Qui était Victor Henri (1872-1940) ? - article ; n°3 ; vol.94, pg 385-402

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L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 3 - Pages 385-402
Résumé
Victor Henri (1872-1940) fut le premier collaborateur d'Alfred Binet. Cet article contient une courte biographie et une présentation des travaux en psychologie de cet étonnant personnage oublié de l'histoire de notre discipline. Ayant entrepris des études scientifiques supérieures à la Sor-bonne, il rencontre Théodule Ribot puis Alfred Binet. En 1892, il s'engage dans des recherches expérimentales en psychologie. Travaillant avec Binet les premiers temps dans les domaines de la mémoire et de la suggestibilité, il se définit un nouveau sujet de recherche : la localisation des sensations tactiles. D'octobre 1894 à mars 1896, il est accueilli à Leipzig au laboratoire de Wilhelm Wundt pour poursuivre ses travaux sur le sens tactile. En avril 1896, il rejoint à Göttingen le laboratoire de Georg Elias Müller et soutient sous sa direction une thèse sur ce même thème le 05 juin 1897. Durant son long séjour en Allemagne, Victor Henri restera toujours en contact avec Binet et sera même associé au programme de psychologie individuelle mis en œuvre par ce dernier. Cependant, Henri se détachera peu à peu de la psychologie en intégrant le laboratoire de physiologie de Dastre (1844-1916) en 1898 avant de poursuivre une carrière internationale en chimie-physique.
Mots-clés : Henri, Binet, histoire de la psychologie.
Summary : Who was Victor Henri (1872-1940) ?
Victor Henri (1872-1940) was Binet's first collaborator. This article contains a short biography and a presentation ofthe work in psychology of this surprising person forgotten by history. Beginning his scientific studies at the Sorbonne, he met Théodule Ribot, and then Alfred Binet. In 1892, he began experimental work in psychology in the laboratory of physiological Psychology at the Sorbonne. Working with Binet at first in the fields of memory and suggestibility, he then chose a new subject of research : the localisation of tactual sensations. From October 1894 to March 1896, he went to Leipzig to work at Wilhelm Wundt's laboratory in order to continue his work on the tactile sense. In April 1896, he joined Georg Elias Müller's laboratory in Goettingen and submitted a thesis under his direction on this same theme, 5 June 1897. During this long period of time in Germany, Victor Henri was in contact with Binet and even became associated with the program of individual psychology brought into operation by the latter. However, in a very short space of time, Henri deserted psychology integrating in 1898 the physiological laboratory direc- ted by Dastre (1844-1916) in the Sorbonne. Under his direction he submitted a thesis in physico-chemistry (on the 20 February, 1903) before continuing an international scientific career in this field.
Key words : Henri, Binet, history of psychology.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1994
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S. Nicolas
Qui était Victor Henri (1872-1940) ?
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°3. pp. 385-402.
Citer ce document / Cite this document :
Nicolas S. Qui était Victor Henri (1872-1940) ?. In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°3. pp. 385-402.
doi : 10.3406/psy.1994.28772
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_3_28772Résumé
Résumé
Victor Henri (1872-1940) fut le premier collaborateur d'Alfred Binet. Cet article contient une courte
biographie et une présentation des travaux en psychologie de cet étonnant personnage oublié de
l'histoire de notre discipline. Ayant entrepris des études scientifiques supérieures à la Sor-bonne, il
rencontre Théodule Ribot puis Alfred Binet. En 1892, il s'engage dans des recherches expérimentales
en psychologie. Travaillant avec Binet les premiers temps dans les domaines de la mémoire et de la
suggestibilité, il se définit un nouveau sujet de recherche : la localisation des sensations tactiles.
D'octobre 1894 à mars 1896, il est accueilli à Leipzig au laboratoire de Wilhelm Wundt pour poursuivre
ses travaux sur le sens tactile. En avril 1896, il rejoint à Göttingen le laboratoire de Georg Elias Müller et
soutient sous sa direction une thèse sur ce même thème le 05 juin 1897. Durant son long séjour en
Allemagne, Victor Henri restera toujours en contact avec Binet et sera même associé au programme de
psychologie individuelle mis en œuvre par ce dernier. Cependant, Henri se détachera peu à peu de la en intégrant le laboratoire de physiologie de Dastre (1844-1916) en 1898 avant de
poursuivre une carrière internationale en chimie-physique.
Mots-clés : Henri, Binet, histoire de la psychologie.
Abstract
Summary : Who was Victor Henri (1872-1940) ?
Victor Henri (1872-1940) was Binet's first collaborator. This article contains a short biography and a
presentation ofthe work in psychology of this surprising person forgotten by history. Beginning his
scientific studies at the Sorbonne, he met Théodule Ribot, and then Alfred Binet. In 1892, he began
experimental work in psychology in the laboratory of physiological Psychology at the Sorbonne. Working
with Binet at first in the fields of memory and suggestibility, he then chose a new subject of research :
the localisation of tactual sensations. From October 1894 to March 1896, he went to Leipzig to work at
Wilhelm Wundt's laboratory in order to continue his work on the tactile sense. In April 1896, he joined
Georg Elias Müller's laboratory in Goettingen and submitted a thesis under his direction on this same
theme, 5 June 1897. During this long period of time in Germany, Victor Henri was in contact with Binet
and even became associated with the program of individual psychology brought into operation by the
latter. However, in a very short space of time, Henri deserted psychology integrating in 1898 the
physiological laboratory direc- ted by Dastre (1844-1916) in the Sorbonne. Under his direction he
submitted a thesis in physico-chemistry (on the 20 February, 1903) before continuing an international
scientific career in this field.
Key words : Henri, Binet, history of psychology.L'Année psychologique. 1994, 94, 385-402
NOTE HISTORIQUE
Laboratoire de Psychologie Expérimentale
Université René Descartes et EPHE CNRS URA 3161
QUI ÉTAIT VICTOR HENRI (1872-1940) ?
par Serge Nicolas2
SUMMARY : Who was Victor Henri (1872-1940) ?
Victor Henri (1872-1940) was Binet's first collaborator. This article
contains a short biography and a presentation of the work in psychology
of this surprising person forgotten by history. Beginning his scientific stu
dies at the Sorbonne, he met Théodule Ribot, and then Alfred Binet. In
1892, he began experimental work in psychology in the laboratory of phys
iological Psychology at the Sorbonne. Working with Binet at first in the
fields of memory and suggestibility, he then chose a new subject of
research : the localisation of tactual sensations. From October 1894 to
March 1896, he went to Leipzig to work at Wilhelm Wundt's laboratory in
order to continue his work on the tactile sense. In April 1896, he joined
Georg Elias Müller's laboratory in Goettingen and submitted a thesis
under his direction on this same theme, 5 June 1897. During this long per
iod of time in Germany, Victor Henri was in contact with Binet and even
became associated with the program of individual psychology brought
into operation by the latter. However, in a very short space of time, Henri
deserted psychology integrating in 1898 the physiological laboratory direc-
1. 28 rue Serpente, 75006 Paris.
2. Je tiens à remercier les services de l'état civil des villes de La Rochelle,
Marseille et Paris pour leur aide précieuse concernant certaines informat
ions biographiques sur Victor Henri. De même, je remercie Françoise Jeanlin
de l'Institut St serge pour l'aide apportée les documents écrits en
russe ainsi que Maya Hickmann et Vinzenz Morger pour les documents
écrits en allemand. Enfin, je dois remercier madame Thêta Wolf pour les sug
gestions et réflexions apportées lors d'une première version de cet article. 386 Serge Nicolas
ted by Dastre (1844-1916) in the Sorbonne. Under his direction he submit
ted a thesis in physico-chemistry (on the 20 February, 1903) before cont
inuing an international scientific career in this field.
Key words : Henri, Binet, history of psychology.
INTRODUCTION
Que suggère aujourd'hui le nom de Victor Henri ? Certaine
ment peu de choses, si ce n'est peut-être pour quelques éru-
dits, d'une part, certains articles écrits en collaboration avec
Alfred Binet (1857-1911) et, d'autre part, la fameuse enquête
réalisée par lui et sa femme (Henri et Henri, 1897) sur les pre
miers souvenirs d'enfance. Notre ignorance est légitime dans
la mesure où peu de psychologues ont contribué à faire
connaître les travaux de Victor Henri. Seul Henri Piéron (1881-
1964) nous a laissé quelques éléments biographiques sur ce
personnage dans une note nécrologique (Piéron, 1940-1941) et
surtout lors d'une conférence donnée en 1957 à l'amphi
théâtre de la Sorbonne pour la commémoration du centenaire
de la naissance d'Alfred Binet (Piéron, 1958). Voici le passage
retranscrit du discours concernant Victor Henri :
« Victor Henri s'installa complètement chez Dastre, au La
boratoire de Physiologie de la Faculté des Sciences à partir de
1898. Curieuse figure que celle de ce savant d'intelligence su
périeure mais de caractère instable, qui devait, après avoir
enseigné au polytechnicum de Zurich, devenir professeur de
chimie physique à l'Université de Liège et représenter la so
ciété des sciences de cette ville à la séance jubilaire de 1939. Il
avait poursuivi à Paris des recherches sur la localisation tac
tile de 1892 à 1894, mais avait voulu se perfectionner chez
Wundt, à Leipzig, comme l'avait déjà fait Bourdon en 1886 : il y
passa effectivement son doctorat en philosophie en 1895, revint
à Paris, lançant les premières recherches de psychologie indi
viduelle avec Binet et devenant secrétaire de rédaction de
l'Année Psychologique (1897-1901) ; mais il fit encore un séjour
à Göttingen, chez Georg Elias Müller pour y effectuer un travail
sur la mémoire, avant de s'orienter vers la physiologie pure, la
chimie physique, les mathématiques, et la théorie de la relati
vité. » (p. 92-93). Qui était Victor Henri ? 387
Si j'ai choisi de présenter le seul passage qui ait été écrit
sur Victor Henri dans une revue de psychologie c'est plus pour
attiser la curiosité du lecteur que pour faire valoir les quelques
informations sur sa personnalité et son parcours scientifique
car, comme nous le verrons dans la suite, celles-ci sont parfois
déformées voire erronées3. En laissant de côté les détails bio
graphiques, essentiellement deux questions surgissent à la lec
ture de ce passage. La première est certainement celle de con
naître les raisons qui ont poussé Victor Henri à aller en All
emagne pour se former dans les laboratoires de Wundt et Müller ;
la seconde est celle de savoir pourquoi il a abandonné vers
1898 le Laboratoire de Psychologie physiologique à la Sorbon
ne dirigé à l'époque par Binet pour entreprendre des travaux
en physiologie et en chimie physique. Les réponses à ces deux
questions ne peuvent être fournies qu'en considérant avec
attention la vie et l'œuvre de Victor Henri.
1. Première période (1872-1898) : les années de formation
et les séjours chez wundt et müller
Victor Henri est né à Marseille le 6 Juin 1872. Orphelin, il
est adopté par une famille d'origine russe qui l'amène à St Pe-
tersbourg en 1880 où il fait ses études secondaires à l'école
allemande de cette ville. Cette culture cosmopolite sera ult
érieurement un atout important dans sa carrière scientifique. Il
revient en France avec sa mère adoptive en 1889 et passe avec
succès à Paris son baccalauréat es sciences. À la rentrée uni
versitaire d'octobre 1889, il entreprend des études scienti
fiques. Il suit ainsi des cours en mathématiques, en physique
et en chimie d'octobre 1889 à juillet 1893 dans les classes de
mathématiques spéciales puis à la Sorbonne. Dès 1892, il suit
les enseignements de psychologie au Collège de France profes
sés par Théodule Ribot (1839-1916). Cette rencontre va, sem-
3. La façon cavalière dont Henri Piéron parle de Victor Henri dans ce
passage peut s'expliquer, du moins en partie, par le fait que ce texte est tiré
d'une conférence. Plusieurs points méritent cependant une rectification
immédiate. D'abord, Victor Henri ne passa pas son doctorat chez Wundt
(1832-1920) mais chez Müller (1850-1934) en 1897. Ensuite, il n'a absolu
ment pas travaillé sur la mémoire avec Müller. Enfin, s'il s'est orienté vers
la physiologie puis ensuite vers la chimie physique, il n'a pas directement
travaillé sur la théorie de la relativité d'Einstein ni même publié des
recherches en mathématiques comme le texte le laisse suggérer. 388 Serge Nicolas
ble-t-il, le décider à entreprendre des recherches en psycholog
ie expérimentale.
1.1. Formation au Laboratoire de Psychologie physiologique
de la Sorbonne sous la direction de Binet
II est ainsi accueilli à la fin du premier semestre 1892 au
Laboratoire de Psychologie physiologique de la Sorbonne fon
dé et dirigé à l'époque par Henry Beaunis (1830-1921). Dès les
premiers temps, il travaille sous la direction d'Alfred Binet qui
a intégré ce même laboratoire une année plus tôt (1891). En
treprises en mai 1892, ses recherches, en collaboration avec le
préparateur du Jean Philippe (Philippe et Henri,
1893), portaient sur la mesure des temps de réaction (auditifs
et tactiles) chez des sujets hystériques du service de Charcot à
la Salpêtrière. Son indépendance de pensée va se matérialiser
très tôt par des recherches sur un nouveau thème d'étude au
laboratoire : la localisation des sensations tactiles. Il se déplace
à Leipzig dès l'été 1892 pour y rencontrer Oswald Külpe (1862-
1915) qui l'aidera au plan théorique et conceptuel. Il effectue
plusieurs séjours en Allemagne les deux années qui suivent et
publie d'ailleurs dans la Revue Philosophique de Théodule
Ribot un article fort instructif sur l'état des laboratoires all
emands de psychologie de l'époque (Henri, 18936). La même
année paraît une note sur l'audition colorée chez une jeune
fille russe (Henri, 1893a), un sujet à la mode à l'époque, et
surtout les premiers résultats d'expériences sur la localisation
des sensations tactiles chez des sujets normaux (Henri, 1893c).
Dans ce dernier article, paru dans les Archives de Physiologie
Normale et Pathologique, Victor Henri se proposait d'étudier la
finesse du sens du lieu, c'est-à-dire la précision avec laquelle on
localise un contact ponctuel. Pour cela, il employa une nou
velle méthode qui consiste à indiquer sur une photographie de
portion de corps le lieu où est senti le contact. Les résultats ont
montré qu'en localisant les sensations, on commet des erreurs
qui varient en fonction des portions de peau.
Il reste d'octobre 1892 à avril 1894 au Laboratoire de Psy
chologie physiologique de la Sorbonne comme élève boursier.
Durant cette période, tout en suivant des cours à la Faculté
des sciences, Victor Henri est très étroitement associé aux tr
avaux réalisés sous la direction d'Alfred Binet. Il aborde des
sujets aussi divers que la mémoire (Binet et Henri, 1893, 1894a, Qui était Victor Henri ? 389
1895a, 18956), la suggestibilité (Binet et Henri, 1894c) et la
parole (Binet et Henri, 18946). Collaborateur de Binet, il parti
cipe ainsi au premier travail expérimental sur la mémoire des
phrases qui ait jamais été publié (Binet et Henri, 18956 ; cf.
Thiemann et Brewer, 1978) et au premier travail expérimental
sur la suggestibilité chez les enfants (Binet et Henri, 1894c) qui
aboutira quelques années plus tard à la création d'une authenti
que science du témoignage (Binet, 1900 ; cf. Cunningham, 1988).
Dès 1894, Victor Henri, alors âgé de 22 ans, participe à la ré
daction d'un ouvrage collectif (Binet, Philippe, Courtier et Henri,
1894). Dans ce livre, Henri écrit avec Binet le chapitre sur les
sensations, les perceptions et l'attention, le sur la
mémoire et le chapitre sur la psychométrie. Cependant, paral
lèlement à cette intense activité de publication avec Binet, il réal
ise au laboratoire de la Sorbonne durant cette période (1892-
1894) de nombreuses expériences sur la localisation des sen
sations tactiles mais les résultats ne furent présentés que plus
tardivement et intégrés à ceux recueillis à Leipzig (Henri, 18966).
1.2. Le séjour à Leipzig (octobre 1894 - mars 1896) chez Wil
helm Wundt
En effet, d'octobre 1894 à Mars 1896, Victor Henri est ac
cueilli au Laboratoire de Psychologie physiologique à Leipzig et
devient après Benjamin Bourdon4 le second et dernier français à
aller se former chez Wilhelm Wundt. Le choix par Victor Henri
de ce laboratoire s'explique aisément (Henri, 18936). D'abord,
c'était à l'époque le plus prestigieux laboratoire de psychologie
expérimentale au monde, les moyens humains et matériels y
étaient considérables. Ensuite, des travaux sur le sens muscul
aire et tactile étaient en cours à l'époque, ce qui ne pouvait
qu'attirer le jeune Victor Henri. Enfin, on y admettait volont
iers les élèves qui voulaient se former aux techniques expéri
mentales et qui soutenir une thèse en psychologie à
4. Benjamin Bourdon (1860-1943) obtint une bourse d'études en All
emagne (1886-1887) après avoir été reçu premier au jury de l'agrégation de
philosophie. Il alla d'abord à Heidelberg pendant un semestre pour suivre
des cours de linguistique puis se présenta chez Wundt à Liepzig le second
semestre. Il suivit les cours de l'illustre psychologue et prit part comme
observateur aux recherches expérimentales qui étaient en cours au laborat
oire. Bourdon créa un laboratoire de psychologie expérimentale à Rennes
en 1896, le premier en province et le second après Paris (pour une biogra
phie et une analyse de son œuvre : cf. Beuchet, 1961). 390 Serge Nicolas
la Faculté de philosophie de Leipzig. C'est dans ce cadre pres
tigieux qu'il continue ses travaux sur la localisation des sensa
tions tactiles et qu'il rédige en décembre 1895 (Henri, 18966)
une revue générale sur la localisation des sensations tactiles,
appelée par Henri le sens du lieu de la peau. Le séjour de Vic
tor Henri chez Wundt se justifie dans la mesure où l'éminent
psychologue allemand dirigeait à l'époque des recherches sur
ce thème par l'entremise de son élève américain Guy Allen
Tawney (1870-1947)5. Les résultats obtenus par Henri seront pu
bliés dans le second tome de l'Année Psychologique (Henri,
1896a) et dans le onzième tome des « Philosophische Studien »
(Henri et Tawney, 1895). C'est aussi à Leipzig que Victor Henri
décide de lancer une enquête par questionnaire sur les pre
miers souvenirs d'enfance. Ce fut publié durant
le premier trimestre de l'année 1895 dans deux revues fran
çaises (L'Année Psychologique, Revue Philosophique), deux
revues américaines (American Journal of Psychology, Psycholog
ical Review) et une revue russe (Voprosy Filosofii i Psicholo-
guii). Il était demandé en particulier aux gens d'évoquer leurs
premiers souvenirs d'enfance, les images sensorielles qui y
étaient associées et la date des événements ainsi rappelés. Les
résultats montrèrent que la date du premier souvenir était assez
variable mais se situait à un âge compris entre 2 et 4 ans. Les
souvenirs ainsi évoqués seraient surtout des souvenirs émot
ionnels de nature visuelle et se présentant sous forme de t
ableaux complets avec beaucoup de détails secondaires. Cette
recherche est importante en psychologie à plusieurs titres : pre
mièrement, c'est le premier travail qui ait été entrepris sur ce
sujet6, deuxièmement, cette étude inspirera à Sigmund Freud
ses réflexions et sa théorie sur l'amnésie infantile7 (Freud,
5. L'américain Guy Allen Tawney (1870-1947) était venu à Leipzig pour
préparer une thèse de doctorat en psychologie expérimentale. Tawney fut
d'ailleurs le douzième américain à se rendre à Leipzig pour soutenir une
thèse (1897) sous la direction de Wundt (cf., Benjamin, Durkin, Link, Vestal
et Acord, 1992).
6. Le développement de la psychanalyse a relancé dans les années 1940
un intérêt pour ce thème aux USA (Dudycha et Dudycha, 1941 ; Schachtel,
1947 ; Waldvogel, 1948). Depuis la fin des années 1970, des publications sur
l'amnésie infantile et les premiers souvenirs d'enfance apparaissent réguli
èrement dans des revues de psychologie à caractère expérimental (cf. Howes,
Siegel et Brown, 1993 ; Usher et Neisser, 1993).
7. Pour Freud, l'amnésie infantile n'est pas la conséquence d'une absence
de fixation des souvenirs mais plutôt l'effet d'un refoulement (Freud, 1905). Qui était Victor Henri ? 391
1899 ; 1905 ; 1907) et, troisièmement, pour la première fois en
France un article de psychologie expérimentale associe un auteur
féminin8.
1.3. Le séjour à Göttingen (avril 1896 -juin 1897) chez Georg
Elias Müller
En avril 1896, Victor Henri rejoint à Göttingen Georg Elias
Müller. Le départ de Leipzig se justifiait de la part de Victor
Henri par le sentiment que le laboratoire de Wundt était déjà
une institution en perte de vitesse (Henri, 18956). Pour Victor
Henri (1899), le laboratoire de Göttingen dirigé par Müller
constituait à l'époque une structure scientifique certainement
plus solide que celle établie par Wundt à Leipzig de par la
qualité et la quantité des travaux réalisés. C'est dans ce cadre
que Victor Henri entreprend de nouvelles recherches sur la
localisation des sensations tactiles (Henri, 1897a, 18976). Inscrit
durant l'année Universitaire 1896-1897 à la Faculté de Philo
sophie de cette ville, il soutient sa thèse le 5 juin 1897 avec
pour titre : « Sur la localisation des sensations tactiles » (Henri,
1897gO- L'ensemble de ses travaux sur la localisation des sen
sations tactiles paraîtra un an plus tard dans un ouvrage (Henr
i, 18986) intitulé « Über die Raumwahrnehmungen des Tast
sinnes » (Sur la perception de l'espace par le toucher). Bien
qu'Henri dédicaça ce livre à Binet, il remercia explicitement
Müller pour l'aide apportée lors de la réalisation de ce travail.
Cet ouvrage, destiné à donner une vue d'ensemble sur l'état des
connaissances sur la question de l'espace tactile est, après celui
de Ernst Heinrich Weber (1795-1878) intitulé « De tractu :
annotationes anatomicae et physiologicae » (1834), la référence
classique sur l'erreur des localisations tactiles et sur la mesure
du seuil en deux points sur la peau. Il s'inscrit en droite ligne
dans la perspective du travail de Müller (1879) sur la méthode
des cas vrais et des cas faux appliquée à ce problème sensoriel.
Le livre (Henri, 18986) se divise en deux parties bien inégales
par leur développement (la première comprend 158 pages, la
seconde n'en a que 56). La partie est consacrée aux
8. Catherine Henri peut être considérée comme une des premières
femmes à avoir publié dans une revue de psychologie expérimentale. Avant
elle, peu de femmes se sont essayées à ce genre littéraire (cf. Furumoto et
Scarborough, 1986). La plus célèbre d'entre elles est certainement l'améri
caine Mary Whiton Calkins (1863-1930). 392 Serge Nicolas
études expérimentales sur le sens du lieu de la peau, sur les
localisations tactiles et sur les cas pathologiques. Le premier
chapitre contient un résumé des points principaux acquis sur
le sens du lieu de la peau ; les méthodes employées sont crit
iquées, les résultats obtenus par les différents auteurs pré
sentés et un certain nombre d'expériences personnelles réali
sées à Göttingen sont communiquées. Dans le second chapitre
sur l'étude de la localisation des sensations tactiles, Henri pré
sente surtout les différentes expériences qu'il a réalisées et
publiées les années antérieures. Dans le dernier chapitre, consa
cré aux observations de physiologie et de pathologie, il a essayé
de rassembler en un tout cohérent les points principaux acquis
sur les illusions tactiles pendant la transplantation de la peau,
sur les des amputés et sur les anomalies du sens du
lieu et de la localisation des sensations dans diverses maladies
nerveuses. On retrouve dans les différents chapitres précé
dents un condensé des recherches et des travaux déjà préc
édemment publiés par Victor Henri sur ce sujet mais aussi quel
ques nouvelles observations comme celles réalisées avec des
sujets aveugles et avec certains cas pathologiques observés à
la Salpêtrière en 1892 et à la polyclinique de Leipzig en 1895.
La seconde partie de l'ouvrage est véritablement nouvelle puis
qu'elle contient une présentation et une brève critique des théo
ries de la perception tactile de l'espace. S'il établit le peu de
valeur des théories qui ont été avancées concernant l'origine
et le développement de la notion de l'espace tactile, il ne pro
pose lui-même à ce sujet aucune hypothèse. Il étendra l'année
suivante cette problématique des sensations en publiant une
revue générale sur le sens musculaire, un thème centré autour
de l'étude de l'ensemble des sensations qui nous renseignent
sur l'état de nos organes moteurs (Henri, 18990*).
1.4. Retour à Paris dans le laboratoire de Binet (juillet 1897)
Durant son séjour en Allemagne, Victor Henri resta tou
jours en contact avec ses deux maîtres français en psychologie :
Alfred Binet et Théodule Ribot. Si malheureusement aucune
trace directe de cette correspondance ne nous est parvenue,
plusieurs indices appuient notre affirmation. D'une part, Henri
publia régulièrement pour le compte de la Revue Philosophique,
une analyse des travaux de psychophysique (Henri, 1894, 1895a,
1896a*, 1898a, 1899a) et pour le compte de l'Année Psycholo-