Michel Andrée, La sociologie de la famille. Michel Andrée, Sociologie de la famille et du mariage. Anderson Michael (éd.), Sociology of the family. Readings in kinship in urban society, edited by C. C. Harris. Fogarty M. P., Rapport R., Rapoport R. N., Sex, career and family. ; n°4 ; vol.13, pg 585-591

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Revue française de sociologie - Année 1972 - Volume 13 - Numéro 4 - Pages 585-591
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Publié le 01 janvier 1972
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Jean-René Tréanton
Michel Andrée, La sociologie de la famille. __**__Michel Andrée,
Sociologie de la famille et du mariage. __**__Anderson Michael
(éd.), Sociology of the family. __**__Readings in kinship in
urban society, edited by C. C. Harris.__**__Fogarty M. P.,
Rapport R., Rapoport R. N., Sex, career and family.
In: Revue française de sociologie. 1972, 13-4. pp. 585-591.
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Tréanton Jean-René. Michel Andrée, La sociologie de la famille. __**__Michel Andrée, Sociologie de la famille et du mariage.
__**__Anderson Michael (éd.), Sociology of the family. __**__Readings in kinship in urban society, edited by C. C.
Harris.__**__Fogarty M. P., Rapport R., Rapoport R. N., Sex, career and family. In: Revue française de sociologie. 1972, 13-4.
pp. 585-591.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1972_num_13_4_2114Bibliographie
I. — Michel (Andrée) : La sociologie de la famille. Recueil de textes présentés
et commentés. Parie, La Haye, Mouton, 1970, 318 p., tabl., index, 24 F
(Les textes sociologiques, II).
II. — Michel (Andrée) : Sociologie de la famille et du mariage. Paris, Presses
Universitaires de France, 1972, 222 p., 18 F (Le sociologue, 28).
III. — Anderson (Michael), ed. : Sociology of the family. Harmondsworth, Penguin-
Books, 1971, 352 p., tabl., index, 50 pence (environ 10,00 F chez les
libraires français).
IV. — Readings in Kinship in Urban Society, edited by С. С. Harris, Oxford,
Pergamon Press, 1970, x-397 p., tabl., pi. h. t., bibliogr., index (The
Commonwealth and International Library, Readings in Sociology).
V. — Fogarty (Michael P.), Rapoport (Rhona), Rapoport (Robert N.) : Sea;,
Career and Family. Including an International Review of Women's
Roles, London, Allen and Unwin, 1971, 580 p., $ 17,50.
Une série d'ouvrages, les uns français, d'autres anglais, viennent de paraître,
qui faciliteront beaucoup l'enseignement de la sociologie de la famille, jusqu'ici
assez mal servie.
Le volume I (nous référons désormais le lecteur au numéro indiqué ci- dessus
pour chaque ouvrage) complète une collection qui va s'étoffant. Madame
Andrée Michel a choisi de grouper les textes qu'elle présente en cinq parties
distinctes précédées chacune d'une introduction qui en dégage les points com
muns et les enseignements théoriques et méthodologiques. La première reprend
quelques exposés classiques de « problèmes, théories et méthodes ». Outre
deux textes relativement brefs, l'un de René Koenig « Problèmes anciens et
questions nouvelles », l'autre de A. G. Kharchev, qui compare les conceptions
de la famille aux U.S.A. et en U.R.S.S., on y trouve une quinzaine de pages sur
« les principes de la parenté », extraites du grand livre de Lévi-Strauss, et deux
textes de Reuben Hill, le premier portant sur « le développement contemporain
de la théorie de la f amille » (pp. 59-75) , accompagné d'une bibliographie sélective
dont on regrettera seulement qu'elle n'ait pas été mise à jour au-delà de 1965,
le second sur une technique de recherche concernant trois générations.
La seconde partie situe « la famille dans son contexte » : un extrait des
Brazzavilles noires, de Balandier, un article de Mogey sur les relations de voisi
nage et la communauté dans leurs rapports avec la famille (avec une bibliographie
de neuf pages, malheureusement arrêtée à 1962) ; un texte de Rodman sur
« famille et classe sociale » (4 pages) et de W. Goode : « Famille, succession
et mobilité» (2 p., c'est-à-dire trop peu, selon nous, pour avoir une utilité
didactique) ; enfin, un texte français sur « l'âge au mariage à la fin de l'ancien
régime », qui date de 1954 et qui fait regretter le silence du recueil sur les
excellents travaux publiés plus récemment par 1'I.N.E.D., spécialement par
l'équipe de Louis Henry, l'une des meilleures en démographie historique.
La troisième partie porte sur les « conditions et aspirations des familles >
avec deux textes, l'un qui est une enquête tchécoslovaque concernant le travail
de la femme mariée (Jiri Prokopec), l'autre sur le droit du divorce aux Etats-
Unis (D. J. Freed et H. H. Foster Jr.) : curieux alliage, dont on ne saisit pas
très bien l'idée directrice.
Une quatrième partie plus abondante traite des «normes, valeurs et rôles
familiaux » : normes sexuelles aux Etats-Unis (Ira Reiss) ; étude de laboratoire
sur les comportements familiaux des enfants (Murray Strauss) ; redéfinition
des rôles masculins et féminins (John Wilson) ; enfin, le texte qui nous a
paru le plus neuf et le plus intéressant dans cette série : « les familles à double
585 Revue française de sociologie
carrière », c'est-à-dire où les deux conjoints mènent une carrière professionnelle
parallèle, par Rhona et Robert N. Rapoport.
Les textes de la cinquième partie portent sur « l'interaction dans la famille ».
On peut les trouver, de nouveau, trop brefs, puisqu'aucun d'eux ne dépasse
cinq ou six pages (Y. Talmon sur la famille du kibboutz, D. Morioka sur la
famille japonaise, Robert Winch sur l'ajustement conjugal), sauf deux articles
plus importants, l'un de E. C. Devereux, U. Bronfenbrenner et R. R. Rodgers
comparant l'éducation de l'enfant en Angleterre et aux Etats-Unis, l'autre,
par Andrée Michel, sur le statut professionnel féminin et l'interaction dans le
couple en France et aux Etats-Unis, qui révèle un parallélisme frappant entre
les deux pays « lorsque la structure du pouvoir, la distribution des tâches domest
iques, le nombre d'enfants et la réussite du planning familial sont comparés chez
les femmes au foyer et les femmes travailleuses». Dans l'ensemble, ce reçue Д
sera extrêmement utile aux étudiants, même si le choix de certains textes appar
aît contestable. H a l'immense mérite de présenter sous forme accessible des
travaux peu familiers aux sociologues français, et de faire une large place à
la méthode comparative, indispensable en ce domaine.
Nous ferons plus de réserves sur le volume II. Publié dans une collection
destinée aux étudiants, il ne peut que contribuer à leur confusion d'esprit,
qui n'a certes pas besoin qu'on l'encourage. Après trois chapitres sur les
« tendances de la recherche familiale aux Etats-Unis (12 pages) et en U.R.S.S. »
(3 pages, qui sont en fait le résumé d'un article de Kharchev autre que celui figu
rant au volume I) ; sur « les théories anciennes » (Morgan, Engels, Durkheim
et Mauss) ; et enfin sur « les contemporaines », où Germaine Tillion
est curieusement mise sur le même pied que Lévi-Strauss et Talcott Parsons,
Andrée Michel consacre aux fonctions et à la structure de la famille contempor
aine soixante pages (pp. 84-142), qui forment le cœur du volume et reposent
sur un certain nombre d'idées-clés. Tout d'abord, la mise en doute que l'organi
sation familiale des sociétés industriellement avancées soit la structure la plus
apte à transmettre les valeurs de la société moderne : valeurs d'accomplissement
de l'individu, valeurs d'égalité entre classes sociales, entre sexes et entre ethnies,
bref idéaux démocratiques (pp. 87-99) . « Dès la première enfance, la fonction
de protection et de développement de l'enfant peut sans danger être assumée par
d'autres personnes que par la mère et la famille » (p. 101) . « L'étude sociolo
gique de la socialisation de l'enfant et du jeune permet de mettre en question
la plupart des préjugés concernant le rôle éducatif joué par les parents auprès
de l'enfant, ainsi que l'irremplaçabnité de ce rôle » (p. 111) . La famille « de
type parsonien » ne favorise ni la stabilité, ni l'épanouissement des époux
parce qu' « elle tend à enfermer maris et femmes dans des rôles bien déterminés
en fonction de leur sexe et non pas en fonction de toutes les dimensions de
leurs personnalité et aspirations » (pp. 111-120 et pp. 128-138) .
Voiïà les thèses principales qui guident l'auteur dans son exposé critique
des écrits de Parsons. Aucune de ces thèses n'est nouvelle, et chacune mérite
examen. On peut reprocher à Andrée Michel de les soutenir uniformément
contre Parsons, en lui attribuant un modèle exclusif et rigide d'organisation
et de fonctionnement de la famille. Toutes les propositions dont elle prend
le contre-pied se trouvent déjà chez d'autres auteurs (Ogburn, Mowrer, Zim
merman, Burgess, etc.) et il est abusif de baptiser famille « parsonienne » ce
que les manuels de sociologie désignent plus simplement par famille « nucléaire ■».
Ce que Parsons a apporté de neuf et d'original se trouve ailleurs : dans la mise
en relation des traits principaux de la famille nucléaire avec les exigences
du marché du travail et de la société industrielle et dans l'affirmation que
le type de famille ainsi intégré constitue une forme sociale relativement stable
586 Bibliographie
et équilibrée, non pas décadente comme les sociologues précédents avaient trop
tendance à le croire. Cette affirmation de la santé et de la vigueur de la famille
nucléaire est sans doute ce que Madame Michel ne pardonne pas à Parsons;
mais ceci ne la justifie pas à passer sous silence les tensions et les dysfonctions
qu'il est le premier à reconnaître (simplement, il soutient qu'elles ne sont
pas insurmontables) (1).
Autant il est exact que chacune des fonctions de la famille, prise à part,
peut être assurée dans un autre cadre institutionnel, autant il apparaît que
la famille nucléaire est le groupe social concret qui permet de les assurer
parallèlement de la manière la plus économique, je veux dire la plus satisfaisante
pour chacun des individus et pour le groupe social. Soutenir cette thèse contre
Madame Michel ne signifie pas qu'on trace le portrait à l'eau de rose d'une
organisation familiale sans tensions, ni dysfonctions : l'un des objets de la
sociologie de la famille est précisément de les faire ressortir. Mais, faute d'admett
re cette constatation élémentaire, Madame Michel se voit contrainte à des
affirmations surprenantes : par exemple, que « la société qui a mis le plus
l'accent sur l'intégration familiale par la différenciation des rôles masculins
et féminins dans la famille » est la société américaine (p. 120) (2) ; ou encore que
la plupart des décisions sont prises à égalité tant dans les couples urbains fran
çais que dans les couples américains (p. 137) . Sa technique est fort simple : elle
accable le lecteur de références empiriques qui vont dans le sens de ses thèses,
sans jamais les assortir des réserves et des qualifications méthodologiques qu'exi
geraient sans doute des résultats ponctuels coupés du contexte où ils ont
été obtenus (3). En revanche, lorsque la quasi-totalité des recherches aboutissent
à des conclusions qui lui déplaisent (par exemple, sur les effets défavorables
de l'absence de père ou du rejet parental, pp. 102-103), elle est soudain prise
du scrupule et de la rigueur, quant aux preuves, dont elle apparaît ailleurs
si insouciante.
Son exposé souffre d'un autre défaut : utilisant pour l'essentiel des docu
ments américains qui portent sur la famille américaine, faisant une place
très mince aux travaux de l'Institut National d'Etudes Démographiques consa
crés à la famille soit française, soit étrangère, qui ne sont pourtant pas tout à
fait sans intérêt; allant même jusqu'à citer Marc Bloch dans sa traduction
anglaise, ce petit livre remplira fort mal ce qui aurait dû être son objectif
(1) En dépit de la progression du divorce, « les fonctions traditionnelles de la
famille — la reproduction, l'insertion sociale, l'entretien et la socialisation de
l'enfant, ainsi que le contrôle social exercé sur les membres du groupe familial —
semblent aussi bien servies que jamais (...). S'il y avait désorganisation familiale,
les taux d'illégitimité augmenteraient.. Or, dans tous les pays occidentaux les statis
tiques montrent leur léger déclin, de même au Japon... » (W. J. Goode, in III, p.
307) : auteur que Madame Michel ne peut récuser, puisqu'elle le cite abondamment.
(2) « Notre société, écrit Parsons, se caractérise par une frappante assimilation
des rôles de chaque sexe l'un à l'autre (...). Les femmes sont à un large degré émanc
ipées, et cette émancipation implique une relative assimilation des rôles féminins
aux rôles masculins, tant en ce qui concerne l'accès aux emplois que le droit
de propriété» (Eléments pour une sociologie de\l'action, trad, de l'américain, p. 143).
C'est précisément la contradiction de ces données avec d'autres, agissant en sens
contraire, que Parsons met en évidence. Or Madame Michel ne retient de son analyse
que les facteurs différenciateurs.
(3) Aucune précaution par exemple pour nous affirmer qu' « en Angleterre, on a
trouvé que les enfants des femmes actives ont un quotient intellectuel plus élevé
que ceux des femmes au foyer »; que « l'influence parentale sur l'orientation éducat
ive et professionnelle de la jeune fille est généralement négative» (p. 88); ou que
« la famille conjugale complète (composée du père et de la mère) prépare moins
bien la jeune fille à son avenir professionnel que la famille incomplète caractérisée
par l'absence du père » (p. 89) ; ou qu'avec la naissance du premier enfant « la satis
faction dans le mariage décline pour la plupart des femmes interrogées » (p. 202)
587 Revue française de sociologie
essentiel : initier les étudiants français aux questions concrètes qu'ils peuvent
être amenés à se poser au cours de leurs recherches et aux méthodes utilisables
pour y répondre. Sur la famille adoptive, sur l'évolution du droit fanùlial (4),
sur les aspects économiques, sur les mille et un problèmes des familles nomb
reuses, sur le veuvage, sur le remariage, sur le divorce, etc., les données et les
références autres qu'américaines restent très sommaires. Elles sont tout aussi
sommaires sur les formes de remplacement destinées, selon l'auteur, à se
substituer à la famille nucléaire et qui méritent sans doute mieux que des
louanges monotones et une allégeance inconditionnelle.
Les recueils de textes III et IV, publiés l'un et l'autre en Angleterre,
obéissent à deux principes très différents : le premier offre au lecteur une
vingtaine de textes de langue anglaise qui portent essentiellement sur la
famille contemporaine en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. L'accent y est
surtout mis sur les rôles et les relations mutuelles des adultes (famille nucléaire
et famille large) plutôt que sur le rapport parents-enfants. Une abondante
bibliographie et de solides index font de ce petit livre un véritable instrument
de travail, d'un prix raisonnable au demeurant. Le volume IV couvre un champ
international, où les Etats-Unis ne tiennent qu'une place très restreinte. Les
relations inter-individuelles entre les conjoints (longuement analysées dans le Ш)
perdent ici de leur importance au profit d'une présentation de la famille comme
unité sociale significative au sein du système de parenté, en butte aux difficultés
qu'apportent l'urbanisation, la désaffection pour les ménages à trois générations
et, enfin, le vieillissement (que le III négligeait totalement et qui fait ici
l'objet de trois chapitres). Deux textes de Madame Michel y figurent.
C'est dans le volume V qu'on trouvera les matériaux les plus neufs et les
plus intéressants sur un aspect qui tient une place centrale dans les préoccupat
ions de cet auteur, mais qu'elle traite avec beaucoup de légèreté : le travail
de la femme mariée, tel qu'il s'inscrit dans l'organisation famHiale et dans la
société globale, quand elle occupe un emploi supérieur (top job) donnant
lieu à ce qu'on peut appeler une « carrière ». Les 150 premières pages du
volume fournissent une série d'informations/ sur l'état de la question, d'une
part dans les pays socialistes (particulièrement en U.R.S.S.), d'autre part,
dans les principaux pays occidentaux. Si dans les premiers l'intervention volon
taire des pouvoirs publics a fortement contribué à ouvrir aux femmes un grand
nombre de postes supérieurs, il semble qu'H y ait désormais plafonnement :
les femmes, qui comptaient pour 28 % du total des étudiants en 1928, pour
43 % en 1937, pour 53 % en 1950 (proportion record, liée sans doute aux effets
de la guerre sur l'équilibre des sexes), atteignent aujourd'hui 47%, mais
elles ne constituent que 21 à 28 % de ceux qui passent des doctorats (pp. 58-59) .
Une abondante documentation statistique illustre l'écart considérable entre
l'idéologie égalitaire et la réalité sociale. Cela tient non seulement à des rési
stances traditionnelles qui ont la vie dure, mais aussi à deux autres raisons,
également présentes dans les pays occidentaux : 1° conflits entre objectifs
socialement désirables : l'amélioration des services domestiques, des crèches
enfantines, etc., nécessaire pour libérer totalement la femme de ses tâches
domestiques, se trouve en concurrence avec d'autres dépenses sociales priori
taires; 2° « Du point de vue psychologique, c'est peut-être dans les familles
où la femme a les responsabilités professionnelles les plus élevées que celles-ci
entraînent les tensions les plus vives : c'est dans ces familles que la femme
a chance d'être la plus engagée dans sa tâche, la plus tentée d'emporter du
travail de son bureau à domicile. Et son mari de même. En même temps, ces
(4) Sur l'évolution récente du droit de la famille, voir la brochure : « L'autorité
parentale», Notes et Documents, n° 3897-98 (juin 1972).
588 Bibliographie
familles sont les plus exigeantes pour l'éducation des enfants, les plus critiques
à l'égard des services qui les prennent en charge... » (pp. 97-98) . L'une des
remarques méthodologiques les plus intéressantes de cette partie consiste
dans l'hypothèse que les Soviétiques auraient plus rapidement surmonté ce genre
de difficultés si leur apriorisme idéologique, les œillères de leurs schémas
de recherche ne les avaient détournés de se poser les bonnes questions.
Le chapitre consacré aux pays occidentaux distingue quatre idéologies prin
cipales qu'on peut grossièrement schématiser : 1) Ségrégation des rôles, avec
une nette préférence pour la femme au foyer (cf. par exemple, S. de Lestapis :
Amour et institution familiale, Ed. Spes, 1948) ; 2) Priorité pour le rôle domestique,
le rôle professionnel n'intervenant qu'en second (la femme doit éviter de s'y
engager à fond) ; 3) Alternance des deux rôles, selon un rythme à trois phases :
travail avant l'arrivée des enfants et après la fin de leur éducat
ion, sinon de leur jeune âge (cf. Myrdal, Alva et Klein, Viola, Women's two
roles); 4) Enfin, carrière professionnelle pleine et continue, avec une inter
ruption minimum pour les maternités, position que les cinq auteurs qualifient
soit de « marxiste », en se référant à Michel, Andrée et Texier, G., La condition de
la Française d'aujourd'hui, Paris, Gonthier, 1964; soit de «néo-féministe»,
en invoquant Betty Friedan et Evelyne Sullerot.
Ils ajoutent une cinquième idéologie, dont ils se réclament en posant en
principe qu'on ne peut débattre de pareils sujets sans couper à l'idéologie, et
qu'ils baptisent celle des « choix multiples avec chances égales » :
« Chaque couple se trouve en présence d'une série de conditions, parmi lesquelles
il faut compter non seulement les tempéraments et aptitudes de chacun des époux,
mais aussi les conditions sociales de la société où ils vivent. Ce sont ces conditions
qui définissent les rôles qu'il leur est loisible de choisir (...). On trouvera des
familles (combien, c'est à la recherche de le préciser) pour se rallier à chacune
des formules prêchées par les quatre idéologies évoquées plus haut, depuis la ségré
gation des rôle jusqu'à la carrière continue (...). Ce que la Société doit admettre,
c'est que les types d'activité réellement exercés par les maris et par les femmes
soient assez variés pour convenir à la variété des situations concrètes. Le problème
n'est pas d'imposer à tous un régime uniforme, il est de favoriser les choix approp
riés... » (pp. 109-110).
Or ces conditions sont loin d'être réunies dans les sociétés industrielles
où nous vivons. Qu'on songe aux difficultés de tous ordres, voire au scandale,
que provoquerait une proposition de loi du genre suivant : quand les deux
membres du couple travaillent et qu'un bébé arrive, l'horaire professionnel
du père est réduit de 25 %, de telle sorte que — et à condition que — la mère
puisse conserver son emploi à trois quarts de temps au lieu de l'interrompre
totalement pour répondre au surcroît de charges et de soins domestiques
(dont on voit mal pourquoi il lui incomberait exclusivement). Le lecteur dres
sera lui-même l'inventaire de tous les changements qu'impliquerait et qu'entraîn
erait, à tous les niveaux de la vie sociale et de la psychologie collective, une
réforme aussi justifiée.
La plus grande partie de l'ouvrage est consacrée aux résultats d'une enquête
faite auprès de 865 diplômés (45 % d'hommes et 55 % de femmes) sortis des
universités anglaises huit ans auparavant, soit en juin 1960. Un questionnaire
d'une cinquantaine de pages permet d'obtenir une très grande richesse d'info
rmations qu'il n'est pas possible de résumer ici : contentons-nous d'en évoquer
quelques-unes qui peuvent avoir une vertu curative parce qu'elles prennent
le contre-pied d'idées reçues dont certaines prétendent au label « scientifique ».
Le plus simple est de reproduire textuellement quelques tableaux : ceux qui
donneront certains le plus grand choc, mais qui illustrent le mieux la finesse
méthodologique de cette recherche.
589 Revue française de sociologie
Question 1 : Quelle est votre plus grande satisfaction dans l'existence ? Et
celle qui vient en second ? (dix choix possibles étaient proposés) (tableaux VI 1
et VI 2, pp. 198-199).
Question 2 : Comment définiriez-vous votre niveau d'ambition profession
nelle ? (cinq réponses étaient possibles : a) parvenir au sommet; b) obtenir un
poste élevé; c) continuer normalement, gagner ma vie, etc.) (tableau VI 3).
On voit que la carrière professionnelle est, dans le monde où nous vivons
(et qu'il importe précisément de changer), un sujet de satisfaction nettement
moins fréquent pour les femmes, quel que soit leur statut familial, que
pour les hommes. On voit également que, pour les hommes comme pour les
femmes, l'arrivée d'enfants modifie radicalement l'économie des choix (ce qui
confirme certaines vues de Parsons sur le « familisme » exacerbé de nos contem
porains) .
Un autre tableau (p. 278) contredit l'idée reçue que le travail professionnel
contribue nécessairement au bonheur conjugal :
Question 1 Hommes Femmes
и j2
•г* и S Choix n° 1 (en %) t с й
Carrière 53 42 29 42 19 4
Famille 11 42 59 14 58 82
Autre 36 15 13 43 24 13
Pourcentage de choix de la carrière en
n° 1 ou n° 2 84 74 80 75 50 30
Question 2
Ambition élevée (réponses a ou b ci-
dessus) 45 73 69 37 24 14
On voit très nettement que le bonheur conjugal des femmes décroît, dans les
conditions actuelles, avec leur attachement à la carrière féminine, mais qu'il
décroît beaucoup plus fortement quand elles font passer leur préjugé dans
les faits, en travaillant. On peut supposer que cela tient à la résistance du mari
et aux tensions que celle-ci entraîne.
Pourcentages de femmes qui se déclarent « très heureuses »
dans leurs relations conjugales
Parmi celles : Ne travaillant pas Travaillant
« Not committed » (1) 68 71
« Commitment » intermédiaire (1) 59 à 74 37 à 52
« Full (1) 50 27
(1) Le « full commitment » signifie à la fois une prise de position favorable au fait
qu'une femme mène une carrière et le désaccord avec la proposition : « Une femme mariée
ne peut pas faire de plans à long terme pour une carrière parce que ces plans sont dans
la dépendance de ceux que son mari fait pour la sienne » ; « Not committed » signifie
la prise de position inverse ; « Commitment » intermédiaire, les autres combinaisons
des réponses aux deux questions (nous n'avons indiqué ici que la borne inférieure et
la borne supérieure des pourcentages obtenus).
590 ■
Bibliographie
Nous avons là — et dans de nombreux autres tableaux qui croisent un grand
nombre de comportements et d'attitudes, tant des hommes que des femmes —
un modèle de sociologie intelligente, imaginative et nuancée : du genre de celle
qui devient moins fréquente en certain pays. Les derniers chapitres, en combi
nant habilement les données tirées de monographies qualitatives avec celles
de l'enquête quantitative, ne font que renforcer ce sentiment d'admiration.
Jean-René Tréanton
Université de Lille I.
Jaulin (Robert). — La paix blanche. Introduction à Vethnocide, Paris, Editions
du Seuil, 1970, 428 p. 29 F (Combats) .
Le titre déjà l'indique : l'ouvrage de Jaulin n'est pas le constat serein d'un
quelconque contact de cultures. L'auteur montre avec beaucoup de précision et
de véhémence comment ce que les sciences sociales nomment prudemment ainsi
relève en réalité de la criminalité culturelle des blancs, soit de Vethnocide. Il
s'indigne à juste titre de ce que seul le génocide (la liquidation physique des
Indiens pour s'emparer de leurs terres) soulève la réprobation littéraire de
quelques belles âmes, et de ce qu'il ne se trouve plus grand monde dès lors
qu'il s'agit de dénoncer, voire seulement de mesurer, les effets de l'ethnocide
entendu comme meurtre des cultures indigènes.
Jaulin lui-même avoue ne s'être engagé dans cette voie que de mauvaise
grâce : il était parti chez les Indiens Bari (situés à la frontière colombo-véné-
zuélienne) pour y faire de l'ethnographie, non de la contestation. Mais c'était
en 1964, l'année où venait d'être négociée la paix entre les Blancs et les Bari,
après des siècles de guerre. Ignorant la signification de cette paix blanche —
au mieux, l'intégration des Indiens à la culture occidentale; au pire, leur reddi
tion sans condition et leur relégation en des terres improductives — les Bari
vinrent rendre visite aux colons, aux missionnaires et aux pétroliers installés
dans leur région. Jaulin put mesurer les conséquences désastreuses de ce contact
pour les Bari : la moitié d'entre eux, environ, périt, décimée par les épidémies.
Des survivants, un petit nombre prit la fuite et repartit s'installer à l'écart des
Blancs. Ce que connurent les autres, Jaulin le résume ainsi : désorganisation
des groupes et des activités productrices, épidémies, modifications aberrantes
de l'habitat, du vêtement, de l'équilibre alimentaire, des activités de chasse, de
pêche, de la parure, du jeu des alliances, de la coiffure — bref, l'hébétude et
le désarroi et, au mieux, les fanfaronnades momentanées de quelques-uns uti
lisés comme intermédiaires (p. 7) .
Ce phénomène est bien connu sous le nom de clochardisation et, s'il s'était
borné à l'enregistrer, l'ouvrage de Jaulin ne serait que la répétition à propos
d'un cas nouveau — les Bari — de ce qui a pu être remarqué dans d'autres
situations coloniales. Mais l'ouvrage est important parce qu'il innove sur trois
points, me semble-t-il :
1) Jaulin explique de façon très convaincante en se fondant sur l'organisation
sociale, la mythologie, les représentations religieuses, etc., ce que signifieraient
pour les Bari ces premières démarches auprès des Blancs; s'ils se sont ainsi laissés
prendre au piège blanc, c'est qu'iïs n'imaginaient pas qu'il puisse exister une
société conquérante, fondée sur la négation d'autrui. La culture indienne est,
au contraire de l'occidentale, remarquable par son pacifisme, sa discrétion, son
refus de la compétitivité, etc. Jaulin montre comment deux logiques de la
591