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Marseille (1831-1865). Une révolution industrielle entre Europe du Nord et Méditerranée - article ; n°1 ; vol.56, pg 153-176

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Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 2001 - Volume 56 - Numéro 1 - Pages 153-176
Marseille (1831-1865). Une révolution industrielle entre Europe du Nord et Méditerranée (X. Daumalin et O. Raveux).
Le processus d'industrialisation de la région marseillaise au cours de la première moitié du XIXe siècle a longtemps été sous-estimé dans son ampleur comme dans sa précocité. Depuis maintenant dix ans, de nombreuses publications ont permis de combler cette lacune de l'historiographie française et européenne. Atypique et diversi fiée, l'industrie marseillaise a su saisir les opportunités offertes par sa double inscription dans les espaces économiques méditerranéen et européen, et offre un remarquable exemple de révolution industrielle durant les années 1831-1865. Le cas marseillais permet de souligner l'importance de la demande comme facteur préalable à la modernisation des industries traditionnelles et met en valeur la nécessaire mise en place de combinaisons entre dynamisme intrinsèque et ouvertures sur l'extérieur afin d'accomplir une profonde transformation industrielle.
Marseille (1831-1865): an industrial revolution between North of Europa and the Mediterranean area.
The process of industrialization in the Marseille area during the first half of the nineteenth century has long been underrated in extent as well as in precocity. For about ten years now, publications by numerous economic historians have been filling this gap in French and European historiography. Being atypical and diversified, the industry of Marseille has taken advantage of the opportunities arising from its double insertion in the European and Mediterranean economic spaces and gives a remarkable example of industrial revolution in the 1831-1865 period. The case of Marseille allows to underline the importance of demand as a preliminary factor in modernization of traditional industries and brings out the necessary implementation of combinations between intrinsic dynamisms and openness to the outside in order to accomplish a deep industrial transformation.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Langue Français
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Xavier Daumalin
Monsieur Olivier Raveux
Marseille (1831-1865). Une révolution industrielle entre Europe
du Nord et Méditerranée
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 56e année, N. 1, 2001. pp. 153-176.
Résumé
Marseille (1831-1865). Une révolution industrielle entre Europe du Nord et Méditerranée (X. Daumalin et O. Raveux).
Le processus d'industrialisation de la région marseillaise au cours de la première moitié du XIXe siècle a longtemps été sous-
estimé dans son ampleur comme dans sa précocité. Depuis maintenant dix ans, de nombreuses publications ont permis de
combler cette lacune de l'historiographie française et européenne. Atypique et diversi fiée, l'industrie marseillaise a su saisir les
opportunités offertes par sa double inscription dans les espaces économiques méditerranéen et européen, et offre un
remarquable exemple de révolution industrielle durant les années 1831-1865. Le cas marseillais permet de souligner
l'importance de la demande comme facteur préalable à la modernisation des industries traditionnelles et met en valeur la
nécessaire mise en place de combinaisons entre dynamisme intrinsèque et ouvertures sur l'extérieur afin d'accomplir une
profonde transformation industrielle.
Abstract
Marseille (1831-1865): an industrial revolution between North of Europa and the Mediterranean area.
The process of industrialization in the Marseille area during the first half of the nineteenth century has long been underrated in
extent as well as in precocity. For about ten years now, publications by numerous economic historians have been filling this gap
in French and European historiography. Being atypical and diversified, the industry of Marseille has taken advantage of the
opportunities arising from its double insertion in the European and Mediterranean economic spaces and gives a remarkable
example of industrial revolution in the 1831-1865 period. The case of Marseille allows to underline the importance of demand as
a preliminary factor in modernization of traditional industries and brings out the necessary implementation of combinations
between intrinsic dynamisms and openness to the outside in order to accomplish a deep industrial transformation.
Citer ce document / Cite this document :
Daumalin Xavier, Raveux Olivier. Marseille (1831-1865). Une révolution industrielle entre Europe du Nord et Méditerranée. In:
Annales. Histoire, Sciences Sociales. 56e année, N. 1, 2001. pp. 153-176.
doi : 10.3406/ahess.2001.279939
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2001_num_56_1_279939MARSEILLE (1831-1865)
UNE RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
ENTRE EUROPE DU NORD ET MÉDITERRANÉE
Xavier Daumalin et Olivier Raveux
L'industrialisation marseillaise a toujours été perçue et décrite par les
historiens français comme un phénomène rapide qui se serait produit sous
le Second Empire. Une « époque extraordinaire », écrit Louis Girard en
1961, où Marseille, « immobile depuis des siècles », attire les hommes, les
capitaux, démultiplie ses compétences, repousse les limites de son horizon
commercial et entre dans l'ère contemporaine grâce à la « confluence, très
rare dans l'histoire, des conjonctures techniques, économiques et poli
tiques1 ». En 1975, Louis Pierrein confirme que la fonction industrielle du
port de Marseille n'est pas apparue avant 18552. Dans l'imaginaire collectif
comme dans les faits, cette date ne doit rien au hasard. Elle correspond à
la mise en service des premiers hauts fourneaux marseillais. Pas d'industrie
sans sidérurgie. Le modèle anglo-saxon, qui demeure le mètre-étalon de
l'analyse historique des processus d'industrialisation, offre une vision réduct
rice de la géographie industrielle de l'Europe de la première moitié du
XIXe siècle3. Avant les années 1850, l'économie marseillaise souffre de
son appartenance à un espace méditerranéen jugé essentiellement agricole,
commercial, et dont l'industrie peine à surmonter ses problèmes techniques
ou financiers et à trouver des débouchés. Fondamentalement, elle reste à
la périphérie d'une Europe industrielle du Nord-Ouest qui seule peut lui
fournir les moyens de sa modernisation et de son essor.
1. Louis Girard, Marseille sous le Second Empire, Paris, Pion, 1961, p. 76.
2.Pierrein, Industries traditionnelles du port de Marseille : le cycle des sucres et
des oléagineux, 1870-1968, Marseille, Institut historique de Provence, 1975, p. 32.
3. Sur ce thème, voir les mises au point de Gérard Chastagnaret, « La Méditerranée ou
l'industrialisation masquée », Alliages, 24-25, 1995, pp. 295-306, et « L'industrie en Méditer
ranée : une histoire en construction », Méditerranée, 3-4, 1997, pp. 5-12.
153
Annales HSS, janvier-février 2001, n° 1, pp. 153-176. HISTOIRE ECONOMIQUE EN FRANCE
Cette interprétation n'est plus admise aujourd'hui. Au cours des années
1990, les historiens français ont rouvert le dossier et sont parvenus à
une vision entièrement renouvelée du cas marseillais. Les racines de ce
changement ne se trouvent pas uniquement au sein d'une dynamique propre
à la recherche hexagonale. À dire vrai, tout s'est d'abord joué dans les
pays voisins de la Méditerranée. Depuis la fin des années 1960, les cher
cheurs italiens, espagnols et grecs se sont lancés dans un mouvement de
relecture de leurs histoires industrielles, sur la base d'une remise en cause
des cadres traditionnels de l'analyse. Leurs recherches ont débouché sur un
constat sans appel en ce qui concerne les pays du nord de la Méditerranée :
la variété des activités de production, les différences de rythme dans les
processus d'industrialisation, la présence de logiques de fonctionnement
atypiques, aussi bien pour la gestion des marchés que pour celle des facteurs
de production, et l'importance des dynamiques internes entraînent la nécess
ité de s'affranchir du modèle anglo-saxon pour prendre la mesure de
mouvements différents de ceux de l'Europe du Nord- Ouest4. Si longtemps
présente dans les analyses, la notion de périphérie apparaît réductrice5.
Avant tout, l'économie méditerranéenne doit être étudiée pour elle-même.
Les modèles de référence doivent permettre des comparaisons porteuses
d'explications et non pas constituer les cadres rigides d'une recherche
centrée sur les déclinaisons du « retard » et sur les conséquences des liens
de dépendance entre les différentes zones européennes.
Les historiens français ont tardé à adopter une telle approche mais,
profitant de cette dynamique de la recherche en Méditerranée, ils ont fini
par se lancer dans une relecture de l'histoire industrielle de la façade
méditerranéenne. S 'appuyant sur les travaux de quelques devanciers comme
l'historien américain William Sewell6, plusieurs publications proposent
désormais une image différente de la chronologie et de la nature de l'indus
trialisation marseillaise. En 1990, dans L'imaginaire de Marseille, Marcel
Roncayolo lance le débat en attirant l'attention sur la « densité exceptionn
elle7 » des années 1830, lorsque le «modèle libéral» impose à la ville
une nouvelle définition de ses fonctions économiques. La même année,
Michel Lescure démontre que « la croissance économique qui eut lieu
à Marseille après 1860, marquait une seconde phase dans le processus
d'industrialisation plutôt qu'un point de démarrage8 ». Peu après, Gérard
Chastagnaret met en valeur l'importance du travail des minerais et métaux
4. Notamment sous l'impulsion de Christine Agriantoni, Luigi Bulferetti, Luigi De Rosa,
Marco Doria, Christos Hadziihossif, Giorgio Mori, Jordi Nadal et Caries Sudriá.
5. Sur l'idée de périphérie, voir Ivan T. Berend et Gyôrgy Ranki, The European Periphery
and Industrialization, 1780-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
6. William H. Sewell, « La classe ouvrière de Marseille sous la Seconde République :
structure sociale et comportement politique », Le mouvement social, 16, 1971, p. 33.
7. Marcel Roncayolo, L'imaginaire de Marseille: port, ville et pôle, Marseille, CCIMP,
1990, p. 24.
8. Michel Lescure, « Companies and Manufacturers of the First Period of Industrialisation
of Marseilles », in P. Jobert et M. Moss (dir.), The Birth and Death of Companies: An
Historical Perspective, Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 117.
154 X. DAUMALIN ET O. RAVEUX UNE REVOLUTION INDUSTRIELLE
non ferreux à Marseille au cours du deuxième tiers du XIXe siècle9. Toujours
en 1991-1992, la grande exposition «Marseille au xixe siècle10» accélère
la prise de conscience, oriente les historiens vers de nouvelles approches11
et suscite deux synthèses, les premières depuis l'œuvre inégalée de Paul
Masson12.
Loin d'enfermer leurs analyses dans un cadre régional trop limité, ces
différents travaux ont souvent fondé leurs problématiques sur des comparais
ons avec les espaces français, européen et méditerranéen, et permettent
ainsi de s'interroger sur plusieurs points fondamentaux des processus
d'industrialisation. Si la notion de révolution industrielle a perdu sa valeur
explicative générale, ne reste-t-elle pas un des outils pertinents pour la
compréhension de certains mouvements d'industrialisation ? Quels sont les
facteurs déterminants des réussites nées de stratégies industrielles fonction
nant sur des emboîtements d'espaces économiques et politiques, de natures
et d'échelles diverses ? Comment s'articulent les dynamismes endogènes et
exogènes dans les processus de modernisation industrielle ? Doit-on attribuer
une spécificité au développement de villes et de régions inscrites dans des
espaces nationaux marqués parfois par l'insuffisance des débouchés et,
souvent, par la fragmentation des marchés ? Le cas marseillais ne permet
certes pas d'élucider l'ensemble de ces problèmes, mais il offre, aussi bien
par sa spécificité que par sa richesse, des pistes de réflexion et quelques élé
ments de réponse pour l'espace européen comme pour l'espace méditerranéen.
Un exemple de révolution industrielle
Que l'industrialisation marseillaise ait été brutale, et donc en complète
contradiction avec le schéma graduel qui caractérise l'industrialisation fran
çaise13, est un fait indéniable : les derniers travaux ne font que confirmer
les analyses plus anciennes et ils rejoignent celles qui portent sur d'autres
cas méditerranéens désormais bien connus, comme Barcelone et Le Pirée14.
9. Gérard Chastagnaret, « Marsella en la economia internacional del plomo », Revista de
Historici Industrial, 1, 1992, pp. 11-38.
10. Voir Gérard Chastagnaret et Emile Témime, « L'âge d'or de l'industrie à Marseille »,
in Marseille au xixe siècle, Marseille, Réunion des musées nationaux, 1991, pp. 109-113.
11. Gérard et Philippe Mioche (dir.), Histoire industrielle de la Provence.
Actes du colloque de juin 1996, Aix-en-Provence, PUP, 1998.
12. Paul Masson (dir.), Encyclopédie départementale des Bouches-du-Rhône, t. VIII, L'in
dustrie, Marseille-Paris, Archives départementales des 1926 ; Xavier
Daumalin et Marcel Courdurié, Vapeur et révolution industrielle à Marseille, Marseille,
CCIMP, 1997 et Olivier Raveux, Marseille, ville des métaux et de la vapeur au xixe siècle,
Paris, CNRS Éditions, 1998.
13. Voir Denis Woronoff, Histoire de l'industrie en France du xvf siècle à nos jours,
Paris, Le Seuil, 1994 ; André Louât et Jean-Marc Servat, Histoire de l'industrie française
jusqu'en 1945 : une industrialisation sans révolution, Paris, Bréal, 1995.
14. Voir Jordi Maluquerde Motes, « La Revolución industrial en Catalufia », in N. Sanchez
Albornoz (dir.), La modernization económica de Espaňa, 1830-1930, Madrid, Alianza Editor
ial, 1985 ; Jordi Nadal, « La formation de la industria moderna en Cataluňa », in Cataluna,
lafâbrica de Espaňa. Un siglo de industrialization catalana (1833-1936), Barcelone, Ayunta-
miento de Barcelona, 1985 ; Jordi Nadal et alii, Histària economica de la Catalunya contempo-
155 HISTOIRE ECONOMIQUE EN FRANCE
Le seul changement important concerne la périodisation du phénomène. Ce
n'est pas pendant le Second Empire ni grâce à lui que Marseille s'industrial
ise, mais dès les années 1830. S'il s'agit d'une découverte pour les histo
riens, la mise en lumière de la précocité du phénomène est aussi, et peut-
être surtout, une réhabilitation de la mémoire des contemporains. Au cours
des années 1830-1840, les économistes marseillais et français, tout comme
leurs collègues catalans, étaient en effet pleinement conscients de l'impor
tance des changements en cours15.
La mesure des changements
II est relativement difficile de réunir des séries de données permettant de
mesurer l'évolution de l'industrie marseillaise entre 1831 et 1865. Quelques
chiffres, toutefois, concernent le nombre des ouvriers, la valeur de la
production industrielle, l'équipement des usines en machines à vapeur et
les capitaux affectés à la modernisation des structures de la production.
Ces quatre indicateurs sont partiels, mais, pris ensemble, ils permettent de
saisir l'ampleur et la rapidité du processus d'industrialisation par les ordres
de grandeur qu'ils fournissent.
L'emploi est le premier élément qui donne une bonne vision de ces
transformations radicales. Vers 1830, l'industrie marseillaise (manufactures
et usines à vapeur) occupe près de 18 000 ouvriers ; ils sont 21 500 dix ans
plus tard et 35 à 40 000 en 185016. Sous la Restauration, le négoce et
l'artisanat représentent la part dominante des emplois. Dès l'avènement du
Second Empire, l'industrie prédomine. En moins de trois décennies, Marseille
est devenue une cité ouvrière, comme Barcelone à la même époque ou Le Pirée
dans le dernier tiers du XIXe siècle.
L'évolution de la valeur de la production industrielle offre les mêmes
caractères de rapidité et d'intensité. Si cette donnée est lacunaire en raison de
l'absence de renseignements précis sur les valeurs ajoutées, elle a toutefois le
mérite de souligner les modifications de l'échelle des productions. En 1830,
la valeur des produits fabriqués par les industries marseillaises s'élève à
136,5 millions de francs ; en 1841, le montant dépasse 190 millions, soit
une augmentation d'environ 40 % en douze ans seulement et une croissance
annuelle moyenne de presque 3 %17. Au cours des deux décennies suivantes,
rània, Barcelone, Enciclopèdia catalana, 1994 ; Christine Agriantoni, « Ville et industrialisation
en Grèce au xixe siècle : l'industrialisation dans une seule ville », Villes en parallèle, 9, 1986,
pp. 23-34 ; Christine Agriantoni, Les débuts de l'industrie en Grèce (les années 1870-1880),
Thèse de doctorat, Paris X-Nanterre, 1984 ; Christos Hadziihossif, La Vieille lune. L'industrie
en Grèce, 1830-1940, Athènes, 1993 (en grec), et Vasias Tsokopoulos, Le Pirée, 1835-1870.
Introduction à l'histoire du Manchester grec, Athènes, Ekdoseis Kastaniôtê, 1984 (en grec).
15. Aîné Blanqui, Cours d'économie industrielle, Paris, 1837, pp. 489-496, et Jules Julliany,
Essai sur le commerce de Marseille, Marseille, 1842. Publiée en 1849, YEstadistica de
Barcelona de Laureano Figuerola est emblématique de cette situation pour Barcelone.
16. « Rapport sur la situation de l'industrie en 1850 à Marseille », Répertoire des Travaux
de la Société de Statistique de Marseille, 1853, t. XVI, p. 142.
17. J. Julliany, Essai sur le commerce..., op. cit., t. III, pp. 391-392.
156 X. DAUMALIN ET O. RAVEUX UNE REVOLUTION INDUSTRIELLE
la progression se poursuit avec la même vigueur pour culminer à près de
272 millions de francs en 1861 et représenter une valeur commerciale
de 422 de francs18. En trente ans, le montant de la production
industrielle a doublé. Ville du négoce, Marseille est aussi devenue une
cité industrielle.
Afin de changer les échelles de fabrication, l'industrie marseillaise a
fait appel à de nouveaux équipements. Cette modification dans l'équilibre
des facteurs de production témoigne également de la vigueur du mouvement
d'industrialisation de la ville. Il faut attendre 1818 pour que Marseille
reçoive sa première machine de type Watt. Entre 1818 et 1830, malgré
l'installation de quelques unités, l'industrie marseillaise se refuse à entrer
dans l'ère de la vapeur et n'utilise l'énergie hydraulique qu'avec parcimonie.
En 1835, seulement 14 machines à vapeur tournent dans une dizaine d'éta
blissements. C'est à ce moment précis que Marseille adopte de manière
massive et régulière l'énergie vapeur. En 1843, au moins 80 machines
fonctionnent dans les arrondissements d'Aix-en-Provence et de Marseille ;
le chiffre passe à environ 200 en 1855, et, dix années plus tard, plus de
450 machines à vapeur actionnent les mécanismes des usines des Bouches-
du-Rhône. Toutes les branches industrielles ont été touchées par ce mou
vement d'adoption. Marseille, devenue une ville de la vapeur, ne recourt
quasiment pas à l'énergie hydraulique. Ce cas de figure peut sembler paradoxal
alors que le rôle de la machine à vapeur, durant la première révolution
industrielle, a été revu à la baisse depuis les travaux pionniers de Nick von
Tunzelmann, et ceux de Louis Bergeron et Serge Benoît19. Marseille ne
constitue pourtant pas un cas original en Méditerranée. Même si la densité
est moindre, la ville du Pirée connaît une situation globalement similaire
entre le début des années I860 et 190020. Barcelone fait mieux encore et
plus rapidement au cours de sa première période de développement indust
riel, fondée sur la coal fuel technology21. Bien que polluante et coûteuse,
18. P. Masson (dir.), Encyclopédie départementale..., op. cit., p. 155.
19. Nick von Tunzelmann, Steam Power and British Industrialization to I860, Oxford,
Clarendon Press, 1978, et Les moteurs hydrauliques et leurs applications industrielles en
France, Paris, Mission du patrimoine ethnologique, CILAC-EHESS, 1982.
20. Durant cette période, le nombre d'établissements à vapeur en Grèce passe d'une vingtaine
à deux cent vingt. La majeure partie de cette croissance est assumée par les entreprises du
Pirée (C. Agriantoni, Les débuts de l'industrie..., thèse citée, pp. 330-331).
21. En 1833, Josep Bonaplata installe à Barcelone la première machine catalane. Entre 1836
et 1840, 33 appareils sont installés dans les fabriques de la province. En 1848, la ville de
Barcelone en compte 94. Pour les trois provinces de la Catalogne, le total s'élève alors à
125 unités (L. Figuerola, Estadistica..., op. cit., p. 288). En 1862, la seule province de utilise 290 machines à vapeur (Jordi Maluquer de Motes, « La grande mutation
(1833-1898)», in Histoire de la Catalogne, Toulouse, Privât, 1982, p. 439). À partir des
années 1860, l'industrie catalane entre dans une nouvelle phase énergétique, marquée par le
développement de l'énergie hydraulique (voir Gracia Dorel Ferré, « L'eau ou le charbon ?
L'alternative énergétique de l'industrialisation catalane », in A. Carreras et alii (dir.), Doctor
Jordi Nadal. La industrialitzaciô i el desenvolupament economic d'Espanya, Barcelone, Univers
ité de Barcelone, 1999, pp. 1057-1067).
157 HISTOIRE ECONOMIQUE EN FRANCE
la vapeur s'est imposée en Méditerranée lors des phases initiales d'industrial
isation. Seule énergie adaptée aux rythmes des processus d'industrialisation,
elle offrait une réponse au problème de l'absence de cours d'eau utilisables
tout au long de l'année et permettait de surmonter les difficultés pour établir
rapidement des canaux de distribution d'eau à l'intérieur de grands centres
urbains22. L'adoption d'un type d'énergie motrice ne s'explique pas unique
ment par la recherche du coût de fonctionnement le moins élevé et par les
conditions géologiques et hydrographiques au niveau local. La nécessité
d'établir au plus vite des structures de production performantes se pose en
impératif absolu face à une brusque croissance des marchés.
Le dernier grand indicateur est l'évolution de la part des capitaux investis
dans les sociétés qui utilisent la vapeur comme source d'énergie par rapport
au total des fonds investis dans les entreprises marseillaises au cours de la
première moitié du xixe siècle. Après avoir stagné en deçà de 3 % jusqu'en
1829, elle passe à 5 % en 1830-1834, 12 % en 1835-1839, 50 % en 1840-
1844 pour retomber à 30 % entre 1845 et 184923. En moins de vingt ans,
au prix d'un investissement global d'environ cinquante millions de francs,
les Marseillais se sont dotés de structures industrielles solides qui vont
alimenter la prospérité de la ville pendant tout le xixe siècle. Rapide et
important, cet effort financier dans la modernisation des structures de
production n'est pas sans rappeler l'action menée par les patrons catalans
du coton en faveur de la mécanisation de leurs filatures et de leurs ateliers
de tissage24 ou, toute proportion gardée, celle des entrepreneurs grecs des
années 1868-187525. Ces trois cas invitent à formuler une hypothèse radi
cale : en Méditerranée, lors du démarrage des processus d'industrialisation,
l'investissement productif n'est pas le fruit d'une lente accumulation au
sein d'entreprises déjà anciennes. Il se fait massivement, dans l'« urgence »,
et à l'intérieur de structures de production le plus souvent neuves.
N'en déplaise à tous ceux qui trouvent l'expression « un peu trop
commode », voire « flatteuse pour un esprit un peu simplificateur ou pares
seux26 », quantitativement et qualitativement, c'est une vraie révolution
industrielle. À l'instar des travaux de Maxine Berg et Pat Hudson sur la
22. Olivier Raveux, « Marseille et Barcelone (1831-1848) : contrainte énergétique et indust
rialisation », in R. Belot et alii, La technologie au risque de l'histoire, Paris, Berg international/
UTBM, 2000, pp. 43-50.
23. X. Daumalin et M. Courdurié, Vapeur et révolution industrielle..., op. cit., pp. 270-271.
24. Jordi Maluquer de Motes, « La estractura del sector algodonero en Cataluňa durante
la primera etapa de la industrialización (1832-1861) », Hacienda Publica Espaňola, 38, 1976.
En 1860, le capital investi dans le textile catalan est de l'ordre du milliard de reaies (Jaime
Vicens Vives, Manual de historia económica de Espaňa, Barcelone, Editorial Vicens Vives,
1967, p. 608).
25. «En moins d'une décennie (1868-1875), une centaine d'usines mécaniques, toutes
neuves, sont installées dans le pays » (C. Agriantoni, « Ville et industrialisation... », art. cit.,
p. 28). Ce mouvement concerne avant tout Le Pirée et Hermoupolis.
26. François Cochet et Gérard-Marie Henry, Les révolutions industrielles. Processus histo
riques. Développements économiques, Paris, Armand Colin, 1995, p. 3.
158 X. DAUMALIN ET O. RAVEUX UNE REVOLUTION INDUSTRIELLE
Grande-Bretagne des années 1760- 182027, la notion de rupture radicale dans
les processus de développement industriel est remise à l'honneur. Il ne
s'agit pas de réhabiliter cette notion comme modèle exclusif d'interprétation
et de relancer le débat — désormais dénué d'intérêt — entre partisans de
la rupture et « gradualistes », mais de souligner plus simplement que le
concept de révolution industrielle est une clé de lecture qui se révèle
encore pleinement opératoire. Les voies qui mènent à l'industrialisation
sont multiples ; il convient de n'en négliger aucune.
Les facteurs du démarrage
S'interroger sur les caractéristiques de cet essor marseillais si soudain
et si rapide, c'est, bien entendu, se poser les questions controversées des
facteurs et des conditions nécessaires au développement industriel. L'atti
tude des entrepreneurs pose problème28. Pourquoi attendirent-ils le début
des années 1830 pour « vaporiser » leurs moyens de transport et leur système
de production, et pourquoi, d'un seul coup, se mettent-ils tous à utiliser
l'énergie vapeur ? Plusieurs facteurs, en effet, auraient dû entraîner cette
conversion dès la Restauration et d'une façon plus graduelle : l'extrême
faiblesse du potentiel hydraulique local ; l'existence d'un gisement de charbon
à proximité de la ville29 ; une connaissance, une maîtrise et une certaine faci
lité d'accès à la technologie de la vapeur dès 1818 ; la reprise des échanges
après les troubles de la période napoléonienne ; l'efficacité des réseaux
commerciaux locaux qui permettent à Marseille d'être en contact constant
avec toutes les grandes places d'Europe et de la Méditerranée ; l'abondance
des capitaux et la performance des structures juridiques de financement des
entreprises.
Si ces facteurs n'ont pas joué le rôle qui aurait pu être le leur, c'est
qu'ils ont été neutralisés par un élément autrement plus important aux yeux
des entrepreneurs marseillais : les marchés. Tant que ceux dans lesquels ils
évoluent ne sont pas libérés des différents obstacles qui entravent leur
essor, les chefs d'entreprises s'abstiennent de faire évoluer leur système de
production. Ils préfèrent s'en tenir à des structures, à des méthodes ou à
des matériels éprouvés par le temps et déjà largement amortis. Cette stratégie
est une constante du capitalisme local. Elle est aussi et surtout une des
clés de la réussite économique et sociale de cette révolution industrielle.
27. Maxine Berg, The Age of Manufactures: Industry, Innovation and Work in Britain, 1700-
1820, Oxford, Oxford University Press, 1985, et Maxine Berg et Pat Hudson, « Rehabiliting the
Industrial Revolution », Economie History Review, 45, 1992, pp. 24-50.
28. Sur le patronat marseillais, se reporter à Roland Caty et Éliane Richard, Armateurs
marseillais au xixe siècle, Marseille, CCIMP, 1988, et surtout Roland Caty et alii, Les patrons
du Second Empire, t. 5, Paris, Picard, 1999.
29. Il s'agit d'un gisement de lignite et non de houille. En raison de sa forte teneur en
soufre, le lignite, bien moins cher que la houille, ne peut pas être utilisé tel quel. Mais,
mélangé à de la houille, il permet de réduire le coût de la facture énergétique (voir Xavier
Daumalin, « Rareté de l'eau et développement industriel : l'exemple de Marseille », Cahiers
de l'ASPPIV, 29, 1999, pp. 25-33).
159 HISTOIRE ECONOMIQUE EN FRANCE
L'innovation se produisant au meilleur moment possible — lorsque les
marchés s'ouvrent — , elle est alors durable et créatrice d'emplois, y compris
dans les branches qui utilisent traditionnellement une main-d'œuvre abon
dante. L'exemple du raffinage du sucre est, de ce point de vue, particulièr
ement révélateur. Entre 1829, date à laquelle les raffineries de sucre ne
recourent pas encore à la vapeur, et 1850, où elles sont toutes converties
à cette énergie, le nombre des établissements passe de 20 à 6 et celui des
emplois de 600 à 1 000 personnes. Le même constat vaut pour la chimie de
la soude : entre 1828 et 1844, la « vaporisation » du système de production se
traduit par une concentration des usines et une augmentation de près de
480 emplois. Si on ajoute à cela les 2 600 emplois créés par l'émergence
de nouvelles activités qui, dès le début, misent sur la vapeur (huileries de
graines oléagineuses et métallurgie), on comprend mieux pourquoi il n'y a
pas eu à Marseille, dans ces années-là, de violentes manifestations pour
protester contre l'introduction des machines à vapeur. Lorsque l'innovation
technologique n'est pas subie, lorsqu'elle est anticipée au cours d'une phase
de croissance, elle n'est pas synonyme de chômage technologique. Une
telle rapidité dans la modernisation des structures de production sous l'im
pulsion du marché se retrouve avec le cas du textile catalan. Tout se joue
en quelques années seulement, quand le retour de la paix civile et l'action
de l'État permettent la naissance et le développement d'un marché national
unifié et protégé de la concurrence étrangère30. En Méditerranée, l'industrie
ne se développe qu'avec l'existence de marchés suffisamment importants
pour être à même de rassurer les entrepreneurs sur les possibilités d'amortir
assez vite leurs investissements dans la modernisation des moyens de pro
duction ou dans la création de nouvelles unités de production. L'échec de
Mohammed Ali en Egypte et les difficultés du développement de l'industrie
dans les États de l'Italie pré-unitaire ne font que souligner l'inadéquation
d'une politique de l'offre dans le cadre de marchés fragmentés, étriqués et
difficilement capables de constituer un socle ferme pour la croissance
économique31.
Ce rôle prépondérant des marchés est d'autant plus intéressant dans le
cas de Marseille qu'il ne se limite pas à une seule branche d'activités. La
simultanéité avec laquelle des productions parfois indépendantes les unes
des autres connaissent une forte croissance doit retenir l'attention. Deux
30. Tarifs protecteurs d'avril 1832 sur les tissus de coton ; suppression des dernières douanes
intérieures de l'Espagne en 1841 ; création de la Guardia Civil en 1844 qui permet de lutter
plus efficacement contre la contrebande (Jordi Nadal, Moler, tejer y fundir. Estudios de
historici industrial, Barcelone, Ariel, 1992, p. 112, et Albert Broder, Histoire économique
de l'Espagne contemporaine, Paris, Economica, 1998, pp. 35-36).
31. Pour l'Egypte, voir Jean Batou, «L'Egypte de Muhammad- ' Ali : pouvoir politique
et développement économique, 1805-1848 », Annales ESC, 46-2, 1991, pp. 401-428, et Jacques
Couland, « L'Egypte de Muhammad Ali : transition et développement », in С Coquery-
Vidrovitch et alii, Pour une histoire du développement, Paris, L'Harmattan, 1988, pp. 127-154 ;
Pour l'Italie, le royaume de Piémont-Sardaigne constitue un bon exemple (Luigi Bulferetti
et Claudio Costantini, Industriel e commercio in Liguria nell'età del Risorgimento, Milan,
Banco Commerciale Italiana, 1966).
160 X. DAUMAL1N ET O. RAVEUX UNE REVOLUTION INDUSTRIELLE
grands facteurs explicatifs peuvent être avancés. On retrouve, tout d'abord,
l'impact du politique sur l'économique. L'économie marseillaise puise sa
dynamique de sa large ouverture internationale, mais possède aussi la
chance d'être insérée dans un espace national doté d'un appareil étatique
suffisamment puissant pour peser sur les questions de développement écono
mique. En se lançant à la conquête de l'Algérie et du Sénégal, en participant
au financement d'une compagnie de chemin de fer qui intéresse directement
les Marseillais (Société des Mines de la Grand' Combe et des Chemins de fer
du Gard), puis en adoptant une politique d'économie mixte pour la construc
tion ferroviaire, en lançant ses propres vapeurs au départ de Marseille (ligne
postale du Levant) ou en protégeant plus ou moins fortement telle ou telle
production, l'État français a incontestablement favorisé l'expansion de certains
marchés ou orienté les flux commerciaux. Le port de Marseille ne serait
jamais devenu le principal entrepôt français du sucre de canne d'origine
coloniale, si le sucre de betterave ne s'était pas imposé dans les raffineries
du Nord ou du Bassin parisien grâce à la protection douanière dont il
bénéficiait depuis le Premier Empire. La construction et la réparation navales
n'auraient pas non plus connu un tel essor sur le littoral provençal si la
monarchie de Juillet ne s'était pas investie à ce point dans la navigation à
vapeur à Marseille et à Toulon, si elle n'avait pas fait le choix de conquérir
le Sénégal et l'Algérie ou si le gouvernement n'avait pas établi des tarifs
douaniers permettant aux Marseillais d'éviter la redoutable concurrence
anglaise. Inversement, l'État a parfois freiné l'essor industriel. Le maintien
du système de l'échelle mobile a longtemps bloqué la croissance des minoter
ies marseillaises en freinant les importations de blés étrangers. Sur d'autres
marchés, comme celui des oléagineux, une branche très importante puis
qu'elle déterminera la croissance de la savonnerie, de la chimie de la soude
et de l'acide sulfurique, l'État intervient peu et c'est cette fois le dynamisme
des entrepreneurs marseillais qui joue un rôle fondamental, aussi bien dans
la création d'unités de production que dans la mise en place de réseaux
commerciaux internationaux qui drainent vers le port provençal des matières
premières brutes à transformer. Comme le souligne un consul de Belgique
en 1860, « il n'y a pas de doute que la France et Marseille en particulier
doivent en très grande partie la prospérité et l'extension de leur commerce
à l'établissement soit de maisons françaises à l'étranger, soit de maisons
étrangères en France32 ». L'essentiel, en fin de compte, est que la combinai
son entre facteurs exogènes et endogènes suscite une dynamique de crois
sance, tant dans les sources d'approvisionnement que dans les débouchés.
Fluctuations conjoncturelles et recompositions structurelles
Si les années 1830-1865 sont marquées par des changements intenses
et profonds, il ne faut toutefois pas en conclure que le mouvement d'indus-
32. Lettre du consul de Belgique à Marseille, 29 janvier 1860 {Recueil consulaire du
royaume de Belgique, t. V, 2e partie, année 1859, Bruxelles, H. Tarlier, 1860, pp. 67-68).
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