Pour une sémiotique de la Réforme : le Consensus Tigurinus (1549) et la Brève résolution... (1555) de Calvin - article ; n°2 ; vol.39, pg 265-285

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1984 - Volume 39 - Numéro 2 - Pages 265-285
Towards a Semiotic Analysis of the Reformation
The aim of this study is twofold: the XVIth-century Reformation involved not only a shift in the outward expression of piety, and a growing dissatisfaction with Roman rites - classified as idolatry -, but it also emphasized a change in perception. The Lord's Supper was a case in point, and Calvin's agreement with the other Swiss reformers - known as Consensus Tigurinus - showed the basic need for a redefinition of that sacrament. A sacrament is a sign... but what is sign after all ? Calvin's approach was linguistic : a sign should not be mixed up with its meaning. Using Saussure and Jakobson, this article demonstrates Calvin's seminal role in widening the gap between words and things.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1984
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Bernard Cottret
Pour une sémiotique de la Réforme : le Consensus Tigurinus
(1549) et la Brève résolution... (1555) de Calvin
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39e année, N. 2, 1984. pp. 265-285.
Abstract
Towards a Semiotic Analysis of the Reformation
The aim of this study is twofold: the XVIth-century Reformation involved not only a shift in the outward expression of piety, and a
growing dissatisfaction with Roman rites - classified as idolatry -, but it also emphasized a change in perception. The Lord's
Supper was a case in point, and Calvin's agreement with the other Swiss reformers - known as "Consensus Tigurinus" - showed
the basic need for a redefinition of that sacrament. A sacrament is a sign... but what is sign after all ? Calvin's approach was
linguistic : a sign should not be mixed up with its meaning. Using Saussure and Jakobson, this article demonstrates Calvin's
seminal role in widening the gap between words and things.
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Cottret Bernard. Pour une sémiotique de la Réforme : le Consensus Tigurinus (1549) et la Brève résolution.. (1555) de Calvin.
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39e année, N. 2, 1984. pp. 265-285.
doi : 10.3406/ahess.1984.283055
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1984_num_39_2_283055UNES MIOTIQUEDELA FORME POUR
Le Consensus Tigurinus 1549 etla Brève résolution. 1555 de Calvin
conomie des signes et signes de économie
puration des édifices rejet de adoration des espèces répudiation du
sacrifice de la messe adoption des langues vernaculaires. quelques aspects
parmi tant autres du fait protestant Je souhaiterais montrer ici que la
Réforme se livra une véritable révolution du signe bien entendu je ne récuse
en aucune fa on les autres explications du phénomène et je ne voudrais pas que
on interprète ma démarche présente en un sens réducteur Il me semble sim
plement que on ne saurait suffisamment insister sur le caractère symbolique
de manifestations dont la ferveur iconoclaste constitue un des extrêmes1 Ce
rapport nouveau au signe vient ailleurs être souligné récemment par la syn
thèse de Pierre Chaunu tant en ce qui concerne le ministère pastoral que dans
la quotidienneté du geste Il note en effet comment dans administration du
sacrement le ministre efface devant le signe2 ou encore combien le
refus du geste qui est considéré comme idolâtre son prix3 Pierre Chaunu
poursuit ailleurs4
Europe protestante pose la valeur sacrale du non-geste
Pour le protestant fran ais et le puritain refus donc du signe de croix pour
le quaker refus de saluer même le Roi On ne retire son chapeau que devant
ternel Pour les anabaptistes refus de porter les armes Geste en creux ges-
tuaire donc du non-geste
Ces quelques exemples ont une valeur illustrative et posent selon moi la
valeur une anthropologie différentielle du rapport au signe qui permettrait de
rendre compte également des spécificités des divers courants issus de la
Réforme ou plutôt des réformes comme préférait écrire Lucien Febvre5 La
querelle des surplis la question de agenouillement sont débattues en Angle
terre instar des grandes questions ecclésiologiques telles le rôle des évêques
et il serait fallacieux de ne pas accorder toute leur importance historique des
formes extérieures en apparence qui pesaient un tel poids pour les contem
porains
265 RELIGION ET SOCI
Sans vouloir entrer dans le détail une riche diversité je pense que on
peut formuler ici un double constat part la Réforme protestante dans sa
pluralité opère une réduction du nombre des signes ce dont témoigne en parti
culier le rejet des sept sacrements au profit des deux seuls qui ont une base stric
tement scripturaire le baptême et la sainte cène étant entendu que Luther
garde un demi-sacrement de la pénitence Cette parcimonie des signes étend
ailleurs ensemble du culte et contraste avec exubérance romaine qui gère
un nombre impressionnant intermédiaires du sacré encore que sans doute
des mécanismes acculturation sélectifs aient opéré en milieu catholique6
autre part une fois constaté cette baisse numérique des signes sans doute
faut-il interroger en se demandant il pas également une modification
de la nature même du signe
En autres termes est-ce pas ensemble du système sémique qui est
affecté Il semblé que la définition que donne Saussure du signe était opé
ratoire et je reprendrai ici les mises au point André Martinet7
Tout signe linguistique comporte un signifié qui est son sens ou sa valeur et
on notera entre guillemets ...) et un signifiant grâce quoi le signe se mani
feste et on présentera entre barres obliques ... est au signifiant que
dans le langage courant on réserverait le nom de signe
Cette dernière remarque applique ailleurs au texte de Calvin qui bien
entendu emploie le mot signe au sens de signifiant dans les textes sur
eucharistie que je vais citer
Pourquoi adopte-t-on certains signes En quoi les modifie-t-on Quelle est
la raison de exclusion un certain nombre autres Cette question de la légi
timité du signe renvoie deux corrélats la présence attestée dans le corpus du
texte biblique le rapport qui lie le signifié au signifiant
En bref la represen tat vité et la represen tation
Si nous adoptons donc la définition saussurienne du signe quitte la modi
fier ailleurs ultérieurement sur un point nous sommes même de rendre
compte de trois grands cas de figure
idolatrie qui droit exécration unanime des réformateurs pour
être sans cesse reprochée Rome et ses adeptes Le signifiant déborde sur le
signifié occulte le dissimule en empare finit par le supplanter la majesté
divine est confisquée par la statue le saint en effigie devient thaumaturge la
simonie se saisit du salut on se prosterne devant hostie Il est certain que
explication de la Réforme par les abus ecclésiastiques plus cours et elle
jamais été satisfaisante Il ne faudrait pas cependant négliger importance
qui pu attacher ce qui paraissait comme une subversion du signe et enva
hissement anarchique de au-delà par la colonisation des indulgences
Les adiaphora développées par Mélanchthon certains signes ne sont
pas rejeter tout prix ils sont indifférents Le rapport entre le signifiant et le
signifié est alors relativement neutre On peut se passer de ces signes certains
ont recours Notons quand même ambiguïté du concept qui il conduit
irénisme risque également aboutir la dissimulation ainsi que le signalait
historien italien Carlo Ginzburg8 Or même si Calvin se défiait des nicodé-
mites de ceux qui tel le Nicodème de vangile Jean III 21 venaient
trouver Jésus de nuit et dans le secret si donc Calvin admettait mal une inter-
266 MIOTIQUE DE LA FORME COTTRET
prétation permissive des adiaphora cela ne empêchait pas de tolérer en parti
culier dans le cas de la Réforme anglaise et pour des raisons la fois politiques
et pédagogiques le maintien de certains signes inutiles ailleurs Ainsi dans une
lettre Edouard VI de janvier 1551 Calvin constatait deux choses9
quant la réformation commune elle est pas encore si bien establie il ne
soit mestier de passer plus oultre de faict il seroit bien difficile de purger en
un iour un si grand abisme de superstitions qui est en la Papauté
titre transitoire Calvin admettait donc une certaine latitude il
poursuivait10
Vray est Sire il des choses indifférentes on peut liciter souffrir
mais si nous faut tousjours garder ceste regle qui dit sobriété mesure aux
cérémonies en sorte que la clarté de vangile en soit obscurcie comme si
nous estions encore sous les ombres de la loy
Reste le troisième cas de cette brève typologie celui dans lequel le rap
port du signifié au signifiant est la fois licite et nécessaire est ce troisième
aspect le seul véritablement positif que je retiendrai ici quitte éclairer éven
tuellement les deux premières figures un jour légèrement différent Je me ser
virai tout particulièrement pour cela de exposé que fait Calvin de eucharistie
est en effet au sujet de la cène que se trouve posée la question du signe la
fois dans son aspect singulier la communion et général le rapport la révéla
tion si nous admettons la belle formule de Pierre Chaunu criture-
eucharistieu
Du scandale au consensus
Je souhaiterais privilégier dans cette étude deux textes complémentaires de
Calvin
accord passé et conclu touchant la matière des sacrements entre les
ministres de église de Zurich et maître Jean Calvin ministre de église de
Genève Cet accord doctrinal dont la version latine date de 1549 est traduit
en fran ais et publié en 1551 On le connaît plus généralement sous le titre
Consensus Tigurinus que nous maintiendrons ici
La brève résolution sur les disputes qui ont été de notre temps quant aux
sacrements contenant approbation de accord fait par ci-devant entre les
ministres et pasteurs des églises de Zurich et Genève touchant la nature fin
usage et fruit des sacrements pour montrer que ceux qui en médisent sont gens
écervelés qui ne cherchent obscurcir ou pervertir la bonne et saine doc
trine parue sous la plume de Calvin en 1555 édition utilisée ici est la
suivante Calvin homme glise uvres choisies du réformateur et docu
ments sur les glises réformées du XVIe siècle 2e Genève 1971.
On se doute aisément que les deux déclarations de Calvin envisagées peuvent
se prêter également une multitude approches analyse théologique place
dans oeuvre de Calvin accord avec les ministres de Zurich continuation de la
controverse avec les luthériens de la seconde génération en particulier le ham-
267 RELIGION ET SOCI
bourgeois Joachim Westphal ou encore Tilemann Hesshus qui sont principale
ment visés par la Brève résolution12 Mon principal souci été un ordre diffé
rent que on me permettra sans doute exposer de manière digressive Cette
étude est née en effet de étonnement initial que produisit voici quelques
années la lecture du Consensus Tigurinus plus spécialement de son article 22
qui définit eucharistie comme métonymie Il avait sans doute là matière
réflexion et avoue avoir été longtemps partagé quant interprétation de
cet énoncé me demandant en particulier il fallait voir une expression
commode de la part de Calvin ou bien indice une modernité qui déjà dis
socie ordre des mots de ordre des choses Je attendrai pas davantage pour
citer Calvin lui-même13
Consensus Tigurinus 1549 Brève résolution 1555
Nous rejetons donc comme mauvais II reste avoir la droite exposition des
expositeurs ceux qui insistent rie rie au mots de Jésus-Christ quand il dit CECI
sens littéral de ces mots Ceci est mon EST MON CORPS ... Ce que Jésus-Christ
corps Ceci est mon sang nommé le pain son corps ils pren
nent cela rie rie et ne re oivent aucune Car nous tenons pour tout notoire déclaration laquelle toutefois est que ces mots doivent être sainement
nécessaire ... interprétés et avec discrétion savoir
que les noms de ce que le pain et le vin ... mais selon que criture parie par
signifient leur sont attribués Et cela ne tout des sacrements que le nom de la
doit être trouvé nouveau ou étrange que chose signifiée attribue au signe par
par une figure on dit métonymie le une figure on appelle métonymie qui
signe emprunte le nom de la vérité il vaut autant comme transport de nom
figure vu que de telles fa ons de parler ... ils aiment mieux une autre figure sont plus que fréquentes en criture ce combat se devait plutôt renvoyer aux
et nous en parlant ainsi ne mettons écoles de grammaires tant en faut
rien en avant que les meilleurs Docteurs il mérite on en trouble toute la
de glise ancienne et les plus approuvés chrétienté
aient dit devant nous
Ce qui est remarquable dans ces deux passages est bien entendu le recours
définitif et catégorique au langage pour sortir de la querelle eucharistique
Calvin tente de démontrer ses contradicteurs que leur lecture de criture est
en dernière analyse faussée par une incompréhension foncière des mécanismes
du langage qui les conduit interpoler abusivement des manières de dire et la
réalité objective ai donc divisé le paragraphe de Calvin en trois articulations
le sens de criture est pas réductible sa lettre constat qui demeure
inchangé la forme métonymie en vient dans le second texte appli
quer au sacrement en général Il donc un élargissement du concept qui sou
ligne la pertinence de son emploi alors que argument autorité finale
évoque antiquité de manière ailleurs relativement indéterminée les
meilleurs docteurs de glise ancienne le second écrit éconduit les adver
saires éventuels en les renvoyant aux écoles de grammaire terme de déri
sion sans doute autant que renouvellement du constat que le désaccord est
linguistique
est là que la lecture des ouvrages de Louis Marin apparaît comme déter-
268 MIOTIQUE DE LA FORME COTTRET
minante Cet auteur vient en effet de souligner avec force tant dans son livre
sur la logique de Port-Royal14 que plus récemment propos du portrait du
roi15 la centralité du modèle eucharistique dans une réflexion sur le signe
Certes il étudiait là une époque différente de la nôtre le xvne siècle et non
plus le xvie et une sensibilité religieuse tout autre celle des jansénistes
voire des sujets catholiques de Louis XIV Cependant nous pourrions
reprendre ici la définition problématique il nous fournit16
Que eucharistie pose simultanément le problème du signe en général et du
mot en particulier cela est bien évident le pain et le vin sont-ils le corps et le
sang du Christ réellement ou figurativement ontologiquement substantielle
ment ou en signification et par symbole Ainsi la première question porte-
t-elle sur la chose comme signe Comment et quelles conditions une chose
peut-elle être signe Ou cesser de être pour être une autre chose
Cette insistance sur les faits du langage de la part de Calvin dans un texte
ayant pour but entraîner un consensus est-ce qui la motive au fond Ne
serait-il pas possible de parvenir un accord sans référer avec une insistance
croissante Ou bien est-on pas conduit admettre que les divergences qui
affectent les glises de la Réforme au sujet de eucharistie traduisent également
une crise des formulations
Jean Delumeau la suite Emile Léonard montré comment la con
ception calvinienne du second sacrement celui de la cène est particulièrement
difficile exposer car elle est très nuancée et semble avoir évolué au cours de la
carrière du Réformateur17 Il note en particulier le maintien par Calvin des
termes traditionnels en apparence substance et substantiel quitte les
investir un contenu nouveau
En effet le refus de la transsubstantiation catholique du sacrifice de la
messe ou de adoration des espèces au profit de la cène-commémoration
avait pas permis de déboucher sur une description satisfaisante commune
ensemble du mouvement réformateur En particulier défenseurs de la pré
sence réelle et sacramentaires tenants une conception symboliste
avaient pu parvenir un accord au colloque de Marbourg de 1529 qui avait
mis aux prises respectivement Luther et Zwingli18 Calvin lui-même devait opter
pour une troisième voie en élaborant idée une présence réelle mais spiri
tuelle De plus si on peut relativement aisément identifier ainsi trois grands
courants de pensée incarnés par Luther Zwingli et Calvin cela ne signifie pas
que des évolutions fort complexes aient pas existé par ailleurs ainsi que nous
le rappelait Marcel Royannez dans un fort bel article sur les évangéliques et les
premiers réformés fran ais auquel je renvoie le lecteur19
Or tout intérêt du Consensus Tigurinus tient la volonté calvinienne de
dépasser les oppositions et établir la paix là où règne la discorde Le maître
mot de la préface du 1er août 1549 est bien le terme scandale20 si riche de la
réminiscence évangélique de Matthieu XVIII La reconnaissance du scandale
ne vaut que par incitation la concorde et la réconciliation devenue effective
avec Bullinger successeur de Zwingli alors que les luthériens ne ménageront
pas leurs critiques
Du scandale que on déplore au consensus que on souhaite quel
cheminement
269 RELIGION ET SOCI
ordre du discours
Nous voici arrivés la croisée des chemins
Soit utilisation par Calvin de figures de style pour décrypter criture est
un phénomène exceptionnel et il agit simplement ici de parvenir un con
sensus sur une question particulièrement épineuse eucharistie en privilé
giant le recours la métonymie ce qui est déjà intéressant en soi
Ou bien seconde hypothèse le discours religieux compris celui de la révé
lation pose un écart entre des manières de parler et la vérité ultime que on
désigne Telle semble bien être la démarche du Consensus Tigurinus puisque
Calvin précise clairement il convient que nous mettions distinction
comme il est expédient entre les signes et les choses figurées21 Un tel constat
est déterminant il permet de mieux préciser que insistance avec
laquelle la Réforme en revient au texte de la Bible est absolument pas réduc
tible une simple littéralité dont Calvin précise bien au sujet de eucharistie
elle serait source erreur voire idolâtrie esprit est pas réductible la
lettre
En effet la référence privilégiée la Bible et sa réciproque la défiance
égard des formulations postérieures constituent une des caractéristiques de
la Réforme attachée la sola scriptura ultime argument contre les innovations
tardives qui ont corrompu le contenu de la vraie foi Le recours au texte est éga
lement ce titre un retour aux sources vives de la révélation en un mot la lec
ture est inséparable de annonce de la Parole Ainsi criture est la Parole
expression paradoxale au regard de la dichotomie de écrit et de oral mais
approche réformatrice du texte ordonne tout entière en fonction de cette
pratique signifiante la prédication Aussi est-il pas étonnant que étude de
uvre homilétique de Calvin au travers de examen strict des sermons de la
maturité de 1549 1563 ait permis Richard Stauffer de déboucher sur des
conclusions définitives quant examen du corpus biblique nous dotant ainsi
des instruments indispensables la compréhension de importance historique
du réformateur saisie non seulement dans ses traités théologiques majeurs
mais également dans la quotidienneté de son activité pastorale Le Consensus
Tigurinus prend ici tout son sens Dieu est en effet jamais réductible une
formulation22
Aussi digne estime elle soit criture ne doit pas cependant être con
fondue avec Dieu entre et lui il pas identité mais similitude seule
ment
La conséquence de ce grand principe est le caractère partiel de la révéla
tion qui découle logiquement de la finitude des créatures et de adoption par
Dieu de manières de parler compréhensibles aux hommes 23
La volonté de Dieu de se mettre au niveau de homme fa onne donc le style
de criture est en raison de la condescendance divine notre égard que
celle-ci contient un grand nombre de figures et de comparaisons
270 COTTRET MIOTIQUE DE LA FORME
Et Richard Stauffer en vient ainsi préciser un concept clé de la pensée
calvinienne le principe accommodation24 Ce constat déterminant élu
cide toute approche du Consensus Il pas de transparence absolue du
langage et cela est autant plus vrai pour le langage de la révélation infir
mité de homme la toute-puissance de Dieu cette disjonction empêche
enfermer la Bible dans quelque intraductible littéralité qui interdirait son
adaptation dans les langues vulgaires écart du signifié et du signifiant ne
peut que accroître il agit de parler de Dieu Duplicité donc de
renonciation le discours sur la grandeur de Dieu signe et désigne la finitude de
homme La similitude et altérité demeurent les deux pôles de la révélation
Le discours indique Dieu jamais il ne se approprie
Cette analyse de la Parole révélée vaut également pour les signes institués
est ainsi sans doute il convient interpréter la définition des sacrements
comme des instruments inférieurs desquels Dieu se sert selon notre infirmité
pour nous distribuer sa grâce25 Le terme inférieur rien ici de
péjoratif il sert simplement marquer les distances entre homme et Dieu De
plus notons également cette confluence entre les sacrements et la parole il
faudra tenter élucider par la suite
La métonymie
Ainsi il est non seulement licite mais nécessaire de parler de figures de style
propos de la Bible Reste savoir pourquoi le choix de Calvin est porté pré
cisément sur la métonymie Comment comprendre un tel terme Il ne saurait
être question de se livrer ici étude exhaustive des traités de rhétorique qui se
réfèrent la ai préféré attacher au premier emploi attesté du
mot en fran ais antérieur de quelques années au Consensus avant aborder la
définition récente de Jakobson qui mon sens grâce son degré de généralité
applique également Calvin En 1521 donc paraissait Rouen le Grant et
vray art de pleine rhétorique. sous la plume de Pierre Le Fevre dit Fabri26 La
métonymie est ici clairement exposée dans sa complexité et je retiendrai tout
particulièrement ce qui la distingue radicalement de cette autre grande figure de
style la métaphore Le Fevre écrit ceci27
Metaphora est translation des choses par similitude comme ung homme
simple est diet aigneau et un orgueilleux est diet cueur de Lyon
Intellection est quant par quelque chose prochaine en donne entendre la
chose sans la nommer comme par sinodoche en prenant partie pour le tout
...) et par méthonomie le contenu pour la chose contenante ...) la chose
contenante pour le contenu ...) instrument pour le maistre ... le signe
pour la chose signée ...
La première remarque qui impose est que la synecdoque ne doit pas être
confondue avec la métonymie comme on eu parfois tendance le faire depuis
le xvie siècle On voit ailleurs mal comment la partie pour le tout ou le
tout pour la partie pourrait nous être une quelconque utilité pour com
prendre la définition calvinienne de la cène par contre idée de contenant
271 ET SOCI RELIGION
celle de contenu la comparaison avec un instrument rendent parfaitement
compte de approche de Calvin tout comme image ailleurs de la signature
Ces deux dernières se retrouvent même telles quelles dans le Consensus et la
Brève résolution211
les sacrements sont bien instruments par lesquels Dieu besogne avec effi
cace et vertu quand bon lui semble..
selon certains le pain est témoignage ou signature de la communion que
nous avons avec Christ..
Ainsi le transport de nom que pose Calvin pourrait exprimer ainsi le
signifiant le pain prend le nom du signifié le corps du Christ Mais il
existe une dimension supplémentaire cette figure est une métonymie et non
une métaphore Pourquoi Le Fevre nous permet de répondre ce transfert de
nom ne procède aucune similitude comme ce serait le cas dans une
métaphore article 26 qui clôt le Consensus Tigurinus exprime clairement
Le pain ... est le signe non pas la chose même et pas la chose enclose en
soi29
approche de Jakobson est précisément opératoire ce niveau-ci en repre
nant une définition de la métaphore et de la métonymie qui rend compte de leur
emploi traditionnel en élargissant30
Le développement un discours peut se faire le long de deux lignes sémanti
ques différentes un thème topic en amène un autre soit par similarité soit par
contiguïté Le mieux serait sans doute de parler ae procès métaphorique dans le
premier cas et ae procès métonymique dans le second ils trouvent leur
expression la plus condensée un dans la métaphore autre dans la méto
nymie
On pourrait dire ce titre que Calvin réfute tout rapport analogique entre le
signifié et le signifiant dans eucharistie et que affirmation de la métonymie
vaut avant tout comme rejet de la métaphore Y-a-t-il pour autant contiguïté
Non assurément non si on donne ce terme un sens local qui manifestement
serait non seulement contraire mais tout fait opposé approche calvinienne
Ce est ailleurs assurément pas ce que prétend Jakobson il faut préciser
que la contiguïté envisagée ici est sémantique et non pas spatiale ou temporelle
Elle est de ordre et dans ordre de renonciation Ceci est mon corps Ceci est
mon sang La contiguïté sémantique est inverse une ubiquité31
Article 25 Et afin il ne reste nul doute quand nous enseignons de cher
cher Jésus-Christ au ciel nous entendons il vraie distance de lieu entre
lui et nous Car combien en parlant la manière des philosophes il ait
point de lieu par-dessus les cieux toutefois puisque le corps de Christ selon que
la nature et la propriété un corps humain le requiert sa mesure certaine
pour être pas infini et est compris au ciel comme en espace de lieu il est
nécessaire il ait aussi longue distance de lui nous comme le ciel est loin
de la terre
Ainsi le signifiant évoque le signifié sans pour autant se substituer lui sans
aucune métamorphose ni transformation illusion de présence de lieu
Calvin admet entre autres expressions celle-ci Le pain signifie le corps32
272 COTTRET MIOTIQUE DE LA FORME
La désignation ne se confond donc pas avec identité question complexe qui
renvoie ambiguïté du verbe être soulignée par Calvin dans la Brève résolu
tion lorsque de guerre lasse il en prend aux obstinés qui sous ombre
il est simplement dit Voici mon corps veulent en déduire que ce mot
TRE emporte point signe ni figure Calvin raisonne ici par absurde si le
verbe être ne peut exprimer que identité il faut admettre que Jésus-Christ est
aussi bien pain homme que le Saint-Esprit est également colombe et il
est de sens que littéral33
Contiguïté donc du signifié et du signifiant dans ordre des mots qui est
pas exclusive de la distance qui sépare leurs referents Jésus-Christ et les espèces
du pain et du vin Emile Léonard nous explique cette insistance de
Calvin34
Mais surtout fermement attaché la résurrection de la chair commencer
par celle du corps humain du Christ il repoussait son ubiquité spirituelle
dans les espèces pour sauvegarder sa matérialité au Ciel siégeant la
droite de Dieu ...
Le luthérien Westphal lui reprochait idéaliser le corps du Christ dans la
communion était pour le conserver matérialisé au Ciel dans cet endroit très
précis au-dessus de la sphère visible où la cosmogonie médiévale de Calvin le
lui représentait séant en maj esté
Ainsi le refus enfermer le corps de Jésus-Christ dans le pain exprime
adoption de la forme métonymique est étroitement tributaire une christo
logie qui insiste sur unicité de incarnation dans son aspect la fois temporel
le sacrifice de la croix et spatial la présence au Ciel Il est pas étonnant dans
cette optique que les premiers comme les derniers articles du Consensus portent
précisément sur Jésus-Christ et sur la vanité de vouloir enclore une présence qui
ne peut plus être que spirituelle
Présence spirituelle pour donner cette expression sa forme pleine et
entière sans doute faut-il se défier une interprétation trop strictement
psychologique adjectif spirituel renvoie bien ici Esprit Comment penser
en effet le lien qui unit le signifiant et le signifié Quelle est sa nature En
autres termes quelles sont les conditions requises pour que le signe se réalise
comme signe La réponse de Calvin tient en quelques mots35 La foi est
requise
noncé qui dans sa remarquable simplicité se prête deux interprétations
complémentaires La première la plus anecdotique la moins complète si on
veut le signe est inséparable du regard que on porte sur lui mais il convient
ajouter immédiatement que ce est lui-même don de Dieu et il faut
se garder nouveau une interprétation anthropocentrique ou volontariste que
Calvin récuse en ces termes36
comme il ne suffirait point que le soleil éclairât le monde et épandît ses rayons
partout si premièrement les yeux ne nous étaient donnés pour recevoir sa clarté
et en jouir aussi Dieu nous éclairerait en vain et sans fruit par les signes
externes il ne nous ouvrait les yeux
est donc la foi est dévolue opérativité du signe étant entendu que la
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