Poterie, société et histoire chez les Koma Ndera du Cameroun - article ; n°153 ; vol.39, pg 73-105

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Cahiers d'études africaines - Année 1999 - Volume 39 - Numéro 153 - Pages 73-105
Abstract ~~Pottery, Society and History among the Koma Ndera (Cameroon).~~ — Studying the System for making pottery among the Ndera sets in a new light the status and history of this art of using fire in the Faro region (northern Cameroon). Whereas this activity's most striking characteristics suggest a high degree of homogeneity among the groups dwelling on the riverbanks, a more detailed analysis shows how superficial such a smoothed over description is. Like other aspects of material culture and social practices, pottery bears many marks of ethnie identities and ceaseless interactions among human groups. Although this article compares data relevant to a specifie place and time, it intends to show how, in general, technology constitutes an excellent means for whoever is trying to reconstruct a society's history or describe the identity of its members.
Résumé Une étude du système de production de poterie en Pays ndera permet de jeter un regard nouveau sur le statut et l'histoire de cet art du feu dans la région du Faro, Nord-Cameroun. Alors que les traits les plus saillants de l'activité suggèrent l'existence d'une grande homogénéité au sein des groupes qui peuplent les deux rives du fleuve, une analyse plus détaillée montre tout ce que cette « image lisse » a de superficiel. Comme bien d'autres éléments de la culture matérielle et de la pratique sociale, en effet, la poterie porte inscrite en elle le témoignage de multiples facettes de l'ethnicité et d'incessantes interactions entre les groupements humains. Quoique l'article se focalise sur la comparaison de données limitées dans l'espace et le temps, l'objectif est de montrer, de façon plus générale, que la technologie constitue un excellent outil pour qui cherche à reconstituer l'histoire d'une société ou à mieux cerner l'identité de ses membres.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1999
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Monsieur Olivier P. Gosselain
Poterie, société et histoire chez les Koma Ndera du Cameroun
In: Cahiers d'études africaines. Vol. 39 N°153. 1999. pp. 73-105.
Résumé
Une étude du système de production de poterie en Pays ndera permet de jeter un regard nouveau sur le statut et l'histoire de cet
art du feu dans la région du Faro, Nord-Cameroun. Alors que les traits les plus saillants de l'activité suggèrent l'existence d'une
grande homogénéité au sein des groupes qui peuplent les deux rives du fleuve, une analyse plus détaillée montre tout ce que
cette « image lisse » a de superficiel. Comme bien d'autres éléments de la culture matérielle et de la pratique sociale, en effet, la
poterie porte inscrite en elle le témoignage de multiples facettes de l'ethnicité et d'incessantes interactions entre les groupements
humains. Quoique l'article se focalise sur la comparaison de données limitées dans l'espace et le temps, l'objectif est de montrer,
de façon plus générale, que la technologie constitue un excellent outil pour qui cherche à reconstituer l'histoire d'une société ou à
mieux cerner l'identité de ses membres.
Abstract
Pottery, Society and History among the Koma Ndera (Cameroon). — Studying the System for making pottery among the Ndera
sets in a new light the status and history of this art of using fire in the Faro region (northern Cameroon). Whereas this activity's
most striking characteristics suggest a high degree of homogeneity among the groups dwelling on the riverbanks, a more detailed
analysis shows how superficial such a "smoothed over" description is. Like other aspects of material culture and social practices,
pottery bears many marks of ethnie identities and ceaseless interactions among human groups. Although this article compares
data relevant to a specifie place and time, it intends to show how, in general, technology constitutes an excellent means for
whoever is trying to reconstruct a society's history or describe the identity of its members.
Citer ce document / Cite this document :
Gosselain Olivier P. Poterie, société et histoire chez les Koma Ndera du Cameroun. In: Cahiers d'études africaines. Vol. 39
N°153. 1999. pp. 73-105.
doi : 10.3406/cea.1999.1965
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1999_num_39_153_1965Olivier Gosselain
Poterie société et histoire
chez les Koma Ndera
du Cameroun*
une de intérêt de tuelles la que culture autant exemple Pour système sur 1996) vie leur simples les livrent forme qui quotidienne rapports distorsions une reconnaître matérielle plus technique que se un de autres fa livre chromos portent grand pont on sociaux conditionnement de contribue entre Il porte que Winner facettes est une piéger part nouveau ces destinés le ethnicité sur analyse entière plus discours renseignements de les 1986 bouleverser une question la les cochons le culture approfondie somme illustrer ou de peut anthropologues et statut la la serviettes désormais livrer pensée pratique sauvages notre en élément éléments une complètent révélant des il conception symbolique ou hygiéniques devient de sociale informations aux Lemonnier autre du les existence bien dont techniques discours exploiter Parce manifeste des souvent théorie la intérêt Ginsburg nature objets 1992 capitales que culturel éven comme et mais ceux tout par est ou de et la
Les matériaux exploités tout au long de cet article ont été récoltés dans le
département du Faro pendant hiver 1995-1996 lors une mission effectuée
par les membres du projet céramique et société Université libre de Bruxelles
en collaboration avec Université de Yaoundé Gosselain et al 1996 Pour
une présentation des axes de recherche principaux et de la méthodologie en
quête voir GOSSELAIN LIVINGSTONE SMITH 1995 Ce projet est financé grâce
la subvention Actions de concertées de la direction générale de
Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique ministère de du
cation et de la Recherche) communauté fran aise de Belgique Je remercie
Livingstone Wallaert Ewe et Vander Linden pour leur aide sur
le terrain ainsi que de Maret Polet J.-C Muller Lavachery Petit et
Gosselain pour leurs remarques et commentaires lors de la rédaction de ce
manuscrit
Près de 200 artisans résidant dans une cinquantaine de villages et appartenant
12 groupes linguistiques ont été observés cette occasion parmi lesquels
13 Koma Ndera originaires des villages de Bogue Guédé et Djelepo ce dernier
est situé en territoire doayo sur autre rive du Faro Les données relatives aux
trois potières de ce village ont été récoltées par Vander Linden Elles
concernent essentiellement les aspects socio-économiques de activité
Cahiers tudes africaines 153 XXX1X-1 1999 pp 73-105 74 OLIVIER GOSSELAIN
agencement spécifique sont aussi bien le fruit emprunts que de mani
pulations ou innovations chaque geste chaque objet porte inscrit en lui
des fragments de histoire humaine particulièrement du point de vue de
identité et des processus interactions sociales est ce potentiel his
torique de la culture matérielle que je souhaite illustrer dans cet article
en comparant les spécificités des chaînes opératoires de la poterie dans
une série de communautés villageoises du Nord-Cameroun Au-delà de
intérêt strictement local une telle étude ou de la publication de données
pour la plupart inédites il agit surtout attirer attention sur une autre
fa on aborder la technologie Proche de la linguistique comparative et
de certains axes récemment développés en anthropologie des techniques
Lemonnier 1992) la démarche permet comme nous le verrons de jeter
un regard nouveau sur histoire récente des groupements humains
Les Koma Ndera peuple matrilinéaire du Nord-Cameroun comptent
moins un millier individus répartis en une douzaine de villages Mon
tagnards hui majoritairement implantés en plaine ils occupent un
territoire de quelque 200 km2 bordé au nord par celui des Vere ouest
par les crêtes des monts Alantika est par le fleuve Faro et au sud par
le territoire des Koma Gimnime ou Kadam un des deux autres groupes
koma avec les Gimme Leur langue le ndera appartient la branche
Adamawa du groupe Adamawa-Oubangien Boyd 1989) comme celle de
ensemble des populations évoquées dans cette étude fig l)
première vue cette langue est le seul critère qui permette de les
distinguer des autres peuples de la région il agisse de organisation
sociale des modes de subsistance de occupation de espace ou de
certains rituels les aspects les plus saillants du paysage culturel ndera
sont partagés par leurs voisins immédiats ou plus éloignés absence de
centralisation du pouvoir économie essentiellement basée sur la culture
du mil élevage du petit bétail est marginal comme le sont la pêche
ou la chasse villages constitués de concessions entourées une palis
sade de seko et comprenant plusieurs cases rondes toit de chaume ainsi
un plusieurs greniers en forme de bouteille calendrier rituel rythmé
par les sacrifices libation de bière de mil rendus aux ancêtres
dans des endroits sacrés. Si on ajoute cela que les habitants des
plaines sont soumis depuis près de deux siècles influence de islam
sous la pression des quelques milliers de Fulbe implantés des deux côtés
du FaroJ on comprend mieux que les populations aient été longtemps
envisagées en blocs et parfois désignées par des termes génériques
Kirdi Nâm chi
Tchamba un des importants lamidas de la rive gauche se situe ailleurs sur
le territoire actuel des Ndera dans une zone autrefois peuplée par les Tchamba
Le caractère cosmopolite de cette localité illustre bien ampleur du brassage
humain connu la région POTERIE ET HISTOIRE 75
FIG Situation du pays NcJera et des populations mentionnées dans le texte
après Dieu Renaud 1983)
Cette homogénéité culturelle semble paradoxale si on considère la
genèse du peuplement dans la région du Faro Ainsi quatre processus
distincts justifieraient le découpage actuel Seignobos 1982) dont les
premiers remontent une époque indéterminée faute de données archéo
logiques et les derniers aux xvne vine et xixe siècles
implantation de populations agro-pastorales dont les descendants
actuels comptent notamment les Koma les Vere les Doayo les Duupa
et les Dii
arrivée des Tchamba sur la rive gauche du Faro qui dispersent les
populations sur la rive droite et sur les contreforts des Alantika 76 OLIVIER GOSSELAIN
La venue des Bâta qui affaiblissent hégémonie tchamba par des guerres
incessantes
arrivée des Fulbe qui allient aux Tchamba contre les Bâta et entre
prennent islamiser les peuples de la région
tant donné origine souvent contrastée des populations hui
en contact ou au contraire la longue séparation des groupes partageant
la même origine on devrait attendre observer des différences plus
marquées
Plusieurs études récentes consacrées tant agriculture ou ex
ploitation des ressources végétales deGarine 1995 Hata 1980 Seigno-
bos 1982 architecture Seignobos 1982) aux mythes origine
Muller 1992) aux rites de passage Barley 1983 Muller 1993 ou aux
pratiques alimentaires deGarine 1995 1996 Koppert et al 1996
indiquent néanmoins que la région est pas aussi culturellement homogène
elle le paraît Ainsi importants contrastes se font sentir dès que on
procède une analyse plus détaillée qui permettent le plus souvent in
dividualiser les populations et de localiser différentes sphères influence
Envisagés dans une perspective générale est toute une page histoire
que nous révèlent ces éléments mais également un moyen original ap
préhender des enjeux sociaux différents de ceux que on per oit la
première lecture
La poterie illustre parfaitement ce phénomène comme bien autres
éléments de la culture matérielle celle-ci témoigne une étonnante homo
généité sur les deux rives du Faro tant en ce qui concerne les techniques
de fabrication que les formes ou les décors De ce point de vue les fron
tières culturelles et les circuits de diffusion des connaissances en trouvent
pratiquement occultés Ainsi que le démontrent les études évoquées plus
haut cette impression image lisse ne résiste pas une analyse
approfondie pour peu que on mène celle-ci de fa on systématique et dans
une perpective aussi large que possible En tenant compte des comporte
ments adoptés chaque niveau du processus de manufacture et en comparant
ces derniers ceux que on observe dans les populations limitrophes ou
plus éloignées il devient possible individualiser les communautés ar
tisans et de reconstituer certains processus interactions sociales
Contexte de production
on les interroge sur identité des producteurs de poterie les Ndera
répondent invariablement il agit des femmes de la race forgeron
un groupe endogame dont les membres portent le nom de laama Personne
ne connaît origine de ces gens mais beaucoup accordent dire ils
côtoient les agriculteurs depuis si longtemps ils en ont adopté la langue
et les coutumes Cela ne les empêche pas être tenus relativement
écart du reste de la société et de ne pouvoir épouser que les membres POTERIE ET HISTOIRE 77
de leur groupe Cette version qui est évoquée dans les autres populations
de la région exception des Koma Gimnime et Gimme de la monta
gne est corroborée par les artisans eux-mêmes Certains comme la
doyenne des potières de Guédé reconnaissent néanmoins il agit une
idéalisation car de nombreuses femmes agriculteurs ont hui
appris le métier afin de disposer une source de revenu complémentaire
Questionnées ce propos douze potières disent se trouver dans cette
situation soit quatre cinquième des personnes interrogées. En outre les
deux seuls artisans qui se disent forgerons un homme de Guédé et
une femme de Djelepo sont liés aux Vere par la mère ou par le père
Cette étonnante distorsion entre le discours et la pratique est partagée
par les Longmo et dans une moindre mesure les Tchamba Ailleurs
potières et forgerons restent non seulement associés mais continuent aussi
vivre écart jouer un rôle particulier lors de certains rituels et
être considérés avec un mélange de dédain de crainte et admiration La
question est évidemment de savoir si absence de telles caractéristiques
chez les Ndera est un phénomène récent comme affirment la plupart
des potières ou il agit une différence initiale dans le statut des
travailleurs du feu
Un autre point sur lequel les Ndera se démarquent de leurs voisins
est absence de connotation sexuelle univoque assignée au travail de la
poterie Les femmes sont considérées comme les plus aptes pratiquer le
métier mais il est pas dégradant pour un homme en faire autant et
toutes les potières affirment avoir connu des artisans masculins dont le
statut ne différait guère du leur Parmi les personnes interrogées Guédé
figure ailleurs un potier qui dit appartenir une famille comptant un
nombre égal artisans masculins et féminins
Ces deux aspects mis part les Ndera se différencient peu de leurs
voisins De fa on très classique les artisans pratiquent leur métier durant
la saison sèche de décembre mars dès la fin des récoltes est cette
époque ils disposent de temps libre la fabrication de poterie ne consti
tuant une activité secondaire menée en marge des tâches agricoles et
domestiques Les récipients sont fabriqués de semaine en semaine ou de
dix en dix jours suivant le rythme des marchés et des commandes Ils
sont vendus domicile dès la fin de la cuisson ou acheminés dans les
localités voisines moins de 10 km du domicile des potières pour
être vendus des femmes origine koma doayo bâta vere ou fulbe
Quoique la demande pour les récipients en terre cuite soit importante
et malgré un nombre restreint de spécialistes2 les revenus demeurent peu
élevés de sorte aucune potière ne pourrait vivre de ce travail argent
gagné permet tout au plus acquérir des vêtements du tabac certains
produits domestiques ou comme le disent certaines informatrices de
Dans les villages visités les personnes capables de fabriquer de la poterie
constituent moins de de la population 78 OLIVIER GOSSELAIN
payer leur vin la bière de mil essentiellement consommée lors des
fêtes et des marchés La situation pourrait avoir été différente dans le
passé car plusieurs artisans évoquent une époque où la poterie constituait
un produit échange plus important et permettait entre autres obtenir
du mil pour faire la soudure ou pallier des difficultés approvisionnement3
Acquisition des savoirs et savoir-faire
Interrogés sur la fa on dont on apprend le métier les artisans ainsi
que les personnes étrangères activité affirment il en va de même
pour autres tâches de la vie quotidienne La formation lieu durant
enfance au sein de la famille nucléaire ou étendue plus généralement
auprès de la mère) par participation aux différentes étapes de collecte et
de transformation des matériaux Ce système reposerait sur un apprentis
sage par immersion durant lequel le jeu observation et imitation
jouent un rôle prépondérant
Une enquête plus approfondie montre il agit nouveau une
idéalisation ou de la description un système hui obsolète En
effet plus des deux tiers des personnes interrogées reconnaissent avoir
acquis leurs connaissances auprès une voisine ou une amie trois
femmes seulement évoquant un apprentissage auprès de la mère et une
auprès de la grand-mère Cette situation ne serait pas récente car elle
concerne également la génération des instructrices pour autant que leurs
élèves en souviennent plus de la moitié entre elles auraient appris le
métier auprès une voisine autre part toutes ces femmes qui ont acquis
leurs connaissances en dehors de la sphère familiale disent avoir fait
âge adulte bien souvent après être mariée et avoir eu un ou plusieurs
enfants
Ce phénomène un peu particulier en Afrique sub-saharienne Gosselain
1995 1998 se con oit mieux si on se souvient que les artisans inter
viewés sont surtout des femmes agriculteurs appartenant une société
dans laquelle la poterie est censée être apanage du groupe endogame
des forgerons Soucieuses de assurer une certaine indépendance finan
cière ou de subvenir partiellement aux besoins de leur famille ces femmes
auraient tout simplement été forcées acquérir leur savoir en dehors de
la sphère familiale Comme indiqué plus haut la principale particularité
des Ndera tiendrait dès lors dans la souplesse des rapports entretenus
entre forgerons et agriculteurs et par extension dans la facilité avec
laquelle peut effectuer le transfert de connaissances spécifiques entre
ces deux groupes sociaux Toutefois la situation se révèle nouveau plus
Didi Bagaondu la doyenne des potières de Bogue raconte avoir pu de la sorte
aider sa famille car sa mère aveugle et son père lépreux ne parviennent pas
subvenir leurs besoins Les habitants de son village ou des localités voisines
auraient eu habitude de venir la trouver avec un peu de mil et de choisir parmi
les récipients elle avait fabriqués POTERIE ET HISTOIRE 79
complexe il le paraît Interrogées sur origine de la poterie en pays
ndera quelques personnes racontent que le métier aurait été introduit par
les Vere époque de leurs grands-parents personne dit-on ne fabri
quait de poterie chez les Koma les récipients étaient acquis au marché
ou dans les quelques villages habités par les Vere Pour faire face ce
monopole plusieurs femmes auraient été envoyées dans ces localités afin
apprendre le métier Ce sont elles qui auraient transmis leurs connais
sances aux instructrices des potières actuelles Mais la question de
savoir si ces personnes étaient des femmes de forgerons et ne faisaient
dès lors obéir aux prescriptions matrimoniales de leur groupe qui les
conduisent fréquemment épouser des hommes parlant une autre langue
mais partageant leur statut MacEachern 1998 tant les artisans que les
autres informateurs se montrent peu explicites Certaines étaient pas Ce était pas obligatoire Curieux phénomène surtout
on compare ces témoignages au discours très souvent corporatiste
des artisans vere Comme nous le verrons plus loin une série éléments
semblent pourtant corroborer la notion emprunt récent tel point que
on peut se demander si un groupement social tel que celui des potières-
forgerons jamais existé en pays ndera du moins sous la forme que
connaissent les Vere Tchamba Doayo Duupa ou Dii Mais revenons-en
la question des modalités apprentissage
Si les connaissances relatives la sélection des matières premières et
aux procédés de transformation acquièrent sur le tas et de fa on prati
quement inconsciente en prenant part au travail un artisan confirmé
étape de fa onnage suppose une interaction plus étroite entre instructeur
et son apprenti ainsi un apprentissage pratiquement formalisé Des
témoignages et des observations effectuées sur le terrain il ressort que
apprenti est rapidement encouragé sortir du jeu de imitation pour
tenter de fabriquer des récipients de petite taille puis de taille moyenne
ce moment il travaille aux côtés de son professeur bénéficie de ses
instructions verbales de ses démonstrations et se voit interrompu chaque
fois il fait un geste erroné ou ne parvient pas donner la forme
souhaitée son ébauche De nombreux artisans insistent sur cette obli
gation de se conformer un schéma gestuel très strict Ainsi Emmanuel
Naméko de Guédé raconte comment sa mère avait pris habitude de
corriger ses erreurs Elle me giflait Elle disait tu ne vois pas comme
je fais Il ne faut pas apprendre le mauvais travail dès le début va
partir ainsi la fin Je te tape là ne veut pas dire que je ne
aime pas est parce que tu dois faire le bon travail Maîtrisant peu
peu les opérations les plus difficiles apprenti en arrive reproduire
les gestes et les postures de son instructeur4 et fabriquer des récipients
Ce véritable mimétisme des conduites motrices et des postures pu être observé
dans les deux villages en comparant le travail de deux instructrices avec celui
de certaines de leurs anciennes élèves 80 OLIVIER GOSSELA
de plus en plus grands et de formes de plus en plus complexes Selon les
individus ce stade serait atteint au bout de deux quatre saisons de
travail
Aspects symboliques
Dans cette région où islamisation souvent conduit les habitants des
piémonts rejeter leurs coutumes ou du moins ne pas les mettre en
avant5 les Ndera se démarquent par la diversité et originalité de leur
conceptions symboliques Exception faite de prescriptions assez classiques
telle que interdiction avoir des relations sexuelles la veille du prélè
vement argile ou de se rendre sur les sites extraction et de fabrication
en période de menstruation ou de grossesse deux interdits dont le non-
respect peut entraîner des accidents de cuisson et/ou exposer la personne
au risque attraper la lèpre)6 certaines potières font état de conceptions
beaucoup moins courantes Guédé par exemple trois femmes craignent
que les enfants en âge de faire leurs dents assistent la fabrication des
récipients Kwouliki Baderewol la plus âgée entre elles se justifie en
expliquant que ceux-ci risquent de causer des accidents de cuisson car
ils sont trop chauds en raison des dents qui leur chauffent les
gencives Et elle ajoute que ce problème concerne également les femmes
menstruées ou enceintes dont la température est alors beaucoup plus élevée
et constitue une menace pour la réussite du travail Détail intéressant il
est possible de refroidir les gencives de enfant en les badigeonnant une
macération de gousses Acacia nilotica liquide rougeâtre haute teneur
en tannin servant aussi décorer et enduire les récipients au terme de
la cuisson afin disent les potières de les refroidir et de les conso
lider Or cette préparation intervient également lors de la circoncision
ce qui nous vaut un autre parallèle entre le traitement du corps et celui
des récipients Au moment où le froid arrive de décembre mars on
prend les enfants partir de 7- ans et on les rassemble en brousse On
assied enfant au-dessus du trou on coupe et on enterre la chose Si
maintenant on mis la marmite au feu et est sorti on met le fruit pour
que soit sec est de même manière que si on coupé enfant on
met cette eau aux parties coupées pour que refroidisse la plaie Pour
que sèche comme refroidit le canari et le sèche
Le phénomène concerne surtout les groupes des Alantika On sait par ailleurs
la richesse et la complexité de univers symbolique des Doayo une population
moins affectée par islamisation BARLEY 1983)
Voir BARLEY 1994) DROST 1964 et GOSSELAIN 1995 pour des exemples
similaires dans autres zones du continent
Témoignage recueilli auprès de la potière Kwouliki Baderewol environ 70 ans)
native du village de Guédé Si on peut étonner une femme en sache autant
sur la circoncision et divulgue aussi aisément ses connaissances) son témoignage POTERtE ET HISTOIRE 81
Ces deux exemples sont plus un titre remarquables Tout abord
ils illustrent cette association fréquente entre le pot et être humain Barley
1994 David et al 1988 Gosselain 1995) un phénomène justifiant par
exemple le parallélisme fréquent entre les décors et les scarifications ou
utilisation de termes identiques pour désigner les parties du corps et
celles du profil des récipients autre part ils montrent une chaîne
opératoire impliquant plusieurs changements état de la matière mou
dur humide/sec chaud/froid sourd/aigu peut être associée de fa on
métaphorique et pratique autres processus de transformation tant
naturels menstruation grossesse apparition des dents chez les nouveau-
nés que culturels circoncision Barley 1984 1994 Enfin ces témoi
gnages paraissent confirmer existence en Afrique sub-saharienne un
contrôle symbolique de la chaleur durant certaines activités une conception
initialement mise en valeur par De Heusch 1982 et ayant permis de
justifier essentiel des prescriptions relatives la métallurgie de Maret
paraître ou la poterie Gosselain 1995 Selon ce modèle le souci
rituel est de maintenir univers et action des hommes une température
basse constante en combattant toutes les formes échauffement Dé
Heusch 1982 375 On comprend il soit dès lors préférable éviter
une activité aussi chaude que faire amour lorsque débute le processus
de manufacture ou que la transgression un interdit puisse être sanc
tionnée par une maladie telle que la lèpre dont aspect évoque une
brûlure8 Toutefois peu exemples sont aussi explicites que celui des
dents des nouveau-nés et des femmes menstruées ou enceintes est parce
que ces personnes sont momentanément en état de surchauffe elles
doivent être écartées sous peine entraîner un déséquilibre thermique et
par là de fâcheux accidents de cuisson Même il est prématuré et
probablement erroné de chercher généraliser usage de cette grille
de lecture on trouve ici confirmation une construction symbolique ini
tialement dégagée chez quelques populations bantu Afrique australe
Jacobson-Widding 1989 Junod 1910 et pressentie chez de nombreux
autres groupes de Afrique sub-saharienne Gosselain 1995)
Processus de manufacture
En règle générale les artisans travaillent seuls dans la cour centrale de
leur concession ou dans une case Ea cuisson est la seule étape qui fasse
fréquemment objet associations entre amies ou potières un même
rejoint les observations faites par BARLEY 1983 1984 chez les Doayo Dans
ce cas les cérémonies de circoncision se terminent par un simulacre de cuisson
le trou dont parie Kwouliki ne serait-il pas comparable ces dépressions
dans lesquelles sont cuits les récipients tandis que extrémité du pénis est
badigeonnée aide du même enduit que celui dont se servent les potières
ce sujet voir notamment DE HEUSCH 1972 271)