Les invariants du parti communiste français - article ; n°1 ; vol.36, pg 65-81

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1981 - Volume 36 - Numéro 1 - Pages 65-81
Die Invarianten der Kommunistischen Partei Frankreichs. Im Buch von Henri Fiszbin, Les bouches s'ouvrent (1980) sind aus der Feder eines (früheren) führenden Funktionärs der Partei einige dauerhafte Elemente des kommunistischen Universums konkret dargelegt : das Funktionieren der Partei im Sinne einer totalen Institution (in der Bedeutung von Goffman), deren Sektencharackter (imexakten Sinne Webers aus der Protestantischen Ethik), Arbeiterhabitus der Führung. Mit dem Aufweis —gestutzt auf das oben erwähnte Buch—, wie ein Funktionär von 1980 denkt und handelt, ist zugleich der Versuch verbunden, die Geschehnisse zwischen 1948 und 1953 aufzuhellen, eine Periode also, in der die französischen Kommunisten, die Intellektuellen an ihrer Spitze, all das ohne objektiven Zwang reproduzierten, was innerhalb der UdSSR und der Volksdemokratien mittels des Terrors durchgesetzt wurde.
The Invariant Features of the French Communist Party. Henri Fiszbin's recent book Les bouches s'ouvrent (1980) brings to light, in a concrete way, some of the permanent features of the communist world, such as the way in which the Party functions as a «total institution» (in Goffman's sense) and as a sect (in the sense defined by Weber in The Protestant Ethic), or the working-class habitus of the leadership. The book is here used as a means of analysing the thinking and behaviour of a Party, official in 1980, with a view to a clearer understanding of what was happening between 1948 and 1953, when, without objective constraints, the French Communists, not least their intellectuals, reproduced everything which the Soviet and East-European parties imposed through terror.
Les invariants du parti communiste français. Le livre d'Henri Fiszbin, Les bouches s'ouvrent (1980) met au jour, concrètement, sous la plume d'un (ancien) dirigeant quelques-unes des permanences de l'univers communiste : fonctionnement du parti comme une institution totale (au sens de Goffman), caractère de secte (au sens précisé par Weber dans L'éthique protestante), habitus ouvrier de la direction. Démontant, grâce à ce livre, comment pense et agit un permanent en 1980, on vise en particulier, à rendre mieux intelligible ce qui se passait dans les années 1948-1953, où sans contrainte objective, les communistes français, intellectuels en tête, ont reproduit tout ce que l'URSS et les démocraties populaires imposaient par la terreur.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1981
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Madame Jeannine Verdès-
Leroux
Les invariants du parti communiste français
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 36-37, février/mars 1981. pp. 65-81.
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Verdès-Leroux Jeannine. Les invariants du parti communiste français. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 36-
37, février/mars 1981. pp. 65-81.
doi : 10.3406/arss.1981.2108
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1981_num_36_1_2108Résumé
Les invariants du parti communiste français.
Le livre d'Henri Fiszbin, Les bouches s'ouvrent (1980) met au jour, concrètement, sous la plume d'un
(ancien) dirigeant quelques-unes des permanences de l'univers communiste : fonctionnement du parti
comme une institution totale (au sens de Goffman), caractère de secte (au sens précisé par Weber
dans L'éthique protestante), habitus ouvrier de la direction. Démontant, grâce à ce livre, comment
pense et agit un permanent en 1980, on vise en particulier, à rendre mieux intelligible ce qui se passait
dans les années 1948-1953, où sans contrainte objective, les communistes français, intellectuels en
tête, ont reproduit tout ce que l'URSS et les démocraties populaires imposaient par la terreur.
Abstract
The Invariant Features of the French Communist Party.
Henri Fiszbin's recent book Les bouches s'ouvrent (1980) brings to light, in a concrete way, some of the
permanent features of the communist world, such as the way in which the Party functions as a «total
institution» (in Goffman's sense) and as a sect (in the sense defined by Weber in The Protestant Ethic),
or the working-class habitus of the leadership. The book is here used as a means of analysing the
thinking and behaviour of a Party, official in 1980, with a view to a clearer understanding of what was
happening between 1948 and 1953, when, without objective constraints, the French Communists, not
least their intellectuals, reproduced everything which the Soviet and East-European parties imposed
through terror.
Zusammenfassung
Die Invarianten der Kommunistischen Partei Frankreichs.
Im Buch von Henri Fiszbin, Les bouches s'ouvrent (1980) sind aus der Feder eines (früheren)
führenden Funktionärs der Partei einige dauerhafte Elemente des kommunistischen Universums
konkret dargelegt : das Funktionieren der Partei im Sinne einer totalen Institution (in der Bedeutung von
Goffman), deren Sektencharackter (imexakten Sinne Webers aus der Protestantischen Ethik),
Arbeiterhabitus der Führung. Mit dem Aufweis —gestutzt auf das oben erwähnte Buch—, wie ein
Funktionär von 1980 denkt und handelt, ist zugleich der Versuch verbunden, die Geschehnisse
zwischen 1948 und 1953 aufzuhellen, eine Periode also, in der die französischen Kommunisten, die
Intellektuellen an ihrer Spitze, all das ohne objektiven Zwang reproduzierten, was innerhalb der UdSSR
und der Volksdemokratien mittels des Terrors durchgesetzt wurde.jeannine verdesleroux
LES INVARIANTS
DU PARTI COMMUNISTE
ne s'agit que du conflit entre deux conceptions du
fonctionnement d'un parti politique, d'une simple
«différence d'opinions» (p. 25), pourquoi ces
«déchirements», ces «traumatismes», ce «déses
poir» ? Si son adhésion au parti communiste est
raisonnée et non «religieuse» ainsi qu'il tient à le
répéter (p. 17, p. 160), pourquoi Henri Fiszbin
ressent-il sa démission du poste de secrétaire de la
fédération de Paris comme un «saut à pieds joints Le en la media de document précédent été qui Paris déçu FRANCAIS direction livre position 1979, se ressenti et : avec propose il d'Henri le ne entre bureau et «irremplaçable». la qui contient du par sympathie présenté d'expliquer Fiszbin, parti semble le politique l'auteur secrétariat pas communiste, de Les par dont de nature l'affrontement comme du bouches l'éditeur «révélations» Reçu bénéficie de parti la à il communiste, par un «embarrasser» s'ouvrent fédération a rapidement comme toute acte les survenu, et mass- prise l'ausans (*), un de a
dans l'inconnu» ? (p. 22), pourquoi la démission
d'un autre secrétaire plonge-t-elle ses camarades
«sensibles à ses motivations» dans une «véritable
panique» et leur apparaît-elle comme un acte «un
peu monstrueux, injustifiable en tout cas» (p. 55) ?
D'autre part, si les reproches avancés par la directeur, interrogé par les journalistes, n'a cessé de
tion étaient les véritables «causes» de l'affaire, proclamer l'intégrité de sa foi et de minimiser la
Henri Fiszbin a toutes les raisons de s'étonner que charge critique de son écrit.
«des erreurs aussi monumentales, aussi lourdes de Deux impressions dominantes s'en dégagent.
conséquences, aient pu échapper si longtemps à la D'abord, il rend sensible une atmosphère, faite
vigilance de la direction du parti» (p. 97). d'un côté d'accusations violentes, de pressions, de
Le lecteur le plus acharné ä découvrir le «campagnes insidieuses de discrédit» (p. 90), de
«fond réel» de l'affaire Fiszbin cherchera en vain l'autre, de désarroi, de révolte, de blessures mor
dans le récit des faits concrets assez graves pour ales; en cela, il ressemble, malgré tout le temps
constituer l'enjeu d'un conflit aussi violent, aussi écoulé entre les deux «affaires», au récit qu'a fait
durable et aussi étendu. Seulement la question Charles Tillon du «procès» monté contre lui en
«quel est le fond de l'affaire Fiszbin ?» est tout à 1952 (1). En second lieu, entendant s'adresser non
fait secondaire. En effet, la compréhension ne aux seuls communistes mais aux Français «ind
passe pas par la quête quasi policière de faits, épendamment de leurs convictions politiques»
d'anecdotes, de rumeurs, que la direction a niés ou (p. 9), le livre n'expose pas une analyse politique
travestis, et dont la seule connaissance aurait des d'intérêt général mais raconte des luttes internes
pouvoirs explicatifs. Il faut rappeler ici ce qui, de l'appareil dirigeant, luttes dont au fil des pages,
étant admis dans le champ des sciences sociales, on ne sait plus si elles sont très simples ou très
est souvent oublié et surtout lorsqu'il s'agit du complexes ; le tableau oscille en effet entre le récit
parti communiste : l'analyse demande que soient d'un problème «somme toute naturel» (p. 26) et
substituées aux interrogations «indigènes», des l'évocation d'une «ténébreuse affaire à laquelle
problématiques spécifiquement constituées, au lieu personne ne peut plus rien comprendre» (p. 129).
de reprendre comme le font tant d'«experts», les Ramenant le «contentieux» qui s'était créé entre la
problèmes tels qu'ils sont posés par la direction direction du parti communiste et le secrétariat
du parti communiste, mais pour leur apporter des fédéral parisien à «la liberté de ton et de critique
réponses inversées. qui caractérisait (...) la vie intérieure du parti à
Paris» (p. 106), donc à quelque chose de clair, de
compréhensible, Henri Fiszbin réintroduit les *En collaboration avec Maurice Goldring et Jean-Jacques
interrogations et la confusion tant les effets qu'il Rosat, Paris, Grasset, 1980, 246 p.
décrit longuement paraissent disproportionnés par 1— C. Tillon, Un «procès de Moscou» à Paris, Paris, Ed. du
rapport aux faits qui sont censés les produire : s'il Seuil, 1971, 198 p. 66 Jeannine Verdès-Leroux
On voit ici ce qui nous sépare de certains Les invariants du PCF
«experts» qui entendent fonder une compétence Il faut en écarter les dogmes qui varient mais sans (et un monopole) sur ce qu'Alain Besançon appelait conséquences réelles. Par exemple, la dictature du récemment un «sensus communismi» (2), constitué prolétariat était présentée dans le Manifeste de
au cours d'un passage dans les rangs du parti ; ces Champigny (1968) comme une des six «principales
spécialistes tendent à concevoir l'analyse du parti lois de la révolution socialiste» et Waldeck Rochet
communiste ^pjûjrjg |_*histoire de ses «de^sçnjs^-, *~*-*"%*î*ta** ^ £»-«_»«-» ¿/«'-»«rv-tt Aine* tj% ^>-nt 4"Í_Q-*p _ r» *Qfir-^*f f^»^'7* a l_ra*« rt :
F
Les invariants du parti communiste français 67
du Comité sur le livre fédéral Résolution (Extraits) d'Henri de Paru Fiszbin du P.C.F.
Car à présent c'est l'escalade et,
« élevant la barre », ce livre construit L'absence de ce rapport dans le qu'Henri Le Comité Fiszbin fédéral vient considère de faire le paraîtlivre livre et le résumé déformé qui en est tout un édifice qui présente la vie du
Parti et de ses directions, comme des re comme une publication profondé fait faussent tout le sens de la réunion
ment négative. avec le Bureau politique. machines à mentir, à broyer les fem
mes et les hommes.
L'adversaire, il faut bien le constat
er, en fait une machine de guerre contTout d'abord Henri Fiszbin évacue Tout cela conduit à la présentation re le Parti. le fond du débat politique te! qu'il aux lecteurs d'un tableau manichéen :
s'est présenté, et a effectivement eu d'un côté, un secrétariat fédéral et
lieu dans la Fédération, avant et après quelques camarades parés de toutes Les commentateurs réactionnaires la réunion du secrétariat fédéral et du les vertus ; de l'autre, des inquisiteurs qui utilisent ce livre comme un élBureau politique du 1 1 janvier 1979. et des menteurs ; au mieux des suivis- ément de justification de leurs thèses En effet, le grand absent de son tes, qui se déchargent du soin de pens anticommunistes n'ont pas, hélas, à livre c'est un document essentiel : le er sur les organismes supérieurs. en déformer le contenu. Il leur suffit rapport qu'il a lui-même présenté à de citer et puiser dans le livre. cette réunion au nom du Bureau fédér Que les adversaires du Parti comal de Paris unanime. muniste s'en saisissent, Henri Fiszbin Les excès de sa démonstration
le prévoit, mais l'essentiel, écrit-il, est sautent aux yeux.
que la vérité soit connue. Tout est lumière d'un côté les in Comme on vient de le voir, il n'y Le Comité fédéral tient donc à rap itiatives foisonnent, le sens de la démoc contribue pas. peler une nouvelle fois le contenu de ratie, la clairvoyance, le bon sens, la Il se trouve ainsi engagé dans un cette analyse. confiance dans les communistes. Et mauvais combat — en mauvaise comdès lors, écrit-il : « Paris fait peur à pagnie en ces temps de campagne anttout le monde. » « Nous sommes tous icommuniste déchaînée — et le Comité suspects. » « Nous inquiétons. » Quel Il était noté l'importance pour que fédéral le regrette. manque élémentaire de modestie et la bataille des idées se développe que Le Comité fédéral, tient à exprimer d'objectivité ! tout le Parti à Paris assimile profon son désaccord total avec ce livre, avec De l'autre côté — celui de la direcdément notre politique, qu'il soit soli ce long acte d'accusation, déformant, tion du Parti : les fautes, voire la noirdement uni et d'accord sur cette politi injuste et injustifié. ceur, s'accumulent : « la chape de que, II fallait tenir compte de ce que le plomb » qui tombe sur le Parti après pilonnage de l'adversaire pèse aussi mars 1978, « la mise en congé des sur le Parti de manière permanente et principes », « les arguments faciles », Le Comité fédéral tient enfin à souqu'un effort spécifique de la grande « les mauvaises querelles », « la ligner que, bien loin de l'image de bourgoisie et de la social-démocratie, volonté de clivage entre les communist crise qui en est présentée, le Parti d'une ampleur sans précédent, es », « les interdits ». communiste développe, à Paris s'exerce en direction des communistes Ainsi se développe une analyse comme dans l'ensemble du pays, une eux-mêmes. Le rôle du « Monde », du rétrécie et anecdotique qui ne prend intense activité au service des travail« Matin », de « Libération » était pas en compte l'enjeu d'une période leurs, contribue au développement des souligné, qui cherchent à désagréger où, après la défaite électorale de mars luttes et à la bataille politique et idéoles bases de la conviction et de l'enga 1978, et alors que mûrissent seulement logique et riposte fermement aux camgement des communistes. les conditions de la réflexion critique pagnes anticommunistes contre le Ce rapport soulignait encore la que fera le XXIIIe Congrès, une secrétaire général du Parti. nécessité d'une défense ferme contre énorme pression de la droite et du Il enregistre des résultats positifs les interprétations opportunistes -qui Parti socialiste s'exerce « à chaud » dans la campagne de renforcement du sont faites du 22e Congrès. L'interpré sur le Parti pour l'accabler des fautes Parti et la diffusion de 1'« Humanité
tation qui se manifeste avec le plus de qui sont celles du Parti socialiste et y Dimanche » et de « Révolution », et
netteté est celle qui remet en question créer des clivages durables. appelle à poursuivre ces efforts avec
le caractère de classe de notre politi ténacité.
que, le rôle de la classe ouvrière, le
Paris, le 28 mars 1980. caractère révolutionnaire de notre
Il n'a pas fait un bon choix. Il dit Parti, qui estompe l'aspect du combat
que nous ne savons pas encore mardans l'union et qui, enfin, tend à con
quer un désaccord et continuer d'exersidérer comme nul, voire négatif, cer une responsabilité. Que ne l'a-t-il lapport à notre combat, de l'existence
fait ? C'eût été autrement constructs des pays socialistes et de leur bilan
que ce qu'il fait en ce moment. global. :
Jeannine Verdès-Leroux 68
cavaliers maures et les chars italiens (...) ; les communistes se
Bien sûr, Henri Fiszbin rejette avec force frayant un passage à la grenade, à l'arme blanche, dans la
vallée du Jarama. Les communistes en première ligne. l'idée de délégation : «... la délégation de pouvoir
Bon, c'était normal, ils étaient là pour ça» (10). les yeux fermés. Il ne faut pas. Il ne faut plus !»
(p. 19). C'est, dit-il, «exactement le contraire de
Le temps des épreuves étant passé pour les commun(la) démarche (communiste)» (p. 18); puis, ce
istes français, la fierté sectaire subsiste : elle éclate principe énoncé, il montre que la délégation de
par exemple dans l'affirmation que «les Français» pouvoir «les yeux fermés», loin d'être l'apanage de
sont concernés par tout ce qui se passe dans le parti mandants peu informés, est l'attitude normale,
communiste (pas seulement ses analyses, ses générale , des membres du Comité central ; eux aussi
objectifs, sa stratégie, mais ses compétitions s'en remettent totalement au bureau politique.
internes, etc.) et plus encore dans l'idée qu'ils
attendent des communistes un «rigoureux comporDécrivant la session du Comité central au cours de laquelle
il avait opposé longuement sa version des faits à la version tement» «en toute circonstance» (p. 10). Ce qui
du bureau politique, il explique : «Dix-neuf intervenants. revient à ignorer que, parmi les 80% de Français Pas un d'entre eux n'émettra la plus petite réserve sur qui ne votent pas pour le parti communiste, l'attitude de la direction, le moindre doute sur sa version beaucoup ne lui prêtent ni n'en attendent la des faits, la moindre interrogation sur les causes d'une telle
affaire (...). Dix-neuf intervenants donc. De province ou de rigueur, et un nombre élevé se désintéressent non
la région parisienne, Paris, ouvriers ou intellectuels, figures seulement de ses affaires intérieures, mais même de historiques du parti ou nouveaux élus au Comité central son activité. (...). Chacun intervient sur la base de sa conviction personn Remise de soi, affirmation d'une qualificaelle. Et sa conviction le conduit à refuser, par principe, tion particulière font que cet engagement à caracd'étudier sans a priori l'éventualité d'une faute de la direc
tion» (pp. 183-184) [souligné par nous!. tère total engendre des comportements spécifiques.
Une adhésion raisonnée et par là même circonsc
Cette combinaison d'un énoncé général, abstrait, rite, consistant à choisir ce parti seulement
de principe, et de faits qui s'y opposent total comme le moyen (le plus adéquat ou le moins
ement, s'observe tout au long du livre; la démarche mauvais) pour réaliser des objectifs concrets,
analytique adoptée ici ne donne pas la pleine accessibles et non pas utopiques, ne devrait donner
mesure des difficultés qu'Henri Fiszbin impose au lieu qu'à des désaccords susceptibles d'être expli
cités et débattus, et surtout, ces divergences lecteur.
Une autre caractéristique, tout aussi déte n'auraient pas de raison de mettre en jeu toute la
rminante, est le fait que le parti communiste, à la personne, y compris la personne physique, le
différence des autres partis politiques, se constitue, corps, comme ils le font ici.
à la manière d'une secte, en communauté séparée
du monde. La coupure entre un «nous autres» (7) «Larmes aux yeux», «plaie», «écorché vif», etc., tout un
langage trahit le caractère total de l'engagement ; le cliché communistes et les autres, «fondée» sur une
«corps et âme» qu'utilisait par exemple Jean Kanapa pour qualification particulière implique l'auto-exaltation caractériser le corps d'intellectuels intégrés au parti, dans les du groupe, l'affirmation de sa supériorité. Alors années 1950 (1 1), doit être pris au pied de la lettre. que, comme le souligne Max Weber, l'appartenance
à l'Eglise —«qui fait resplendir sa grâce sur le Accusateurs et victimes s'accordent sur la mise en juste comme sur l'injuste» — ne prouve rien en ce scène des passions, sur la théâtralité des conflits; qui concerne la vertu de ses membres, appartenir à les victimes viennent et reviennent au «procès» une secte est «l'équivalent d'un certificat de occuper leur place et, à la transe auto- cultivée de qualification éthique» : une secte est «l'association l'accusateur, répondent les tremblements de volontaire, exclusive, de ceux qui sont religieus l'accusé. L'accusateur a l'autorité de l'institution et ement et moralement qualifiés pour y adhérer» (8). l'autorisation de l'accusé, ou plutôt toute l'autorité Cette différence, Staline l'avait marquée dans le de l'institution n'est rien d'autre que la somme des fameux serment prononcé à la mort de Lénine
«Nous communistes sommes des gens à part, taillés
dans une étoffe à part». Cet orgueil de caste,
souvent relevé et ridiculisé, en particulier par 7-Sur ce thème (titre d'un roman de «politique-fiction» de
l'écrivain russe Eugène Zamiatine - 1923 -, Paris, Gallimard, Sartre (9), s'est nourri pendant toute une période 1971) Jorge Semprûn signalant que la revue théorique du de l'histoire des partis communistes, des épreuves PCE s'appelle Nuestra Bandera, la maison d'édition du PCE, des communistes dans les combats, les prisons et Nuestro Pueblo, la revue culturelle Nuestras Ideas, a fait
les camps, épreuves glorifiées comme preuves de quelques remarques perspicaces. Quel beau dimanche !,
Paris, Grasset, 1980, p. 218. leur excellence.
8-M. Weber, L 'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Aucune analyse ne peut mieux exprimer ce qu'était cette Paris, Pion, 1964, p. 262. probation à laquelle les communistes étaient soumis, que 9-«. ..un de mes anciens élèves me dit avec une suave ironie : quelques lignes de Jorge Semprûn évoquait la guerre civile 'Nous autres, les intellectuels communistes, nous souffrons, espagnole : «Pendant la bataiÛe du Jarama, lorsque le front voyez-vous, d'un complexe de supériorité !'. En un mot, des avait cédé sous les charges de la cavalerie maure, le jour où sous-hommes inconscients de leur sous-humanité». J.-P. le cercle avait failli se refermer complètement sur les lignes Sartre, Préface à P. Nizan, Aden-Arabie, Paris, Maspero, de communication de l'armée républicaine qui tenait rééd., 1967, pp. 8-9. Madrid, le commissaire politique de la brigade avait jailli
comme un diable de sa boîte et il avait hurlé, dominant le 10— J. Semprûn, Quel beau dimanche !,op. cit., pp. 1 10-1 11.
bruit rageur des rafales de fusil-mitrailleur : 'Les commun 11— J. Kanapa, cité in F. Cohen, Jean Kanapa un homme istes, en première ligne !' Et les communistes, terrés jusque sans relâche, La Nouvelle critique, 117, nouv. série, oct. là dans les trous d'obus (...) les communistes s'étaient 1978, p. 5. dressés (...) ;les communistes s'étaient misa avancer vers les Les invariants du parti communiste français 69
autorisations des adeptes (remise de soi, déléga ment. C'est dire qu'ils gardent à ses yeux leur
tion) et de la reconnaissance de tous ceux qui autorité, même s'il en «découvre» le fondement
croient à la puissance des leaders communistes (12). arbitraire. Si le secrétaire général lançant apos
En effet, comment expliquer que les huit secré trophes et accusations s'était vu répondre par un
taires fédéraux, dont plusieurs sont non seulement éclat, ou un rire, ou —pourquoi pas ?- «ça ne va
des militants d'âge mûr mais dont la pratique est pas non ?», et que l'interpellé n'ait été affecté que
très ancienne (13) aient été, au début de la réunion le temps de cette algarade, ce serait vraiment la fin
avec leurs «camarades» du bureau politique, «émus des oblats : tel n'est pas le cas d'Henri Fiszbin (14).
et un peu intimidés» (p. 92) ? Et comment Henri
Fiszbin pourrait-il justifier, autrement qu'en
recourant à l'affirmation d'«un souci exclusif des
intérêts des travailleurs et du parti» (p. 1 14) l'accord Un témoignage singulier
qu'il donna d'abord pour que sa démission, moti et une situation singulière vée par des divergences politiques, fût mise au
compte de sa santé ? Formé à ne jamais mettre en Malgré les limites qu'on vient de souligner, ce livre
question l'équation intérêt du parti = intérêt des est bien un document «irremplaçable» parce qu'il
travailleurs, Henri Fiszbin accepte sans comment met au jour concrètement, sous la plume d'un
aire le fait que pour la direction l'idée de servir les dirigeant autorisé, quelques-unes des permanences
travailleurs s'identifie au souci de «sauver les de l'univers communiste. Si l'on peut démonter
apparences» («II faut avant tout sauver les appa grâce à lui comment pense et agit («à quoi»
rences», p. 128 ; «On me demande une fois de plus fonctionne) un permanent en 1980, on pourra
d'aider à sauver les apparences», p. 166), objectif mieux comprendre ce qui se passait en 1948-1953
qui ne peut avoir de sens que par rapport aux où, sans contrainte externe, les communistes
intérêts propres de l'institution, ou plus étroit français, intellectuels en tête, ont reproduit tout ce
ement encore, de ses dirigeants. que l'URSS et les démocraties populaires impos
Evidemment, comme de nombreux dir aient par la terreur.
igeants qui furent soumis à des attaques similaires, Dans la production des communistes sur le
Henri Fiszbin croit et répète qu'il n'a pas joué PC, abondante ces dernières années, ce livre, par
le jeu : «... contre toute attente, et au mépris des son absence de distance, son mélange de fîdéisme
règles les mieux établies, aussitôt après les conclu et de révolte, sa démarche constamment contradict
sions de Georges Marchais, je redemande la parole» oire, occupe une place singulière; il est aussi
(p. 101). «Qu'on imagine la stupéfaction de tous distinct de la littérature autorisée, destinée à la
les membres du Bureau politique : pendant trois consommation intérieure, que d'une littérature se
heures, ils ont pesé de tout leur poids, fait à tour donnant comme oppositionelle, qui cherche son
de rôle le 'forcing' pour nous faire admettre leurs public en dehors du parti communiste (15).
critiques; le secrétaire général du parti a conclu...
Et le schéma traditionnel ne fonctionne pas, la Les écrits sur le PC émanant de communistes peuvent être
regroupés essentiellement en deux classes : suite ne se déroule pas 'comme d'habitude' : nous
—une littérature officielle, à laquelle on peut assimiler des ne faisons pas notre autocritique, nous ne écrits qui, bien que prétendant au caractère d'oeuvre taisons pas non plus, nous disons catégoriquement personnelle, répètent exactement l'orthodoxie (Souvenirs
non» (p. 102). de Georges Cogniot, Etienne Fajon, Léo Figuères, par
Quoi qu'il en dise, Henri Fiszbin a tenu son exemple) — des écrits ; plus récents d'opposants déclarés qui greffent rôle : il est entré à plein dans le processus lui-même, leurs critiques, désillusions, divergences, sur une vision il a accepté par «esprit de parti», comme il l'écrivit globale demeurée sectaire, au sens précédemment rappelé. à Georges Marchais (lettre du 8 oct. 1979, p. 240) Par leur adhésion au «nous autres», adhésion d'autant plus
que les raisons de sa démission soient travesties,
mais surtout, même quand il les accuse de mens
onges, de falsifications, de manœuvres, de tru 14— Seuls quelques laïcs se permettent désormais de «rigoler»
devant un membre du bureau politique : «Convoqué par quage, Henri Fiszbin continue de reconnaître aux
J. Chambaz, alors responsable à la culture et aux intellectuels dirigeants de son parti un poids exceptionnel du Bureau politique, (Jean Rony) s'entendit dire : 'Aujourpuisque s'opposer à eux le plonge dans la tristesse, d'hui on a beaucoup dédramatisé le problème de l'appartel'amertume, produit en lui un profond déchire- nance ou pas au Parti. Si quelqu'un ne s'y sent pas bien, il
peut s'en aller sans histoire'. 'Il était 'auxilié', raconte
Jean Rony, par Michel Dufour(.-)qui a opiné dans le sens
qui convenait à sa position, deux fois, pas davantage, et en
12— Cf. exemplairement J.-P. Sartre, Les communistes et la quelques mots ; Chambaz, devant ma tranquillité, m'a traité
paix, en particulier les deux premiers articles publiés dans les de provocateur^..^). Le bureau d'un membre du Bureau
numéros 81 et 84-85 des Temps modernes (1952), reproduit politique, on n'y est pas convoqué pour rigoler. Or je
in : Situations, VI, Paris, Gallimard, 1964. rigolais». Cité, avec l'accord de Jean Rony, in M. Barak,
Fractures au PCF, La Calade et Paris, Edisud-Karthala, 1980, 13— Outre Henri Fiszbin, entré au PC en 1945 (avant Georges p. 75. Marchais donc), permanent depuis 1957, Georges Heckli,
15— On ne peut faire entrer dans aucune des deux catégories Jean-Marie Argeles, Eddy Kenig, Jean Gager, sont de «vieux»
les écrits de Louis Althusser, Ce qui ne peut plus durer dans militants (Cf. pp. 24, 54, 81, 103). Or tous, même lorsqu'ils
le parti communiste (Paris, Maspero, 1978) ou d'Hélène s'opposent au secrétaire général, respectent son magistère
institutionnel. Henri Fiszbin peut bien manifester une Parmelin, Libérez les communistes ! (Paris, Stock, 1979) qui
précisément, n'appartiennent à aucun genre et combinent opinion très négative sur Georges Marchais, celui-ci, tant
qu'il est secrétaire général, est intouchable ; porte-parole la dimension critique avec la volonté de s'adresser aux com
officiel, tout ce qu'il dit est parole communiste. L'habit fait munistes et au parti : ceci est évidemment la position la
le moine. moins susceptible de procurer des gratifications symboliques. 70 Jeannine Verdès-Leroux
bruyante que le plus souvent ces communist es- là n'ont été d'Etienne Fajon est remplacée ici par une disssoumis à aucune probation (16), ces livres (qu'il s'agisse de onance profonde. l'autobiographie d'Antoine Spire ou de La singularité d'être Voulant démontrer qu'il avait eu raison dans communiste de Raymond Jean, tous deux édités au Seuil en
1980) appartiennent à la littérature interne ; ils doivent être le différend qui l'avait opposé au bureau politique,
traités, non comme des contributions à une objectivation mais formé à admettre que «ce n'est pas ce qui du parti communiste mais comme des objets d'analyse au importe le plus» (comme le lui rappelle un de ses même titre que les ouvrages précédents. aînés, p. 13) [puisque «A tout prendre, mieux vaut
se tromper avec le parti qu'avoir raison contre lui»,
La comparaison entre le livre d'Etienne Fajon, Ma p. 159], Henri Fiszbin est conduit à osciller entre
vie s'appelle liberté (17) et le livre d'Henri Fiszbin, le langage stéréotypé de la célébration (21) et la fait ressortir à l'évidence les particularités du dénonciation véhémente de la violence qu'il subit
second. La foi de charbonnier qui anime Etienne mais, faute d'instruments d'analyse, il est amené à
Fajon ignore les ombres et les problèmes : le livre décrire cela aussi avec les instruments de la foi, les retrace, dans le langage de la foi, dont l'ancien seuls dont dispose un militant qui se définit comme directeur de L'Humanité est nécessairement un un «pur produit de trente-cinq années d'appartevirtuose, l'ascension d'un instituteur devenu nance au parti, de fidélité» (p. 16). Parmi toutes les membre eminent d'une organisation puissante, ce contradictions qui rendent le livre déconcertant et qui lui vaut aujourd'hui, au lieu de vivre en retraité parfois burlesque (malgré la souffrance affichée par anonyme, d'être encore un porte-parole autorisé. Il l'auteur et qu'il n'est pas question de ne pas évoque avec conviction sa réussite d'homme prendre au sérieux), il faut mettre au premier plan d'appareil à qui on a pu confier les responsabilités cette inadéquation entre le langage de la foi et les plus hautes «puisqu'il ne (pouvait) rien faire l'intention de livrer l'analyse rationnelle d'une suite pour faire avancer ses intérêts qui ne contribue d'événements vécus dans l'opacité. eo ipso à défendre les de l'appareil» (18).
«Faire ce que mon Parti attend de moi fut toujours
une des règles de ma conduite» (19). L'ayant lu,
on imagine son indignation et sa stupeur quand les Les éléments objectifs secrétaires parisiens «tiennent tête» au bureau
de l'affaire Fiszbin politique, lui «répondent» : «'J'ai trente-trois ans
de Bureau politique, et c'est la première fois queje L'« affaire» éclate le 11 janvier 1979 : au cours vois une chose pareille' s'exclamera Etienne Fajon» d'une réunion très longue et très violente, les
(H. Fiszbin, op. cit., p. 102). membres du bureau politique ont accusé les huit
Les bouches s'ouvrent est aussi le livre d'un secrétaires de la fédération de Paris de «laxisme,
homme de foi : Henri Fiszbin ne joue jamais à opportunisme, absence de fermeté, manque d'es
l'opposant mais ses convictions ont subi de rudes prit de classe» puis «doigts tendus (ils n'ont) pas
assauts; son. discours est le produit d'une conjonc hésité à désigner (...) ceux dont les 'désaccords'
ture inhabituelle, extraordinaire. L'échec de avec la politique du parti étaient connus bien
l'Union de la gauche avait en effet causé dans les qu'inavoués» (p. 21). Tout au long de l'ouvrage, le
rangs des militants un bouleversement, désespéré lecteur trouve assez de faits pour ne pas partager la
chez certains, transfiguré chez d'autres en espoir «surprise» des secrétaires fédéraux ainsi attaqués,
d'un changement, d'une ouverture, d'un nouvel et sa surprise ne concerne que les formes prises par
avenir (20). Henri Fiszbin en fut, malgré lui, l'affrontement, sa démesure.
l'interprète. Si bien que l'adéquation parfaite entre
la forme et le fond qu'on trouve dans le livre Henri Fiszbin raconte comment, sur fond de la déception
née de la rupture puis de l'échec de la gauche aux élections
législatives de 1978, une très vive contestation s'était
développée dans la fédération de Paris. Lui-même intervint
16—11 y a trente ans, des communistes qui avaient souvent de manière (très modérément) critique lors de la réunion du
eux-mêmes combattu dans la Résistance disaient leur orgueil Comité central qui suivit ces élections. Il souligne que, ce
d'être dans le «parti du Mutin de la Mer Noire» (les écrits, faisant, il avait été très isolé ; bien que de nombreux respon-
en effet, ne parlaient pas seulement du «parti de Maurice
Thorez», titre écrit, pendant un temps, sur les bulletins
d'adhésion). Aujourd'hui, ayant mené son combat dans les
20— Cf. à titre de simple illustration, J. Rony, L'année du échelons subalternes de l'appareil, l'ex-permanent Antoine
grand réveil communiste, Le Monde, 27 mai 1978. Voir Spire écrit : «Je suis fier d'être dans le même parti que l'abondance d'écrits communistes dans Le Monde, Le l'auteur de cet entretien. Désormais je penserai souvent que Matin, etc., mais aussi les débats internes et un livre comme je suis dans le parti d'Yvonne Quilès» (Profession permanent,
M. Goldring, L'accident, Paris, Ed„ sociales, 1978. Paris, Ed. du Seuil, 1980, p. 126 - souligné par nous) [L'ex
ploit d'Yvonne Quilès avait consisté à publier dans France 21— Quelques exemples de cette auto-célébration : décrivant Nouvelle un entretien avec Simone Signoret, acte hardi une activité somme toute banale, une campagne de propapuisque le journal s'était abstenu de rendre compte, deux gande, «le parti à cœur ouvert», menée pendant quinze jours ans plus tôt, des souvenirs de la comédienne qui, dans ce en 1974 par la fédération de Paris, Henri Fiszbin parle de
livre, éclairait certains aspects du passé du PC]. Le certificat militants «galvanisés», d' «explosion», de «feu d'artifice
de qualification est devenu dérisoire, la fierté sectaire d'initiatives», etc. (p. 147) ; toutes les activités les plus demeure. classiques d'une organisation politique (lancement d'un
journal local, fête, etc.) sont décrites comme autant de 17— E. Fajon, Ma vie s'appelle liberté, Paris, Robert Laffont,
«défis», de «démarches conquérantes» (pp. 148-151) ; 1976. jusqu'aux campagnes électorales, activité routinière s'il en 18— P. Bourdieu, Le mort saisit le vif, Actes de la recherche fût, qui sont évoquées comme ayant permis de déployer en sciences sociales, 32-33, avr.-juin 1980, p. 10. «audace», «ligne ambitieuse», «orientation conquérante»,
19-E. Fajon, op. cit., p. 280. «les plus grandes audaces», etc. (pp. 28-29). Les invariants du parti communiste français 71
sables aient connu dans leurs fédérations le même climat de cisme». A l'opposé, Henri Fiszbin authentifie les débats et d'interrogations vigoureuses, «les doigts d'une critiques et redonne vie aux aspirations niées; il seule main suffiront amplement pour compter les interven «est moins l'homme 'extraordinaire' dont parlait tions exprimant une critique, si minime soit-elle» (p. 44).
116 organisations de cette fédération manifestèrent Weber que des situations extraordi
par écrit «leurs doutes ou leurs critiques, plus ou moins naires», il tente de nommer ce que les systèmes
générales, sur les conclusions du rapport de Georges Mar symboliques en vigueur, mais affaiblis, rejettent chais» (c'est-à-dire le rapport sur les élections, prononcé à dans l'innommable (23). la session d'avril 1978); ainsi que le commente Henri
Disant sa surprise lorsque la crise devint Fiszbin, ce chiffre peut paraître faible, mais comme «cha
cun le sait», les cellules ou les sections n'adressent des ouverte, Henri Fiszbin admet qu'il a manqué de
motions aux instances supérieures que dans des circons «lucidité» et d'«attention» (p. 77). Etant donné le tances très exceptionnelles, «l'insatisfaction est plus larg fonctionnement du parti communiste, il était ement répandue qu'une simple comptabilité ne paraît manifeste que, par ses interventions personnelles l'indiquer» (p. 57).
Plus de 200 intellectuels parisiens signèrent la comme par ce qui se passait dans sa fédération, il
pétition dite d'Aix, publiée dans le Monde (19 mai 1978) et accumulait les nuages sur sa tête. Bien sûr, puisque, qui recueillit plus de 1 200 signatures. comme il le souligne, il agissait toujours «dans le Un secrétaire fédéral parisien, parlant en son nom respect rigoureux des principes du parti» (p. 15), propre, croyant pouvoir parler en son nom propre, critiqua
en termes vifs, lors d'une réunion d'intellectuels organisée les griefs réels ne pouvaient être formulés, la
par la direction, en décembre 1978, le discours inaugural du direction ne pouvait pas dire qu'elle ne supportait
secrétaire général (pp. 80-81). pas les critiques. Pour qu'elle ait raison, il fallait
qu'il y eût dans la fédération de Paris, non des
C'est l'ensemble de ces faits que le bureau politique débats politiques, mais des erreurs et des manque
n'a pas toléré. Plus particulièrement, il ne put ments touchant aux fondements, à la nature même
accepter qu'Henri Fiszbin, prêtre au service d'une du parti : on reproche donc aux secrétaires non de
tradition sacrée, se conduise comme un porte- critiquer et laisser critiquer mais, par exemple,
parole. En effet, et bien que personne ne l'ait d'avoir quitté le terrain de classe. Disant alternat
chargé de rien et qu'il tienne à justifier son compor ivement que c'était un problème somme toute
tement par les seules exigences de sa conscience ordinaire (p. 26), et qu'il ne comprenait rien à ce
personnelle, Henri Fiszbin, au lieu de se comporter que la direction recherchait (pp. 105-106), Henri
comme l'impose la tradition, en émanation de la Fiszbin donne aussi une réponse : «Dans ses
direction, fut porteur du trouble de sa base. Il faut contacts de travail avec la direction (un secrétaire
préciser ce qu'est la position d'un secrétaire fédér fédéral) a ressenti une volonté qui lui a fait peur
al. Henri Fiszbin écrit qu'il jouit d'une double d'isoler, de combattre et de repousser quiconque a
une opinion critique» (p. 67). Des accusations légitimité : il est «élu par le comité fédéral ; théo
riquement, il en est l'émanation, et c'est de lui qu'il telles que «opportunisme» ou «abandon du terrain
de classe», ordinaires dans l'histoire du PC, ne sont tient toute son autorité (...). Mais dans la réalité,
(...) l'autorité du secrétaire fédéral tient, pour une que des stigmates apposés sur celui qu'on va faire
part sans doute décisive, à l'espèce de délégation de «tomber» ; il n'y a donc pas de discussion politique
pouvoirs que lui confie le Comité central» (pp. 99- possible, ce qu'Henri Fiszbin a très vite découv
100). Mais il sait à quoi s'en tenir sur cette part ert : «L'enchaînement des interventions permet
«sans doute décisive», puisqu'il sait expliquer de penser que la conclusion de la réunion était
pourquoi il n'avait jamais eu de difficultés dans sa fermement arrêtée avant même son commence
fédération : c'est grâce à «l'autorité dont j'étais ment» (p. 95). «Allez donc prouver votre inno
investi par la direction du parti, que, secrétaire cence quand l'accusation ne tente même pas de
fédéral, je représentais et incarnais en quelque sorte faire la preuve de votre culpabilité et se contente
à Paris» (p. 100). Par suite de l'importance de de l'affirmer ! Le Bureau politique a 'vu' l'oppor
l'agitation critique, du climat d'échec qui ne tunisme déferler dans la fédération de Paris.
résultait pas d'un insuccès électoral classique mais Quand, comment, où, quelles en sont les traces ?
d'un «choc» et d'une frustration (p. 27), la posi Mystère» (pp. 96-97).
tion de secrétaire fédéral, facile à tenir dans
les temps ordinaires, devint une position de porte-
à-faux. Face à la contestation, le bureau politique
attendait qu'Henri Fiszbin «bétonne» (p. 54)
Action politique comme lui-même le faisait, qu'il «l'incarne», au
lieu de lui renvoyer des critiques insupportables. Le ou pratiques magiques
rapport de Georges Marchais au Comité central Le livre confirme ce qu'on observait à la lecture d'avril 1978 les avait précisément rejetées avec des ouvrages de Charles Tillon ou d'Auguste violence comme autant d'inventions du parti Lecœur : aucun de ces dirigeants ne semble avoir, socialiste, du Monde, du Matin, etc. : «Les organi individuellement, une «compétence» politique, ne sateurs de cette campagne en sont et en seront produit des analyses politiques et ne peut expliquer pour leurs frais» (22). Le secrétaire général qui a pourquoi il y a ces «crises» violentes. Les victimes, «partie liée» avec l'ordre ordinaire n'a rien à dire désavouées, déchues alors que le plus souvent elles de ces situations de crise «puisque le seul langage ne s'y attendaient pas —elles se savaient seulement dont il dispose pour les penser est celui de Pexor-
23— P. Bourdieu, Genèse et structure du champ religieux,
22- L'Humanité, 28 avr.1978, p. 7. Revue française de sociologie, 12, 1971, p. 332 et p. 331. Jeannine Verdès-Leroux 72
l'objet de rumeurs mais étaient sûres de leur Henri Fiszbin ne cesse de répéter que les accusa
«innocence» (24) ne parviennent pas à comprendre tions portées contre la fédération de Paris «ne
ce qui leur arrive, d'autant qu'au moment où s'appuient sur aucune démonstration, sur aucune
l'affaire commence, elles n'ont généralement pas argumentation rigoureuse» (p. 96); il parle à
(encore) de désaccord politique : ni André Marty, propos de la direction d'arbitraire, d'autoritarisme,
ni Charles Tillon, ni Henri Fiszbin ne sont en de faux-fuyant, de manipulation, de truquage,
aucune façon des «oppositionnels». etc. Le temps passant, ceux qui furent éliminés
tendent le plus souvent à limiter leur explication à Sans être aussi nombreuses que les expressions de souf la mise en cause, quasi obsessionnelle, d'un responsfrance, les rappels de sa fidélité, de son adhésion sans able. Bien qu'il ne fasse jamais l'objet d'un jugeréticences et pour toujours, sont fréquents sous la plume
ment explicite, le secrétaire général est présenté ici d'Henri Fiszbin. Dès le début du livre, il prend à partie ceux
qui pourraient croire qu'après tant de «blessures», de comme autoritaire et lunatique et quelques memb
désillusions, etc. il pourrait être amené à réviser son enga res du bureau politique apparaissent plus particugement : «Quelqu'un croit -il déjà que je regrette ? Que je lièrement zélés; ils reprennent tous ses propos : me libère ici d'un poids ? Que c'est fini ? Que j'ai compris ? sensibilité à la pression de l'ennemi, laxisme, Il n'a rien compris. Rien ! Je ne veux ni m'arrêter, ni
insuffisante prise en compte des grands problèmes oublier ce que j'ai appris, ni changer de chemin. Je veux
continuer, même si c'est difficile, imprévu :je ne prends pas sociaux, pas de point de vue de classe, insuffisance congé» (pp. 17-18) et près de 150 pages plus loin, il redit : de la bataille idéologique, etc. (pp. 234-235). C'est «Jamais un quart de seconde, je n'ai envisagé de le quitter. dire qu'aucun d'eux ne présente une analyse. Je ne le quitterai pas. J'ai choisi mon camp» (p. 160).
D'une manière générale, ce livre présente la
politique communiste essentiellement comme un Henri Fiszbin peut d'autant plus aisément répéter
activisme. Cette conception est illustrée par une son accord profond avec la «ligne» de son parti,
«démonstration» que présente Henri Fiszbin pour que l'affaire, telle qu'il la narre, ne concerne guère
justifier le travail accompli par sa fédération ; il la politique ; il rapporte une suite de foucades d'un
tient pour un de ses plus grands succès la Fête de secrétaire général qui, investi d'un pouvoir absolu,
Paris qui «permit, en mai 1977, le plus grand se permet d'apostropher des responsables irrépro
meeting du parti à Paris depuis des dizaines chables, leur lançant des accusations graves, aussi
d'années, je veux dire à Paris pour les seuls Parigénérales qu 'infondées dont, son humeur ayant
siens : quinze mille hommes et femmes de la tourné, il déclare qu'elles sont sans importance, ou
capitale rassemblés avec Georges Marchais. J'ai n'ont pas existé.
conscience que tout ce travail exigeait une tension
Par exemple, Henri Fiszbin raconte la mésaventure arrivée à des énergies qui était parfois à la limite du supporun membre du bureau fédéral, qui assurait alors la respons table» (p. 151). Pas la plus sommaire indication abilité du secteur «femmes» : «Bouleversée, elle me n'est fournie sur les objectifs politiques de ce raconte que Georges Marchais l'a vivement 'accrochée' dès
la fin de son intervention. Sans qu'il lui soit possible de meeting, ce qui s'y est dit, ses suites éventuelles.
comprendre les motifs précis de ces reproches, elle est prise Alors qu'elle ne cesse d'évoquer des critères d'utilà partie es qualité : 'La camarade de Paris a une lecture ité, d'efficacité (pour parler de l'art, par exemple), restrictive, unilatérale, du 22ème congrès et des décisions la direction du parti communiste, dès qu'il s'agit du Comité central d'avril' (...). Les motifs de cette dénonc
d'une action qui pour elle appartient à la catégorie iation sont à ce point mystérieux que je ne réussirai pas,
malgré plusieurs démarches auprès des responsables natio du politique —n'importe quel meeting, ou «défi
naux, à les connaître. On me rassure : c'est sans impor lé»— ne pose jamais la question de son utilité, de tance, ce n'est pas grave. Il n'y a peut-être pas de problème, son efficacité : tout est utile et il n'y a d'actions mais le secrétaire général du parti n'a pas hésité à se livrer à que réussies. Le succès ici, c'est de rassembler une vive attaque contre la représentante de la fédération de
15 000 personnes et Henri Fiszbin ne se demande Paris!» (p. 67).
Ou encore, après un portrait très élogieux d'un pas si le fait de réunir, au prix de cette exceptionnsecrétaire fédéral, Henri Fiszbin écrit : «Et c'est lui que elle tension des énergies, seulement la moitié des Georges Marchais, deux heures auparavant, a violemment militants parisiens, est, de toute façon , une interrompu pour lui lancer : Toi, je sais que tu n'es pas grande réussite. d'accord avec la politique du parti'. Sans autre argument»
(P. 24). Effectivement dirigé par des dominés, à
Au 23ème congrès, «le rapport de Georges Marchais l'écart du pouvoir, et ne se comportant pas et met gravement en cause 'un camarade' dont l'argumenta n'étant pas reconnu comme force de propositions, tion est qualifiée d"ignoble'. Sans l'ombre d'une raison» le parti communiste est amené à faire de la poli(p. 134).
tique sur un mode fictif. Dans chaque meeting, il se
regarde lui-même, se célèbre, faisant inlassablement 24— Les plus «avisés» savent aussi que «l'innocence» ne la démonstration sans cesse à refaire, de son protège de rien ; ainsi en fut-il d'Auguste Lecœur. Peu de existence, de sa «puissance». «Le parti» est plus temps avant sa mise en accusation, il avait été l'un des accu
qu'il ne fait. Les yeux fixés sur cet objectif prodisateurs implacables d'André Marty, le qualifiant, parmi les
premiers, de «policier» {L'Humanité, 10 févr. 1953) ; très gieux, le passage de l'espèce humaine «du règne de
au fait de la fabrication des «procès», il fut l'un des rares à la préhistoire à celui de l'humanité» (p. 16), le refuser d'entrer dans le jeu. Ecrivant que si Tillon a subi un premier secrétaire de la fédération de Paris, profesprocès, «c'est qu'en marxiste-léniniste au cerveau 'non lavé,
sionnel de la manipulation symbolique, réunit les non décrassé et non essoré'», il s'était soumis à la «loi du
milieu», il donne à entendre que son cerveau était «lavé, fidèles : il n'est nullement question de donner à
décrassé, essoré» (A. Lecœur, Le PCF, continuité dans le entendre que ce n'est rien, mais cette entreprise est changement, Paris, rééd., Le livre de poche, 1979, p. 108). sans doute plus proche de la pratique magique que En fait, ceux qui savent qu'il ne sert à rien d'être innocent de l'acte politique. Et cela non en raison d'une ne sont «avisés» qu'autant qu'ils connaissent les mécanismes,
parce qu'ils ont joué eux-mêmes les procureurs. «faiblesse» propre au PCF mais en raison de