Ogien Ruwen, Les causes et les raisons. Philosophie analytique et sciences humaines. ; n°1 ; vol.38, pg 150-155

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Revue française de sociologie - Année 1997 - Volume 38 - Numéro 1 - Pages 150-155
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Publié le 01 janvier 1997
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Alban Bouvier
Ogien Ruwen, Les causes et les raisons. Philosophie analytique
et sciences humaines.
In: Revue française de sociologie. 1997, 38-1. pp. 150-155.
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Bouvier Alban. Ogien Ruwen, Les causes et les raisons. Philosophie analytique et sciences humaines. In: Revue française de
sociologie. 1997, 38-1. pp. 150-155.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1997_num_38_1_4578Revue française de sociologie
tement dans le système des sanctions, que doubler la rupture déjà acquise entre
soit indirectement dans la généralité des individus et institutions telle que la vit
conduites. Ainsi reconnus (voilà définie l'individu». Ainsi, en prenant pour point
notre ratio cognoscendi), les faits so de départ de la recherche ces données
ciaux demeurent pourtant indéterminés toutes faites que sont les institutions,
dans leur nature. Il faut rendre grâce à Durkheim introduit-il massivement dans
l'auteur de nous guider d'une main la démarche savante une forme particul
ferme pour découvrir, derrière la confu ière de sens commun, creusant des évi
sion du vocabulaire durkheimien (cumul dences communes plus qu'il ne les brise,
et s' inscrivant, dès lors, dans la prolond'anciens et de nouveaux vocables,
«vieilles métaphores», nombreux «doub gation de l'activité pratique ordinaire,
lets linguistiques »), l'unité thématique «laquelle passe déjà son temps à objec
des Règles et la constance de leur ratio tiver le monde aux moindres frais ». De
essendi sociologique : les faits sociaux cette adoption d'un principe d'économie
sont le produit des différentes formes contredisant celui de la lutte contre le
d'association entre individus. Ce n'est sens commun, Héran souligne les consé
évidemment pas la définition à laquelle quences parfois désastreuses en démont
nous préparent les lectures tradition ant, dans les Règles mêmes, l'exemple
nelles des Règles. Mais je doute que l'on malheureux de la théorie du segment
puisse prendre l'exégèse de Borlandi en primitif homogène ou, si l'on veut, du
« communisme originel ». Mais plus que défaut.
par le rappel cruel de cette erreur déjà
François Héran ajoute de son côté un corrigée par Mauss, le texte vaut surtout
chapitre inédit et inattendu à la critique par la réinsertion des Règles dans le plus
de l'objectivisme déjà écrite par Bourdieu. actuel de nos débats épistémologiques :
On se souvient que, pour ce dernier, la celui du statut de nos « objectivations in
faiblesse des procédures d'objectivation digènes ». Ceux qui pensent trouver dans
résidait dans l'oubli d'une vigilance à l'ethnométhodologie la clé de cette
l'égard des effets intellectualistes liés à énigme seront sûrement intéressés. Ne
la position de spectateur du savant. Elle serait-ce que pour réaliser à quel point
se trouverait aussi, à relire Durkheim, la lecture des Règles par Garfinkel, lec
dans le choix méthodologique qui ture où il puise l'idée même de son pr
conduit par économie à prendre pour ob ogramme anti-durkheimien, passe à côté
jet ce qui en a déjà la forme : le social des vrais problèmes posés par ce manif
institué. Dans un article de 1987, este fondateur.
«L'institution démotivée. De Fustel de
Coulanges à Durkheim et au-delà. » {Revue Jean-Manuel de Queiroz
française de sociologie, 28, 1 pp. 67- Université Rennes il
97), Héran notait en passant que la
« science des institutions » durkheimienne
reposait largement sur une économie
Ogien (Ruwen). - Les causes et les méthodologique : « ... objectiver scient
ifiquement ce qui est déjà objectivé ins- misons. Philosophie analytique
titutionnellement dans la société, c'est et sciences humaines.
alléger les frais de la construction d'objet. »
Paris, Éditions Jacqueline Chambon, II reprend ici cette intuition et explore 1995, 238 p., 148 FF. les implications de ce principe de
«construction à moindre frais» qui
contredisent à bien des égards l'autre rè L'ouvrage de Ruwen Ogien se pré
sente comme une tentative de renouer le gle, mieux sinon exclusivement reconnue
de «rupture avec les prénotions» : dialogue entre sciences humaines et phi
« l'épistémologie de la rupture ne fait losophie en adoptant plus particulière-
150 Les livres
ment le style de la philosophie analyti causal dans les sciences de la nature et
que. L'auteur choisit d'illustrer ce pr du modèle déductif-nomologique (de sa
ogramme et ce style à propos d'un signification ou de ses aménagements
problème fort débattu depuis une tren possibles) que les diverses perspectives
taine d'années dans la philosophie de gravitent, qu'il s'agisse de les défendre,
langue anglo-saxonne, celui des causes de les contester ou de les aménager. Du
et des raisons (1). Comme il l'indique en point de vue des sciences de l'homme,
passant, c'est la forme qu'a prise, dans en tout cas celui des sciences sociales,
la plupart des pays depuis Wittgenstein, auquel nous nous limiterons, il est dif
la controverse autour de la légitimité ficile de ne pas trouver une allure
respective de l'explication et de la contournée et parfois presque maniériste
compréhension (Erklàren / Verstehen), dans au cortège de questions engendrées par
laquelle s'étaient notamment illustrés les termes de la discussion même si la
résolution de celles-ci peut faire authen- Dilthey, Weber et Simmel, avec des
nuances considérables mais toujours en tiquement avancer l'analyse concept
opposition au positivisme étroit de type uelle (notamment des notions d'action
comtien. Il y a solution de continuité en intentionnelle ou de causalité). R. Ogien
tre ces deux moments du débat épisté- reconnaît d'ailleurs quelque chose du
mologique et R. Ogien ne cherche pas même ordre quand il dit que les
à remembrer le corps de la discussion : concepts dans ce domaine ont parfois
«un petit air de science-fiction» (p. 44). ce n'est manifestement pas son propos.
Des problèmes induits essentiellement
C'est donc à se situer d'emblée au par la référence aux modèles déductif-
cœur de la discussion entre «causa- nomologique et causaliste, comme celui
listes» et «intentionnalistes» que R. des «chaînes causales déviantes» (cas
Ogien convie le lecteur. Mais le style très particulier d'action réussie puisque
analytique dans le traitement d'un pro conforme à l'intention mais pourtant
blème est une chose, la perspective (in- réalisée non intentionnellement), vont se
tentionnaliste, causaliste) adoptée pour voir ainsi érigés à une place centrale, l
le résoudre en est une autre, la position aquelle peut sembler à la fois artificielle
du problème commune aux perspectives et disproportionnée en regard des pro
pour qu'il y ait débat en est encore une blèmes effectifs que rencontrent les
troisième. Or, l'élément le plus patent sciences sociales (par exemple, l'analyse
dans ce débat est que c'est le positi des effets imprévus, non voulus, pervers,
visme, essentiellement à travers les etc.). Le premier sentiment du chercheur
conceptions de C. Hempel, qui a imposé pourrait être alors de penser que les pro
durablement la manière de poser le pro pos de Lazarsfeld à l'égard précisément
blème. Ce qui veut dire que c'est tou de Hempel (dont il reconnaissait en
jours autour de la pertinence du modèle même temps ce qu'il avait apporté aux
sciences sociales) ont encore quelque ac
(1) La lecture de l'introduction de Marc tualité : « Nos modernes philosophes
Neuberg au recueil publié sous sa direction, (...) n'attachent vraiment d'importance Théorie de l'action. Textes majeurs de la phi qu'aux sciences de la nature (...). Ce losophie de l'action, Bruxelles, Mardaga, dont nous avons réellement besoin, c'est 1991, constitue un utile préalable à la
d'une analyse intrinsèque des procédés compréhension de l'ouvrage de R. Ogien.
de la science sociale » (2). La position Voir également la présentation de la traduc
tion de Donald Davidson, Actions et événe
ments, Paris, Presses Universitaires de
(2) «La philosophie de la science et la soFrance, 1993, par Pascal Engel et le beau
ciologie empirique» dans Philosophie des chapitre II de Pierre Livet, La communauté
sciences sociales, Gallimard, Paris, 1970, virtuelle. Action et communication, Combas,
l'Éclat, 1994. pp. 480-482.
151 Revue française de sociologie
mier point n'attire guère l'attention de proprement wittgensteinienne (versus
R. Ogien si ce n'est pour rappeler que positiviste ou hempélienne) du problème
portait probablement davantage, quant à des auteurs comme Fodor (ou Sperber,
elle, dans cette direction. Que l'on l'auteur aurait-il pu ajouter) ne veulent
songe, par exemple, aux Conversations pas renoncer à la recherche des lois en
sur Freud de Wittgenstein ou à ses Re psychologie et disposent même de quel
marques sur le «Rameau ďor» de Frazer... ques arguments contre Davidson
On aurait tort toutefois de récuser par (pp. 44-51). Cette question n'est pour
principe la méthode a priori, imposée de tant pas dénuée d'intérêt ailleurs qu'en
fait par Hempel à toute la discussion psychologie, notamment en sociologie,
analytique jusqu'à Davidson et au-delà car Davidson est proche ici de wébériens
(même R. Ogien, pourtant d'inspiration comme Raymond Boudon qui ont crit
largement wittgensteinienne, l'accepte iqué dans des textes devenus classiques
aussi). L'important, en effet, est que la le « postulat nomologique » en sociolog
démarche offre un éclairage et celui-ci ie. Davidson en tire une conclusion
peut être obtenu par diverses voies, fussent- toutefois différente de celui-ci, à savoir
elles détournées. Le grand intérêt du l que les « sciences » de l'homme ne peu
ivre de R. Ogien est d'ouvrir au moins vent être des sciences ; on pourrait fac
la voie à un tel éclairage en cherchant ilement objecter que cela vient de ce que
avec persévérance à rétablir des ponts Davidson, du fait même de son approche
entre les débats proprement philosophi a priori des sciences de l'homme, se fait
ques, qui ont une tendance fâcheuse à de l'explication une conception beau
devenir auto-suffisants, et les problèmes coup trop peu diversifiée.
internes aux sciences de l'homme.
Le propos de R. Ogien est cependant
Concédée la position du débat et ac plutôt de s'attacher à montrer que le re
cueillie avec sympathie la tentative, on jet du préjugé nomologique n'est pas en
peut chercher à cerner un peu plus pré core suffisant et qu'il faut renoncer aussi
cisément le parti qu'adopte R. Ogien. Le à l'analyse causale. Il n'est pas sûr, en
principal risque, selon celui-ci, dans le effet, dit R. Ogien, que Davidson ait
contexte des «sciences humaines» ac vraiment accompli un progrès en préten
tuelles, est le naturalisme et le «causa- dant, contre Wittgenstein, que ce n'était
lisme» qui l'accompagne alors que seule pas nécessairement faire de la confusion
une prise en compte des intentions et des conceptuelle (ou mêler les jeux de lan
raisons ou des justifications que les i gage) que de parler, dans un même dis
ndividus peuvent donner de leurs actions cours, de causes et de raisons et qu'il y
avait seulement là un « problème épisté- s'avère pertinente. Davidson est célèbre
mologique» que l'on pourrait résoudre dans l'analyse de ces questions pour
avoir en quelque sorte désimbriqué le en distinguant des niveaux d'analyse
modèle causaliste du modèle nomologi- (I, 1. Prédictions et platitudes). R. Ogien
que (étroitement liés chez Hempel); il soutient au contraire que, dès lors que
soutient en effet, d'un côté, que l'on doit l'on reconnaît que l'analyse de l'action
abandonner l'idée de chercher des lois ne peut se passer de la considération des
dans les sciences de l'homme mais, de intentions, on doit ipso facto, pour éviter
l'autre, que ce n'est pas pour autant de multiples apories, traquer toute trace
qu'il faut y renoncer à l'analyse causale. de causalisme dans les sciences de
Comment en effet renoncer à la distinc l'homme. On pourra être d'un sentiment
tion entre les rationalisations qui justi opposé à celui de R. Ogien si l'on est
attaché à une perspective plus «unifica- fient après coup l'action et les raisons
authentiques qui l'ont précédée et l'ex tionniste» comme l'est celle de Weber
pliquent sinon en reconnaissant dans les (la conception de R. Ogien se rappro
secondes de véritables causes? Le chant plutôt d'une position néo-diltheyenne)
152 Les livres
et considérer que l'attitude de Davidson cohérence des motifs entre eux ainsi
marque au contraire par rapport à Hempel qu'avec tous les comportements de l'i
un double progrès : non seulement au ni ndividu en question.
veau de l'abandon du modèle nomolo- Dans la seconde partie de l'ouvrage, gique (voir supra) mais également au R. Ogien met moins directement en niveau de la reconnaissance à la fois de question le causalisme lui-même que le la légitimité de l'explication par les ra « mentalisme » (de type Fodor, par
isons et de la nécessité de l'intégrer dans exemple) qui en est une des expressions.
un modèle général de l'explication qui Le jugement de R. Ogien à l'égard des reste causal. C'est une autre question en sciences cognitives est pourtant mesuré suite de savoir si Davidson ne recourt et balancé ; il leur reconnaît en effet
pas à l'analyse en termes de causes qui d'avoir rendu possible ce qui était inter
ne sont pas des raisons là où une expli dit lorsque le behaviorisme (et avec lui, cation par les justifications des acteurs la philosophie quinienne) était dominserait pourtant à la fois pensable et peut- ant, c'est-à-dire la reconnaissance de la être plus satisfaisante. Comme il s'agit, légitimité d'une analyse des intentions, en effet, d'une règle méthodologique ou croyances, désirs ou, comme dit R. d'un postulat régulateur et non d'un Ogien avec un humour un rien provo
principe ontologique, on peut toujours quant, de la «vie intérieure» (il donne
discuter de sa portée. aussi ce titre à cette deuxième partie).
R. Ogien propose à cette occasion des R. Ogien passe donc un certain temps
analyses de la honte (H, 2.) et de la à montrer les apodes auxquelles mène,
haine (7/, 3.) éloignées de tout causaselon lui, l'adoption du modèle causal
lisme sur des sujets qui s'y prêtent pourdans l'univers des intentions (problème tant puisque l'on peut voir facilement en des chaînes causales déviantes, « myst elles de simples «réactions» à des ère de l'agentivité», difficultés des causes extérieures; l'une et l'autre ont, «théories qualitatives de l'action»)
au contraire, dit R. Ogien, des «rai(voir Introduction). D'après lui, elles sons» (R. Ogien peut s'appuyer ici sur viennent essentiellement de ce que l'on la relecture par Davidson de la théorie adopte, comme Davidson par exemple,
cognitive de l'orgueil de Hume). une représentation de l'action par étapes
(avant, pendant, après) dont il est facile Mais pour comprendre la véritable
de montrer les limites (R. Ogien réserve portée en sciences sociales des analyses
un chapitre à illustrer ses analyses que R. Ogien propose de ces affects, il
conceptuelles sur l'exemple de l'effica faut bien préciser que celui-ci se donne
cité rituelle : /, 3. Trois aspects de l'ef deux objectifs (formulés p. 30), le se
ficacité rituelle) et à laquelle R. Ogien cond constituant en fait à la fois le pro
oppose, dans ce qui est le chapitre cent longement et la vérité du premier : il ne
ral de son livre, un modèle purement s'agit pas simplement, en effet, de mont
justificationniste où ce qui importe est rer l'autonomie de l'action (par rapport
de «pouvoir justifier son action au mo à l'analyse causale) mais aussi celle de
ment où elle a lieu, en termes de rai l'éthique et de faire de la seconde une
sons » (p. 74) (voir /, 2. Satisfactions et condition de la première (///, 2. L'immun
réflexion). On peut se demander quel ité des réactions morales et 3. L'auto
précepte méthodologique on peut bien nomie de l'éthique). Sur ce point, R.
tirer d'un tel modèle car resurgit appa Ogien se démarque à nouveau de D. Da
remment le risque, que voulait justement vidson. R. Ogien pense en effet que la
prévenir Davidson, d'avoir à faire à de philosophie de l'action requiert absolu
pseudo-justifications. Mais il semble ment la philosophie morale. Il écrit ain
qu'il faille comprendre que le critère de si : «Ce qui devrait compter (...), c'est
l'authenticité de la justification soit la la possibilité de pouvoir justifier son
153 Revue française de sociologie
action au moment où elle a lieu, en sentiments mais il cherchait en outre à
termes de raisons, et de pouvoir l'éva montrer comment ces notions sont i
luer en termes de bien ou de mal, ce qui ntrinsèquement morales. R. Ogien ajoute
(...) revient à peu près ou même » (p. 74 ; toutefois encore une nouvelle idée, à sa
c'est nous qui soulignons). On pourrait, voir que les «sentiments (...) sont des
objets socialement construits» (p. 124). là encore, être d'un sentiment exacte
ment opposé à celui de R. Ogien, refuser Mais on hésite sur le sens à donner à
absolument l'identification et penser que cette formule. Certes, l'auteur ne veut
Davidson a précisément libéré l'étude pas se contenter de la conception
de l'action en la dégageant de la morale. durkhei mienne de l'objectivité des va
Il nous semble que le paradigme wébé- leurs (voir p. 160), mais il en dit trop
rien et sa neutralité axiologique conduir peu pour que l'on se sente autorisé, d'un
aient précisément à des réserves de ce autre côté, à lui donner un sens kantien,
type. Quoique par une tout autre voie, même si R. Ogien défend l'autonomie
les analyses de R. Ogien rejoignent donc de l'éthique ; manifestement, en effet, il
ici celles de Leo Strauss ; et R. Ogien pense surtout au rapport de celle-ci à la
peut explicitement renforcer l'argument psychologie; mais qu'en est-il vraiment
ation de celui-ci car elle repose, selon de son rapport à la sociologie ? Sans
lui, sur des présupposés (notamment s doute R. Ogien s'oriente-t-il plutôt vers
émantiques) parfois fragiles (pp. 141- un réalisme de type frégéen ou poppé-
146). Mais, d'un autre côté, le point de rien (le «troisième monde») mais on a
vue de R. Ogien rejoint aussi (et parfois peine à en cerner les contours.
explicitement) certaines critiques qui
Le livre très savant de R. Ogien est sont actuellement faites au modèle du
difficile non pas seulement, ni même choix rationnel. Les analyses d'un au
d'abord, par les sujets traités et les préateur comme R. Boudon sur le sujet sont
lables requis (néanmoins considérables), trop récentes pour que R. Ogien ait pu
mais surtout par la façon très particulnoter, au-delà de quelques remarques e
ière de pousser certaines exigences du lliptiques, les convergences, à notre sens
style analytique jusqu'à l'extrême, ce évidentes. R. Boudon considère en effet
qui rend l'ouvrage très déconcertant, le que l'usage de la présomption de ratio
lecteur se demandant souvent, sur telle nalité en sociologie morale doit conduire
ou telle question, quel est le parti adopté à supposer non seulement que les
par l'auteur. En faisant, en effet, de la croyances morales sont irréductibles à la
qualité intrinsèque des arguments, l'exrationalité utilitaire mais en outre que
igence suprême, l'auteur est conduit à l'on ne peut se satisfaire du «poly
mettre en évidence les faiblesses de telle théisme » wébérien des valeurs au n
ou telle conception sans qu'il faille pour iveau même de l'analyse proprement
autant en conclure nécessairement qu'il sociologique : il faut, au contraire, sup
la croit fausse et réciproquement. C'est poser une objectivité des valeurs. Cette
le cas, de façon paradigmatique, d'un interprétation morale du postulat de ra
des articles dont la lecture demande tionalité est énoncée, dès le début du l
pourtant le plus d'efforts (III, 1. Réaivre de R. Ogien, au travers d'une
lisme ou relativisme : quoi de neuf?) discussion de Quine, assurément fine,
mais ça l'est aussi, à un degré moindre, mais toutefois davantage destinée à un
d'autres chapitres (par exemple /, 4. public de philosophes que de sociolo
Normes, règles, lois, etc.). Dans des dégues.
bats souvent très délicats, on attendrait
L'analyse de la haine et de la honte pourtant de l'auteur qu'au terme d'une
était déjà une illustration de ce point de démarche, dont l'élégance n'est pas en
vue moral : non seulement R. Ogien ré cause, il fasse entendre avec plus de
force sa propre voix et aide ainsi le lec- cusait les explications causalistes de ces
154 Les livres
d'ombre une description raisonnée» teur à se former un jugement. On per
cevra en tout cas aisément, à la lecture (p. 16).
de l'ouvrage, que la double compétence
Pour effectuer ce travail, chaque (de sociologue et de philosophe analyti
science sociale dispose d'emblée d'un que) dont il fait preuve, confère à
certain nombre de «langages d'interpréRu wen Ogien une place singulière dans
tation » parmi lesquels chaque chercheur la philosophie française des sciences so
choisit celui ou ceux qui vont le guider ciales et pourrait l'amener à l'avenir à
au cours des trois grands moments logiéclairer très directement maints débats
ques d'une démarche pouvant être assien sciences sociales, s'il accompagnait
milée à un processus de «traductions» davantage encore le mouvement même
successives. La première traduction est de celles-ci et s'adressait ainsi du
celle de l'infinie multitude des événecoup plus expressément au sociologue.
ments en faits pertinents d'analyse. Et
c'est parce que ces faits sont déjà Alban Bouvier
construits par le «langage» même qui Université de Paris-Sorbonne
préside à leur «donation» (chap. 1)
qu'une telle traduction s'impose. Elle
sera effectuée grâce au «langage d'in
terprétation» choisi, c'est-à-dire à l'un Berthelot (Jean-Michel). - Les des six «schemes d'intelligibilité» que
vertus de V incertitude. Le tra sont, respectivement, les schemes caus
vail de V analyse dans les al, fonctionnel, structural, herméneuti
sciences sociales. que, actanciel et dialectique (chap. 2).
L'auteur souligne en effet avec justesse Paris, Presses Universitaires de France que la nécessité d'élaborer ces fameuses (Sociologie d'aujourd'hui), 1996, 271 p.,
«problématiques» qui terrorisent nos 168 FF.
étudiants provient à la fois de l'hétéro
généité et du caractère factuel d'un mat
J.-M. Berthelot est un sociologue ériau qui ne peut remplir son rôle
rare, qui peut accorder une égale dignité heuristique qu'une fois traduit en faits
aux différentes pratiques scientifiques non plus «actuels» (tels que donnés par
les «discours» d'inscription administratdont se réclament ses confrères et à pro
pos desquelles ils s'affrontent générale ive, d'expression, de prescription ou,
déjà, d'explication) mais « virtuels » - et ment. Naguère, dans L'intelligence du
social (PUF, 1990), il montrait que plu donc, construits selon une intelligibilité
sieurs «schemes d'intelligibilité» pou spécifique. À l'issue du bilan cognitif
vaient également diriger les explications ainsi réalisé, le deuxième moment (fin
sociologiques et leur conférer du sens. du chap. 2 et milieu du chap. 5) est celui
Aujourd'hui, son projet prend une tout de la «construction de faits analjtiques
nouveaux» au cours duquel les données autre ampleur : pénétrer dans les arcanes
des sciences sociales afin de reconstituer empiriques préalablement sélectionnées
et de comprendre le travail d'analyse qui vont nourrir des énoncés théoriques.
Cette nouvelle traduction - des faits en s'y déroule selon de bien mystérieux et
énoncés - fait donc appel au choix d'un étranges procédés, et «par lequel un pro
nouveau «langage»: celui de l'« anablème est construit, transformé en opé
rations de recherche, en comptes rendus lyse» proprement dite. Chacun des
« programmes » (dans un sens proche de d'expériences, en démonstrations, ou, en
d'autres termes, [le] travail par lequel celui de Lakatos) propres à interpréter
s'affirme légitime de ramener un expla- ces données est lui-même un des nom
breux avatars de l'un des grands nandum à un explanans, ou, plus modest
ement, de substituer à une zone «schemes d'intelligibilité» constitutifs
155