Mourir en silence - article ; n°1 ; vol.104, pg 64-80

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1994 - Volume 104 - Numéro 1 - Pages 64-80
Sterben in der Stille Die alltägliche Gewalt einer brasilianischen Stadt Alarmierende Meldungen über Organ-Handel und Raub von Kinder und eine quasi-ontologische Beunruhigung und Unsicherheit über den Besitz des eigenen Körpers werden in nichts durch die Gleichgültigkei« der Bürokratie » gegenüber dem Leben und Sterben der « Marginalen » der Elendsviertel, d.h. den vom Land zugewanderten Arbeitslosen, jugendlichen Delinquenten, auf der Strasse lebenden Kindern und den Armsten der Armen dementiert öffentliche Rituale, durch die zwischen den Menschen der Elendsviertel und dem Staat, dem Krankenhaus, dem Standesamt, dem Leichenhaus und dem Gemeinde-Friedhof ein Kontakt entsteht, weben in der Tat nur den Kontext einer Banalisierung des Grauens. Dabei werden anscheinend unverständliche und unvoraus-sehbare Ereignisse, wie das Verschwinden von Personen oder das Foltern zu einer vorherseh- und erwartbaren Norm für all die, die sozial bedeutungslos geworden sind.
The Ordinary Violence of a Brazilian City Alarming rumours about the traffic in organs or the theft of children and quasi-ontological anxiety and insecurity about the ownership of one's own body are maintained by the indifference of « the bureaucracy » towards the life and death of the shanty-town « marginals » - unemployed migrants from the country, young delinquents, street children and the poorest of the poor. The public rituals which bring the shanty-town people into contact with the State, at the hospital, the registrar's office, the mortuary and the town cernetery do indeed weave the context for a banalization of horror. Within this framework, apparently incomprehensible and unpredictable events - such as « disappearances » and torture - become a predictable and expected norm for ail those who have been made socially insignificant.
Mourir en silence La violence ordinaire d'une ville brésilienne Les rumeurs alarmantes sur les trafics d'organes ou les vols d'enfants, l'inquiétude et l'insécurité quasi ontologiques sur la propriété de son propre corps sont entretenues par l'indifférence de « la bureaucratie » à l'égard de la vie et de la mort des « marginaux » du bidonville : les chômeurs venus de la campagne, les jeunes délinquants, les enfants des rues et les plus démunis parmi les pauvres. En effet, les rituels publics qui mettent les gens du bidonville en contact avec l'État, à l'hôpital, au bureau d'état civil, à la morgue, au cimetière municipal, tissent le contexte d'une banalisation de l'horreur. Dans ce cadre, des événements en apparence incompréhensibles et imprévisibles - comme « les disparitions » et la torture — deviennent une norme prévisible et attendue pour tous ceux qu'on a rendus socialement insignifiants.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1994
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Madame Nancy Scheper-
Hughes
Mourir en silence
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 104, septembre 1994. pp. 64-80.
Citer ce document / Cite this document :
Scheper-Hughes Nancy. Mourir en silence . In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 104, septembre 1994. pp. 64-
80.
doi : 10.3406/arss.1994.3114
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1994_num_104_1_3114Zusammenfassung
Sterben in der Stille Die alltägliche Gewalt einer brasilianischen Stadt
Alarmierende Meldungen über Organ-Handel und Raub von Kinder und eine quasi-ontologische
Beunruhigung und Unsicherheit über den Besitz des eigenen Körpers werden in nichts durch die
Gleichgültigkei« der Bürokratie » gegenüber dem Leben und Sterben der « Marginalen » der
Elendsviertel, d.h. den vom Land zugewanderten Arbeitslosen, jugendlichen Delinquenten, auf der
Strasse lebenden Kindern und den Armsten der Armen dementiert öffentliche Rituale, durch die
zwischen den Menschen der Elendsviertel und dem Staat, dem Krankenhaus, dem Standesamt, dem
Leichenhaus und dem Gemeinde-Friedhof ein Kontakt entsteht, weben in der Tat nur den Kontext einer
Banalisierung des Grauens. Dabei werden anscheinend unverständliche und unvoraus-sehbare
Ereignisse, wie das Verschwinden von Personen oder das Foltern zu einer vorherseh- und erwartbaren
Norm für all die, die sozial bedeutungslos geworden sind.
Abstract
The Ordinary Violence of a Brazilian City
Alarming rumours about the traffic in organs or the theft of children and quasi-ontological anxiety and
insecurity about the ownership of one's own body are maintained by the indifference of « the
bureaucracy » towards the life and death of the shanty-town « marginals » - unemployed migrants from
the country, young delinquents, street children and the poorest of the poor. The public rituals which
bring the shanty-town people into contact with the State, at the hospital, the registrar's office, the
mortuary and the town cernetery do indeed weave the context for a banalization of horror. Within this
framework, apparently incomprehensible and unpredictable events - such as « disappearances » and
torture - become a predictable and expected norm for ail those who have been made socially
insignificant.
Résumé
Mourir en silence
La violence ordinaire d'une ville brésilienne
Les rumeurs alarmantes sur les trafics d'organes ou les vols d'enfants, l'inquiétude et l'insécurité quasi
ontologiques sur la propriété de son propre corps sont entretenues par l'indifférence de « la
bureaucratie » à l'égard de la vie et de la mort des « marginaux » du bidonville : les chômeurs venus de
la campagne, les jeunes délinquants, les enfants des rues et les plus démunis parmi les pauvres. En
effet, les rituels publics qui mettent les gens du bidonville en contact avec l'État, à l'hôpital, au bureau
d'état civil, à la morgue, au cimetière municipal, tissent le contexte d'une banalisation de l'horreur. Dans
ce cadre, des événements en apparence incompréhensibles et imprévisibles - comme « les disparitions
» et la torture — deviennent une norme prévisible et attendue pour tous ceux qu'on a rendus
socialement insignifiants.Scheper-Hughes Nancy
MOURIR EN SILENCE
La violence ordinaire d'une ville brésilienne
Mourir sans larmes
maisons en briques. L'hygiène et l'eau courante ne L9 article Death Without suivant Weeping est adapté : The du Violence chapitre of 6 Evede sont toujours pas assurées, et il faut encore se battre
ryday Life in Brazil (Mourir sans : la vio- pour manger. Le paradoxe est que les habitants de
■ lence au quotidien au Brésil)*. Cette étude l'Alto sont tous bien mieux habillés que nourris, car
d'« ethnographie nouvelle » sort des sentiers tradi ils savent donner du style à leurs vêtements bon
tionnels de la recherche et adopte une méthode cr marché ou de récupération. Souvent, les bébés aux
itique pour traiter de la vie des coupeurs de canne à corps si chétifs sont parfumés, poudrés de talc et
sucre et de leurs familles du Nord-Est du Brésil. habillés de vêtements de fête à frou-frou. Je vois
Cette population vit aux marges de la vieille écono dans ce contraste criant quelque chose que j'appel
mie de plantation de la région ; son quotidien est lerais la « carnavalisation de la faim ». Ce phéno
constamment marqué par la pénurie, la faim, le mène tient au fait que certains produits de base bien
dénuement, la maladie et la mort. J'ai mené mon spécifiques sont mis à la disposition des ouvriers
étude au cœur de la zona da mata (la région de la agricoles, alors que d'autres leurs sont refusés, ce
canne à sucre) de Pernambuco, dans la ville que qui les maintient dans une situation de péons dépen
j'appelle, non sans ironie, Born Jesus da Mata. dants et endettés.
L'Alto do Cruzeiro, le bidonville qui recouvre les Mon étude commence en 1964, dans les mois qui
collines autour de Born Jesus, et sa population ont suivi l'accession au pouvoir de la junte militaire,
constituée de plus de 5 000 ouvriers agricoles dépla période qui fut appelée la « Révolution brésilienne »,
cés et totalement déshérités sont décrits ici tels et couvre les vingt-cinq années qui ont suivi. J'ai vécu
qu'ils sont dans la réalité. Pour eux, aucun pseudo au total près de quatre ans à Born Jesus da Mata, sur
nyme n'est nécessaire, car ils sont déjà suffisamment l'Alto do Cruzeiro, dont deux années (de 1964 à
anonymes. L'Alto est une sorte de zéro sémiotique, 1 967) comme travailleur social dans une association
une invasion malvenue de la mata (la campagne) de développement de la communauté du bidonville,
dans la rua, dans les rues policées de la ville puis, de 1982 à 1990, comme anthropologue, au
moderne. C'est pourquoi on ne trouvera pas cours de quatre séjours d'étude sur le terrain.
l'enchevêtrement de pistes et de sentiers escarpés En tant que femme et que féministe, je fus part
qui traversent le bidonville sur le plan municipal de iculièrement (mais je me refuserai à dire « natu
Born Jesus. Pourtant, l'Alto est apparu dans les rellement ») attirée par le sort des femmes. Ce parti
années cinquante : les premières cabanes de paille pris est essentiel dans une communauté marginali
ont depuis longtemps été remplacées par des sée par la pauvreté et nerveusement épuisée par la
faim, mais qui repose tout entière sur les femmes. cabanes de terre et de bois, et celles-ci ont, plus
récemment, commencé à céder la place à de petites Les mères et leurs enfants dominent les pages de
* Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1992; édition de poche, 1993. Mourir en silence 65
n février 1989, un petit groupe de posseiros, paysans Pendant l'une des nombreuses périodes de séche
squatters qui cultivent traditionnellement les resse qui ont touché le Nord-Est du Brésil au début des
champs pauvres et abandonnés de la plantation années 1990, les ouvriers agricoles, affamés, se sont mis à
locale, Engènho Patrimonio, à quelques kilomètres de piller réserves, entrepôts et dépôts de chemin de fer. Le
gouverneur de Pernambuco fut obligé de faire parvenir Born Jesus de Mata, ont été victimes d'une embuscade
tendue par des bandits armés à la solde du propriétaire des convois alimentaires d'urgence pour arrêter le pillage.
du domaine. Les paysans étaient occupés à travailler leurs Cet homme aux idées progressistes indiqua clairement
rogados lorsque les hommes ont ouvert le feu, sans le que les responsables de la situation étaient les propriét
moindre avertissement. L'un d'eux fut grièvement blessé ; aires latifundiaires ; ces derniers, fermement décidés à
un autre, jeune père de famille de vingt-trois ans, fut tué récupérer le moindre mètre carré de terre, même ingrate,
sur le coup. pour la culture de canne à sucre, avaient expulsé les pay-
mon livre comme ils dominent la vie du bidonville. de l'empreinte qu'elle a laissée sur le corps et l'esprit
des coupeurs des plantations depuis la période coloL'intensité, la vulnérabilité et la fragilité de la rela
tion mère-enfant est le symptôme le plus frappant niale jusqu'à nos jours. Bom Jesus da Mata et ses
des carences élémentaires et de la violence de la vie bidonvilles y apparaissent comme un monde social
quotidienne. La mortalité infantile élevée est selon complexe, dominé par le conflit entre trois sphères
moi un facteur constitutif fondamental de la psy qui s'opposent et se rencontrent sans cesse, et que
chologie et du comportement de ces mères. Elle j'appelle la casa, la rua et la mata. La casa (la maison)
érode leur capacité à aimer et à élever leurs enfants, désigne les vestiges du vieux monde féodal qui repos
elle les empêche de garder ou même d'avoir ait sur la Grande Maison, la Casa Grande, de la plan
confiance et foi en l'avenir. tation. La rua (la rue) est le nouveau monde compéti
Cependant, si mon livre se concentre sur la poé tif du commerce industriel, et qui règne dans la
tique et la pragmatique de la maternité sur l'Alto grand-rue de Bom Jesus. Reste enfin la mata (la camp
do Cruzeiro, son objet est plus large. En essayant de agne), qui symbolise le monde des paysans squat
comprendre les femmes en tant que mères, il m'a ters traditionnels, que l'on a repoussés sur les terres
fallu aussi les comprendre en tant qu'épouses et incultes des plantations de canne à sucre, et
amantes, que sœurs et filles, que travailleuses et contraints à se terrer dans les minuscules cabanes du
individus politiquement engagés. Ainsi, mes interro bidonville de l'Alto do Cruzeiro.
gations initiales m'ont menée des pauvres petites La faim, ce problème crucial, est le sujet des cha
cabanes du bidonville à toutes sortes d'espaces pitres 4 et 5, qui retracent le passage progressif de
l'expression populaire deiro de fome, la folie, la rage, publics : les champs et les raffineries modernes de
canne à sucre, le bureau du maire, les tribunaux, les le délire de la faim, à celle issue du jargon médical,
cliniques et les hôpitaux, les commissariats de nervoso, ce mal que l'on prétend soigner dans les
police, et finalement, sans doute inéluctablement, à hôpitaux publics à coups de tranquillisants, de ca
la morgue et au cimetière municipal de Bom Jesus lmants et de somnifères.
da Mata. Partout j'ai suivi les femmes du bidonville Tout cela nous amène au chapitre 6, point clé de
dans leur lutte, dans leur combat quotidien pour mon livre, en quelque sorte ; c'est en effet là que je
survivre au prix de dur labeur, de ruse, de développe une réflexion sur le sort des corps subtili
sés et mutilés des employés des plantations, dont la débrouillardise et d'acharnement.
vie et la mort ne semblent mériter aux yeux de perLa première partie de Death Without Weeping
traite du contexte politique et économique de la vie sonne d'être répertoriées. Dans ce contexte, l'et
dans le bidonville, tel qu'il transparaît au travers des hnographe même la plus soucieuse d'interprétation
et d'analyse se trouve réduite au rôle de comptable maux endurés par la population : la soif, la faim, la
frénétique de la mort, de démographe improvisée, tension nerveuse, la maladie et la mort. J'y retrace
l'histoire sociale de l'économie de plantation, de d'employée municipale chargée d'enregistrer et de
cette denrée de base douce-amère qu'est le sucre, et dénombrer les morts et les disparus anonymes. !
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sans de leurs lopins de terre traditionnels. Au lendemain ville et collaborateur assidu de la rédaction du journal. « II
de Noël 1990, plusieurs habitants du bidonville d'Alto do faut laisser la police faire ce qu'elle a à faire», dit Maria-
Cruzeiro, tous de jeunes hommes noirs aux prises avec la zinha, la vieille femme qui vit dans une petite pièce der
rière l'église et qui s'occupe des fleurs de l'autel. «Ils justice, pour vol, alcoolisme, vagabondage, inhalation de
savent ce qu'ils font. Nous, on fait bien mieux de se taire », colle ou autres délits mineurs, ont été arrêtés chez eux par
des hommes en «uniforme», qui les ont emmenés et les dit-elle en se fermant la bouche d'une fermeture invisible.
ont fait « disparaître » Quelques semaines plus tard, les Padre Agostino Leal, le jeune et nouveau prêtre, qui
fait partie de la génération de la « théologie de la libéracorps de deux d'entre eux ont été retrouvés, lacérés et
mutilés, abandonnés entre deux rangées de canne à sucre. tion», secoue tristement la tête: «Est-ce possible qu'ils
La police a alors fait une apparition dans le bidonville aient assassiné Nego De ? Quelle honte Il était en pleine
pour montrer aux familles des photos détaillées des réforme, en train de s'amender; j'avais confiance en lui. Il
cadavres. « Comment voulez-vous que je reconnaisse mon venait régulièrement au Cercle des jeunes délinquants le
homme (meu homerri) sur cette photo!» hurla, prise mercredi soir. » Et le padre d'ajouter amèrement «Je sup
d'hystérie, Dona Helena, la femme de l'un des « disparus ». pose qu'il était trop tard pour Nego De. »
D'autres événements du même genre ont suivi, en 1991 À chaque fois qu'un enfant des rues trop gênant est
et 1992. Et puis, un jour, les hommes masqués sont venus, raflé par la police, ou bien attaqué ou porté «disparu»,
les gens ne disent rien... à l'exception de certains habitrès tard, prendre le fils de Black Irene, un adolescent que
tout le monde à l'Alto connaissait sous le nom affectueux tants du bidonville qui approuvent entièrement ces agres
de « Nego De » On soupçonna un « escadron de la mort » sions à l'égard des « méchants » enfants, les enfants des
paramilitaire qui avait partie liée avec la police locale. autres, et qui murmurent parfois «Très bien! Bon tra
vail » L'arme la plus puissante de l'État est en effet sa Mais, dans de tels cas, les gens gardent le silence ou bien
s'expriment dans un langage des signes frénétique et comp capacité à créer un consensus en sa faveur à l'intérieur
lexe. C'est que personne d'autre ne veut être sur la liste. même des classes qui sont ses victimes.
Peu après, des rumeurs ont couru, concernant la dis
parition d'enfants des rues. Certains de ces enfants vivent
constamment sur la place du marché, où ils trouvent La violence, l'État, la résignation
refuge la nuit entre les étals et sous les toiles de tente,
chapardant un peu de nourriture dans les cageots et les Le plus terrifiant dans cette violence quotidienne, c'est
paniers. Si la plupart des vendeurs tolèrent ces larcins qu'elle est anonyme, imprévisible et, finalement, banale.
constants, certains ont fait appel à la police et à des tueurs Qui sont ces desaparecidos, ces «inconnus», ces «dispa
à gage pour mettre en oeuvre un programme de « désin- rus », dont l'image hante les photos atroces qui circulent
sectisation » , destiné à « assainir » le quartier en le débar sous le manteau dans le bidonville ? Je veux parler de ces
rassant une bonne fois pour toutes, de toute cette « ver pauvres corps aux yeux arrachés et au sexe mutilé jetés
mine humaine » dans un fossé ou entre deux rangées de canne à sucre ;
mais aussi des « officiers » en uniforme qui montent la Malgré tous ces événements, les habitants de Bom
garde à côté d'eux et défient les « marginaux » (mot qui Jesus da Mata considèrent toujours leur ville comme un
lieu calme et paisible de la zona da mata, l'intérieur des connote à la fois pauvreté et semi-criminalité) du bidonv
terres, bien loin de la violence et du chaos qui régnent ille de s'approcher pour réclamer les corps de leurs
dans les métropoles de la côte. Une fois retombé l'émoi morts. Ces corps resteront donc « inconnus », non identif
que provoque chaque incident, la vie reprend toujours iés, abandonnés.. oubliés, si ce n'est par leurs proches,
son cours ordinaire. qui sont réduits au silence par la douleur et la peur.
Les hommes armés soudoyés par le propriétaire Le plus insupportable est cette terrible ironie qui fait
d'Engênho Patrimonio ont été arrêtés, puis immédiate de ces citoyens ordinaires des victimes de crimes de
guerre en temps de paix. Plus tard viendront sans doute ment mis en liberté provisoire. Finalement, l'affaire n'a pas
eu de suite. Des jeunes Noirs et des enfants des rues d'Alto les éclaircissements, les révisions de procès, les aveux,
do Cruzeiro ainsi que d'autres pauvres bairros de Bom les commissions dirigées par l'Église, les enquêtes finan
Jesus continuent à disparaître, sans que cela fasse l'objet cées par le gouvernement, les arrestations d'hommes à
du moindre article dans le journal d'opposition de Bom l'allure fière, tendus et inflexibles. Et, pour finir, on
Jesus. « Que pourrions-nous avoir à redire à 1' "exécution" publiera des rapports à l'optimisme exagéré, intitulés
de malandros - bons à riens -, de malfrats et de fr Brésil, Argentine, Salvador (et même peut-être Guate
ipouilles ? », me demande « Toto », juriste progressiste de la mala) : nunca mas (plus jamais ça). ;
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Cependant, on ne peut s'empêcher de se poser cer (engenhos et usinas) sont protégées par des forces de
taines questions et si les disparitions, les corps de civils police privées et par des hommes d'armes, les pistoleiros.
empilés dans les fosses communes, la violence anonyme Ce réseau d'allégeances politiques au sein des grandes
et banalisée, l'indifférence à la mort, n'étaient pas, après familles de planteurs remonte directement jusqu'au gou
tout, une erreur? Et si les espaces sociaux qui entourent verneur et au corps législatif. Quant à la police militaire et
ces événements apparemment inexplicables étaient civile, elle collabore souvent avec les hommes d'armes à
emplis de rumeurs et de murmures, d'indices et d'ins la solde des planteurs et participe parfois directement aux
opérations menées par les « escadrons de la mort » locaux. inuations qui prépareraient ce qui risque fort d'arriver à
ceux que les instigateurs du consensus social ne considè La société de planteurs du Nord-Est brésilien n'a pas
rent ni comme des personnes ni comme des individus? encore produit les institutions sociales, les idéologies
Et si un climat d'inquiétude et d'insécurité quasi ontolo scientifiques ni (selon l'expression de Sartre) les « techni
ciens du savoir pratique » spécialisés capables d'endiguer gique sur la propriété du corps de chacun était entretenu
par une indifférence étudiée, de la part de la bureaucrat les manifestations de mécontentement et d'opposition
ie, à l'égard de la vie et de la mort des « marginaux » du publics. Elle n'a pas encore à sa disposition les institu
bidonville (les migrants ruraux sans emploi, les jeunes tions du secteur sanitaire et social, les cliniques psychiat
délinquants, jusqu'aux enfants des rues, et autres per riques, les thérapeutiques occupationnelles et les divers
sonnes « sans importance ») ? Et si les mortifications et les types d'assistance sociopsychologiques qui peuvent
petites ignominies, ces vexations dont la classe invisible entretenir et assurer l'adhésion à l'ordre (ou au désordre)
du bidonville est quotidiennement la cible, à différents en place. Dans le Brésil intérieur, la médecine hospital
moments de la vie publique, étaient déjà l'ébauche des ière se caractérise par l'usage de techniques sommaires
événements évoqués plus haut ? Si tout cela préparait les et brutales ainsi, par exemple, les malades souffrant de
crimes qui, en apparence seulement, semblent être des malnutrition sont-ils soignés par un attirail de traitements
explosions aberrantes, inexplicables et extraordinaires de « modernes » consistant en tranquillisants, analgésiques et
violence étatique contre des citoyens qui, chaque jour, coupe-faim.
voient revenir, comme le dit Michael Taussig (1992), «la Il n'y a donc dans cette région que des institutions vio
terreur, comme d'habitude » lentes la police, le pouvoir judiciaire, qui se montre
Dans les États modernes, la violence institutionnalisée généralement incapable d'engager des poursuites dans
est moins repérable. C'est un ensemble de professionnels les cas de brutalité policière, la prison, les écoles fédé
et de spécialistes de l'éducation, de la protection sociale, rales de redressement pour les jeunes délinquants, et
de la médecine, de la psychiatrie et du droit qui collabo enfin les escadrons de la mort.
rent pour diriger et maîtriser les opinions et les comporte La police civile, dont les membres sont souvent recru
ments qui menacent la fragile stabilité de l'État. C'est une tés parmi les classes sociales les plus démunies, relève de
forme plus « douce » de contrôle social, le gant de velours l'État mais le chef de la police est bien souvent nommé
dans laquelle se glisse la main de l'État. Mais même les par le maire, et il reste financièrement dépendant de ce
États-providence bureaucratiques les plus « évolués » peu dernier ainsi que du conseil municipal. Pendant toute la
vent avoir recours à la violence ouverte contre des période de dictature (de 1964 à 1985), la police militaire a
citoyens «fauteurs de troubles», lorsque les institutions été largement impliquée dans les disparitions, tortures et
classiques qui assurent le consensus social s'affaiblissent assassinats de tous les prétendus éléments subversifs du
ou se transforment. (Telle sera par exemple bientôt la Brésil. Désormais, cette même police est utilisée pour
situation aux États-Unis, où se pose le problème de la expulser, souvent par la violence, les paysans squatters
tolérance de l'opinion publique à l'égard des actes de vio traditionnels. Bien que le processus de démocratisation
lence policière, commis dans les centres-villes au nom ait été relativement rapide dans le pays depuis 1982, il n'a
d'une « guerre contre la drogue » qui dissimule une cer pas encore remis en cause l'emprise psychologique et
taine dose de « guerre contre les races de couleur ».) politique effrayante qu'exerce la police sur les couches
Le Nord-Est du Brésil se trouve en ce moment dans les plus pauvres de la population.
une période de transition, celle de la formation de l'État. Au cours des dernières années, l'État brésilien a été
Or, une telle étape se caractérise par la survivance de considérablement perturbé par le « réveil » politique de
structures semi-féodales, telles que le rôle joué par les certaines classes de la population, jusque-là exclues de la
« patrons » politiques locaux (coronéis) issus de la classe démocratie, et qui ont inauguré de nouvelles formes de
latifundiaire des propriétaires de plantation. Aujourd'hui mobilisation politique. Outre la prolifération d'associa
tions d'habitants de bidonvilles, on trouve des « commu- encore, la plupart des plantations et des manufactures :
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nautés » chrétiennes contestataires, des clubs de mères, africaines. Bien que leurs crimes soient d'origine sociale,
la conséquence de l'état de privation dans lequel ils sont des syndicats de squatters, des ligues de défense des
artificiellement maintenus par le système d'intérêts fonouvriers agricoles, etc. Toutes ces initiatives sont encou
ragées par une nouvelle génération de prêtres catho ciers et de salariat de la main-d'œuvre agricole, on parle
d'un « instinct » pour le crime qui fait partie de la « nature » liques éduqués dans l'esprit de la théologie de libération.
Certains membres de la hiérarchie catholique eux-mêmes d'une population «inférieure», «dépravée», et «de race
abâtardie » Voilà qui fait honneur à la « démocratie ont retiré leur soutien aux élites foncières et industrielles
raciale » tant célébrée du Brésil. du Brésil et dénoncé publiquement les expulsions bru
tales de paysans dans la région1. Cependant, ces prises De plus en plus, les discours populaires qui légitiment
l'usage pourtant illégal de la violence par la police dans de position ont aussi eu des effets pervers. En effet
l'action des escadrons de la mort est désormais spécif les bidonvilles se fondent sur le thème des haines
iquement concentrée sur les groupes de population aux raciales. Mais, au Brésil, la situation est particulièrement
quels l'Église a consacré le plus d'attention les paysans pernicieuse ; en effet, les restes de la vieille « idéologie de
l'harmonie » entre les races qui caractérisait la société de déplacés, les jeunes marginaux et les enfants des rues.
planteurs du Nordestino empêchent les classes aisées et On ne peut s'empêcher de penser qu'il doit exister
une raison qui explique que l'on puisse ainsi utiliser un éduquées de faire publiquement le moindre commentaire
sur les « différences de races » sans paraître « impoli » ; tel arsenal militaire et guerrier contre des civils, en temps
de paix. Quels crimes ont donc commis ces personnes pourtant, dès que l'on se retrouve dans la sphère privée,
les discours racistes prolifèrent et rivalisent de virulence. ou, du moins, risquent-elles de commettre? Pourquoi cer
tains citoyens représentent-ils un « danger » pour l'État, En définitive, leur antiracisme convenu et de pure façade
une « menace » qui justifie que la police use légalement ne fait qu'interdire aux membres les plus libéraux de
de la violence comme forme de contrôle social? La l'élite éduquée de la région de dénoncer le fait que les
réponse est simple ce qui rend les pauvres si dangereux, persécutions des escadrons de la mort sont menées de
manière systématique contre certaines catégories de la c'est leur absolu dénuement. La faim et la misère ont tou
jours été les deux grands ennemis de la stabilité artificielle population des bidonvilles, à la couleur de peau bien
de l'État. Ce dont les « marginaux » de l'Alto de Cruzeiro spécifique.
Comment une telle « méconnaissance » - pour sont coupables, c'est donc d'avoir des besoins vitaux, de
reprendre le terme de Bourdieu — est-elle entretenue? vouloir manger et survivre.
Le jugement de la majorité de la population est fait Comment des contradictions si éclatantes sont-elles pos
dans ce domaine, aussi bien en ce qui concerne les sibles ? Pourquoi, même au sein des courants et des partis
« crimes » du pauvre, du désespéré qu'est le posseiro, ce politiques les plus libéraux de Born Jesus, n'y a-t-il eu
squatter paysan traditionnel dont le mode de vie, bien personne pour prendre clairement position en faveur des
que protégé par la loi brésilienne, va néanmoins à droits de l'homme ? Comment expliquer que le terrorisme
pratiqué par la police et les escadrons de la mort ait prol'encontre de la notion bourgeoise du droit de propriété,
que les larcins commis par Nego De, qui permettaient à voqué aussi peu d'indignation, même cachée, à l'intérieur
sa famille de survivre après la « disparition » et le meurtre même du bidonville ?
de son père ; les Brésiliens considèrent généralement que Quelles forces sociales ont pu rendre ainsi les gens
ces comportements sont raciaux, qu'ils sont le produit de de l'Alto si méfiants à l'égard de toute réforme démocrat
lois naturelles, et non d'injustices sociales. Parce que les ique, en particulier celles qui concernent les droits de
posseiros entretiennent la tradition pré-capitaliste des l'homme, les droits de l'enfant ou les droit de la femme?
« communs » , ils sont considérés comme de dangereux Nombreux sont les habitants du bidonville qui approu
anachronismes, des primitifs attardés; les hommes vent l'action des escadrons et qui disent, lorsqu'un nou
veau jeune homme vient à disparaître « Men os um ! (Un d'armes payés pour les tuer peuvent donc les éliminer
impunément, bénéficiant en outre de la compréhension de moins!). ». En 1987, j'ai été particulièrement troublée
explicite et de l'approbation tacite de la police locale, et par la réaction de mes voisins de l'Alto à l'annonce faite à
la radio du programme présidentiel de réformes péniten- aussi, bien souvent, du corps judiciaire.
Quant à ceux de 1'« espèce » de Nego De, les jeunes
hommes Noirs, pauvres et sans emploi du bidonville, on
dit d'eux qu'il est «dans leur nature», «dans leur sang» 1. Dom Helder Camera, l'archevêque « rouge » de Recife et Olina à Per- ou « dans leur race » de voler. On les décrit en termes nambuco, désormais à la retraite mais toujours puissant, n'en est qu'un
racistes comme des « bichos da Afric », des bêtes sauvages exemple parmi tant d'autres. ;
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tiaires. Zulaïde s'est mise à gémir et à se tordre les mains. Dans un tel contexte politique et juridique, on com
«C'est la fin pour nous! Nous sommes tous morts, c'est prend que les pauvres et autres marginaux sociaux hési
sûr » répétait-elle sans arrêt. « Même notre président est tent à avoir recours aux tribunaux lorsqu'ils sont victimes
contre nous maintenant. Il veut libérer tous les criminels de violations des droits de l'homme, même les plus
pour qu'ils puissent nous tuer, nous voler et nous violer odieuses. Il n'existe en fait pas de discours politique
tant voudront. » Zulaïde avait oublié que ses populaire en faveur des droits de l'homme au Brésil. Les
propres fils avaient eu à souffrir en prison de brutalités premiers remous d'intérêt pour les droits de l'homme
policières, et que ces réformes avaient justement pour but sont apparus à la fin des années 1970 parmi les membres
de protéger sa classe sociale. du clergé catholique de gauche qui avaient eu des
contacts avec Amnesty International, Americas Watch ou
d'autres organisations internationales similaires. Mais
Citoyenneté et justice au Brésil l'activisme naissant qui en découla fut immédiatement
discrédité par la droite ; celle-ci, jouant sur les peurs col
Par tradition, la vie politique « démocratique >» et « éga- lectives du peuple brésilien face à la montée de la vio
litaire » brésilienne est restée marquée par les notions lence urbaine, présenta les « droits de l'homme »» comme
quasi féodales de hiérarchie, de privilège et de distinc des privilèges, des faveurs et des dérogations spéciales
tion. La constitution fondatrice du Brésil fut adoptée avant réservés à de «vulgaires criminels» (Dimenstein, 1991
l'abolition de l'esclavage. À la fin du xixe siècle, la sphère Brooke, 1992). Premières concernées par la violence, les
publique qui s'était constituée concernait exclusivement populations des bidonvilles sont particulièrement sen
un petit groupe d'élites. La démocratie était donc consi sibles à ce type de discours.
dérée comme la chasse gardée de la classe des propriét En 1985, l'Association des chefs de la police de Säo
Paulo a diffusé un « Manifeste » adressé à toute la populataires fonciers éduqués. Les libertés civiles étaient en fait
des « privilèges » et des « faveurs » octroyés par des supér ion de la ville et qui n'avait pas de mots assez durs pour
ieurs à leurs subordonnés, au sein d'une hiérarchie s'attaquer aux nouvelles mesures, pourtant timides, en
sociale structurée par les notions traditionnelles d'hon faveur des droits de l'homme prises par le PMDB, coali
neur et de fidélité personnels. Ces «faveurs» allaient de tion de centre-gauche alors au pouvoir. «Vous vivez
la simple protection à la franchise électorale, en passant aujourd'hui dans l'angoisse et la crainte, alors que ceux
par des biens matériels et l'obtention d'emplois (Caldeira, qui tuent, volent et violent vivent dans la tranquillité.
Votre famille est détruite, et votre patrimoine, acquis au 1992).
Roberto da Matta (1984) a montré combien le concept prix de grands sacrifices, diminue de jour en jour. Comb
d'« égalité devant la loi » est insupportable aux yeux de la ien avez-vous vu de crimes survenir dans votre quartier ?
majorité des Brésiliens des classes moyennes et supér Et combien de fois avez vous-vu les criminels arrêtés ? Les
ieures, qui, pour la plupart, ont des « relations » dans le bandits sont protégés par ces prétendus "droits de
monde politique et s'arrangent donc pour passer au-des l'homme", dont le gouvernement pourtant ne vous consi
sus de la loi. Bien que le droit brésilien soit fondé sur les dère pas digne, vous qui êtes un citoyen honnête et tr
principes démocratiques d'universalité et d'égalité, en availleur» (cité dans Caldeira, 1992).
pratique, la loi « n'est appliquée avec rigueur que pour Lorsqu'on ajoute à cette conception négative des
droits de l'homme la définition très restrictive donnée au les masses, pour ceux qui n'ont ni parents haut placés, ni
patronymes prestigieux» (Da Matta, 1984). terme de « crime », qui exclut bien entendu les exactions
Le système judiciaire du pays est, quant à lui, un sys des puissants et de l'élite, on comprend que les actes de
tème « mixte ». S'il fait place aux droits individuels et éga- violence dirigés à l'encontre des pauvres soient acceptés
litaires modernes, il contient des éléments d'une tradition et encouragés par la population, y compris par les
moins libérale, telle que, par exemple, la pratique du pauvres marginalisés des bidonvilles eux-mêmes.
«soupçon systématique», au lieu de la «présomption Un exemple particulièrement manifeste et douloureux
d'innocence ». Un juge peut décider d'inculper un indi de cette situation est la réaction de la population de Säo
vidu et de le soumettre à un interrogatoire simplement Paulo à la suite d'un terrible massacre survenu dans les
sur la base d'informations fournies par des enquêtes poli prisons de la ville en octobre 1992. Une émeute de pr
cières qui relèvent bien souvent de l'inquisition. Ainsi, isonniers sans armes fut réprimée dans le sang par la
malgré de nouvelles interdictions officielles, la police a police militaire armée qui exécuta 111 prisonniers, dont
toujours recours à la torture pour obtenir des informat beaucoup à bout portant, dans leurs cellules. La plupart
des victimes n'étaient pas considérées comme des pri- ions ou arracher des aveux. :
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sonniers dangereux et purgeaient des peines légères pour prisons, les morgues et le cimetière public. Ils se dési
gnent eux-mêmes comme étant les « anonymes » les des délits mineurs. Pourtant, des sondages effectués à
«sans-corps», les «rien du tout», ou encore les « gen- Sâo Paulo à la suite des événements ont montré que la
population soutenait entièrement l'action de la police tinha», les petites gens de Bom Jesus da Mata.
(O Estado de Säo Paulo, 31 décembre 1992). Ils parlent de leur invisibilité collective, du fait qu'ils
ne figurent pas dans les recensements publics, ni dans
aucune statistique étatique ou municipale. Quantités
Des vivants et des morts négligeables dans la vie, les gens de l'Alto le sont encore
sans importance dans la mort. Plus de la moitié des décès du municipio
sont ceux d'enfants de moins de cinq ans, habitants du
Utilisée du temps de la dictature militaire (1964-1985) bidonville, pour la plupart victimes de grave malnutrition
dans l'ensemble du Brésil, contre toute personne consi chronique. Mais, pour connaître ces informations, il faut
dérée comme suspecte de subversion politique, la pra lire entre les lignes ; la mort d'enfants de l'Alto est un fait
tique de la « disparition » est maintenant réactualisée de si courant et si insignifiant que, dans plus des trois quarts
manière terrifiante aux dépens des Noirs, des pauvres des certificats de décès enregistrés à l'état civil de Bom
Jesus, la cause du n'est pas mentionnée. Dans une délinquants et de tous les marginaux économiques tran
sformés en véritables « ennemis publics ». Mais le plus ter société pourtant hautement bureaucratisée, où, pour la
rible est que cette pratique n'est pas un fait isolé. Toutes démarche la plus banale (comme l'immatriculation d'une
les « disparitions » ne sont en effet qu'un des aspects de voiture), il faut fournir un formulaire en trois exemplaires,
la déclaration de décès d'un enfant n'exige aucune forla violence quotidienne qui règne dans le bidonville.
Pour les habitants de l'Alto, elles font partie du paysage, malité particulière, n'importe qui pouvant servir de
et ne viennent que renforcer leurs pires angoisses celles témoin. Tout comme leur vie, la mort des gens de l'Alto
de perdre leurs proches et de se perdre eux-mêmes sous est « invisible », et l'on peut dire que leurs corps eux aussi
ont « disparu » le coup de la force arbitraire et de la violence institution
nalisée de l'État, de ce qu'ils appellent la « burocracia». Un jour, en parcourant le registre de décès du cartôrio
Il existe, en effet, un autre type de terreur étatique civil, j'ai trouvé la déclaration suivante
cette « violence ordinaire » qui envahit le quotidien le plus «Défunte: le 18 septembre 1985, Luiza Alves da
banal du bidonville, à la fois sous la forme de rumeurs et Conceicao, sexe féminin, cheveux châtains, trente-trois
de contes les plus fous, mais aussi, concrètement, lors des ans, célibataire.
divers rituels publics qui mettent les gens de l'Alto en Cause du décès déshydratation, sous-alimentation.
contact avec l'État dans les hôpitaux, au bureau de l'état Observation la défunte était une pauvresse qui n'a
civil, à la morgue et au cimetière municipal. Le déroule laissé ni enfant ni bien derrière elle. Elle était illettrée. Elle
ne votait pas. » ment de ces rituels fournit un contexte idéal à la banali
Les diverses tactiques de « disparition » sont sation de l'horreur, permettant aux événements plus
extraordinaires que sont les « disparitions » de devenir une employées dans le but conscient de détruire un peuple
norme prévisible et attendue. qui envisage le monde et exprime ses aspirations poli
«Vous les gringos«, a dit un jour un paysan salvado- tiques et spirituelles en termes d'idiomes et de méta
rien à un visiteur américain, « vous vous préoccupez tou phores corporels. Les gens de l'Alto habitent un monde à
jours de la violence des mitraillettes et des machettes. forme humaine, un monde intimement «incarné». Par
Mais vous devriez savoir qu'il y a un autre genre de vio « incarnation », j'entends les différentes manières dont les
lence. Avant, je travaillais dans une hacienda-, je m'occup gens apprennent à habiter leur corps pour que ce corps
soit, dans tous les sens du terme, « habitué 2 ». ais des chiens du dueno. Je les nourrissais avec de la
viande et du lait, tout ce que je ne pouvais pas donner à Lorsque je parle de la « culture somatique 3 » des
ma famille. Lorsque les chiens étaient malades, je les ouvriers de la canne à sucre de l'Alto do Cruzeiro, je sug
emmenais chez le vétérinaire. Lorsque mes enfants gère qu'ils vivent dans un monde social qui privilégie le
étaient malades, le dueno m'offrait sa compassion, mais il
n'avait pas de médicament pour eux quand ils mour
2. Je fais référence ici à la notion à' habitus employée par Marcel Mauss, aient» (cité dans Clements, 1987, chap. ix).
puis Pierre Bourdieu elle désigne toutes les habitudes acquises et les De même, les habitants de l'Alto parlent de leur corps tactiques somatiques constitutives de l'art culturel d'« utiliser» et d'« être
constamment maltraité, mutilé, perdu et « disparu » dans dans » son corps et le monde.
les espaces publics anonymes que sont les hôpitaux, les 3. Notion empruntée à Luc Boltanski, 1984. ;
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corps et qui les amène à être particulièrement attentifs à que se répandent des murmures angoissés et des sugges
leurs sens, ainsi qu'au langage du corps, qui s'exprime tions fébriles. D'étranges rumeurs refont surface.
par des symptômes variés et souvent désordonnés. «La Sur l'Alto do Cruzeiro, l'interpénétration de la fiction4 et
folie de la faim» {delirio defome), expression couram de la réalité crée une sorte d'hystérie collective qui pro
ment employée dans le Nord-Est brésilien, n'en est qu'un voque chez tout le monde un sentiment de culpabilité
exemple. En un sens, les habitants de l'Alto « pensent » le « Personne n'est innocent ici », m'a-t-on souvent dit. L'état
monde avec leur corps. Dans les réunions de quartier, on de choc, même s'il s'exprime souvent sous forme de
entend souvent dire avec force conviction « Chacun rumeurs étranges et invraisemblables, n'en pose pas
devrait être le dono, le propriétaire de son propre corps » ; moins la question de « Panormalité du normal » (Taussig,
mais c'est justement cette propriété qui leur est le plus 1992).
durement refusée.
L' « incarnation » ne prend pas fin dans la mort pour les
gens de l'Alto. Les morts continuent à apparaître dans des Les «disparus» et le trafic d'organes
visions, des rêves et des apparitions, au cours desquels
ils expriment leur désir de plaisirs simplement charnels Le sentiment de vulnérabilité et d'insécurité ontolo
et de confort physique. Pauvres « almas penadas », âmes gique profonde éprouvé par les habitants du bidonville
agitées du Purgatoire, les morts peuvent demander de la se manifeste dans l'atmosphère d'angoisse diffuse et dans
nourriture et des boissons, une paire de chaussures et des les rumeurs (qu'aucune déclaration publique ne vient
bas pour leurs pieds gelés et meurtris par d'interminables jamais démentir) concernant l'anonymat, l'exploitation et
errances. Comme les gens de l'Alto pensent que leurs l'interchangeabilité de leurs corps et de leurs organes. Ils
âmes ont une forme humaine, on les voit parfois enterrer imaginent que leurs corps, pourtant ravagés par les mala
dans le cimetière local un pied amputé, placé dans un dies successives, peuvent être considérés par les puis
minuscule cercueil, afin qu'il retrouve plus tard le corps sants (« 05 que mandant», ceux qui donnent les ordres)
de son propriétaire, et lui permette de faire face à son comme des réserves de « pièces détachées ». Cette rumeur
Maître dans toute son intégrité, debout « sur les deux est apparue sur l'Alto (et dans tout l'intérieur du pays) au
pieds » milieu des années 1980, et elle continue à circuler depuis
Ainsi, alors qu'ils sont imprégnés de ces images très lors. Elle a d'ailleurs des équivalents dans les bidonvilles
fortes d'autonomie et de confiance en leur intégrité cor du monde entier, depuis l'Amérique latine jusqu'à l'Inde
porelle, les gens de l'Alto sont confrontés à une réalité et l'Afrique du Sud.
toute différente, puisque leurs corps sont méprisés, ignor Dans le Nord-Est du Brésil, elle porte sur l'enlèvement
és, voire exploités, parfois mutilés et démembrés. Ces et la mutilation d'habitants jeunes (surtout des enfants) et
gens en viennent donc à penser que rien de mauvais ni bien portants des bidonvilles, dont on convoiterait les
de terrifiant au monde ne les épargne, n'épargne leur organes, et tout particulièrement les yeux, le cœur, les
corps, puisqu'ils sont tout à la fois victimes des maladies poumons et le foie. On a même dit que les hôpitaux uni
(por culpa de doença), de la politique et du pouvoir (por versitaires de Recife et les grands centres médicaux de
culpa de política), et de l'État et de sa police, de ses fonc l'ensemble du Brésil participaient à un trafic d'organes
tionnaires et de ses bureaucrates tous hostiles (por culpa intensif à l'échelon international.
de burocracia). Les oppresseurs policiers connaissent
assez bien leurs victimes pour mutiler, émasculer, « éga
rer» et «faire disparaître» les corps des pauvres, c'est-à- 4. Dans le roman de Mario Vargas Llosa, La Vraie Vie d' Alejandro
Mayta, le narrateur péruvien commente en ces termes la relation entre dire pour mettre à exécution «leurs craintes les plus
l'imaginaire et le politique, entre la fiction littéraire et l'histoire «Dans terribles » ce pays, l'information a cessé d'être objective pour entrer purement et
La situation est d'autant plus intolérable qu'elle simplement dans le domaine de la fiction, que ce soit dans la presse, à la
radio, à la télévision ou dans les conversations. Lorsque nous parlons de recouvre une part d'ambiguïté. Comme l'a montré l'ou l'actualité, nous interprétons la réalité selon nos désirs ou nos craintes vrage de Taussig (1992) décrivant une situation similaire nous disons ce qui nous arrange. C'est une manière d'essayer de com
en Colombie, la conscience populaire passe alternativ penser notre ignorance des événements, dont nous savons au fond de
nous-mêmes qu'ils sont irrémédiablement fixés. Puisqu'il est impossible ement d'un état de résignation devant une situation consi de savoir ce qui se passe vraiment, nous mentons, inventons, rêvons,
dérée comme normale et prévisible à des moments de et trouvons refuge dans l'illusion. C'est dans ce contexte étrange que la
vie au Pérou, un pays où si peu de gens lisent, est devenue littéraire » rupture violente, au cours desquels toute la communauté (1986 p. 246). Le réalisme magique des romans latino-américains a du bidonville semble prostrée dans un état de choc, de pour pendant le surréalisme ordinaire de la vie quotidienne et de l'et
susto (maladie de la peur) ou nervoso collectif. C'est alors hnographie de ces pays.