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Quoi de nouveau dans la perception visuelle de la forme ? - article ; n°2 ; vol.80, pg 599-629

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32 pages
L'année psychologique - Année 1980 - Volume 80 - Numéro 2 - Pages 599-629
Résumé
La psychophysique de la forme, dont l'élaboration a été réclamée avec force par bien des chercheurs depuis les années 50 (Attneave, Arnoult, Vurpillot), n'existe toujours pas. Les recherches actuelles dans le domaine de la perception de la forme (visuelle — dont seule il est question ici —) semblent s'orienter dans deux directions. Plus exactement, elles se situent sur un axe bipolaire, dont un des pôles serait constitué par la neurophysiologie, l'autre par les mathématiques. Vers le milieu de cet axe se trouveraient situées les diverses recherches sur la reconnaissance automatique dé la forme, issues de la discipline de l'intelligence artificielle. Cette organisation particulière se retrouve, mutatis mutandis, dans les recherches menées par les physiologistes, aussi bien que dans celles des psychologues.
Summary
The psychophysics of form, whose elaboration has been called for by many researches since the 1950's (Attneave, Amoult, Vurpillot) still does not exist. Contemporary research on visual form perception seems oriented in two directions, or more exactly along an axis with two poles, one pole being constituted by neurophysioiogy and the other pole by mathematics. In between, we find work originating from the field of artificial intelligence on automatic form recognition. This particular organisation can be found both in the work of physiologists and psychologists.
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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F. Molnar
Quoi de nouveau dans la perception visuelle de la forme ?
In: L'année psychologique. 1980 vol. 80, n°2. pp. 599-629.
Résumé
La psychophysique de la forme, dont l'élaboration a été réclamée avec force par bien des chercheurs depuis les années 50
(Attneave, Arnoult, Vurpillot), n'existe toujours pas. Les recherches actuelles dans le domaine de la perception de la forme
(visuelle — dont seule il est question ici —) semblent s'orienter dans deux directions. Plus exactement, elles se situent sur un
axe bipolaire, dont un des pôles serait constitué par la neurophysiologie, l'autre par les mathématiques. Vers le milieu de cet axe
se trouveraient situées les diverses recherches sur la reconnaissance automatique dé la forme, issues de la discipline de
l'intelligence artificielle. Cette organisation particulière se retrouve, mutatis mutandis, dans les recherches menées par les
physiologistes, aussi bien que dans celles des psychologues.
Abstract
Summary
The psychophysics of form, whose elaboration has been called for by many researches since the 1950's (Attneave, Amoult,
Vurpillot) still does not exist. Contemporary research on visual form perception seems oriented in two directions, or more exactly
along an axis with two poles, one pole being constituted by neurophysioiogy and the other pole by mathematics. In between, we
find work originating from the field of artificial intelligence on automatic form recognition. This particular organisation can be found
both in the work of physiologists and psychologists.
Citer ce document / Cite this document :
Molnar F. Quoi de nouveau dans la perception visuelle de la forme ?. In: L'année psychologique. 1980 vol. 80, n°2. pp. 599-629.
doi : 10.3406/psy.1980.28341
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1980_num_80_2_28341L'Année Psychologique, 1980, 80, 599-629
Equipe de Recherche
Associée au CNRS n° J911
QUOI DE NOUVEAU DANS LA PERCEPTION
VISUELLE DE LA FORME ?
par François Molnar
SUMMARY
The psychophysics of form, whose elaboration has been called for
by many researches since the 1950's (Attneave, Amoult, Vurpillot)
still does not exist. Contemporary research on visual form perception
seems oriented in two directions, or more exactly along an axis with
two poles, one pole being constituted by neurophysiology and the other
pole by mathematics. In between, we find work originating from the
field of artificial intelligence on automatic form recognition. This
particular organisation can be found both in the work of physiologists
and psychologists.
En 1971, l'auteur de cette revue de questions a entrepris d'analyser
quelques problèmes concernant la psychologie de la forme dans les
directions tracées par Vurpillot (1959) et par Attneave et Arnoult (1956),
à savoir dans des perspectives psychophysiques. En effet, Vurpillot
intitule son article « Vers unei psychophysique de la forme ». Attneave
et Arnoult déplorent qu'il n'existe pas encore de véritable psychophys
ique de la forme. Aujourd'hui, en reprenant le même thème, on est
forcé de constater que non seulement il n'y a toujours pas de psycho
physique de la forme, mais aussi que l'attitude des chercheurs vis-à-vis
de ce problème est différente, comme elle a changé peut-être
des problèmes psychophysiques en général. Le titre d'un article de
Mansfield (1976) : Psyphophysics and neural bases of the information
processing, ou celui de l'ouvrage collectif édité par Armington,
Krauskopf et Wooten (1978) : Visual psychophysics and physiology sont
1. Centre Saint-Charles, 162, rue Saint-Charles, 75015 Paris. 600 F. Molnar
caractéristiques à cet égard. Certes, la psychophysique classique n'a
jamais refusé catégoriquement le droit de chercher les bases physio
logiques de la perception; Fechner, lui-même, parle de aussere und
innere Psychophysik. Mais prise dans sa signification la plus répandue,
elle concerne les relations quantitatives entre le monde psychique et
le monde physique, « en négligeant tous les intermédiaires physiolo
giques », précise le Vocabulaire de Psychologie de Piéron. Il semble
que les psychologues, aujourd'hui, ne résistent plus à la tentation
d'exploiter à leur profit les découvertes révolutionnaires des neuro
physiologistes. Le progrès de la neuroscience, réalisé depuis 30 ans,
est tel, que la plupart des psychologues, même les adversaires les
plus fervents de tout réductionnisme, de tout parallélisme, sont obligés
d'en tenir compte. Ainsi, par exemple, le problème psychophysique de
l'acuité visuelle est maintenant traité du point de vue physiologique
(Westheimer, 1972). De même Bonnet (1977) qui s'intéresse à la psy
chophysique de la perception visuelle du mouvement, travaille dans
les perspectives théoriques psychophysiologiques. Cependant, ce chan
gement de direction n'est pas sans remords. Uttal (1973) passant pour
tant pour un partisan de la neuroscience, refuse d'accepter que la
neurophysiologie devienne théorie psychologique, comme ne l'accepte
pas Hochberg (1974), cet autre théoricien important de la perception
de la forme, qui néanmoins, exige des psychologues une connaissance
parfaite du développement de la neurophysiologie.
APPORT NEUROPHYSIOLOGIQUE
II convient dans cette optique d'examiner en premier lieu en quoi
consistent ces découvertes neurophysiologiques qui ont bouleversé le
cours de l'histoire de la psychologie de la perception de la forme. Nous
tenterons de grouper les diverses théories, bien qu'une revue taxino-
mique présente de nombreuses difficultés (Uttal 1975).
THÉORIE DU CHAMP NEUROPHYSIOLOGIQUE
Conformément à l'attitude globalisante de la théorie de la psychol
ogie de la Gestalt, certains auteurs croyaient être autorisés à affirmer
l'existence de quelques analogies entre l'action du champ électrique
ou magnétique et la perception de la forme, (Köhler, 1929). Ce point
de vue a été mis en doute dès le départ par de nombreux psychol
ogues. Ainsi, Piéron démontre-t-il expérimentalement qu'une forme est
perçue comme telle, même si une de ses moitiés est projetée sur La perception visuelle de la -forme 601
l'hémisphère gauche, l'autre sur l'hémisphère droit du cortex, rendant
par ce fait assez difficile toute explication de la perception par une
sorte de court-circuit du champ électrique. Des recherches plus récentes
par la méthode de destruction partielle du cortex, sur les animaux
(Lashley, 1942; Lashley et Coll., 1951) justifient pleinement le doute
qui régnait sur la théorie du champ. Les animaux avec des cortex
parfois sévèrement mutilés, ont la faculté de percevoir des formes,
bien que la destruction d'une partie du cortex devrait au moins mod
ifier la distribution des forces dans le champ, sinon empêcher tout
son fonctionnement.
Si la proposition des gestaltistes, sous sa forme originale, a été
réfutée, ceci ne signifie pas qu'il faille abandonner tout recours à une
théorie du champ neurophysiologique. L'arrangement spatial des neu
rones dans le cerveau, facilite, sans doute, des interactions et des
groupements fonctionnels de neurones. Dans la plupart des processus
neurophysiologiques, un nombre croissant de « neurones discrets »
mais largement interconnectés intervient, si bien que des ensembles
de cellules fonctionnent souvent comme un seul champ continu. Fox et
Brien (1965) démontrent par des méthodes électrophysiologiques que
la nature des réponses de cellules excitées s'approche de plus en plus
de celle du potentiel évoqué au fur et à mesure que l'on augmente la
taille de l'échantillon des neurones dont on étudie le fonctionnement.
Une autre forme de l'effet du champ neurophysiologique a été pro
posée par Blum (1967). Cet auteur décrit une transformation nommée :
medial axis function (MAF) mettant en valeur l'aspect de la forme
globale du stimulus, aux dépens des détails locaux. Cette transformation
sera quelque peu analogue à l'interaction qui peut exister entre les
ondes produites par des générateurs d'un champ quelconque. C'est
au fond l'idée proposée naguère par Lashley (1942), reprise récemment
par les diverses techniques de reconnaissance automatique de la forme
à l'aide de la lumière cohérente.
Il faut remarquer dans ce paragraphe que, si les neurophysiologistes
nous ont beaucoup appris sur le fonctionnement des neurones indi
viduels, ils nous renseignent peu sur les circuits entre les cellules. Il
faut chercher la raison de ce manque de connaissance dans le fait que
les théoriciens du système, malgré l'effort déployé, ne connaissent pas
toujours le comportement des très grands systèmes (Marr et
Nishihara, 1979). Ce qui semble être acquis aujourd'hui, — mais les
gestaltistes l'ont affirmé depuis longtemps — c'est qu'un système
complexe ne peut être compris à partir d'une juxtaposition d'éléments.
Les théoriciens ont souvent comparé le système nerveux au système
électronique. On peut dans ce cas l'étudier à plusieurs niveaux : au
premier niveau, on analyse les composants de base : les neurones
(transistors), les synapses (diodes) ; au second niveau, on étudie les
mécanises particuliers, supposés être composés d'éléments de base et 602 F. Molnar
capables d'exécuter diverses tâches : additionner, multiplier, mémor
iser, etc. Le troisième niveau est le niveau des divers algorithmes de
fonctionnement de l'ensemble du système. C'est enfin, au dernier
niveau, que l'on arriverait à étudier la théorie du fonctionnement en
tant que telle. Il n'est pas sûr que nous soyons capables de toujours
nous tenir à ce schéma dans la psychologie.
THÉORIE NEUROPHYSIOLOGIQUE BASÉE SUR L'ACTIVITÉ DES CELLULES UNIQUES
Cette théorie, la plus connue parmi celles proposées par les physiol
ogistes, est basée sur la sensibilité de certaines cellules ou d'ensembles
de cellules, hautement spécialisées pour répondre aux diverses carac
téristiques propres à la stimulation. Les recherches dans ce domaine
ont commencé par des travaux sur l'inhibition latérale de l'œil du
limule (Hartline et Ratliff, 1957). Ces travaux ont été suivis par la
découverte presque simultanée de quelques détecteurs de traits spé
cifiques, c'est-à-dire de cellules nerveuses répondant à des formes
d'excitations bien déterminées, dans le système visuel de la grenouille,
par Lettvin et ses collaborateurs (1959) ainsi que dans celui du chat
par Hubel et Wiesel (1960). Le nombre des détecteurs spécifiques dé
couverts augmente rapidement. En 1972, Barlow et Coll. publient un
tableau précisant les fonctions et l'emplacement anatomique de 43 dé
tecteurs spécifiques différents. Dix ans d'expériences ont ainsi suffi
pour démontrer que la sensibilité aux formes est une propriété géné
rale du système nerveux sensoriel, à partir de la périphérie jusqu'au
niveau central. Grâce à ces découvertes, la notion obscure de la forme,
objet de tant de discussions depuis des millénaires, pourrait enfin
être l'objet d'une recherche scientifique concrète.
Ces travaux sont maintenant suffisamment connus dans les milieux
psychologiques pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir. On peut
d'ailleurs trouver de bonnes descriptions du mécanisme physiologique
sous-jacent de la perception visuelle chez Imbert (1970), Teuber (1971)
ou dans les très récents articles de l'édition française de Scientific
American : Pour la science, écrits par Hubel et Wiesel eux-mêmes
(1979). Il faut cependant remarquer que la connaissance concernant
les détecteurs scientifiques, aussi utile soit-elle pour une psychologie
scientifique, ne résout pas tous les problèmes de la perception de la
forme. Nous connaissons peut-être les détecteurs mais nous ne savons
pas — souligne Sutherland (1967) — quel trait caractéristique repéré
par un détecteur spécifique sert à la classification nécessaire à la
perception de la forme. Autrement dit, on ne sait pas quelles sont
les caractéristiques « pertinentes » d'une forme. Un neurone visuel
est peut-être capable de détecter un aspect particulier du champ visuel,
mais il ne peut pas bâtir le monde visuel gibsonien. On discerne mal La perception visuelle de la forme 603
la possibilité de construire une forme à partir de traits caractéristiques
disparates, sinon en ayant recours au système de type du Pandemonium
de Selfridge (1959) postulant divers « démons » ; de petits observateurs
spécialisés et petits observateurs des petits observateurs, travaillant
à des niveaux différents dans le cerveau humain.
Certes, à l'aide de traits caractéristiques plus ou moins hypothét
iques, on peut reconnaître des formes simples. Ainsi, E. Gibson (1969)
parmi d'autres, a proposé l'identification des lettres de l'alphabet
par une telle méthode. Celle-ci se révèle efficace, mais c'est alors la
notion même de trait caractéristique qui devient peu claire. En effet,
les détecteurs des traits spécifiques des physiologistes, dont l'existence
chez l'homme ne fait plus de doute, ne sont pas nécessairement
identiques à ceux postulés par les psychologues. Selon Sutherland
(1974), trois différents types de traits caractéristiques au moins sont
à distinguer :
1° II y aurait des traits caractéristiques locaux tels que la présence
d'une ligne courbe ou d'une jonction en T ; 2° des traits caractéristi
ques globaux tels que la symétrie, la position spatiale; 3° des conca
ténations de caractéristiques locales, telle la juxtaposition d'un demi-
cercle et d'une barre dans la lettre P. Il est à remarquer que si l'on
accepte de réunir des traits caractéristiques, on arrive à la description
structuraliste ou plus péjorativement atomiste (Hochberg 1974) comme
le reconnaît Sutherland lui-même. Les détecteurs des traits ainsi dé
finis, perdent leur nature anatomique et deviennent des constructions
mentales, constructions logiques plus près des mathématiques que
de la neurophysiologie, même si certaines expériences semblent jus
tifier l'existence de détecteurs spécifiques postulés. Effectivement, les
mathématiciens à leur tour, comme nous allons le voir plus loin, se
penchent sur le problème de la description de la forme.
théorie des RÉSEAUX de neurones (encoding theories)
Un autre type de théorie de la reconnaissance de la forme est
basé sur une hypothèse différente. Tandis que les systèmes discutés
dans le paragraphe précédent admettent des cellules hautement spé
cialisées, cette théorie postule des neurones plutôt neutres. La théorie
prend, sans doute, ses racines, comme bien d'autres théories, dans
l'article devenu classiques de Pitts et MacCullogh (1947) : How we
know universals : the perception of auditive and visual form. La for
mulation de la théorie des réseaux de neurones proprement dits est
due à Deutsch (1955) développée par la suite par Dodwell (1962). Ind
épendamment des travaux de Deutsch et Dodwell, Sutherland a élaboré
une théorie assez semblable basée sur des résultats expérimentaux
sur le poulpe. C'est à partir de la description de Dodwell (1970) et de 604 F. Molnar
Deutsch (1955) que nous nous proposons de résumer cette théorie.
On suppose que chaque élément d'un ensemble de récepteurs est
relié à une sortie principale qui renvoie vers les centres supérieurs
un signal proportionnel au nombre d'éléments touchés. En outre, cha
que élément de cet ensemble est relié à son voisin de telle manière
qu'il lui propage son excitation dans un délai t. Deutsch admet, pour
simplifier, que la propagation est rectiligne et ne va que dans une
direction. Le contour d'une figure rectangulaire va donc provoquer
d'abord une réponse forte dans le canal de sortie principale, proport
ionnelle à la longueur du contour ; ensuite les éléments excités par le
contour vont transmettre aux éléments voisins leur excitation. Les exci
tations se propagent de façon rectiligne, elles arrivent dans un délai qui
dépend de la grandeur de la figure aux éléments déjà excités une fois par
le contour du côté opposé. Cette deuxième excitation provoque une
nouvelle décharge au canal de sortie principale. Le contour d'un
rectangle quelque peu allongé se traduit donc au niveau du canal
de sortie principale par trois décharges de grandeurs inégales. Ainsi
chaque forme sera codée par des du canal de sortie prin
cipale d'amplitude inégale intervenant à intervalles de temps inégaux
à la manière de l'alphabet morse.
Dodwell modifie considérablement le modèle de Deutsch en y intro
duisant quelques éléments inspirés par la théorie des ondes réverbé
rantes de Lashley. Dans le système de Dodwell, il y a des neurones
rangés par lignes et par colonnes, selon les deux axes spatiaux princi
paux. Les neurones horizontaux correspondent à l'axe horizontal et
les neurones verticaux à l'axe vertical. Ainsi, par exemple, une ligne
droite qui dévie de l'horizontale, exciterait les éléments de lignes
différentes plus nombreuses, mais dans chaque ligne il y aurait moins
de neurones excités. La conséquence de ce mécanisme double est que
l'on distinguerait deux lignes perpendiculaires, si ces deux lignes cor
respondaient aux axes horizontal et vertical, plus facilement que si
elles étaient inclinées selon un angle de 45° par exemple.
Il faut bien préciser que ce modèle purement théorique ne repose
sur aucune donnée physiologique. Par contre, la vérification des
conséquences découlant du modèle au niveau comportemental a été
souvent entreprise avec plus ou moins de succès. Ainsi, le poulpe
{octopus) reconnaît plus facilement l'horizontale et la verticale que
l'oblique (Sutherland, 1963 ; Zusne, 1970). Selon Held (1977), l'homme
serait plus « sensible » aux lignes horizontales-verticales qu'aux lignes
obliques.. Il est évident que l'on peut trouver des données expériment
ales qui justifient, dans une certaine mesure, cette théorie. Il est
non moins évident que le modèle devrait posséder un «précorrecteur
de l'erreur » puissant. Nous pouvons, en effet, imaginer de nombreuses
formes différentes provoquant des réponses extrêmement semblables
à la sortie des cables finaux. La perception visuelle de la forme 605
ANALYSE DE LA FRÉQUENCE SPATIALE
Un mécanisme physiologique tout différent — mais qui rejoint dans
une certaine mesure le mécanisme basé sur les détecteurs spécifiques
au niveau anatomique — devient de plus en plus répandu au cours
des deux dernières décennies : l'analyse de la fréquence spatiale. Il
est bien connu qu'une fonction périodique / (t) peut être décomposée
en un ensemble de fonctions sinusoïdales (analyse de Fourier). Cela veut
dire que la fonction / (t) peut être approchée aussi près que l'on
par la sommation d'une série de sinusoïdes convenablement choisies.
Dans le cas de l'analyse de Fourier classique t signifie le temps ; dans
la vision, t va être remplacé par une dimension spatiale. L'analyse de
Fourier a été utilisée pour la première fois en physiologie par Helmholtz
dans ses études musicales, mais Mach a tenté, à la même époque, de
l'appliquer dans le domaine visuel. C'est précisément, à partir des
études bien connues de Ratliff (1965) sur les phénomènes (bandes et
anneaux) de Mach que les recherches concernant le rôle de la fr
équence spatiale dans la vision commencent à se multiplier.
Une grille composée de barres noires sur fond blanc peut être dé
crite par le nombre de changements de luminance par unité de dis
tance, exprimée en général en angle visuel. Une grille de haute
fréquence, décrite dans cette terminologie, comporte beaucoup de
barres par unité de distance, tandis qu'une grille de basse fréquence
en comporte peu. De plus, le changement de la luminance peut être
brusque, sans transition entre les noirs et les blancs (ondes carrées),
ou progressive avec plus ou moins de transition entre les noirs et les
blancs (ondes sinusoïdales).
En accord avec la théorie de Fourier, une onde périodique carrée
contient une infinité de composantes sinusoïdales qui sont toutes des
harmoniques impaires de la composante fondamentale. Campbell et
Robson (1968) découvrent que les observateurs sont incapables de
détecter la présence de certaines harmoniques. Ces auteurs formulent
leur découverte sous forme de la loi suivante : l'observateur ne peut
distinguer une grille composée de barres dont la brillance est distribuée
en ondes carrées d'une grille composée de barres sinusoïdales qu'à
la condition que la luminance de la troisième harmonique de l'onde
fondamentale des barres sinusoïdales dépasse le seuil de détection.
Ces découvertes confirmées par d'autres chercheurs (Julesz et Stro-
mayer, 1970) ouvrent les voies vers une discussion théorique concernant
la nature du modèle de la détection de fréquence. Ce modèle est,
selon les uns à canal unique, selon les autres à canaux multiples. Les
recherches plus récentes démontrent cependant que la situation est
bien plus complexe (Stromeyer et Klein, 1975 ; Henning et coll., 1975).
Ces derniers montrent en étudiant le stimulus périodique qu'il y a
une interaction entre un stimulus de basses fréquences (de 1,9 cycle/ 606 F. Molnar
degrés) et un stimulus complexe de hautes fréquences composé de
7,6 ; 9,5 ; et 11,6 cycle/degrés, même « s'il n'y a pas d'interaction me
surable entre la grille de basses fréquences et la composante la plus
basse du stimulus de hautes ». Henning envisage alors la
possibilité que le fonctionnement du mécanisme soit non linéaire
(éventuellement logarithmique) s'il s'agit du mécanisme monocanal.
Dans le cas où l'on imagine le fonctionnement simultané de plusieurs
canaux, ces canaux peuvent interférer et, éventuellement, s'inhiber.
Quant aux bases neurologiques de l'analyse de la fréquence spatiale,
les chercheurs admettent qu'elles sont situées tout au long de la voie
optique : de la rétine au cortex visuel en passant par les corps ge-
nouillés latéraux ou par les colliculus supérieurs. On observe que
l'activité de certains neurones ou groupes de neurones peut s'organiser
de deux façons différentes : a) elle peut être modulée en synchronisme
avec la fréquence d'une grille, constituée par des barres, qui traverse
le champ récepteur des cellules concernées, b) la cadence moyenne de
décharge peut aussi augmenter en fonction de l'intensité du
stimulus. Les cellules X de la rétine du chat produisent seulement
le premier type de réponse. Le comportement des cellules Y varie
en fonction de l'intensité et de la fréquence de la stimulation si la
fréquence n'atteint pas l'optimum, tandis que dans le cas de la fr
équence optimum, elles produisent le second type (Maffei et Fiorentini,
1973). Les mêmes auteurs décrivent des cellules simples, dans le cortex
strié du chat, qui répondent à la stimulation sinusoïdale. On a
supposé, alors, que ce sont les cellules simples de Hubel et
Wiesel en relation avec les cellules X et Y qui sont responsables de
l'analyse de la fréquence spatiale. Robson (1975), cependant, ne par
tage pas ce point de vue. Il a été démontré, en effet, (Campbell et
Robson, 1968 ; Maffei et Fiorentini, 1973) que la grandeur de la réponse
des neurones visuels à l'excitation venant d'un stimulus périodique
en mouvement est fonction de la fréquence spatiale de cette grille.
A tous les niveaux de la voie rétino-corticale, les neurones individuels
répondent mieux à certaines fréquences spatiales, l'importance de leur
réponse diminue pour les au-dessous et au-dessus d'un
optimum (Robson, 1975). Il s'agit toujours de réponses aux patterns
en mouvement. Il semblerait, cependant, que les cellules simples et
les cellules complexes répondraient sélectivement aux fréquences spa
tiales différentes même en état stationnaire (Robson, 1975). Mais
l'état stationnaire n'existe pas dans la vision, les mouvements des
yeux assurent toujours un mouvement minimum.
Indépendamment de sa validité physiologique ultime, cette théorie
a plusieurs aspects intéressants :
1° elle peut mettre en parallèle de façon heuristique le mécanisme
de la vision et de l'audition ; La perception visuelle de la forme 607
2° plus important encore, elle permet de quantifier certains stimulus
physiques particulièrement complexes ;
3° enfin, elle est capable d'expliquer quelques phénomènes perceptifs
inexplicables par des théories classiques.
La question est de savoir s'il y a un rapport suffisamment important,
entre la perception de la forme et les détecteurs de fréquences spat
iales, pour lui consacrer une place considérable dans une revue de
questions succinte, est un problème d'appréciation. Maffei, dans une
conférence récente au Collège de France et dans sa contribution au
Handbook of sensory physiology (1978) affirme que même la beauté du
Parthenon est en rapport avec l'analyse des fréquences spatiales.
Cela peut être discuté. Mais l'hypothèse émise par Campbell et
Robson (1968) selon laquelle les informations d'origine rétinienne sont
transmises aux centres supérieurs à travers un canal ou des canaux
de fréquences différentes, devient de plus en plus probable. Maffei
attribue aux analyseurs de fréquences spatiales une part importante
de responsabilité pour la perception du pattern (1978). L'existence
de détecteurs de fréquences n'exclut pas l'existence d'autres types de spécifiques, notamment ceux découverts par Hubel et
Wiesel, bien au contraire. Maffei postule même l'existence d'autres
détecteurs : le détecteur de l'espacement et celui de texture.
THÉORIES FORMELLES DE LA PERCEPTION VISUELLE DE LA FORME
L'analyse de séries trigonométriques est un instrument mathémat
ique aux mains des physiologistes. Mais les mathématiciens, fidèles à
la tradition pythagoricienne, s'intéressent eux-mêmes à la question de
la forme.
Dans cette approche contemporaine de la question on peut distinguer
deux tendances. Plus précisément, les recherches mathématiques se
situent sur un axe bipolaire. A une des extrémités de cet axe se
trouvent des recherches très voisines des neurophysiologiq
ues, en ce sens qu'elles s'inspirent ou qu'elles tiennent compte, dans
une certaine mesure, d'un mécanisme neurophysiologique, même si ce
mécanisme imaginé correspond que rarement ou de façon lointaine
au système nerveux du vivant. L'autre extrémité de l'axe est constitué
par les recherches mathématiques et logiques qui cherchent à décrire
un système, un automate abstrait, capable de reconnaître, de discr
iminer et de classer les différentes formes. Evidemment, même les
recherches les plus abstraites, les plus théoriques ont un versant
pratique. Sans la machine de Turing, il n'y aurait ni ordinateur, ni
théorie de Chomsky. Entre les deux pôles, quelque part au milieu,
se trouvent les recherches concernant la reconnaissance de la forme,
faites par les théoriciens de l'intelligence artificielle, s'inspirant à la
fois de la conduite humaine réaliste, de la logique et de la mathéma-