Propositions pour une histoire restreinte des mentalités - article ; n°6 ; vol.44, pg 1491-1504

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1989 - Volume 44 - Numéro 6 - Pages 1491-1504
Proposals for a Restricted History of Mentalities
The history of mentalities is currently poorly defined: after having successfully fullfilled a function of redistributing historical fields and objects, it has had a tendency to adopt a psychologistic aim, claiming to directly reach shared mental phenomena. I propose to restrict the field of the history of mentalities by assigning it the task of making a problematic description of the collective, defined as the locus of articulation of general regularities and of subjects. This collective, as I try to show through various examples borrowed from Medieval history, can be detected in discourse in the form of statements (verbal, iconic, ritual, etc.) whose structure and use place them at a tangent from the universes of belief that are sporadically and effectively assembled.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1989
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Langue Français
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Monsieur Alain Boureau
Propositions pour une histoire restreinte des mentalités
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e année, N. 6, 1989. pp. 1491-1504.
Abstract
Proposals for a Restricted History of Mentalities
The history of mentalities is currently poorly defined: after having successfully fullfilled a function of redistributing historical fields
and objects, it has had a tendency to adopt a psychologistic aim, claiming to directly reach shared mental phenomena. I propose
to restrict the field of the history of mentalities by assigning it the task of making a problematic description of the "collective",
defined as the locus of articulation of general regularities and of subjects. This "collective", as I try to show through various
examples borrowed from Medieval history, can be detected in discourse in the form of "statements" (verbal, iconic, ritual, etc.)
whose structure and use place them at a tangent from the universes of belief that are sporadically and effectively assembled.
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Boureau Alain. Propositions pour une histoire restreinte des mentalités. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e
année, N. 6, 1989. pp. 1491-1504.
doi : 10.3406/ahess.1989.283666
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1989_num_44_6_283666PROPOSITIONS POUR UNE HISTOIRE RESTREINTE
DES MENTALIT
ALAIN BOUREAU
histoire des mentalités se trouve placée en réserve de la république
historienne après avoir rendu eminents services elle re des hommages
presque universels Les langues allemande et anglaise notamment lui ont
accordé honneur un néologisme calqué sur le terme fran ais origine Mais
dans cette réserve le terme perdu de son pouvoir actif de désignation et
incitation certains de ses plus ardents défenseurs ont préféré la dénomina
tion anthropologie historique désormais courante dans les intitulés de
programmes et de séminaires La réserve est point la mise écart
honorariat la mention des mentalités apparaît et là dans quelques titres
ou sous-titres ou dans des revendications implicites ou discrètes histoire des
mentalités est donc pas classée parmi les orientations ou les disciplines
caduques des articles dans des synthèses historiographiques récentes Faire de
histoire La nouvelle histoire Dictionnaire des sciences historiques1 lui
donnent un frêle futur parfois proche du conditionnel
En somme on pourrait dire que histoire des mentalités paraît respectable
mais légèrement démodée mais un tel jugement un peu frivole ne peut
suffire il importe de mesurer la pertinence actuelle de la discipline Cette situa
tion incertaine pourrait bien prendre place dans le tableau des indécisions pré
sentes de historiographie esquissé dans éditorial des Annales qui suscité la
présente livraison Je voudrais donc tenter expliquer le statut actuel de his
toire des mentalités et proposer non pas une redéfinition de la discipline mais le
balisage un canton précis dans son aire illimitée en captant un peu de la force
trop largement répandue par le terme mentalités depuis les années vingt de
ce siècle
La difficile adéquation entre une désignation cadastrale histoire des menta
lités et un champ réel assez indéterminé pourrait relever un processus général
en histoire sans signaler de crise ni de désaffection En effet les découpages
scolaires histoire économique politique sociale culturelle paraissent avoir
1491
Annales ESC novembre-décembre 1989 no pp 1491-1504 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
perdu beaucoup de leur pertinence Chaque recherche ample et cohérente
appartient une histoire totale même si le terme est un peu oublié qui fait
interagir les composantes diverses un même phénomène Pourtant une éti
quette semble dominer cette histoire totale celle histoire sociale Le social
enveloppe des préoccupations et des objets divers comme une espèce de caté
gorie transcendantale de histoire ce sans quoi on ne peut percevoir la réalité
historique Mais cette prééminence du social implique pas la prédominance
explicative de instance étroitement socio-professionnelle je crois il faut
comprendre le social au sens de relationnel la nouvelle histoire manifeste par
cette dénomination que la description et explication relèvent de la mise en rela
tion constante des objets sans aucune séparation Le cas le plus extrême de
cette histoire relationnelle serait offert par école italienne Edoardo Grendi
de Giovanni Levi et de leurs disciples Des structures transversales assemblent
des formes culturelles politiques sociales une corporation exprime une poli
tique une mesure démographique un fondement culturel une manifestation
autoritaire de la part un gouvernement transcrit un partage économique etc
La mise en relation de ces formes diverses unies par un dynamisme convergent
renvoie un état de choses sans nom le réel la référence et relève une his
toire sociale comme description de relations Toujours cet extrême VEredita
immateriale de Giovanni Levi2 présente des paquets de relations qui conduisent
une forte indétermination des causes et des effets où le sujet historique et son
historien parcourent narquoisement et/ou désespérément les niveaux explica
tion
Cet effacement des frontières implique évidemment pas que les orienta
tions idéologiques et méthodologiques soient les mêmes pour tous disons
plutôt que le découpage disciplinaire été neutralisé et homogénéisé la
limite histoire plus besoin de noms de champs histoire actuelle dans
des champs locaux construit des objets locaux en se débarrassant de la rigidité
des contraintes nominales et rhétoriques
En somme histoire des mentalités aurait pas simplement été relayée par
anthropologie historique mais son champ propre formé dans les années 1920
par démarcation par rapport aux champs constitués se serait vidé ou ce qui
revient au même aurait été envahi par les autres champs Prenons par exemple
deux oeuvres majeures de la période pionnière de histoire des mentalités Les
rois thaumaturges de Marc Bloch 1924 et le Rabelais de Lucien Febvre
1942)3 ils se rangeraient actuellement sans difficulté sous une rubrique his
toire sociale histoire sociale de la royauté médiévale ou de évangélisme du
xvie siècle ou sous une étiquette histoire politique ou religieuse on parlerait
alors de la nouvelle histoire politique ou religieuse qui fait converger les séries
sans se réduire au domaine des institutions ou des doctrines Le structuralisme
des années 1960 en vulgarisant idée de système total interaction du tout et
des parties en autorisant toutes les entrées possibles dans les ensembles
complexes largement conforté cette orientation précoce de histoire des men
talités en direction un bénéfique décloisonnement des champs et une relati-
visation des hiérarchies cognitives Ainsi histoire des mentalités se repère
mal de nos jours parce elle est partout répandue sa fonction majeure
consistait peut-être dans une redistribution des champs et des objets histo
riques dans une répartition générale du sens dans une incitation histoire des
1492 BOUREAU DISCOURS ENUNCIATIONS MENTALIT
totalités Il serait bien fastidieux et vain de dresser un palmarès des analyses his
toriques récentes qui ont su développer cette fonction on notera un seul
exemple arbitrairement celui du livre Alexander Murray Reason and
Society in the Middle Ages qui traite la fois de économie de la diffusion de
arithmétique de la spiritualité chrétienne des valeurs éthiques aux xne et
xine siècles afin de cerner émergence un type historique de rationalité
concrète Or dans cet ouvrage qui correspond parfaitement cette modulation
générale du social qui définit histoire des mentalités depuis Lucien Febvre et
Marc Bloch le mot mentalités apparaît jamais échafaudage nominal
et théorique paraît désormais inutile
Cet état de choses permet peut-être de comprendre la remanence discrète
une référence devenue facultative mais non la désaffection ou le désir de
trouver un substitut comme celui de anthropologie historique pourtant
indexé sur un structuralisme parfaitement compatible avec histoire des menta
lités Sans doute faut-il croire que histoire des mentalités en son deuxième
âge dans les années 1960 est alourdie de fonctions nouvelles plus contesta
bles plus fragiles la problématique est transformée partiellement en disci
pline positive Elle est devenue le refuge des objets historiques exclus par his
toire normale les mentalités se muent alors en substances est ce qui
reste dans la marmite de histoire quand vous retirez la viande et les légumes
événements et objets durs dans écume du bouillon vous trouvez le
peuple les femmes le sexe les corps etc.5 Cette dérive substantialiste
notons-le contredisait la première fonction distributive de histoire des menta
lités et par un juste retour des choses les objets nouveaux ont trouvé leur place
dans histoire générale ou sociale ou bien se sont structurés en micrototalités
qui ne se réclament plus des mentalités histoire des femmes gender
studies se définit depuis quelques années comme une discipline indépendante
quelque chose comme histoire sociale de la distinction entre hommes et
femmes Cette tendance rapidement caduque pouvait en fait se réduire la
précédente puisque là encore histoire des mentalités avait servi de plaque
tournante anthropologie historique et histoire sociale auraient recueilli un
premier héritage Le second moins cohérent se serait dispersé auprès de nom
breux légataires
Mais la positivité affirmait plus nettement lorsque certains historiens
héritiers en cela de Lucien Febvre lui-même en vinrent donner un contenu
déterminé aux mentalités promues au rang une instance interne et collective
de perception et de décision du côté des sentiments et des affects on sait que
Lucien Febvre dans un article célèbre6 avait appelé une histoire des senti
ments collectifs en 1960 Georges Duby dans le dernier des textes proprement
programmatiques sur histoire des mentalités proposait comme modèle
majeur la psychologie sociale Depuis les études de Philippe Aries de Michel
Vovelle ou de Jean Delumeau7 ont illustré cette tendance Malgré la valeur très
grande et utilité sûre de ces travaux le coût épistémologique en est élevé et
obéré lourdement histoire des mentalités
En effet cette tendance accentue un aspect polémique déjà présent parmi
les fondateurs de histoire des dirigé contre histoire des idées
jugée abstraite et inapte explication historique par la minceur de ses attaches
et de sa portée En revanche les sentiments sont les idées des pauvres or les
1493 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
pauvres forment la majorité des populations et constituent les véritables agents
de histoire Les idées seraient du côté de la singularité les affects du côté du
partage et du collectif Dans ce schéma les idées et les mentalités opposent
dans une ruineuse dualité de esprit et du corps esprit dirige ou bien le corps
commande Mais dans les deux cas on affaire une conception pyramidale
des agents historiques déterminés soit par la base soit par le sommet Dans un
cas on présuppose une diffusion automatique et dégradée dans autre on
construit attribution un lot un plus grand commun diviseur aux agents de
histoire Prenons deux exemples Du côté de histoire des idées extrémiste la
legal history américaine récente se fonde sur le mythe constitutionnaliste
histoire politique européenne et particulièrement fran aise développerait
la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance des principes constitution
nels implicites qui agiraient sur ensemble de la société par une cascade de
manifestations hiérarchisées que on pense au titre de ouvrage par ailleurs
excellent de Sarah Hanley Thé Lit de Justice of the Kings of France Constitu-
tionnal Ideology in Legend Ritual and Discourse les rois et les théoriciens
pensent le droit public les maîtres de cérémonies traduisent leurs discours en
rites de vulgarisation et le peuple croit La société vue comme un macro-sujet
global et hiérarchisé définit ainsi sa globalité
De autre côté le lot mental des agents historiques se réduit sous couvert
une opacité des affects une transposition des conditions sociales Au début
de son essai sur les mentalités Georges Duby suggère que histoire des menta
lités doit prendre la place de la psychologie subjective anachronique
les historiens et chroniqueurs tendent expliquer les événements passés en se
référant la psychologie de leur temps Pour illustrer cette affirmation
Georges Duby cite les tudes sur le règne de Robert le Pieux de Christian
Pfister parues en 1885 On sait que Robert avait épousé une femme qui était sa
commère et sa cousine en dépit des prohibitions ecclésiastiques glise consi
dérait cette union comme incestueuse et ce mariage causa de graves difficultés
au roi Pourquoi Robert obstina-t-il dans cette union Pfister répond
amour passion épris un amour insensé. Robert mit tout en uvre pour
perdre le mari de celle il prit ensuite pour femme et tout nous montre
que par son attachement Berthe il causa un chagrin profond ses
parents. Georges Duby se gausse de cette psychologie de boulevard
nos yeux interprétation paraît naïve et imprudente puisque des re
cherches récentes nous font entrevoir au temps de Robert le mariage
affaire de la parenté toute entière était conclu sans intervinssent les senti
ments individuels. Bref amour au siècle ou ce qui en tenait
lieu était point identique au sentiment que Pfister et ses contemporains
désignaient par ce nom9
Il faut remarquer abord que Georges Duby ne peut précisément pas expli
quer la conduite de Robert partir des analyses globales du système matrimo
nial au xie siècle Ensuite on voit mal pourquoi les explications de Pfister for
mulées une fa on involontairement provocante ne seraient pas adéquates
au-delà des questions de formulation nous avons aucune raison de rejeter
hypothèse passionnelle ni au contraire de lui attribuer une pertinence spéci-
1494 BOUREAU DISCOURS ENUNCIATIONS MENTALIT
fique au xixe siècle Qui pourra jamais connaître la causalité mentale de qui
conque au xie siècle aussi bien en 1989 La description de Georges Duby
implique une espèce évolutionnisme des consciences les époques anciennes
seraient marquées par une forte unité des qui donnerait lentement
naissance une individuation aboutissant la volonté libre du sujet contempo
rain Le même schéma avec une valorisation différente marquée par le regret
du monde que nous avons perdu se retrouve dans histoire du sentiment
de la mort selon Philippe Aries avec ce même passage de la cohésion primitive
la apprivoisée individuation extrême la mort inversée 10
affirmation un holisme mental bien distinct un indéniable holisme
social du Moyen Age jamais re de preuve tout en servant de matrice
des proclamations successives sur la découverte de individu au ixe siècle puis
au xiie et enfin au xrve Sans doute existe-t-il des déterminations historiques et
sociales des lieux et des temps où on peut parler de soi mais ce principe de
sélection pose des problèmes de sources sans rien suggérer sur la réalité existen
tielle des agents historiques histoire psychologique des mentalités tendance
faire des mentalités une substance au prix une opération tautologique
choisissant des sources fortement orientées vers des valeurs de cohésion elle
trouve une cohésion elle baptise mentalité collective analyse de la mort
apprivoisée repose essentiellement sur les chansons de geste or si un historien
du futur par un malheureux hasard ne disposait que de romans espionnage
pour analyser le sentiment de la mort au xxe siècle il conclurait en ce temps
la mort apprivoisée se donnait joyeusement et se recevait sans angoisse au
terme une vie bien remplie autres sources correspondances rouleaux des
morts monastiques etc.)11 entre le vine et le xne siècle mettent en pièces idée
une mort apprivoisée
ambition atteindre directement ou par transcription simple des
contextes sociaux une instance mentale collective paraît donc la fois vaine et
trompeuse Mais la version psychologiste de histoire des mentalités pose néan
moins une question capitale comment le collectif peut-il habiter les agents de
histoire La réponse apportée ne peut satisfaire parce elle consiste
ajouter un objet historique supplémentaire existence bien incertaine qui
nécessite la mise en place un rapport de causalité entre les affects et les
contextes impossible établir sans un très fort réductionnisme On pourrait
imaginer appliquer la fonction première de histoire des mentalités la
redistribution des champs et des objets cette question du collectif condi
tion en rester un stade de désignation problématique sans tenter de passer
explication causale Pour cerner ce canton restreint que je souhaite faire appa
raître sur la vaste carte de histoire des mentalités je distinguerai trois types de
relation entre le tout et les parties entre les contextes et les agents selon trois
globalités
le général désigne des comportements repérables par des traces empi
riques laissées dans des archives on peut connaître les tendances générales
une population en matière de démographie naissances mariages décès
migrations) de mobilité sociale de consommation alimentaire ou culturelle de
comportement politique etc histoire pour tâche principale de décrire ces
généralités ces régularités données déconstruites et reconstruites Rien
1495 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
interdit attribuer titre statistique un quotient de ces régularités
homme moyen selon le terme inventé au xixe siècle par Adolphe Quételet le
général se divise arithmétiquement en individus probables La causalité sociale
que déduit une analyse des pratiques et des représentations peut atteindre
un fort coefficient de probabilité sans permettre toutefois la reconstitution
concrète
le générique procéderait inverse de la multiplication des
particuliers ou des espèces la connaissance des particuliers opère par une
analyse fine et détaillée un être accessible non seulement par des traces empi
riques mais par des choix propres On peut assez bien comprendre saint Ber
nard par examen de son uvre abondante de ses parcours de ses actes
connus par des témoins divers histoire des idées histoire littéraire his
toire religieuse peuvent sous certaines conditions avec la collaboration de
histoire générale ou sociale reconstituer du haut vers le bas par genre pro
chain et différence spécifique une certaine globalité du xne siècle mais avec
immenses lacunes
histoire psychologiste des mentalités tombe dans ce que Gilbert Ryle
appelle une erreur de catégories 12 en constituant les mentalités collectives
partir de individu-quotient subsume par le générique elle fait passer abs
traction individuelle pour une forme partagée de la particularité transférée des
élites aux masses en sens inverse une histoire des idées visée générale relève
une autre erreur de catégorie en mettant en relation le particulier et le général
est-à-dire la totalité empirique de la société En fait même sans ces croise
ments illégitimes les deux catégories de relation du tout et des parties le géné
ral/individuel et le générique/particulier ne suffisent pas décrire les menta
lités collectives entendues comme assomptions existentielles de historicité
individu extrait de la généralité ne peut recevoir existence concrète le parti
culier ne peut accéder au statut collectif Les catégories individu et de genre
déduites de celles de généralité et de particularité ont un puissant intérêt instru
mental mais demeurent nominales Le pari une histoire restreinte et
réaliste des mentalités consisterait en la recherche problématique une
relation entre
le collectif et le singulier Le collectif se définirait comme ce qui restreint
les possibilités de action et de la décision ce qui construit un langage
commun en une phase postérieure la production sociale des représentations
des images des références textuelles iconiques ou rituelles antérieure la pro-
fération des idiomes ou des discours antagonistes individus ou de groupes
emploi de catégories linguistiques ne doit pas suggérer le recours un pan-
sémiologisme dépassé en refusant idée une connaissance directe des
affects on doit laisser place aux seules archives expressives textes images
rituels Le collectif serait ce fond historiquement déterminé sur lequel en
lèvent les énonciations nouvelles La catégorie du singulier offerte aussi par
souci de symétrie se définit mal Mais elle son utilité comme entité probléma
tique aussi peu substantielle que celle de collectif) cas exception
exemplaire Grendi13) qui désigne une existence empirique et concrète
Le Menocchio de Carlo Ginzburg14 est pas un individu moyen ni un par
ticulier exemplaire mais un singulier Il figure une assomption du monde la
fois historiquement située et indéterminable
1496 BOUREAU DISCOURS NONCIATIONS MENTALIT
Une phrase de Georges Lefebvre dans un article de 1934 qui constitue une
sorte de commentaire La Grande Peur de 1789 1932) ce chef-d uvre de
histoire des mentalités donne une idée approximative de ce niveau collectif de
pertinence historique
Les historiens étudient plus volontiers les conditions de la vie économique
sociale ou politique qui leur avis sont origine du mouvement révolution
naire et autre part les événements qui ont marqué et les résultats il
obtenus Or entre ces causes et ces effets intercale la constitution de la men
talité collective est elle qui établit le véritable lien causal et on peut bien le
dire qui seule permet de bien comprendre effet car celui-ci paraît parfois dis
proportionné par rapport la cause telle que la définit trop souvent histo
rien15
ouvrage de Lefebvre échappe au psychologisme critiqué plus haut en ce
que auteur travaille non pas sur le sentiment existentiel de la peur mais sur un
ensemble de rumeurs et de discours qui déterminent le cadre des discours pos
sibles en 1789 dans la série complète des positions divergentes Mais dans ce
texte deux notions demandent être réexaminées celle de lien causal et celle de
disproportion étude du collectif ne peut prétendre établir une causalité
qui relève de la seule histoire des généralités par causalité il faut plutôt
entendre une implication discursive un ensemble de conditions transcendan-
tales historiquement mobiles sans lesquelles agent historique ne peut accéder
au langage nouveau de événement histoire restreinte des mentalités peut
prétendre décrire une espèce de grammaire de assentiment16 et non de la
croyance ni de adhésion il agit de la simple reconnaissance un langage
on pourrait aussi emprunter le vocabulaire de Jean-Pierre Faye qui en faisant
apparaître dans Ancien Régime fran ais puis dans la République de Weimar
les narrations fondatrices où par oscillation se construisent les idiomes
nouveaux évoquent la notion linguistique acceptabilité 17 La dispropor
tion de Georges Lefebvre renvoie alors autonomie phénoménale et non cau
sale de la grammaire de assentiment Un exemple simple portant sur un mot
permettra peut-être de mieux saisir le niveau de pertinence de ce collectif Dans
les années 1970 le vocable entreprise est imposé peu près partout dans le
discours politique et social fran ais sans nécessairement impliquer une idéo
logie commune ni une valorisation collective de activité productrice et du libé
ralisme économique le mot pris la fonction un pôle sémantique dans le
champ de action et de la décision une mise inévitable si on veut participer
au jeu discursif du temps De même histoire sociale au sens strict de la
France contemporaine ne peut faire économie de analyse du mot coordina
tion Il revient histoire générale sociale ou culturelle expliciter les struc
tures les représentations et les pratiques liées ces vocables histoire res
treinte des mentalités elle pour charge de repérer de désigner et de décrire
les énoncés formés autour du vocable
Pour asseoir un peu plus fermement ces propositions je tenterai de donner
un exemple de description actes discursifs collectifs suivi de brefs échantil
lons de tentatives personnelles encore état ébauches présentées ici non
par complaisance mais par souci de synthèse et de mise épreuve
1497 HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
Sans aucune ambition théorique avouée Ernst Kantorowicz réussi
repérer un schéma collectif fondamental dans histoire politique de
Occident quand il acheva la fin de sa vie son fameux Double corps du roi
1957)18 Kantorowicz put montrer un aspect majeur de la vie politique
assentiment universel tat enracinait dans un processus métaphorique
qui donnait une structure forte et peu visible au langage social européen entre
le xii et le xvne siècle La théorie du double corps explicite seulement dans sa
version absolutiste du xv siècle apparaît comme une étrange métaphore où
on peut lire travers le même être le roi un sens littéral cette personne
royale concrète et un sens figuré le Roi perpétuel Ce sens figuré inter
prète de diverses fa ons et désigne soit un mystère royal soit le principe dynas
tique ou encore la nécessaire perpétuité des offices touchant au gouvernement
général des hommes On trouve cette métaphore royale dans une forme doctri
nale chez les juristes élizabéthains sous une forme rituelle dans les cérémonies
funéraires du xve et xvie siècle mais elle semble avoir son origine dans une
formule plus ancienne et plus générale elle-même métaphorique Dignitas
non moritur la Dignité ne meurt pas travers le biais compliqué de
nombreuses métaphores secondaires et de concepts verbaux Christus
Fiscus le Phénix la Nécessité la Perpétuité etc. Globalement le montage
de ces figures désigne tat cet être visage personnel et structure imperson
nelle Le processus métaphorique travaillé dans une série longue et anonyme de
jeux verbaux tire ses matériaux de champs divers et hétérogènes la théologie
le droit la mythographie la poésie etc. et envahit peu peu la totalité du
champ de la pensée politique La métaphore tend se confondre avec le pen
sable ou le dicible Certains moments de ce processus se relient des intérêts
spécifiques les juristes impériaux Italie par exemple jouèrent un rôle
capital) mais dans son essence la macro-métaphore était collective énoncé
tra ait les limites du champ de bataille politique et anéantissait ce qui se trou
vait extérieur hors de la signification visée La métaphore Dignitas-
Double corps constituait bien un élément du collectif
Le réseau métaphorique exerce pas dans ce cas de causalité propre au
contraire analyse des énoncés collectifs permet une économie du principe
causal il est pas besoin de supposer une croyance en tat comme le sou
ligne Kantorowicz19 le même légiste peut la fois refuser le principe de perpé
tuité du monde au nom de orthodoxie chrétienne et en dire la nécessité dans le
discours politique auquel il participe collectivement Par ailleurs la naissance
de tat moderne en Angleterre et en France au cours du xve siècle explique
par un contexte politique social et économique bien connu renonciation par
ticulière de tel ou tel élément de doctrine politique relève bien de la causalité
générale ou générique Mais la prolifération des énoncés métaphoriques qui
disent la perpétuité de institution publique glisse entre la causalité générale et
action individuelle son efficacité propre Cette rapide évocation de Kantoro
wicz suffira peut-être suggérer la ressemblance entre la macro-métaphore
Dignitas-double corps et la notion énoncé définie par Michel Foucault
dans Archéologie du savoir10 En somme histoire restreinte des mentalités
pourrait avoir pour ambition la description des événements discursifs des
énoncés rares elliptiquement évoqués par Foucault
ai essayé deux voies bien différentes en vue de repérer ces énoncés ai
1498 BOUREAU DISCOURS NONCIATIONS MENTALIT
abord tenté de reconstruire des énoncés implicites tirés de la convergence de
discours divers en des champs variés événement discursif est alors une struc
ture unifiante Dans Le simple corps du roi21 ai voulu montrer que la sacralité
personnelle des souverains fran ais avait été entravée par un phénomène col
lectif que ai appelé ipséité corporelle ce phénomène aurait engendré une
formule implicite comme ai un corps propre qui ne peut être aliéné per
sonne sauf Dieu Cet énoncé prend place dans diverses séries de discours
dans lesquelles est affirmée la prééminence du corps individuel entre 1350 et
1550 insertion causale de cet énoncé se trouverait dans les terribles dévasta
tions de la grande Peste et de la guerre de Cent Ans environ 30 de pertes
démographiques les individus deviennent rares et précieux Les séries discur
sives qui actualisent énoncé se trouvent en de nombreux champs politique et
militaire comptes minutieux des pertes humaines) juridique protection excep
tionnelle des corps de souverains officiers et de prélats dans les lois de lèse-
majesté introduites au milieu du xrve siècle mise en pièces corollaire des corps
coupables de lèse-majesté) théologique culte de Eucharistie comme
propre de Jésus représentation du sexe de Jésus) médical systématisation des
dissections publiques) rituel multiplication des gisants en gloire et en misère
Ce type analyse tente échapper au piège psychologiste en élargissant au
maximum les zones application de énoncé et en en repérant investissement
discursif Mais les limites apparaissent avec assez évidence la reconstruction
de énoncé nodal paraît assez arbitraire et ne se fonde posteriori ai
donc essayé une autre voie que je crois plus rigoureuse
imagine historien en linguiste aux prises avec de simples éléments de
discours de fait les linguistes ont récemment tenté de définir des univers de
croyance qui ne sont pas sans rapport avec les événements discursifs évoqués
présent Si on accepte de définir selon les logiciens et linguistes et
en occurrence selon Robert Martin les univers de croyance des différents
locuteurs comme application au moment du discours de ensemble des
propositions au sens logique strict de ce terme qui sont décidables intérieur
des valeurs de vérité 22 nous pouvons repérer deux types de communication
entre les divers univers de croyance et les mentalités collectives peuvent se
définir comme intersection des univers de croyance certaines propositions
un certain moment de histoire appartiennent un vaste lot univers en
raison de éducation des habitudes de inspiration divine ou de toute autre
force distributive par exemple la proposition II existe un seul Dieu en trois
personnes ce statut au xnie siècle Ce type de superposition paraît fragile
précisément parce que sa source est externe aux univers de croyance
Le second type de communication semble plus puissant il provient
une assomption interne Certaines propositions rares par leur aspect particu
lièrement flou et pregnant apparaissent comme tangentielles toute une série
univers de croyance elles touchent en un seul point plusieurs univers de
croyance par ailleurs distincts Tels seraient les événements discursifs
rares ou les énoncés
Je présente un bref exemple emprunté un article beaucoup plus développé
et encore inédit23 portant sur adage juridique bien connu Quod omnes tangit
Cette maxime été analysée dans un essai classique de Gaines Post complété
depuis par des articles de Edwin Hall de Ralph Giesey et du père Congar24
1499