rétablit par ailleurs interprétation tradition
nelle de ces événements il place sous éclairage de la religion réformée de
Zoroastre
Voici la vision des faits de Wiesehofer Cambyse assassina vraiment son frère
Bardiya le mage Gaumata qui était la fois un proche de Cambyse et donc au
courant du meurtre et un propagateur de la foi zoroastrienne toute nouvelle se fit
expression un mouvement de mécontentement égard de la politique
centralisatrice de Cambyse et en absence de ce dernier régna sous le nom du
défunt Sa politique fut alors une politique religieuse et par là sociale car en bon et
strict zoroastrien il tenta abolir les oppositions entre nobles et non-nobles entre
Perses et non-Perses mais il tomba sous les coups des nobles alors dirigés par
Darius Ier
propos du paragraphe 14 Wiesehofer qui remarque et critique les interpré
tations de Dandamayev et sa compréhension des mots perses ambigus on vus
plus haut) fonde son raisonnement et sa reconstitution des faits sur le mot tout
aussi incertain de sanctuaire temple vieux perse ayadand il voit les lieux de
culte des non-zoroastriens polythéistes et/ou mithraïstes que Gaumata aurait
détruits alors que Darius lui-même zoroastrien mais une foi déjà pervertie
les aurait reconstruits par pure politique égard des sectateurs de ces cultes
Au demeurant instar de Dandamayev la confiance de Wiesehofer
endroit du texte de Bisotun est pas complète en effet après avoir reconstitué
épisode de Gaumata donc après avoir analysé les paragraphes 14 de
Bisotun il attaque aux premiers paragraphes et la généalogie de Darius ce
propos il collationne les diverses sources Hérodote Ctésias les autres inscriptions
achéménides tente éclaircir en termes historiques et en particulier en termes de
localisation géographique expression perse que on traduit hui par en
deux lignées nous sommes rois Comme le voit la question est une
816 HERRENSCHMIDT INSCRIPTION DE BISOTUN
réelle importance Il en arrive la conclusion ce sujet le texte de Bisotun est
pas crédible et en termes de filiation dynastique est Darius usurpateur
2.3 aim Tadmor et Elias eker ma n5
Le propos de ces deux auteurs est pas de reconstituer histoire perse des
années 522 520 mais de comprendre Bisotun Ils commencent par rattacher ce
texte une tradition mésopotamienne au travers exemples qui ne nous
concernent pas ici Puis ils se fondent sur la démonstration de Dandamayev est
Darius le régicide de Bardiya Gaumata jamais existé Ils tentent alors
expliquer pourquoi Darius fit de cet usurpateur fictif qui par son existence même
justifiait sa propre usurpation un mage est que le mage après Bickerman est
un personnage étrange un sorcier capable de prendre toutes les formes et un tel
récit était en accord avec un aspect de la littérature des Babyloniens la croyance
dans les pouvoirs surnaturels des sorciers leur intervention courante dans les
affaires humaines
Par ailleurs voici comment ils entendent le contenu du paragraphe 14 est un
lieu commun de idéologie babylonienne dans les prophéties babyloniennes
anarchie et le rétablissement de la loi et de ordre se succèdent de fa on monotone
Sous un mauvais roi souvent un usurpateur les temples des grands dieux seront
détruits. Un usurpateur mettra mort les dignitaires. Alors un roi juste arrive les
cités abandonnées sont réoccupées et le règne de la loi revient Ce schéma était
utilisé pour glorifier les fondateurs de nouvelles dynasties. Vient la conclusion
qui impose Nous ne savons pas quels faits réels Darius fait allusion dans son
procès de Gaumata6
Les historiens et le document
Les travaux de Dandamayev et de Wiesehofer ne laissent pas de me surprendre
par un aspect de leur démarche vis-à-vis du document de Bisotun
abord ils découpent le texte ce qui est des plus légitimes pour comparer une
source une autre on ne peut que comparer des choses comparables et de ce fait
extraire de chaque texte origine que ce soit Enquete Hérodote ou inscription
de Bisotun les passages qui appellent un autre Mais les passages qui restent
après ce découpage ne subissent pas le même traitement et dans la suite du travail ils
ont des statuts bien différents
Dandamayev aide de toutes les sources possibles met en doute le récit de
Darius propos du mage Gaumata et ce démontage habile et convaincant oppose
la confiance dont il crédite le contenu du paragraphe 14 sur lequel il fonde la suite
de sa reconstitution Wiesehofer crédite Darius de historicité du mage au plus
haut point il en fait un hiérarque il prend donc le paragraphe 14 comme
fondement de sa démonstration ce qui est logique dans son cheminement et
pourtant adresse lui aussi au moyen un dossier de sources divergentes fondé
sur le découpage de textes un démenti au texte de Darius dans son démontage de
la prétendue généalogie des Achéménides
est ainsi pourtant que Dandamayev en arrive propos du mage une
solution qui emporté adhésion de Bickerman entre autres et si je ne suis pas
encore convaincue par la solution de Wiesehofer sur la généalogie des
Achéménides est peut-être que ai tort peut-être seulement parce que le travail
817 NOUVELLES ARCHIVES
ne me semble pas terminé De toute fa on sur la base de leur découpage du texte de
Bisotun en vue de la confrontation avec toutes les sources possibles un et autre
apportent de nouvelles pièces au puzzle de histoire achéménide et on doit leur en
savoir gré
Mais la constitution un dossier de données variables est pas toujours
possible et de fait le contenu du paragraphe 14 ne se retrouve nulle part ailleurs
Aussi ces savants se trouvent-ils face un texte pour ainsi dire doublement isolé
tant parce que rien ne lui ressemble que parce ils ont préalablement découpé et
sorti de son contexte est dans leur travail sur ce texte dans leurs interprétations
que on aper oit au mieux les choix de chacun au gré de leur vision du monde et
de leurs mythologies personnelles un voit dans ces lignes les conflits de classe
autre la toute-puissance du monothéisme zoroastrien dans les mains de bons rois
iraniens un et autre insufflent du sens leur document et chacun insuffle le sien
Dans cette situation intervention de Tadmor et Bickerman est claire ils ne
sont pas en insuffler du sens Pourquoi Parce ils ont su rassembler
autour du paragraphe 14 un dossier de textes comparables issus des inscriptions
royales et des prophéties babyloniennes ils ont pas cherché du côté des faits
matériels capables éclairer les obscurités du texte perse mais ils ont reconnu au
texte de Bisotun sa dimension littéraire et en ont tenu compte est-ce que
épisode de Gaumata pour Tadmor et Bickerman Un drame royal le nouveau
roi raconte ses hauts faits et les transmet dans la forme même où on racontait ce
genre de chose il agit un récit immédiatement intelligible dans une tradition
bien précise avec sa conclusion obligée 14 exprimant la reconstruction du
royaume et le rétablissement de la loi et de ordre Je ne crois pas un Perse ait
vraiment pensé que Darius avait reconstruit les sanctuaires rendu les biens de
production au peuple remis armée en sa place de la même fa on naïve que ont
fait Dandamayev et Wiesehofer sans doute comprenait-il un nouveau roi était
sur le trône et que tout allait accoutumée
En quelque sorte on peut dire que si ces deux auteurs ont dû insuffler du sens
au paragraphe 14 ce était pas seulement voire pas du tout parce que
nécessité fait loi et parce aucun dossier de données comparables était possible
Ils se sont trouvés pris entre une exploitation du texte travers son nécessaire
découpage qui est révélé fructueux et une ignorance du texte en tant
objet propre soit impossibilité de considérer la forme complète de ce on
découpé et un et autre de ces ouvrages portent la marque plus importante
mes yeux que leurs mythologies personnelles de la souveraineté de
historien sur son document et de emprisonnement que signifie cette souverai
neté
Après tout pourquoi sont-ils restés prisonniers de leur découpage Pourquoi
ont-ils pas envisagé la forme littéraire du texte de Bisotun
liminons emblée le manque de connaissance de la littérature du vieil Orient
comme raison de cette orientation Disons aussi que le travail de chaque auteur est
par définition parcellaire et que est sur des générations de chercheurs et de
travaux que est édifiée et édifie la connaissance du monde antique il ne peut
agir ici un reproche adressé Dandamayev et Wiesehofer propos de leurs
ouvrages respectifs
Pour trouver cette question un début ou un semblant de réponse il faut
revenir Bisotun ensemble que forment les paragraphes 14 inclus
Dandamayev essentiellement étudié les 10 14 est-à-dire
818 HERRENSCHIVIIDT INSCRIPTION DE BISOTUN
épisode de Gaumata et ce on appelle la reconstruction du royaume qui en
forme la conclusion Wiesehofer commencé par là et est attaché de fa on plus
rapide au début du texte pour son étude sur la généalogie des Achéménides
Rien donc ni chez un ni chez autre rien qui intégrât leur démonstration
entière sur les paragraphes intermédiaires entre la généalogie de Darius et
épisode de Gaumata Une recherche sur la distribution des pages de leurs livres en
rapport avec les lignes de Bisotun le montrerait assez bien est épisode de
Gaumata et la reconstruction du royaume qui les ont le plus sérieusement retenus
En soi le fait pas de quoi surprendre ils se sont donné pour but de
reconstituer accession au trône de Darius pourtant ils consacrent une part non
négligeable de leurs ouvrages des sujets plus éloignés du centre de leur recherche
que ne le sont ces paragraphes négligés Dandamayev intéresse dans le même
livre histoire du cunéiforme vieux perse Wiesehofer la vie de Zoroastre est
dire notre question il une autre réponse
épisode de Gaumata est passionnant plein de rebondissements et actions
autant plus savoureux que nous connaissons autres sources son endroit et
au plaisir de investigation ajoute le plaisir romanesque Là-dessus se greffe le
paragraphe 14 qui joue un double rôle il est apte satisfaire la curiosité de
historien sur la société perse prolonge investigation et par là même campe le
décor du drame
une certaine fa on ces historiens ont agi en lecteurs intéressés par un récit
passionnés par la reconstitution une aventure historique dont ils ne peuvent avoir
que des bribes au-delà de leur connaissance des langues au-delà de la science au
nom de laquelle ils écrivent est leur goût littéraire et leur imaginaire qui ont été
piqués
De fait si notre sensibilité est plus vive car plus enracinée dans notre histoire
intellectuelle occidentale et dans notre histoire personnelle et scolaire endroit de
la Grèce et de Rome endroit des Perses des Babyloniens etc. notre
imaginaire est davantage mis contribution pour nous faire barbare avec les
Barbares que pour nous projeter dans nos origines cela ajoute une logique et
néanmoins remarquable aubaine tandis que les textes grecs au moins sont sujets
caution recopiés et transformés par des générations de savants et de moines les
textes de ancien Orient sortent véridiques de leur cachette Et le plus grand effort
il faut faire pour adhérer nos non-ancêtres et non-maîtres penser du moins
du point de vue de la représentation courante de histoire occidentale est
largement compensé nourri voire multiplié par la nature des documents qui nous
parlent eux
Et si on assiste des distorsions des oublis ou des rejets de portions de texte
différents selon les auteurs il ne agit pas comme on pourrait attendre erreurs
méthodologiques ici historien est le siège un combat quasi allégorique entre
imaginaire qui est la source de son travail et la raison critique et scientifique qui
ne veut pas des embellissements des fictions et des charmes propres imaginaire
et incarnés dans la littérature
Comment faire de histoire avec un texte comme Bisotun
Dans approche un texte aussi riche il est nécessaire de prendre en compte sa
littérarité en même temps on le traite en ses parties sécables comme une source
819 ARCHIVES NOUVELLES
historique de première main est ce on va faire dans les lignes qui suivent sans
prétendre que cet état de la recherche soit le moins du monde un aboutissement
Le premier paragraphe de inscription est une signature la question Qui
parle le texte répond la première personne Moi Darius le grand roi roi des
rois roi en Perse roi des pays. un Achéménide
Cette titulature comparable aux autres titulatures achéménides permet
observer comment le roi perse se définissait intérieur des catégories sociales et
locales communes ce peuple et comment par le jeu des transformations elle
subies la conception de la royauté au départ perse sur la Perse évolué pour
exprimer une royauté universelle
Les paragraphes suivants font glisser le texte du je de Darius au
nous de sa famille Ils statuent sur la légitimité du signataire par son
appartenance la régnante en Perse et hors de Perse ce qui inscrit dans
organisation globale du texte comme la première et nécessaire étape de la
légitimité royale
Mais analyse interne de ce il donne comme sa lignée car il est étrange il
nomme entre lui et ancêtre éponyme quatre personnes et se prétende en même
temps le neuvième roi descendant Achéménès jointe ce que on sait par
ailleurs par exemple le fait que ni Hystaspès son père ni Arsamès son grand-père
aient été rois sur la Perse ou sur un plus vaste royaume montre les difficultés
dynastiques rencontrées par Darius lors de sa prise du pouvoir et que Wiesehofer
fort bien vues Il semble en définitive que dans tout ce passage Darius ait joué sur le
terme imprécis de roi qui valait aussi bien pour les chefs de clan de la
noblesse perse maîtres unités limitées que pour le roi des rois qui régnait sur
les précédents et le grand roi reconnu en Perse et hors de Perse
ensemble sémantique que forment les paragraphes suivants est
fortement structuré par les importantes formules mises en miroir qui le délimitent
Par la puissance Ahouramazda je suis roi Ahouramazda remis le
royaume 9) remis ce royaume ..par la puissance
Ahouramazda je détiens ce royaume En les comparant aux phrases du même
type qui apparaissent ailleurs dans le corpus il appert que ces formules où le dieu
national remet le royaume au roi sont expression de la légalité sociale et religieuse
du pouvoir royal il est probable que dans la fixité et la précision du vocabulaire
transparaisse un rite lui-même fixe et régulièrement rejoué
intérieur de ces limites formulaires Darius énonce la double nature de son
pouvoir comme chef de guerre qui conquis les vingt-trois pays dont il donne la
liste 6) maître de la loi qui tient respect les populations soumises et
en rétribue selon la justice chacun des membres ces trois paragraphes
intérieurs ont depuis longtemps retenu attention des historiens on trouve
étendue de empire achéménide au moment de édition de Bisotun évocation du
tribut existence de la loi royale bref quelques aspects quelques seulement
du mode de domination perse
Tout cet ensemble forme le deuxième volet de la légitimité de Darius après la
légitimité par le sang voilà affirmée la légitimité par le rite où le roi est celui qui
re le royaume des mains divines et par là même ordonné le monde dans la
guerre et dans la paix
La suite est autre que épisode de Gaumata 10 13)
La forme littéraire impose avec évidence car tout au long des paragraphes
11 12 et la moitié du paragraphe 13 il est question que de Gaumata
820 HERRENSCHMIDT INSCRIPTION DE BISOTUN
tandis que dure la mise en situation du lecteur-auditeur On ne manque pas
attendre le héros Darius et le dénouement il signifie celui-ci apparu le récit
accélère et en quelques phrases la victoire lui est assurée
Mais ce récit est pas seulement un drame royal bien tourné il est illustration
vivante de ce qui précède usurpateur est pas légitime par sa naissance étant un
mage donc ni un Achéménide ni même un Perse Il ne est pas non plus par le rite
car le texte rapporte avec insistance il arraché le royaume il en fait
ses propres possessions au lieu de avoir re par le don du dieu
Insensiblement le texte est passé des proclamations raides et formulaires la
littérature héroïque les unes et les autres se répondent et illustrent la
reconnaissance on doit Bickerman et Tadmor de la littérarité de Bisotun
ajoute la démonstration que celle-ci est cohérente avec les aspects non
littéraires du texte
Dans le paragraphe 14 qui suit se trouve la reconstruction du royaume Si la
comparaison impose avec le rétablissement de la loi et de ordre après les
termes de Bickerman et de Tadmor tel il apparaît dans les inscriptions
babyloniennes celle-ci ne donne néanmoins pas la clef du texte perse
Dans analyse de ce paragraphe il faut étonner de trouver un certain nombre
de mots perses ambigus difficiles inconnus du reste du corpus étonner de ne pas
lire dans le texte perse le mot de la langue alors courante pour désigner les
travailleurs domestiques 10 mais un hapax legomenon alors que le mot courant
apparaît en transcription dans la version élamite de Bisotun et dans des milliers de
tablettes de Persepolis Pourquoi ce texte a-t-il fait couler tant encre philologique
Ne peut-on en définitive faire de sa très réelle obscurité une source éclaicisse-
ment On reviendra
Par ailleurs sachant que les inscriptions babyloniennes expriment le rétablisse
ment de la loi et de ordre de fa on très différente on observe que expression perse
de ce thème ordonne selon trois volets où il est possible de voir idéologie
trifonctionnelle selon le terme de Dumézil
Ce royaume qui avait été arraché notre famille je le remis en sa place les
sanctuaires que Gaumata le Mage avait détruits je les reconstruisis comme ils
étaient auparavant je rendis au peuple vieux perse kâra peuple armée les
gens les pâturages les troupeaux les travailleurs domestiques ensemble avec les
domaines claniques que Gaumata le Mage avait pris je remis en sa place légale
armée vieux perse ra] la Perse la Médie et les autres pays je rétablis comme
était auparavant ce qui avait été défait..
Cette lecture qui est pas sans poser un problème dans la mesure où on
comprend différemment les deux attestations du mot kâra une fois comme le
peuple les gens lorsque ceux-ci sont définis dans leur relation aux domaines
claniques et aux biens de production une autre fois comme armée lorsque ce
mot est employé absolument permet cependant expliquer obscurité du texte
ainsi que son rattachement ce qui précède Là Darius réaffirme sa légitimité par
appartenance la famille régnante et manifeste que son accession au trône signifie
la continuité des institutions Cette permanence des institutions est dite dans la
langue savante et archaïsante 11 que nous avons signalée en même temps que dans
le cadre théorique je dirais même rhétorique de idéologie trifonctionnelle
Ainsi le paragraphe 14 de Bisotun dit la même chose que la fiction romanesque
821