Ouvriers, Eigensinn et politique dans l'Allemagne du XXème siècle - article ; n°1 ; vol.113, pg 91-101

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1996 - Volume 113 - Numéro 1 - Pages 91-101
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Monsieur Alf Lùdtke
Ouvriers, Eigensinn et politique dans l'Allemagne du XXème
siècle
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 113, juin 1996. pp. 91-101.
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Lùdtke Alf. Ouvriers, Eigensinn et politique dans l'Allemagne du XXème siècle. In: Actes de la recherche en sciences sociales.
Vol. 113, juin 1996. pp. 91-101.
doi : 10.3406/arss.1996.3185
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1996_num_113_1_3185Résumé
Ouvriers, Eigensinn et politique.
L'expérience du travail parmi les ouvriers allemands ne peut-être interprétée uniquement en termes
d'intérêts ou de revendications d'un groupe considéré dans sa totalité. À l'aide de sources aussi
diverses que l'enquête orale ou l'analyse iconographique, ce sont les représentations et les actions
individuelles qui doivent être placées au centre de l'analyse. Ainsi, la maîtrise autonome des machines
et des rythmes, le chahut et la fraude, mais aussi l'intériorisation des hiérarchies et des symboles du
travail représentent autant de pratiques qui révèlent un souci de désengagement dans la participation,
une capacité à créer des modes d'action spécifiques utilisant les lacunes du système de surveillance et
de production, et une volonté d'affirmer son quant-à-soi dans la nécessaire solidarité hiérarchisée de
l'atelier. Ce désir de « n'en faire qu'à sa tête » (Eigensinn), couplé à l'acceptation valorisante d'un idéal
de «travail allemand de qualité», se retrouve dans l'ambiguïté des attitudes politiques des ouvriers, plus
axées sur les motivations concrètes que sur les mobilisations globales, et susceptibles de pousser le
désengagement jusqu'à la complaisance.
Abstract
Workers, Eigensinn and politics.
German workers' experience of the workplace cannot be interpreted uniquely in terms of the interests or
demands of a group taken in its totality. Using such varied sources as oral interviews or iconographic
analysis, it becomes evident that the analysis should focus on individual representations and actions.
For instance, individual control of machines and work rates, acting up and cheating, but also the
internalization of hierarchies and work symbols are all practices which reveal a concern to remain
uninvolved, a capacity for creating specific modes of action that takes advantage of loopholes in the
supervisory and production systems, and a certain stand-offishness in the necessary ranked solidarity
of the workshop. This desire to do "only what one pleases" (Eigensinn) coupled with an ego-boosting
acceptance of the ideal of "quality German work" can also be found in the ambiguity prevailing in
workers' political attitudes, based more on concrete motivations than on global crusades and liable to
take uninvolvement to the point of complacency.
Zusammenfassung
Arbeiter, Eigensinn und Politik
Die Wahrnehmung des Arbeitlebens bei deutschen Arbeitern ist nicht ausschließlich in Begriffen von
Interessen und Forderungen einer global zu behandelnden Gruppe zu fassen. Vielmehr schien
angebracht, auf der Grundlage mundlich durchgeführter Forschungen und Bildanalysen, individuelle
Vorstellungen und Aktionen in den Mittelpunkt der Betrachtung zu rücken. Derart stellen sowohl die
autonome Beherrschung von Maschinen und Arbeitsrythmen, der Lärm und Mogeleien, sowie die
unterschiedliche Verinnerlichung der Hierarchien und der mit der Arbeit verbundenen Symbolik
Praktiken dar, in denen, unter Ausnutzung der Lticken im überwachungs -und Produktionssystem, ein
Ausscheren aus dem Mitbestimmungs -zusammenhang, die Fähigkeit der Entwicklung spezifischer
Handlungsformen und das Bedürfnis nach Betonung der eigenen Individualität innerhalb der
notwendigerweise hierarchisierten Solidarität der Werkstatt möglich und erkennbar werden. Dieses
Bedürfnis nach « Eigensinn », gleichwohl verbunden mit der simultan als wertvoll empfundenen
Wahrung eines Ideals « deutscher Qualitätsarbeit», kommt in der Ambivalenz der politischen Haltungen
der Arbeiter zum Ausdruck, die sich lieber von ganz konkreten Motiven leiten lassen, als von
umfassenden, die angestrebte Distanzierung in anderer Weise wieder aufhebenden
Aktionsprogrammen.:
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Alf Lüdtke
OUVRIERS, EIGENSINN ET POLITIQUE
DANS L'ALLEMAGNE DU XXe SIÈCLE
En premier lieu, les bruits, les odeurs, la graisse et la et qui article se situe a pour à contre-courant but de proposer des approches une perspective géné poussière faisaient du travail en usine un foisonnement
ralement adoptées pour l'étude des ouvriers de d'impressions sensorielles. Les sens étaient surtout solli
l'industrie et de leurs attitudes politiques. Je m'attache en cités par la constante confrontation avec les outils, les
effet aux pratiques de désengagement conflictuel qui ne matériaux bruts, les manettes métalliques, les pièces et
relèvent ni de la soumission à la domination ni de la rési les instruments de tissus ou de bois. La vie quotidienne
stance ouverte. Ces modes d'expression et d'action reflè de l'ouvrier était faite avant tout de sensations phy
tent plutôt les aspirations des ouvriers vers une affirma siques mouler, étirer, marteler et forger, estamper et perc
tion autonome et spécifique de leurs propres exigences. er, façonner au tour et meuler des objets durs ou mous,
souvent extrêmement lourds - mais aussi des éclats, des
copeaux et des filaments qui multipliaient les occasions
Procédures du travail, présence de se blesser. Entre l'expérience acquise sur le tas et l'ac
de l'imprévisible et « rationalisation » tivité physique se tissaient des liens qui rendaient
constamment sensibles la résistance des matériaux, celle
Dans leur grande majorité, les analyses consacrées des outils, mais aussi celle des collègues de travail.
En outre, la journée de travail passée devant l'établi aux procédures du travail mettent en avant les limitations
imposées à l'autonomie des ouvriers sur leur lieu de tra ou la machine était par maints aspects marquée du sceau
vail1. C'est donc l'alternative entre la domination et la de l'imprévisible. À chaque fois qu'ils accomplissaient
résistance qui gouverne la perception du comportement leur temps de travail, femmes et hommes étaient à la
merci des accidents qui pouvaient se produire partout et des ouvriers. Cette démarche suppose implicitement
l'existence d'entités sociales fondamentalement homog à tout moment de la journée. À chaque instant, un
ènes la « classe ouvrière >• et les « intérêts » des entrepre ouvrier pouvait perdre le contrôle de la courroie d'entra
neurs, s'opposant l'une à l'autre. On néglige ainsi de înement de sa machine ; le tour risquait alors de projeter
prendre en compte les contradictions internes aux
classes et aux groupes sociaux. Ce type d'analyse sous-
1 - Le livre de David Montgomery, Workers' Control in America. Stuestime par conséquent la diversité des modalités mises dies in the History of Work, Technology, and Labor Struggles (Camb
en œuvre simultanément dans les processus historiques, ridge et al, 1979), en constitue un exemple particulièrement révélat
eur. Bien qu'ils analysent les contextes avec plus de subtilité, les et n'accorde aucune attention au profil fragmenté et ouvrages suivants restent également dans la même perspective complexe des acteurs de ces processus2. En revanche, Joan W. Scott, The Glassworkers of Car maux, Cambridge, Massachuse
tts, 1974, et James R. Barrett, Working in thefungle. Chicago's Pacl'analyse des relations sociales en termes de champs de
kinghouse Workers 1894-1922, Urbana, Chicago, 1987. force à entrées multiples (E. P. Thomson)3 offre une
2 - Le terme d'acteur vise en premier lieu à éviter les pièges de la solution alternative pour ce domaine de recherche. notion de •■ sujet » qui met l'accent sur la cohésion de l'individu. Mais il Ces « entrées multiples » demandent cependant à être souligne également un scepticisme envers la notion d'» agent », car cette
dernière ramène fondamentalement les individus à leur inscription examinées en détail. On peut distinguer deux niveaux dans les contraintes ou les prescriptions de la société. dans les contraintes exercées sur les ouvriers et, corrélat 3 - Edward P. Thompson, « Eighteenth-century English society Class ivement, dans les pratiques développées par les ouvriers struggle without class? », Social History, 3, 1978. p. 133-165, en particul
pour appréhender et intégrer ces contraintes. ier p. 151. :
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des éclats dans tout l'atelier. À la fin du xixe siècle et au à son «mouvement de rationalisation». Avant tout, les
début du xxe, ce genre de risques furent réduits par l'i dirigeants d'entreprise s'employaient à améliorer le
« flux » du travail et des produits. Mais le champ de forces ntroduction de mesures de sécurité. La pression des orga
dans les usines fut loin d'être complètement transformé. nisations ouvrières fut pour une grande part dans ces
Pour des secteurs non négligeables de l'industrie, les innovations, mais l'intervention préventive de l'État y a
aussi contribué. Dans le même temps, la segmentation schémas en vigueur dans l'organisation du travail
du travail ou l'optimisation des coûts imposèrent n'étaient toujours pas marqués du sceau de la rationalisa
cependant de nouvelles tensions pesant sur les yeux et tion. En dépit de la fureur rationalisatrice, une enquête
les nerfs par exemple, et surtout sur les modes d'interac menée en 1931 par des représentants syndicaux montra
que la production « en flux » était absente de 84 % des tion sociale dans les lieux de travail, faisant émerger de
nouveaux risques. La pression que représentaient pour entreprises de grande et moyenne dimension et que
les ouvriers les dangers connus ou inconnus avait donc 95 % d'entre elles ne connaissaient pas le travail à la
changé, mais elle restait toujours immédiatement pré chaîne6. Cette situation n'avait pas subi de grands chan
gements lorsqu'en 1942 le nouveau ministre de l'Équipsente4.
Il était encore un autre domaine où l'on était en pe ement militaire et des Munitions, Albert Speer, institua des
rmanence confronté à l'imprévisible. Le niveau des comités chargés d'évaluer les possibilités d'extension de
la « rationalisation » salaires était en effet non seulement soumis à des varia
tions régulières, mais il subissait en outre pour chaque
individu de constantes fluctuations, ce qui constituait une
pression encore plus grande. En fait, la somme qui était Coopération dans l'atelier et Eigensinn
versée au jour de la paye était non seulement différente
selon les individus, y compris parmi ceux qui effec Parvenues, selon des lythmes variés, à des stades de
tuaient le même travail, mais elle variait de manière erra développements très différents, les formes de contrôle -
tique d'un terme à l'autre. Les à-coups du carnet de comprésence physique du personnel d'encadrement, disposit
mandes ainsi que la fluidité ou au contraire les ifs techniques (horloges), mesures incitatives (gratifica
tions salariales) - ne se mêlèrent pas en un véritable soubresauts de la distribution du travail entre les diffé
rents ateliers et à l'intérieur de chaque division affec réseau de contrôle ; le résultat ressemblerait plutôt à un
taient directement le montant du salaire perçu par patchwork. Ces discontinuités du système de contrôle
chaque ouvrier. Dans les années 1870 ou 1880, il n'était constituaient le revers de la médaille des procédures de
pas rare que l'on touche une paye inférieure de plus de travail. Les ouvriers y répondaient en effet en construi
la moitié à la paye précédente, et ces fluctuations étaient sant leur propre patchwork, fait d'acceptation et de dis
encore considérables dans les années 1920 et 1930. De tance, de « coopération par nécessité » (Notwendigkeits
toute évidence, les ouvriers trouvaient cela si « normal » kooperation) et de moments où « l'on n'en fait qu'à sa
qu'ils ne firent que rarement de ce problème un objet tête » (Eigensinn) 7
explicite de débat5. La coopération par nécessité renvoie au minimum
La « longue durée » du risque et de l'imprévisible ne d'attention que chaque ouvrier était en droit d'attendre
constituait cependant qu'une des facettes du champ de
force du travail industriel. La raison en est que, parallèl 4 - Voir mon article «"Deutsche Qualitätsarbeit", "Spielereien" am ement, les travailleurs durent subir plusieurs phases de Arbeitsplatz und "Fliehen" aus der Fabrik industrielle Arbeitsprozesse
changement. Pour résorber la détérioration du comund Arbeiterverhalten in den 1920er Jahren», in Friedhelm Boll (dir.),
Arbeiterkulturen zwischen Alltag und Politik, Vienne, 1986, p. 155-197, merce extérieur, les dirigeants de la plupart des (grandes) p. 183 sq. firmes allemandes intensifièrent ainsi au milieu des 5 — Voir sur ce point Alf Lüdtke, « Gefühllose "bare Zahlung" ? Geldlohn années 1920 leurs efforts en direction d'une plus grande und Bargeld im Erfahrungszyklus städtischer Lohnabhängiger, 1870-
1930 », in Monika Glettler et al. (dir.), Zentrale Städte und ihr Umland, rationalisation des procédures de production. La
St. Katharinen, 1985, p. 312-336. dépression mit un terme à la plupart des bouleverse
6 - Alf Lüdtke, « Deutsche Qualitätsarbeit », loc. cit., p. 164 sur la situaments introduits dans les ateliers (par le simple fait qu'en tion pendant la guerre, voir Aif Lüdtke, ■< "Ehre der Arbeit" Industrie
1931-1932 de nombreuses firmes avaient cessé d'exister). arbeiter und Macht der Symbole », in id., Eigen-Sinn, Hambourg, 1993,
p. 327 sq. L'avènement du régime nazi en 1933 ouvrit cependant
1 - Voir mon article « Cash, Coffee-Breaks, Horseplay Eigensinn and très vite de nouvelles perspectives aux entreprises la politics among Factory Workers in Germany circa 1900 », in Michael politique de réarmement donna un coup d'accélérateur Hanagan, Charles Stephenson (dir.), Confrontation, Class Consciousn
bienvenu à l'industrie en général et plus particulièrement ess, and the Labor Process, New York, 1986, p. 65-95, p. 78 sq. .
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de ses collègues s'il voulait rester en vie à la fin de sa confrontation ouverte. Contremaîtres et ouvriers savaient
journée de travail. Chacun devait se tenir prêt à aider par exemple très bien que beaucoup de travailleurs
l'autre si celui-ci, par exemple, se blessait la main en ten réduisaient en douce la vitesse de leur machine-outil afin
tant de renouer le fil brisé d'une fileuse automatique en qu'elle leur permette de conserver un rendement suffi
train de tourner, ou s'il ne retirait pas assez vite sa main sant tout en leur évitant un labeur trop pénible.
ou son pied lorsqu'une grue laissait tomber un madrier Au demeurant, les ouvriers n'avaient pas seulement le
ou qu'une caisse projetait des éclats de métal. En outre, choix entre obéir et résister. Nombre d'activités et de pra
les travailleurs qualifiés et semi-qualifiés furent de plus tiques se situaient plutôt en dehors des règlements. Mais
en plus confrontés à un système de rémunération nécess en même temps ceux qui, par exemple, tournaient en
itant une surveillance réciproque ainsi que l'entente et dérision les ordres donnés ou les contremaîtres prenaient
la coopération au sein des équipes de travail. Lors de la garde à ce que leurs remarques ou leurs mimiques «ne
se fassent pas remarquer » par la « hiérarchie » La plupart première vague de rationalisation (après la récession de
1900) puis dans les années 1920, les plus grandes firmes de ces activités étaient mises en scène de manière à
mirent fin en effet à la rémunération à la pièce par indi échapper aux regards des surveillants. Chacun usait de
vidu et réorganisèrent les processus de production précautions similaires s'il transgressait l'interdiction de
désormais, les tâches étaient confiées à des groupes de sortir de chaque atelier pour aller « faire un petit tour » ,
dix ou quinze ouvriers, chargés par exemple de façonner s'il entamait une discussion avec les collègues d'autres
au tour un certain nombre de poutres. Le « salaire collect équipes de travail alors que chacun était censé se canton
if au rendement » prenait donc en compte la production ner à la tâche qu'il avait à accomplir, ou encore s'il « dis
de l'ensemble du groupe, tandis que le chef d'équipe paraissait» dans les toilettes ou s'offrait une petite sieste,
était chargé de répartir ensuite le gain entre les caché derrière une réserve de matériaux ou un tas de
produits à livrer. Mais « tirer au flanc » ne constituait qu'un individus 8.
Les gratifications et les sanctions inhérentes à ce sys élément d'une tentative plus générale pour s'approprier
tème interdisaient à chaque individu de se relâcher ou au le temps et l'espace de l'atelier. Les enquêtes orales révè
contraire d'en faire plus que les autres. Pour favoriser la lent une large gamme de chahuts on passait au blanc de
concentration du groupe, on ne parlait pas. En revanche, chaux les semelles d'un ouvrier, on introduisait un mor
il arrivait que les ouvriers s'expriment par une forme ou ceau de fromage à l'odeur insistante dans le manche du
une autre de chahut. De toute façon, la pression de la balai d'un autre, il est fait mention de barbes passées au
surveillance réciproque suscitait des tensions chahuter cirage ou de projection de terre glaise et de sable. Mais
entre soi pouvait donc aussi servir à décharger ces ten ces enquêtes parlent aussi des bons coups qu'on buvait
sions. Au travers des conflits suscités par la nécessité dans des petites fêtes d'anniversaire improvisées9. Ce ne
d'accomplir au mieux une tâche commune, c'est donc sont là que quelques-unes des pratiques par lesquelles
« sur le tas » que s'établissait un « style » particulier de rela les ouvriers redéfinissaient le temps et l'espace de leur
tions entre les ouvriers qui devaient explorer les limites atelier. Ce faisant, ils ne remettaient d'ailleurs en cause ni
de leur hostilité et de leur solidarité mutuelles. le pouvoir dans l'entreprise ni la hiérarchie qui l'incar
Dans ce champ de forces à entrées multiples, les nait. Les plaisanteries que se jouaient les ouvriers ou les
ouvriers n'avaient donc pas seulement le choix entre plages de liberté qu'ils s'accordaient ne trouvaient pas
leur origine dans une volonté de critiquer ou de s'opposdeux attitudes bien tranchées. De diverses façons, ils
étaient confrontés à des exigences et des gratifications er, mais plutôt dans une volonté de se désengager les
variables. Il s'agissait bien sûr avant tout d'accepter les ouvriers se déprenaient à la fois de ce qui leur était
ordres donnés et les tâches assignées. Mais, dans cer imposé par la hiérarchie et de leurs camarades de travail ;
taines circonstances, le degré d'acceptation envers les ils ne résistaient pas aux procédures de travail, ils les lai
ssaient littéralement fonctionner sans eux. Seuls les gens autorités établies et leur manière de voir connaissait une
issus de leur classe - et non les contremaîtres - consti- chute brutale. En 1917 et 1918, ce sont les sacrifices et les
angoisses de la guerre qui servirent de détonateurs à la
résistance exprimée et à la violence révolutionnaire. Mais 8 — Ludwig Bernhard, Die Akkordarbeit in Deutschland, Leipzig, 1903 dès qu'une sphère d'autonomie semblait avoir été ren Dora Lande, « Arbeits- und Lohnverhältnisse in der Berliner Maschineni
ndustrie zu Beginn des 20. Jahrhunderts », in Auslese und Anpassung due à chacun dans l'atelier, elle redevenait l'unique objet der Arbeiterschaft in der Elektroindustrie, Buchdruckerei, Feinmechande préoccupation pour la grande majorité des ouvriers. ik und Maschinenindustrie, Leipzig, 1910, p. 302-498, p. 356.
C'est là qu'ils employaient leur expérience de l'outillage 9 - Voir mes articles «Cash, Coffee-Breaks, Horseplay... », loe. cit. et
« "Deutsche Qualitätsarbeit" et du déroulement concret de leur travail à éviter toute », loe. cit., p. 190 sq. ;
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tuaient pour les ouvriers les cibles de leurs chahuts. Ces de rien. S'ils n'avaient pas été directement confrontés à
pratiques leur permettaient de montrer qu'ils « n'en fa ces situations dans les ateliers, où ils passaient beaucoup
isaient qu'à leur tête » (Eigensinn). de temps, ils en avaient au moins eu vent d'une manière
Avoir la tête ailleurs ou chahuter un peu permettait ou d'une autre. Dans les années 1920 et 1930, les cadres
d'instaurer une distance entre soi-même et les sollicita associaient leur expérience quotidienne avec leurs efforts
tions mutuelles ou les obligations, qu'elles viennent de la croissants pour mettre en place une «gestion scienti
fique ». C'est pourquoi les approches psychologiques et hiérarchie ou des collègues de travail. C'est pourquoi la
volonté de « n'en faire qu'à sa tête » ne remettait pas en sociologiques des relations dans l'industrie voyaient dans
cause les règles d'organisation de l'usine et du travail en le comportement erratique des'óuvriers un facteur fonc
tionnel permettant de conserver sa fluidité au « flux de équipe et ne constituait pas la norme dans le domaine de
production » la sociabilité ouvrière. Les moments de désengagement
permettaient pourtant de contrebalancer les pressions Malgré cela, les pratiques par lesquelles les ouvriers
n'en « faisaient qu'à leur tête » suscitaient chez les cadres auxquelles était soumis celui qui, à son poste de travail,
voulait simplement survivre. et les surveillants un certain malaise, voire de l'hostilité.
Au-delà de toute réflexion raisonnée sur les « intérêts de V Eigensinn, ou entêtement obstiné, prenait plusieurs
classe » antagonistes, c'est la « rudesse » des ouvriers qui formes. Sa manifestation première se situait cependant
dans le contact physique et le chahut. Celui-ci permettait déclenchait des incidents. Sous cet angle, ils en venaient
simultanément d'exister par soi-même et d'être en à considérer que Y Eigensinn pouvait donner libre cours à
la sauvagerie individuelle — voire collective - des prolétcontact avec les autres. Dans les moments où ils «n'en
faisaient qu'à leur tête », les ouvriers mettaient en forme aires, susceptible de provoquer des accidents
et satisfaisaient des besoins particuliers et individuels ; ils dans l'usine et même de précipiter la ruine de la société
saisissaient l'occasion pour s'abstraire à la fois des capitaliste en général. C'est pourquoi il fallait au moins
contraintes de la vie de l'usine et des tensions engendrées garder le contrôle des ouvriers qui cherchaient à réaliser
par la survie quotidienne. Nombre de ces pratiques per leurs propres désirs. C'est en particulier après les grèves
mettaient de rejouer les offenses et les blessures du jour. massives dirigées contre la guerre, en 1917 et 1918, et
Durant ces périodes à' Eigensinn, les ouvriers avaient, surtout après les mouvements de grève contre le travail à
la pièce et la brutalité des patrons dans la grande industmême pour un court instant, la possibilité d'agir selon des
préceptes qu'ils édictaient eux-mêmes. Il ne s'agissait pas rie, en 1919 et 1920 12, que l'encadrement perçut toutes
les potentialités de Y Eigensinn1^ Parallèlement, lorsqu'ils toujours de passer à la résistance ouverte, mais plutôt de
viser à « prendre ses distances » envers les ordres et les avaient fait l'expérience qu'on ne pouvait les soumettre
normes, qu'ils viennent d'en haut ou de l'extérieur. totalement, les ouvriers se découvraient une énergie
Mais avant tout, c'est la multiplicité de ses facettes qui
caractérisait Y Eigensinn. Le chahut présentait de nom 10 - Paul Göhre, Drei Monate Fabrikarbeiter und Handwerkbursche, breux aspects très déplaisants ; en fait, c'était le but qu'il Leipzig, 1891.
cherchait à atteindre, ou tout au moins les désagréments 11 - Kathleen Canning (« Gender and the Politics of Class Formation
causés à la victime du chahut faisaient partie du jeu. La Rethinking German Labor History», American Historical Review, 97,
1992, p. 744 sq. et 762 sq?) fait référence à la notion de «manière de « barbe au cirage » ou la « friction hollandaise » étaient par faire particulière » aux femmes par le biais de laquelle le syndicat
exemple, selon Paul Göhre, « très douloureuses » 10. Mais Deutsche Textil-Arbeiter Verband essaya à partir de 1908-1910 de justi
fier à la fois l'extension des mesures de protection sur les lieux de traon ne saurait oublier que dans le même temps Y Eigen vail et l'exclusion des femmes hors des instances dirigeantes du syndisinn entraînait une reconnaissance réciproque, puisque cat; voir également les témoignages contemporains de membres
au tour suivant l'agresseur pouvait très bien devenir la féminins du syndicat des travailleurs du textile «Mein Arbeitstag- mein
Wochenende ». Arbeiterinnen berichten von ihrem Alltag 1928, rééd. victime. D'un autre côté, ces activités confirmaient et Hambourg, 1991 voir enfin Louise Lamphere, From Working Daughtréactivaient souvent la hiérarchie sociale « traditionnelle » ers to Working Mothers. Immigrant Women in a New England Indust
qui séparait les « nouveaux » et les « anciens », les ouvriers rial Community, Ithaca-Londres, 1987.
12 - Voir Friedhelm Boll, Massenbewegungen in Niedersachsen 1906- qualifiés, ceux qui ne l'étaient pas, et les apprentis. Et
1920, Bonn, 1981 Uta Stolle, Arbeiterpolitik im Betrieb. Frauen und même si la liste des victimes n'était pas établie une fois Männer, Reformisten und Radikale. Fach- und Massenarbeiter bei
pour toutes, cela ne diminuait en rien les tourments de Bayer, BASF, Bosch und in Solingen (1900-1933), Francfort-New York,
1980. la victime du moment YEigensinn allait en effet de pair
13 - Voir Peter Hinrichs, Um die Seele des Arbeiters. Arbeitspsychologie, avec l'emploi de la force physique n. Industrie- und Betriebssoziologie in Deutschland 1871-1945, Cologne, La plupart des surveillants, des contremaîtres ou des 1981 Angelika Ebbinghaus, Arbeiter und Arbeiterwissenschaft, Opla-
cadres n'étaient pas innocents au point de ne se douter den, 1984. :
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nouvelle qui, du désengagement, pouvait occasionnelle devaient faire référence à la fois à l'expérience vécue
ment verser vers la confrontation ouverte avec les autorit dans les usines et au potentiel attribué aux ouvriers dans
és, ou vers le refus silencieux de les accepter. le processus de développement historique.
Or, ces représentations du travail accordaient une
place de plus en plus importante aux machines. Parmi de
Les symboles du travail: nombreux exemples, on retiendra la couverture de Y Arb
le «travail de qualité à l'allemande» eiter-Illustrierte Zeitung (AIZJ - journal illustré des tra
vailleurs - parue le 28 janvier 1929. L'AIZ était un illustré
1. Les affiches diffusées par le Parti social-démocrate à succès, orienté politiquement à l'extrême gauche et lié
à l'occasion du 1er Mai mettaient en scène l'avenir au Parti communiste.
meilleur auquel le parti aspirait. Dans les années 1890 et Ce viril ouvrier rayonne de calme et de contrôle de
au tout début du xxe siècle, l'imagerie qui y était soi ; la perspective choisie et le découpage de la scène
déployée restait assez stéréotypée. En arrière-plan, de font porter l'accent sur l'attention qu'il consacre à ses
gigantesques volutes de fumées surplombant de vertes outils, sur les matériaux qu'il emploie et sur le but qu'il
prairies et des lacs azuréens suggéraient le progrès poursuit; tout souligne son ordre et son habileté. Cette
constant des forces de production, tandis qu'au premier représentation de l'ouvrier-machiniste sûr de lui et expé
plan un ou deux ouvriers travaillaient au moule d'où rimenté donnait à voir l'image idéale du travailleur qualif
devait sortir le progrès historique. L'émancipation des ié. Pourtant, le tourneur qui avait fait cet autoportrait
ouvriers, « libérés des chaînes » du besoin et du labeur pendant son travail de nuit n'avait pas d'autre idée en
pénible, ne passait pas par l'abolition, mais par l'expan tête que de s'épargner de laborieuses descriptions de son
sion de l'industrie. Mais en même temps ces affiches di travail à l'usage de sa famille proche. Il n'était pas motivé
spensaient des symboles du travail manuel en atelier, et par le désir de s'adresser à un large public, mais par celui
non du travail effectué par les machines. L'image qui de gagner le respect de ses proches. C'est parce qu'ils fa
dominait était celle du forgeron façonnant, par exemple, isaient des recherches pour trouver une bonne photo que
les rédacteurs de YAIZ découvrirent celle-ci - et l'utilisèl'armure de l'empire socialiste à venir. Les générations
travaillaient en pleine harmonie un ancien donnait des rent au service de leur propre propagande.
instructions pendant qu'un homme jeune brandissait le L'ironie qu'il y avait à diffuser de telles images alors
grand marteau. L'un et l'autre étaient souvent entourés que les travailleurs qualifiés étaient minoritaires dans la
par des jeunes femmes et des enfants manifestement plupart des branches de l'industrie semblait échapper
chargés d'évoquer les jours paisibles coulés en famille aux rédacteurs de YAIZ. En fait, la proportion des
(plus rarement, les femmes se transformaient en figures ouvriers qualifiés ne cessait de décroître, alors que dans
allégoriques que l'on voulait plus proches de l'agile les années 1920 (et 1930) le nombre des « semi-qualifiés »
« Marianne » que de la « Germania » aux grâces un peu augmentait de manière significative. Mais cette ironie
n'échappait pas alors qu'aux rédacteurs du journal — il se lourdes). Le vieux travailleur dispensait sa compétence,
peut que les « semi-qualifiés » se soient eux-mêmes fondée sur une longue expérience de son métier. Les
bras nus et musclés du plus jeune proclamaient sa force reconnus dans 1'« image » du travailleur qualifié.
physique et son adresse. En tout cas, seuls des hommes 2. La charge suggestive du symbole n'était donc pas
pouvaient assumer la fonction d'icônes du travail. affectée par les changements qui touchaient la vie de
Dans les années 1920, l'iconographie du travail aussi chacun, dans le sens du déclassement ou de la promot
bien que du mouvement ouvrier avait changé14. Le ion sociale ; sur ce point, les travailleurs semi-qualifiés
pathos expressionniste, recourant à des signes hardis étaient au diapason d'une grande partie de ceux qui se
mais indifférenciés, a pris le dessus sur les icônes roman- situaient en dehors de la classe ouvrière, et en particulier
tisantes. Cependant, les revendications et la puissance de du milieu politique15. Dans le processus de travail, la
la collectivité ne pouvaient s'exprimer uniquement au dextérité des mains s'associait à la précision du regard, la
travers d'images assez abstraites ou spectaculaires de
drapeaux flottant au vent ou de poings brandis vers le
ciel. Pour renforcer leur crédibilité parmi les ouvriers et 14 - Voir Gottfried Korff, « Rote Fahnen und geballte Faust Zur Symb
olik der Arbeiterbewegung in der Weimarer Republik •• in Dietmar affirmer leur position face au public bourgeois, les partis Petzina (dir.), Fahnen, Fäuste, Körper, Essen, 1986, p. 27-60. et les syndicats socialistes et communistes avaient égale 15 — Une vision plus générale de ce problème dans Joan Campbell, Joy ment recours à d'autres images. Les représentations du in Work, German Work. The National Debate, 1800-1945, Princeton,
travail et celles qui étaient issues du monde du travail 1989. 1
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À gauche, couverture du magazine Arbeiter-Illustrierte Zeitung, livraison du 3 janvier 1928. La légende allemande proclame : « Si ton bras puissant
le veut... ». Cette photo représente Theo Gaudig, un tourneur des aciéries Krupp, à Essen dans la Ruhr. Gaudig a pris la photographie
lui-même, grâce à un retardateur, pendant ses heures de travail de nuit (Musée de la Ruhr, Essen).
À droite, dernières vérifications dans une usine allemande de mitrailleuses, vers 94 La première publication (dans J. Pöchlinger (éd.), Front in
der Heimat, Berlin, 942, p. 3), portait cette légende « Chaque pièce est assemblée avec le soin le plus tendre. »
force physique et la « rudesse » au « dur labeur » Ce « tra l'usage qu'on voulait en faire. En même temps, le travail
vail » était essentiel à la survie de tous les jours. Le travail de qualité s'identifiait aux facultés d'organisation pour
à domicile était sans aucun doute exclu de cette image. parvenir à un tel résultat, il fallait une application
C'est le travail avec des outils et des machines dans une constante tendue vers une tâche déterminée. Dans un
usine qui incarnait l'idéal d'une « virile » appropriation du atelier et une équipe faisant un «travail de qualité»,
monde. Ainsi conçu, le travail était bien plus qu'un l'ordre et la performance devaient nécessairement tout
simple moyen subordonné à une fin. Son caractère in dominer. Même dans des métiers spécialisés, comme par
strumental ne pouvait être séparé des interprétations qui exemple sur l'une des rares chaînes d'assemblage, il était
en faisaient une « communion avec les forces de la stimulant de réussir à « sauter des étapes » pour gagner
nature», épuisante mais fascinante. Les expériences de du temps. Des hommes de cette trempe étaient réputés
travail particulièrement dangereux et difficile n'étaient capables de maîtriser le présent et d'assurer l'avenir! Ni
supportables que si elles s'accompagnaient d 'Eigensinn, les souffrances individuelles dues aux pressions exercées
même s'il ne consistait qu'à garder la tête froide dans les par le travail, ni même le chômage n'étaient considérés
« ateliers à feu » de la grande industrie, lors du nettoyage comme des conséquences de cette notion de « travail de
des vases de saunage dans les raffineries, sur les chant qualité », et des exigences qu'elle comportait. Au lieu de
iers de voirie ou sur le front de mine. cela, la plupart des gens percevaient la mise au chômage
Le « travail de qualité » renvoyait à un produit du tra comme un échec personnel, ou bien en rendaient le
vail salarié qui séduisait par sa parfaite adéquation à « système >• politique responsable. Dans les deux cas, la :
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Eigensinn et politique 97 Ouvriers,
valeur fondamentale accordée au travail, manuel ou Ces notices secrètes montrent en outre qu'à côté de
la nomenclature officielle du « travail de qualité » il en mécanique, n'était pas remise en cause, et le travail conti
nuait à être considéré comme indispensable à la survie existait une autre qui mérite qu'on lui porte attention.
quotidienne. Cette perception des choses, qui n'avait pas Alors que dans la rhétorique officielle le critère de juge
besoin d'être exprimée explicitement, structurait les ment essentiel était la qualité du produit fini, en fonction
attentes des collègues, des voisins, ou des membres de de laquelle on ajoutait les autres facteurs quantitatifs tels
que la « durée de fabrication » et le « pourcentage de la famille.
3. À l'intérieur des usines, on se réclamait avant tout rebuts », le discours non officiel adoptait au contraire un
de la «qualification» et. de 1'« habileté» ; elles devinrent, système de mesure fondé sur la quantité d'effort requise
au sein des conseils d'administration et des comités d'en par le travail et sur la charge qui en résultait pour l'ou
treprises, les points de ralliement des partisans de la vrier. Ces deux conceptions se rejoignaient néanmoins
rationalisation. Mais, qu'ils restent purement rhétoriques dans leur souci commun de mettre en avant la compét
ou qu'ils se traduisent par une réorganisation financière, ence, c'est-à-dire un savoir lourd d'expérience et
les efforts déployés en faveur de 1' « habileté » ne reflé d'adresse acquise par le travail.
taient pas seulement les intérêts de la classe dirigeante. 4. L'adresse manuelle et la qualification n'étaient pas
Ils répondaient simultanément aux besoins stratégiques le monopole de spécialistes reconnus ou d'entreprises
spécialisées. Les symboles du « travail de qualité à l'alengendrés par la gestion industrielle. En Allemagne en
lemande » établissaient un lien entre l'expérience sensoreffet, les acteurs de l'industrie y voyaient explicitement
ielle de tous les jours et une « grandeur » traversant les une alternative au taylorisme, pierre d'angle de la « pro
duction de masse américaine » Alors que la « production clivages de classes16. Ce haut degré de compétence, te
en flux » demeurait une perspective lointaine pour la plu llement indispensable au fond de la mine, sur les hauts
part des entreprises, leurs cadres installaient de nouvelles fourneaux et les «bouches à feu», jouissait aussi d'une
haute considération dans les centres consacrés à la promachines. En conséquence, les ouvriers qui n'avaient pas
tous reçu de formation spécifique mais étaient au duction de masse, en particulier dans les régions d'indust
contraire de plus en plus des semi-qualifiés devaient maît rie lourde. En outre, cette image de la « belle ouvrage »
riser le fonctionnement simultané de plusieurs machines comportait une dimension esthétique. Ce n'est pas un
qui imposaient des rythmes toujours plus soutenus. Aux hasard si c'est à Essen, la «ville créée par Krupp», qu'à
anciens problèmes de transport s'en mêlaient donc de l'occasion des festivités entourant l'incorporation de la
nouveaux. Conçu comme un filet de sécurité pour la vie province de Rhénanie à la Prusse, en 1907, les pères fon
dans l'usine, le « sens du travail bien fait » se vit par dateurs de la ville firent ériger une fontaine qui représent
conséquent attribuer une importance considérablement ait un homme à demi nu. Par cette statue figurant un
accrue. L'accroissement de la production (objet des ouvrier sidérurgique, le sculpteur n'avait pas seulement
espoirs placés dans la rationalisation par les cadres et l'intention de faire un portrait de l'ouvrier idéal, mais plu
tôt de créer une allégorie de la « belle ouvrage » en généringénieurs, mais aussi par les ouvriers) n'était pas rendu
al - et de rendre ainsi hommage au caractère le plus possible par l'équipement des machines ou une
meilleure préparation du travail, mais par 1'« adaptation » marquant de la ville et de sa région.
au jour le jour des ouvriers aux méthodes et aux instr Dès la mobilisation du pays en vue de la guerre, à
uments de travail. l'automne 1914, la qualité du travail ouvrier fut présen
L' « adresse » employée et prônée pour cette adaptat tée comme un effort patriotique le « travail pour la
ion n'était pas simplement « incorporée » aux yeux et aux nation ». Après 1918, le « travail pour la nation » et le « tra
vail de qualité » furent mêlés en une seule formule la mains des ouvriers. En fait, les ouvriers conservaient sou
vent leur propre pratique visuelle et manuelle, par le deutsche Qualitätsarbeit (travail de qualité à l'all
biais entre autres des notices qu'ils faisaient en secret. Ce emande). Des dirigeants syndicaux aux patrons de l'indust
genre de calculs ou de dessins personnels concernant rie, des techniciens aux employés de commerce, tous
par exemple le degré d'ajustement des ciseaux à tôles espéraient que l'objectif du « travail de qualité à l'al
lemande » faciliterait et encouragerait le redémarrage métalliques reflétaient les conflits qui opposaient les
ouvriers aux surveillants de tels aide-mémoire (qui industriel, entraînant ainsi une amélioration du niveau de
vie des ouvriers et de leurs familles. De nombreux n'étaient pas autorisés) étaient indispensables pour sau
ter des étapes. Ils satisfaisaient donc le désir de « n'en
faire qu'à sa tête » tout en étant susceptibles de préserver 16 - Voir Victor Turner, The Forest of Symbols : Aspects of Ndembu
et même d'accroître la puissance de travail de l'ouvrier. Ritual, Ithaca-Londres, 1973, p- 27 sq. et 48 sq. :
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auteurs se plaisaient à proposer à l'imagination de leurs de toute la famille. Cette représentation s'insérait dans
une vision de la famille qui attribuait à l'épouse « frugale » lecteurs l'image du machiniste qualifié et expérimenté,
calme et maître de lui, ayant la situation bien en main et le rôle d'auxiliaire de son mari, chargé d'assurer la sub
prêt à répondre à tous les défis de l'avenir. Mieux sistance de tous elle lui mettait de côté le beurre et lui
encore certains reportages signalaient qu'en Amérique, réservait la seule (ou la plus grosse) part de viande.
le centre du monde industriel, on distribuait aux ouvriers Après que le travail des femmes, affectées à des métiers
des outils «à l'épreuve des imbéciles»17. Ingénieurs et d'homme, eut connu une certaine réévaluation pendant
ouvriers allemands soulignaient à l'unisson le contraste la Première Guerre mondiale, le retour rapide et appa
entre cette situation et celle de leur pays, où le succès remment silencieux aux anciennes positions hiérarchi
des produits dépendait du savoir et de la connaissance sées dans le sillage de la démobilisation de 1919 démont
ra que le symbole conservait toute sa pertinence les d'ouvriers expérimentés. Selon eux, la réflexion en com
mun et l'examen de solutions nouvelles ne représent femmes avaient accepté que la plupart des secteurs
aient pas un fardeau inutile mais plutôt les signes dis- rémunérateurs du marché de l'emploi leur soient à nou
tinctifs du « travail de qualité » veau fermés et soient considérés comme des chasses gar
5. Les images et les formules liées à la deutsche Qual dées. Dans ce «retour à la normalité », les femmes repri
rent leur rôle de « complices » de leur propre oppression, itätsarbeit comportaient une double charge sémant
ique d'un côté, elles en appelaient aux expériences et contribuant ainsi au maintien de « structures patriar
cales » 20. aux attitudes du monde du travail ; de l'autre, elles comp
ortaient un élément patriotique en affirmant leur impor L'identification établie entre la main-d'œuvre de qual
tance pour « la nation tout entière ». Afin d'exciter le zèle ité et le travail masculin s'exprimait jusque dans ses
des masses ouvrières, et en particulier des ouvriers de la conséquences les plus brutales, en particulier dans les
première génération, les gouvernements de la répu périodes de chômage important. En étudiant l'impact de
blique de Weimar ainsi que le régime nazi chantèrent les la dépression de 1931-1932 sur le village industriel autr
louanges du « travail vivant » (Karl Marx) et de tous ceux ichien de Marienthal, Marie Jahoda et son équipe ont bien
qui étaient prêts à se relever les manches pour se mettre montré comment les chômeurs masculins, après la perte
au travail, et insistèrent aussi sur l'utilité des compétences de leur emploi, savaient de moins en moins à quoi occu
per leurs journées et glissaient d'une vie réglée vers « le manuelles des ouvriers (masculins!). Ce phénomène
n'était d'ailleurs pas spécifiquement allemand : des chaos et le vide » 21. Les femmes, au contraire, restaient
« actives » leur famille et leur ménage requéraient une déclamations du même style accompagnèrent la vague
de modernisation et d'industrialisation qui déferla sur attention constante mais leur offraient aussi une possibil
ité d'échapper au glissement vers l'abîme de la « désintél'Union soviétique à partir de la mise en place du premier
plan quinquennal, et on en retrouve même certains gration du temps», un piège auquel les hommes étaient
échos dans les discours et les pratiques du New Deal de apparemment incapables d'échapper.
7. La puissance de diffusion du symbole de la « main- Roosevelt. Bien sûr, on ne peut manquer d'observer pour
d'œuvre allemande de qualité » ne dépendait ni de la chacun de ces cas de nombreux traits spécifiques reflé
tant les idéologies nationales. Les campagnes de stakh conjoncture économique ni des vicissitudes politiques.
anovisme dans l'URSS d'après 1935 relèvent d'une « idéo Elle ne suivait pas non plus les lignes de partage entre les
logie du tonnage » reposant sur la primauté de la force divers camps politiques. En tout cas, les doléances d'un
machiniste allemand - à qui ses idéaux avaient inspiré physique et de l'endurance18. Ceci contraste avec les
images véhiculées par le New Deal et le Parti démocrate
des États-Unis elles établissaient en effet une relation
17 - Voir P. Otto, «Bilder aus amerikanischen Betrieben», in entre la grandeur nationale et la valorisation de l'habile
Betriebsräte-Zeitschrift, 11, 1930, p. 213-216, p. 214. « homme au travail » ainsi que des bienfaits de l'industria
18 - Reinhart Maier, Die Stach anov-Bewegung 1935-1938, Stuttgart, lisme, tout en insistant de manière révélatrice sur le rôle 1990, p. 119 sq. de citoyen joué par chaque individu ouvrier19. 19 - Gary Gerstle, Working-class Americanism. The politics of labor in 6. Le « travail de qualité à l'allemande » ne relevait pas a textile city 1914-1960, Cambridge, 1989, p. 166 sq. Liz Cohen,
Making a New Deal. Industrial Workers in Chicago 1919-1939, Cambseulement du discours interne à l'entreprise ou du dis
ridge, 1990, p. 283 sq. cours national. Son symbolisme s'inscrivait aussi dans les 20 — Un aperçu général dans Richard Bessel, Germany after the First stéréotypes dominant l'image qu'on se faisait de la répar World War, Oxford, 1993. tition des rôles entre les sexes le « travailleur de qualité » 21 - Marie Jahoda, Paul Lazarsfeld, Hans Zeisel, Die Arbeitslosen von
était l'incarnation idéale de l'homme qui « gagne le pain » Marienthal, 3e éd., Francfort, 1975.