Les manuels d histoire chinois vus du Japon - article ; n°1 ; vol.39, pg 3-25
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Les manuels d'histoire chinois vus du Japon - article ; n°1 ; vol.39, pg 3-25

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Ebisu - Année 2008 - Volume 39 - Numéro 1 - Pages 3-25
Depuis plusieurs années, les manuels d'histoire japonais sont à l'origine de frictions diplomatiques entre le Japon et ses voisins, en particulier la Chine et la Corée du Sud. Suite à la parution, en 2001, du manuel révisionniste édité par la Société pour la rédaction de nouveaux manuels d'histoire (Atarashii rekishi kyôkasho o tsukuru-kai), le gouvernement chinois exigea du ministère de l'Éducation japonais qu'il modifie certains passages du manuel jugés « incorrects ». Ces « ingérences » provoquèrent une riposte des milieux proches du Tsukuru-kai, qui s'empressèrent de dénoncer les déficiences des manuels d'histoire chinois. Si de nombreuses études ont été consacrées aux manuels japonais, peu d'attention a été accordée comparativement aux manuels chinois et à la façon dont ils sont perçus au Japon. Cet article a pour objectif d'examiner les principales critiques qui leur sont adressées et d'évaluer le bien-fondé de l'idée sous-jacente dans nombre d'ouvrages parus au Japon sur ce sujet, selon laquelle les manuels d'histoire chinois contribueraient à exacerber les sentiments anti-japonais en Chine.
Japanese history textbooks have for some time caused diplomatic strains between Japan and its neighbors, particularly China and South Korea. Following the publication in 2001 of the revisionist textbook edited by the Japanese Society for History Textbook Reform (Atarashii rekishi kyôkasho o tsukuru-kai), the Chinese government requested the Japanese Ministry of Education to revise passages considered incorrect. This interference sparked reactions among scholars close to the Tsukuru-kai fr L V >ggiffcf4 !f £ if- § zx , who in their turn denounced the shortcomings of Chinese history textbooks. While many studies have been devoted to Japanese history textbooks, few attention has been paid comparatively to their Chinese counterparts and the way they are perceived in Japan. This article examines some of the main criticisms directed at Chinese textbooks and assesses the validity of the idea that often underlies related studies published in Japan, according to which Chinese history textbooks would contribute to foster anti-japanese sentiments in China.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2008
Nombre de lectures 33
Langue Français
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Samuel Guex
Les manuels d'histoire chinois vus du Japon
In: Ebisu, N. 39, 2008. pp. 3-25.
Citer ce document / Cite this document :
Guex Samuel. Les manuels d'histoire chinois vus du Japon. In: Ebisu, N. 39, 2008. pp. 3-25.
doi : 10.3406/ebisu.2008.1497
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ebisu_1340-3656_2008_num_39_1_1497Résumé
Depuis plusieurs années, les manuels d'histoire japonais sont à l'origine de frictions diplomatiques entre
le Japon et ses voisins, en particulier la Chine et la Corée du Sud. Suite à la parution, en 2001, du
manuel révisionniste édité par la Société pour la rédaction de nouveaux manuels d'histoire (Atarashii
rekishi kyôkasho o tsukuru-kai), le gouvernement chinois exigea du ministère de l'Éducation japonais
qu'il modifie certains passages du manuel jugés « incorrects ». Ces « ingérences » provoquèrent une
riposte des milieux proches du Tsukuru-kai, qui s'empressèrent de dénoncer les déficiences des
manuels d'histoire chinois. Si de nombreuses études ont été consacrées aux manuels japonais, peu
d'attention a été accordée comparativement aux manuels chinois et à la façon dont ils sont perçus au
Japon. Cet article a pour objectif d'examiner les principales critiques qui leur sont adressées et
d'évaluer le bien-fondé de l'idée sous-jacente dans nombre d'ouvrages parus au Japon sur ce sujet,
selon laquelle les manuels d'histoire chinois contribueraient à exacerber les sentiments anti-japonais en
Chine.
Abstract
Japanese history textbooks have for some time caused diplomatic strains between Japan and its
neighbors, particularly China and South Korea. Following the publication in 2001 of the revisionist
textbook edited by the Japanese Society for History Textbook Reform (Atarashii rekishi kyôkasho o
tsukuru-kai), the Chinese government requested the Japanese Ministry of Education to revise passages
considered "incorrect". This "interference" sparked reactions among scholars close to the Tsukuru-kai fr
L V >ggiffcf4 !f £ if- § zx , who in their turn denounced the shortcomings of Chinese history textbooks.
While many studies have been devoted to Japanese history textbooks, few attention has been paid
comparatively to their Chinese counterparts and the way they are perceived in Japan. This article
examines some of the main criticisms directed at Chinese textbooks and assesses the validity of the
idea that often underlies related studies published in Japan, according to which Chinese history
textbooks would contribute to foster anti-japanese sentiments in China.n" 39, Printemps- Été 2008 Ebisu
L /ES MANUELS D'HISTOIRE CHINOIS VUS DU
JAPON
Samuel GUEX
Université de Genève
Introduction
Lorsque l'on évoque de nos jours la « question des manuels d'histoire »
en Asie, c'est le plus souvent pour parler des manuels japonais. En effet,
depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces derniers ont été à plusieurs
reprises au centre de controverses, d'abord limitées au Japon même (Procès
Ienaga)1, avant de prendre dès le début des années 1980 une dimension
internationale2 et de devenir, depuis la parution du manuel de la Société
' II s'agit des procès intentés contre l'État japonais entre 1965 et 1993 par Ienaga
Saburô ^^cHÈP, alors professeur à l'Université Normale de Tokyo (Tôkyô kyôiku
daigaku ^gClfcffA^). À l'origine de cette action en justice se trouve le refus par le
ministère de l'Education, au début des années 1960, d'homologuer le manuel d'histoire
de l'enseignement secondaire dirigé par Ienaga, en raison notamment de mentions aux
crimes de guerre jugées trop explicites. Sur le caractère anticonstitutionnel du système
d'homologation des manuels scolaires, au centre des revendications d'Ienaga, celui-ci ne
put obtenir gain de cause. En revanche, plusieurs décisions de tribunal, notamment celle
de 1970 (Sugimoto hanketsu fé^fj^i), jugèrent l'interdiction du manuel d'Ienaga illégale
et anticonstitutionnelle. Cela conduisit le ministère de l'Éducation nationale à assouplir
progressivement ses critères d'homologation au cours de la décennie 1970.
2 Lors du processus des nouveaux manuels d'histoire en 1982,
les journaux japonais rapportèrent des tentatives du ministère de l'Éducation visant à
édulcorer la réalité de l'agression japonaise en Chine, en incitant notamment les rédacteurs
à remplacer le terme d'« invasion » (shinryaku ftB§) par « avancée » (shinshutsu Mtii). Les
protestations virulentes de la Chine et de la Corée contraignirent le gouvernement de
Suzuki Zenkô Ïp^H^ à présenter ses excuses ; il assura qu'à l'avenir, la nécessité de
préserver la « compréhension et l'harmonie internationales » serait prise en considération.
Concrètement, cette décision déboucha sur l'ajout de la clause des pays limitrophes
[kinrin shokoku jôkô àfiPHlIIsfeïI) parmi les critères d'homologation. Samuel GUEX
pour la rédaction de nouveaux manuels d'histoire (Atarashii rekishi
kyôkasho o tsukuru-kai ft L V^H^t^H^^ < 6Û, ou Tsukuru-kai)3 en
2001, une des principales pommes de discorde entre le Japon et ses voisins
asiatiques, en particulier la Chine et la Corée.
Le mécontentement de ces deux pays est légitime car les tendances
révisionnistes du manuel Tsukuru-kai sont bien réelles, reflétant en cela
la vision historique défendue par l'aile droite conservatrice, qui pose
notamment les guerres du Japon contemporain comme défensives ou qui
souligne les effets globalement positifs de ces guerres, de la colonisation de
Taiwan, et de l'annexion de la Corée4. . .
Cependant, en fustigeant la dérive nationaliste de certains manuels
japonais, la Chine et la Corée du Sud, où les protestations sont les plus
virulentes, semblent parfois vouloir s'ériger en juges, condamnant telle
interprétation, dénonçant telle omission. Ainsi, après que le manuel du
Tsukuru-kai eut été homologué en avril 2001s, ces deux pays assortirent
leurs protestations officielles d'une liste de passages qu'ils souhaitaient
voir modifier6. Le ministère de l'Éducation japonais rejeta ces demandes,
arguant du fait qu'aucune erreur n'avait été constatée lors du processus
d'homologation.
Ces critiques provoquèrent une riposte au Japon, en particulier parmi
les membres du Tsukuru-kai, excédés par ces « ingérences » et décidés
à dévoiler les déficiences des manuels coréens et chinois pour prouver
que le Japon n'avait pas à recevoir de leçons de ses voisins7. Certes, les
motivations de certains auteurs sont parfois discutables lorsque, à travers
3 Atarashii rekishi kyôkasho o tsukuru-kai (éd.). Atarashii rekishi kyôkasho ff L^
ffi ÏLfi^Ilt, Tokyo, Fusôsha îfeUtt, 2001. Ce manuel est destiné à l'enseignement de
l'histoire au secondaire.
4 Pierre Lavelle, « La Société pour la rédaction de nouveaux manuels d'histoire :
Renouveau ou déclin du nationalisme ? », Cipango, n° 10, 2003, p. 14.
11 La Commission d'homologation des matériaux d'enseignement (Kyôka-yô
tosho kentei chôsa shingi-kai lfcf4fflEllït^Ai!ifS1iriilx) du ministère de l'Éducation
nationale exigea des rédacteurs du Tsukuru-kai la modification de plus de cent trente
passages, soit environ quatre fois plus que pour les manuels des sept autres éditeurs.
Voir Arnaud Nanta, « Débats et enjeux autour des scolaires », dans Jean-Marie
Bouissou (dir.), Le Japon contemporain, Paris, Fayard, 2007, p. 209-213 ; Arnaud Nanta,
« Le débat sur l'enseignement de l'histoire au Japon », Matériaux pour l'histoire de notre
temps, Paris, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC),
n°88, octobre-décembre 2007, p. 13-19.
6 La demande de la Corée du Sud, adressée le 7 mai 2001, concernait vingt-cinq
passages du manuel. Quelques jours plus tard, le 16 mai 2001, la République populaire
de Chine exigeait à son tour la modification de huit passages.
Katsuoka Kanji WfW^?K, Kankoku, Chûgoku « rekishi kyôkasho » o tettei hihan
sum : waikyoku sareta tai-Nichi kankei-shi $IH • ^H rE£fScÊHtj £ficl£îtffiT£— 3?ft
(Critique radicale des « manuels d'histoire » chinois et coréens : histoire manuels d'histoire chinois vus du Japon Les
leurs critiques des manuels chinois et coréens, ils cherchent à promouvoir
le manuel Tsukuru-kai comme étant exemplaire. Mais la parution de ces
ouvrages au ton souvent polémique a le mérite de rappeler qu'au Japon,
l'enseignement de l'histoire en Chine et en Corée constitue également une
source d'inquiétude. Ainsi en mars 2005, le ministre des Affaires étrangères
de l'époque, Machimura Nobutaka HU Wfti-^, dénonça publiquement
le contenu « anti-japonais » des manuels d'histoire chinois, une idée
abondamment relayée par les médias japonais pour expliquer la violence
des manifestations anti-japonaises survenues en Chine peu de temps
après8.
Le propos du présent article est d'envisager « la question des manuels
d'histoire » du point de vue japonais, en examinant les critiques les plus
courantes adressées à l'encontre des manuels d'histoire chinois du collège
{chuji zhongxue y)$kl\vT) par les principaux ouvrages parus au Japon sur le
sujet. Il s'agit plus particulièrement d'évaluer le bien-fondé de l'accusation
sous-jacente à la démarche de leurs auteurs, persuadés que la partialité des
manuels d'histoire chinois contribuerait à exacerber les sentiments anti
japonais en Chine.
Les manuels d'histoire chinois
Créées en 1954 sous l'égide du ministère de l'Éducation chinois, les
Presses éducatives du peuple (Renmin jiaoyu chubanshe Kl&ffifl \\\$£%t)
conservèrent le monopole de l'édition des manuels pendant trois décennies.
Il fallut attendre la politique de réformes et d'ouverture {gdige kaifang
&^\Wi'i) pour que l'État renonce à une partie de ses prérogatives et que
le mode de sélection des manuels en Chine soit sensiblement modifié.
déformée des relations avec le Japon), Tokyo, Shôgakukan 'h'j^êfi, 2001 ; NoHiRAShunsui
if ^(StK, Kankokujin no Nihon gishi WAh<n l\ ^GVii (L'hisroire du Japon falsifiée par les
Coréens), Tokyo, Shôgakukan 'b'7-fÊ, 2002 ; Isawa Motohiko W'-ÎRmfê et Kim Mun-
hak skX'T'-, Gyaku kentei Chùgoku kokutei kyôkasbo : Chùgokujin ni oshiete agetai hontô
no Cbùgoku-shi $fèfë ^SIH&fWïfî-'t'M AKÏfc/L-C&if /iv>>f£^<^i|ï|lfe (Contre-
expertise des manuels chinois agréés par l'État : la véritable histoire chinoise telle que nous
désirons l'enseigner aux Chinois), Tokyo, Shôdensha WUîtt, 2005 ; Nakajima Mineo
■t'itl^Èl (éd.), Rekishi no uso o miyaburu : Nit-Chû kingendai-shi no sôten 35 Mlîl<nnÈ
£JUt5 — tl 43i£5éR'£<7>f*,& 35 (Les mensonges de l'Histoire dévoilés : 35 questions
litigieuses de l'histoire sino-japonaise moderne et contemporaine), Bungei shunjù ^tH
#jft, 2006 ; Chong Tae-gyun $>>c£j et Furuta Hiroshi "tVFiltf ="1 (éd.), Kankoku, Kita
Chôsen no uso o miyaburu : kingendai-shi no sôten 30$t[3 • it®]ffî<nuÊ.% %MZ>— ]Sï^iX't<n
%*£k 30 (Les mensonges de la Corée du Sud et de la Corée du Nord dévoilés : 30 questions
litigieuses de l'histoire moderne et contemporaine), Bungei shunjù, 2006.
8 Voir par exemple Okamoto Yukio [KI^fif£, Tanaka Akihiko tU4'Hfl/$, « L'inquiétante
montée du "patriotisme" chinois », Cahiers du Japon, Hiver 2005, p. 10. '
1
Samuel GUEX
La création en 1987 d'une Commission nationale d'homologation des
matériaux d'enseignement pour le primaire et le secondaire (Quanguo
zhongxiao xuexiao jiaocai shending weiyuanhui ^r!114I/J^K^Mé/ë
ftftéO sonna le glas du monopole des Presses éducatives du peuple.
Depuis cette date, les établissements scolaires, les organes de recherche,
mais également les particuliers sont habilités à rédiger des manuels et à
soumettre leur manuscrit à cette commission d'homologation. En cas
d'acceptation, l'utilisation du manuel est autorisée au niveau national. Pour
les manuels destinés à un usage exclusivement régional, l'homologation
par le Comité d'éducation (Jiaoyu weiyuanhui ffcWltfiâO d'une province
ou d'une région autonome est jugée suffisante.
Si, en théorie, toutes les provinces sont autorisées à se doter de
leurs propres manuels, peu d'entre elles possèdent les moyens financiers,
les compétences ou l'expérience nécessaires à une telle entreprise. En
conséquence, la plupart des provinces se contentent, de facto, d'utiliser
les manuels des Presses éducatives du peuple, qui conservent ainsi un rôle
prépondérant dans l'enseignement obligatoire chinois9.
Depuis 2001, un nouveau manuel d'histoire édité par les Presses
éducatives du peuple, à la structure remaniée et au contenu allégé, a
été introduit progressivement, à titre d'essai, dans quelques dizaines de
districts (qu ÏA) et arrondissements (xian %ya. Après plusieurs révisions,
ce manuel dit « expérimental » a été homologué et son utilisation est
désormais autorisée dans tout le pays. Il est appelé à terme à remplacer le
manuel « standard » des Presses éducatives du peuple, qui est néanmoins
toujours utilisé par un grand nombre de collèges chinois11.
Dans ce travail, nous nous référerons surtout à ce manuel
d'histoire « standard » de l'enseignement obligatoire du secondaire en
Chine, car il constitue la cible principale des ouvrages japonais consultés.
' Les provinces ou villes suivantes offrent un assortiment complet de manuels
d'histoire couvrant tous les degrés de l'enseignement obligatoire : Pékin (Beijing shifan
daxue \ttK§§WLfc.*f-) , Shanghai (Huadong shifan daxue ^iïïWiE^;^), le Sichuan (Xinan
shifan daxue ffiÉ^ÎGÀ^)- Canton (Huanan shifan daxue ^-3îffî$î:K'¥-), le Zhejiang
(Zhejiang daxue jiaoyu xueyuan i#f?X. kj^flM'T-fn).
10 Yiwu jiaoyu kecheng biaozbun shiyan jiaokeshu - Zhongguo lishi) (ci-après Shiyan MïmnmUmmnmmm'
(Manuel expérimental standard Zhongguo li'shi) *mM$.
pour le programme de l'enseignement obligatoire : Histoire de la Chine), Pékin, Renmin
jiaoyu chubanshe ÀfêtScft'fflltëtt, 2004-2006.
Jiunian yiwu jiaoyu san si nian-zhi chuji zhongxue jiaokeshu Zhongguo lishi (ci-après
Zhongguo lishi) /L^iSSf&t"^ • PS^JfttfR't^tfef^ ^Slfê'É (Manuel pour le collège
effectué en trois ou quatre ans durant les neuf années d'enseignement obligatoire : Histoire
de la Chine), Pékin, Renmin jiaoyu chubanshe ÀK#W£HJKtt, 2001. Les manuels d'histoire chinois vus du Japon 7
Dissimulation du passé d'agresseur de la Chine
Bataille de Hakusonkô
Contrairement aux manuels japonais, qui furent l'objet de protestations
officielles du gouvernement chinois, les critiques à l'encontre des manuels
chinois que nous allons évoquer ne sont pas le fait du gouvernement
japonais, mais de chercheurs, et n'ont donc pas un caractère officiel.
Parmi les reproches adressés aux manuels chinois, beaucoup concernent
l'omission d'événements de l'histoire des relations sino-japonaises, comme
la Bataille de Hakusonkô {Hakusonkô no tatakai ÙHïX.COW) de 663, que
mentionnent pourtant tous les manuels japonais, dont celui de Tôkyô
shoseki jfllRit^f :
Sur la péninsule coréenne, Silla s'allia aux Tang et détruisit Paekche et
Koguryô. Le Japon envoya une grande armée pour venir en aide à Paekche,
mais il fut battu par la coalition Silla-Tang (Bataille de Hakusonkô ou
Hakusukinoe)12.
Pour les membres du Tsukuru-kai, il s'agit d'une volonté délibérée
de dissimuler les actes d'agression de la Chine et de donner l'image d'un
empire pacifique dont l'influence sur ses voisins n'aurait été que de nature
culturelle13. Selon d'autres, cette absence s'expliquerait plutôt par la volonté
du gouvernement chinois de mettre en exergue les relations amicales
entretenues par la Chine avec ses voisins14. Cela expliquerait que les deux
manuels des Presses éducatives du peuple ne décrivent que les aspects
positifs des relations entre le Japon et la Chine des Tang15. Cet argument ne
semble guère convaincre les membres du Tsukuru-kai, qui font remarquer
que dans les chapitres couvrant les périodes moderne et contemporaine, les
passages concernant le Japon sont tout sauf amicaux16.
12 Gomi Fumihiko EîfcX/ï étal., Atarashii shakai, Rekishi ff L V 4±ê SES (Nouvelle
société, Histoire), Tokyo, Tôkyô shoseki J^sCîSFSf, 2006, p. 34.
13 Isawa Motohiko et Kim Mun-hak, op. cit., p. 59.
11 Nakamura Satoru ty fcttS (éd.), HigashiAjia no rekishi kyôkasho wa dô kakareteiru ka
$Ti;"7<7)BfEffcf4Hf2 t'ôti^i'Ci.» £>#> (Comment sont rédigés les manuels d'histoire
en Asie de l'Est ?), Tokyo, Nihon hyôron-sha B^fPiltt, 2004, p. 56.
'"* Venue au Japon du moine chinois Jianzhen 1ËJ( (en japonais Ganjin £UH) au
VIIIe siècle ; carrière de fonctionnaire en Chine d'Abe no Nakamaro Hfëf't'^S (701-770).
Ces deux personnages, souvent cités comme symboles de l'amitié sino-japonaise, bénéficient
tous deux d'un encart dans les deux manuels des Presses éducatives du peuple.
16 Katsuoka Kanji, op. cit., p. 129. Samuel GUEX
Les invasions mongoles
Les mêmes raisons expliqueraient également le silence des manuels
chinois à propos des invasions mongoles au Japon (1274 et 1281). Volonté
d'insister sur les relations amicales et pacifiques pour les uns, désir de
dissimuler le passé d'agresseur de la Chine pour les autres. Même si ces
derniers admettent qu'il s'agissaient de Mongols et non de Han, et que
par conséquent, cet événement mérite peut-être un traitement particulier,
ils rappellent que la dynastie mongole des Yuan est bien une dynastie
chinoise au même titre que les Qing, qui étaient Mandchous, et qu'en
conséquence, les manuels chinois ne devraient pas éluder un épisode aussi
important de l'histoire de l'Asie de l'Est17.
Traité de Shimonoseki
L'idée que les manuels chinois escamotent les éléments susceptibles
de remettre en question l'image d'une Chine pacifique, victime de
nombreuses agressions sans avoir elle-même nourri d'intentions
belliqueuses, expliquerait la partialité du traitement réservé au traité de
Shimonoseki THU, qui scella la victoire japonaise contre la Chine en 1895.
En Chine, où l'on considère ce traité comme l'un des plus inégaux qui
aient été imposés au pays, l'accent est mis sur les aspects humiliants tels que
les concessions territoriales (péninsule du Liaodong, Taiwan, îles Penghu),
les indemnités de guerre ainsi que l'ouverture supplémentaire de ports
aux navires japonais18. En revanche, aucune référence n'est faite au premier
article du traité, que tous les manuels japonais mentionnent sans faute,
dans lequel la Chine reconnaît l'indépendance de la Corée19.
On peut en effet interpréter cette omission comme une volonté
des rédacteurs chinois de dissimuler le fait que, dans les décennies qui
suivirent le traité de Kanghwa KM (1876), la Chine chercha à imposer
r Isawa Motohiko et Kim Mun-hak, op. cit., p. 63. Les « Histoire chinoise » publiées
en Chine ne laissent aucun doute à ce sujet, présentant les Yuan comme une dynastie
mongole, certes, mais héritière des dynasties précédentes et ayant grandement contribué
à la stabilité politique de la Chine. Les expéditions au Japon sont toujours mentionnées
(Fan Shuzhi UltsftïÊ, op. cit., p. 300), même si c'est parfois avec une extrême concision, en
ne donnant que les dates des invasions par exemple (Jian Bozan Sïfèît (éd.), Zhongguo
shi gangyao (xia) 4" H £$11? (T) (Précis d'histoire de Chine), Pékin, Beijing daxue
chubanshe itsîKt-lï'Mtt, 2006, p. 449).
18 Zhongguo lishi (di er ce i5^flft), op. cit., p. 62 ; Shiyan Zhongguo lishi (ba nianji
shangce VW^Lhffir), op. cit., p. 17. C'est également le cas du manuel destiné aux lycéens
chinois : Zhongguo jinxiandai shi (shangce) tHMi^fti (_hffir) (Histoire chinoise moderne
et contemporaine I), Pékin, Renmin jiaoyu chubanshe ÀK^WtrJUStt, 2005, p. 50.
10 Le manuel homologué à Shanghai qui, lui, mentionne cet article, fait figure
d'exception. Zhongguo lishi (qi nianji di er xueqi) ^MBSÊ \l^WiM>^- ¥ffl, Shanghai,
Huadong shifan daxue chubanshe ^MffîfàX^ltiMt, 2002, p. 27. manuels d'histoire chinois vus du Japon Les
ses vues au gouvernement coréen, allant même jusqu'à séquestrer le régent
(Taewôngun ~X$ï:tt) à Tianjin entre 1 882 et 1885, abandonnant ainsi une
politique de non-intervention qui avait caractérisé l'attitude des dynasties
chinoises - exceptés les Yuan - à l'égard de la Corée depuis le VIIIe siècle20.
Cependant, cette omission pourrait également être la conséquence
du refus chinois de cautionner l'argumentation de ceux qui, au Japon,
estiment que l'intervention japonaise visait à libérer la Corée de sa relation
de sujétion à la Chine, pour en faire un pays indépendant et moderne21.
Accentuation du passé d'agresseur du Japon
Les pirates japonais
Parallèlement à l'atténuation du passé belliqueux de la Chine, les
manuels chinois accentueraient au contraire l'image d'agresseur du Japon.
Cela expliquerait par exemple le contraste entre le mutisme des manuels
chinois au sujet des invasions mongoles et le traitement « privilégié » réservé
aux pirates japonais (wokou fê'iil en chinois ; wakô en japonais) :
À la fin de la dynastie Yuan et au début de la dynastie Ming, les guerriers,
les commerçants et les pirates japonais harcelèrent à de nombreuses reprises
les régions côtières de notre pays. Les habitants de ces régions côtières les
appelèrent wokou. Au milieu de la dynastie Ming, le fléau des wokou était
particulièrement menaçant. Le gouvernement des Ming envoya un jeune
général, Qi Jiguang, dans la région du Zhejiang, combattre les Japonais [Wo\.
[. . .] Dans le Zhejiang, Qi Jiguang aligna les victoires. Il combattit également
les wokou au Fujian et à Canton. En 1565, les wokou furent pratiquement
éradiqués22.
Les membres du Tsukuru-kai reprochent au manuel chinois d'assimiler
les wakô exclusivement aux Japonais, en omettant de préciser qu'il y eut
des périodes, au xvic siècle, où la majorité de ces pirates étaient Chinois23.
:o Michael E. Robinson, Korea's Twentieth-Century Odyssey : A Short History,
Honolulu, University of Hawaii Press, 2007, p. 15.
21 Isawa Motohiko er Kin Bungaku, op. cit., p. 92. Voir également Nakajima Mineo,
op. cit., p. 30. Le premier article du traité de Shimonoseki TIUI est une illustration parfaite
du fossé qui séparait le Japon et la Chine à cette époque. D'un côté, le Japon, État-nation
pour qui les prétentions de la Chine sur la Corée étaient infondées au regard du droit
international ; de l'autre, une qui continuait de se référer au système traditionnel
des tributs tout en reconnaissant à la Corée l'autonomie en matière de politique intérieure
et extérieure (pourtant la définition même d'un pays indépendant). Voir Katô Yôko
MMWf, Sensô no Nihon kin-gendai-shi W&<T>\\')£$ÏM\X$L (L'histoire moderne et
contemporaine du Japon en guerre), Tokyo, Kôdansha Hï^t, 2002, p. 128.
22 Shiyan Zbongguo lishi {qi nianji xiace L'îf-IftTfift), op. cit., 2004, p. 96.
23 Isawa Motohiko et Kin Bungaku, op. cit., p. 65 ; Katsuoka Kanji, op. cit.,
p. 137. 10 Samuel GUEX
Remarquons que les principaux ouvrages japonais qui critiquent les
manuels chinois sur cette question des wakô ont choisi de citer, sans le
préciser clairement, le contenu du manuel « expérimental ». Ils auraient
pourtant pu également citer le « standard », dont le texte est
pratiquement identique à celui du manuel « », à quelques
détails près :
Au milieu de la dynastie Ming, la défense côtière se relâcha et les
marchands véreux des régions côtières du Sud-Est s'associèrent avec les
wokou pour s'adonner ensemble au pillage et partager les butins24. Partout, ils
tuèrent, brûlèrent, pillèrent, infligeant aux populations locales des dommages
considérables en vies humaines et en biens matériels25.
À l'instar du manuel « standard », la plupart des études publiées
en Chine ne cachent nullement la participation des Chinois (pirates,
marchands) aux razzias des wakô, en particulier durant l'ère Jiajing
H#i (1 522-1 566)26. Les wakô n'étant pas uniquement assimilés à des
pirates japonais, il est peu probable que ce thème soit de nature à susciter
des sentiments anti-japonais parmi les collégiens chinois27.
La guerre sino-japonaise
Voici les premières lignes du chapitre consacré par le manuel
« standard » à cet événement qui marqua un tournant dans l'histoire des
relations sino-japonaise :
En 1894, la Secte de la doctrine orientale [Tonghaktang] se souleva. Le roi
de Corée demanda à la Chine d'envoyer des troupes pour l'aider à réprimer
[le mouvement]. Le Japon profita de cette occasion pour envoyer son armée
en Corée. Après que le mouvement du Tonghaktang eut été maté, le Japon
continua d'envoyer des troupes en Corée et se prépara à déclencher la guerre
24 II s'agit notamment de Wang Zhi :VM., qui faisait partie de ces marchands chinois
pratiquant la conttebande et la piraterie depuis leur base japonaise. Voir Arano Yasunori
ifLWïMM, Ishii Masatoshi tiRJEWt. et Murai Shôsuke W#^j>, Ajia no naka no Nihon-
sbi III T>Tcnt£fr<nE&t£ III (Histoire du Japon en Asie), Tokyo, Tôkyô daigaku
shuppankai jg«*¥ttlltëâ, 1992, p. 56.
•^ Zbongguo lishi [di er ce çjï-^flft), op. cit., p. 91.
-6 Voir Jian Bozan (éd.), op. cit., p. 530 ; Sun Naimin J&JbR; (éd.), Zhong-Ri guanxi-
sbitPUWI%'£. (Histoire des relations sino-japonaises), vol. 1, Pékin, Shehui kexue wenxian
chubanshe ttêf^XÈKÊBKr., 2005, p. 368. Même le dictionnaire encyclopédique de
référence Cihai l&M n'élude aucunement la participation ainsi que la collusion de certains
Chinois avec les pirates japonais. Cihai, Shanghai cishu chubanshe h^^^iiiUStt, 1999,
p. 1773.
: Notons d'ailleurs à titre comparatif que le principal manuel d'histoire utilisé par
les collégiens japonais va moins loin que son homologue chinois puisqu'il se contente de
préciser en note que « parmi les wakô, beaucoup n'étaient pas Japonais », sans désigner
expressément les Chinois. Atarashii sbakai, Rekishi, op. cit., p. 65.

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