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Représentations de l'espace dans la mythologie tatuyo (Indiens Tucano) - article ; n°1 ; vol.61, pg 45-105

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Journal de la Société des Américanistes - Année 1972 - Volume 61 - Numéro 1 - Pages 45-105
61 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1972
Nombre de lectures 20
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Exrait

Patrice Bidou
Représentations de l'espace dans la mythologie tatuyo (Indiens
Tucano)
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 61, 1972. pp. 45-105.
Citer ce document / Cite this document :
Bidou Patrice. Représentations de l'espace dans la mythologie tatuyo (Indiens Tucano). In: Journal de la Société des
Américanistes. Tome 61, 1972. pp. 45-105.
doi : 10.3406/jsa.1972.2114
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1972_num_61_1_2114REPRESENTATIONS DE L'ESPACE
DANS LA MYTHOLOGIE TATUYO
(INDIENS TUCANO)
par Patrice BIDOU
I. — Introduction.
a) U univers du savoir.
Vouloir parler de l'univers en termes spatiaux tel que le conçoivent
les Tatuyo n'a pas grande signification en soi et demande quelques explica
tions préliminaires. Ceci pour deux raisons principales : d'une part, une raison
d'ordre structural et d'autre part, une raison d'ordre plus contingent touchant
à la « qualité » du savoir des informateurs.
Les Tatuyo peuvent se définir comme une entité sociale exogamique de struc
ture segmentaire (« tribu ») г. Tous les Tatuyo descendent d'un ancêtre mythique
commun, ils sont tous parents (consanguins) entre eux selon le mode de fili
ation patrilinéaire ; ils parlent tous la même langue, en opposition aux autres
groupes ou « tribus » tucano voisins qui sont pensés (par les Tatuyo) comme
des gens parlant des langues différentes.
De structure segmentaire, la « tribu » se divise en grosses unités ou clans,
subdivisés eux-mêmes en unités plus petites ou lignages et lignées. Les Tatuyo,
en tant que « tribu », sont localisés, ils occupent un territoire bien défini dans
le bassin du Haut Pira-Parana, borné par les territoires des groupes voisins.
Les différents segments eux-mêmes sont localisés tant au niveau des clans
que des lignages, ils occupent des sites particuliers au sein du territoire global.
La résidence est patrilocale, la « maloca », grande habitation collective, abrite
une famille étendue patrilinéaire correspondant le plus souvent à une lignée
ou à un lignage.
Ces différents groupes de filiation patrilinéaire présentent, en outre, deux
caractéristiques principales :
1. Nous mettons le concept de « tribu » entre guillemets car son emploi dans le contexte
des groupes tucano du Vaupès demanderait une analyse sur le fond qui n'est pas notre objet
ici. De même pour les concepts de « clan » et de « lignage » ; toutefois pour alléger le texte,
nous omettrons les guillemets qui devront être sous-entendus. 46 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
— ils sont hiérarchisés les uns par rapport aux autres (en opposition aîné-
cadet) ;
— ils sont spécialisés ; certains segments ont ainsi une fonction exclusive
et complémentaire par rapport aux autres segments.
La structure segmentaire de la société Tatuyo joue un rôle important en
ce qui concerne l'organisation du savoir des individus ; le . fait d'appartenir
à un segment plutôt qu'à un autre, entraîne une vision particulière de soi-
même et de la totalité, aux différents niveaux de son expression sociale et symb
olique. Cela peut aller d'une simple différence de <c coloration » dans la lecture
de l'univers jusqu'à des écarts importants voire des interprétations qui s'oppo
sent complètement. Cela est particulièrement pertinent, par exemple, entre
les segments situés sur les bords mêmes du Pira-Parana (le centre du monde)
et ceux qui vivent éloignés à l'intérieur de la forêt ; ou encore en prenant un
autre axe, entre les segments de haut rang et ceux du bas de l'échelle.
Mais outre ces variations dues à la position particulière d'un Ego au sein
de la structure globale, il est une autre dimension pertinente en ce qui concerne
la perception de l'univers et qui recoupe la première raison d'ordre structural,,
c'est que les individus n'ont pas tous le même savoir et par là, le même entende
ment du monde. Le payé, kumu, c'est avant tout « celui qui sait » — ha mahi — x
et les gens sont plus ou moins payé, ils « savent » plus ou moins. Toutes les gra
duations sont possibles ; mais au sommet de l'échelle sont ceux qui savent
beaucoup — les grands payé — et au bas de l'échelle sont ceux qui savent peu,,
eux de fait, ne sont pas payé du tout. On devient payé en apprenant, cela com
mence tôt, dès le jeune âge et se poursuit toute la vie, il n'y a pas de terme au
savoir. Il faut bien voir qu'être payé — être grand payé — ne repose pas tell
ement sur la possession d'un savoir ésotérique, sur la connaissance exclusive
de certains discours ou rituels secrets, mais bien plutôt sur une extension et
une qualité du savoir qui permet d'atteindre des niveaux de compréhension
de l'univers toujours plus profonds ; un grand payé, c'est celui qui a une pensée
plus « forte ». Tous les Tatuyo ont une culture commune 2, une langue commune,,
ils font ensemble les mêmes rituels, disent les mêmes incantations 3, connais
sent les mêmes mythes. Mais la signification de l'univers symbolique mis en
jeu par ces différentes activités sociales dépend du savoir de l'individu. Un.
mythe en soi, ce n'est pas grand chose, à la limite de sa plus simple lecture^
c'est juste une histoire comme çà, une fable avec en conclusion une petite morale.
En fait un mythe n'est qu'un support ; sa lecture dépend du degré de savoir
de celui qui le dit ou l'écoute 4. C'est le lieu de tout le réseau des corrélations
paradigmatiques et syntagmatiques qu'il met en jeu, l'extension et la densité
de ce réseau dépend du savoir de chacun 5.
1. Et par là-même « celui qui peut », la même racine, mahi, veut dire « savoir » et
« pouvoir ».
2. Cela est aussi vrai — d'une manière très générale — pour l'ensemble des groupes tucano-
du Vaupès.
3. Exception faite des femmes et des enfants en ce qui concerne les rituels de yurupari.
.4. Cela est aussi vrai pour l'indigène que pour l'ethnologue.
5. « Savoir » implique un rapport particulier au monde, un rapport fort qui lie les mots-
aux choses. Quand on sait, ce n'est plus possible d'avoir un « innocent » ou « naïf » l'espace dans la mythologie tatuyo 47
Le mythe dit par une femme ou un enfant est généralement bien dit, « mieux
dit », le récit abonde en détails, Д est vivant, on comprend bien « ce qui se passe »,
c'est une belle histoire. Le même mythe dit par un payé est « mal dit », souvent
mal articulé (cela vient de l'intérieur), peu clair, le récit est elliptique et souvent,
on ne comprend pas très bien « ce qui se passe » ; on pourrait dire qu'il est réduit
à sa plus simple expression. Il est clair qu'il ne s'agit plus là d'une simple his
toire, ce que le payé met en place par son verbe n'est qu'un scheme servant de
support à tout un ensemble de significations qui se situe bien au-delà du contenu
immédiat. Les grands payé — ceux qui savent beaucoup comme disent les
Tatuyo — sont capables, à partir d'un même corpus exotérique connu de tous
ou pouvant être connu de tous, d'intégrer des niveaux de compréhension tou
jours plus nombreux et plus profonds ; les « personnages » des mythes, les gens,
les animaux, les plantes, les choses, les activités, ne sont plus que des métap
hores, des supports d'une pensée qui se meut à un haut niveau d'abstraction.
Ainsi si l'on tient compte de ces deux variables — position de ou des info
rmateurs au sein d'un certain segment et qualité du savoir très variable d'un
individu à l'autre — nous voyons qu'il est illusoire de vouloir rendre compte
de la conceptualisation de l'univers « selon les Tatuyo ». Autrement dit il n'y
à pas une « pensée tatuyo moyenne » ou une « compréhension tatuyo type » ;
vouloir ignorer la complexité de l'expression d'un groupe — aussi petit soit -il — г
ne peut aboutir qu'à une abstraction, une construction déformante de la réal
ité, faite de l'extérieur à partir de morceaux recueillis ici et là. •'
II faut donc nous situer, donner nos coordonnées. Nous avons fait un terrain
de douze mois, réparti en plusieurs séjours, entre décembre 1968 et décembre
1970 2 chez les Tatuyo du Pira-Parana. Si nous avons pu prendre contact avec
presque toutes les malocas tatuyo, notre recherche s'est néanmoins déroulée
principalement parmi les gens du clan Huna, clan de haut rang qui se considère
comme « l'aîné » de tous les autres clans bien que cela soit fortement contesté,
et avec succès, par les gens du clan Pamwa (Tatou). Les différentes malocas
du clan Huna se trouvent toutes — et elles seules — sur les bords mêmes du
Pira-Parana 3. Si beaucoup d'individus, hommes, femmes et enfants, furent
à tout ce qui vous entoure. Quand on sait, toutes les activités : chasse, pêche, l'abattage d'une
chagra, la construction d'une maloca, la participation au rituel, la récitation d'un mythe,
etc., ont une signification très forte et mettent en jeu tout un ensemble de rapports nécessaires
entre la personne et l'univers « surnaturel ». C'est la source de maints dangers, l'obligation
de maintes observances. Le payé est quelqu'un qui doit être constamment vigilant, qui ne
« dort que d'un œil ». Les grands payé que nous avons rencontrés présentaient tous des signes
d'une grande tension psychologique. Certains individus préfèrent et s'efforcent de ne pas
acquérir de savoir, ils préfèrent ignorer tout ce qu'implique ce qu'il font ; ils peuvent ainsi
vivre « tranquillement » dans un monde certes peu signifiant mais aussi ne présentant que
peu de danger. Notons que, d'un point de vue social, ils ont un statut assez bas ; c'est ainsi
qu'on dénigre souvent quelqu'un en disant de lui : « il ne sait pas » ou encore « il ne pense
pas ».
1. Les Tatuyo constituent un groupe d'environ 300 individus.
2. Nous étions alors rattaché au Département d'Anthropologie Sociale de l'Université
des Andes (Bogota) par un contrat de deux ans comme professeur et chercheur. Nous avons
pu effectuer plusieurs séjours dans le Vaupès, grâce à la politique dynamique du Département
en matière de recherches sur le terrain.
3. Nous donnerons ultérieurement des informations plus complètes sur la structure sociale
et la localisation des différents segments. L'idéal serait, bien sûr, de connaître le point de vue 48 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
nos informateurs à des degrés divers, c'est plus particulièrement de B. que nous
tenons les explications les plus « élaborées » sur l'univers de la pensée symbol
ique tatuyo. B. n'est peut-être pas le plus grand payé tatuyo, mais Д est connu
comme quelqu'un qui sait beaucoup ; sa réputation de payé déborde le cadre
de la société tatuyo, c'est un homme craint et respecté. En prenant comme
fil conducteur le « Dessin de l'Univers » dessiné par lui, nous essaierons de mettre
en place les grands lieux de l'univers tatuyo.
b) Cosmologie tatuyo.
Entourant le monde et au centre du monde, il y a l'eau — les rivières — ,
entre les rivières est la terre — la forêt — , au dessus recouvrant le tout, le ciel
avec le Soleil. Sous la terre, le monde d'en-dessous ou l'eau — la rivière — et
le Soleil se trouvent conjoints. Et au-delà, un monde qui n'a pas de lieu mais
qui est le lieu de tout et du tout, monde a-spatial et a-temporel, c'est le « monde
du mythe » qui coiffe, engendre, sous-tend l'ensemble de l'univers. '
La rivière.
La terre — la forêt — se pense à partir de la rivière et non l'inverse ; c'est
la rivière qui oriente, donne son sens (direction et signification) à l'ensemble
de la terre. Au milieu de la terre, la traversant d'un bout à l'autre, d'Est en
Ouest, de l'embouchure — ha puto — à l'extrémité — kayapa — , ordonnant
tout l'univers terrestre est la Rivière Poisson — waVya — . C'est là, sur ses
berges mêmes, que naquirent et vivent aujourd'hui (depuis des générations
et des générations) les Tatuyo ; les Tatuyo vivent au centre du monde.
C'est de l'eau — la rivière — qu'est sortie la vie. Au tout début des temps
l'anaconda vint, remonta la Rivière Poisson ; au cours de ce grand voyage
Д se transforma peu à peu de Yurupari — poxe — en Gens — rnaha — , il sortit
de l'eau au Rapide Ananas — hena pwero — ; les Tatuyo sont une métamor
phose de l'anaconda, ils en sont la chair même.
C'est là dans la rivière que vivent ces autres parties du corps de l'anaconda
(parties non redressées et non sorties de l'eau) ces autres gens, les Gens Pois
sons — wai maha — , la rivière est leur univers, leur terre — dyepa.
C'est de la rivière qu'au tout début sortirent les fondements et les différents
traits de la culture, en particulier les premières plantes cultivées qui sont la
marque la plus patente pour les Tatuyo du passage de la « sauvagerie » à la
culture.
La rivière est le lieu de la communication ; elle relie entre elles les différentes
communautés qui habitent sur ses berges, elle fait le lien entre les gens et l'ori
gine.
de chacun des segments afin de rendre compte du pourquoi et du comment des différences.
Mais cela n'est possible que jusqu'à un certain point ; la difficulté n'est pas seulement de
temps, mais tient bien plus à des questions « politiques ». Les différents segments sont souvent
en relation de méfiance, sinon d'hostilité, entre eux et tôt ou tard, l'étranger — ethnologue —
s'il veut établir une relation de confiance avec les personnes d'un certain segment doit choisir
son camp, épouser sa cause, et par là-même, il se prive en grande partie des possibilités de
vivre et de travailler avec les autres segments. l'espace dans la mythologie tatuyo 49
La forêt.
De part et d'autre de la rivière, constituant comme la chair solide du squel
ette, est la terre ferme ; autre lieu, autre monde. Univers de la grande forêt,
c'est là que vivent ces autres gens, les Gens Animaux, waibukëna maha.
C'est là aussi, à l'intérieur de la forêt, que vivent ces « presque animaux »,
les indiens Macu, poxa.
La rivière est le lieu de l'Anaconda, la forêt le lieu du Jaguar ; la rivière est
le lieu de la culture, la forêt, celui de la sauvagerie, de la nature brute.
La communauté humaine — la maloca.
Les Gens Poissons, wai maha, habitent la rivière, les Gens Animaux, waibu
këna maha, habitent la forêt, mais où habitent les Gens, maha (les Gens « tout
court », c'est -à-dire les Tatuyo) ? Bien que sortis de l'eau, ils ne sont pas dans
l'eau ; mais s'ils ne sont pas dans l'eau, ils sont très près de l'eau. Ils vivent
juste au bord de la rivière, c'est à quelque cinquante ou cent mètres de la rivière
que se trouve leur maison, la maloca, wi.
Les Gens, près de l'eau, mais hors de l'eau, sont par ailleurs près de la forêt,
mais hors de la forêt. L'emplacement de la maloca, des brûlis qui l'entourent,
représentent sur la terre ferme autant d'espaces où la forêt a été supprimée,
niée ; ces espaces déboisés constituent au sein de la nature le lieu et la marque
de la culture (les deux sens du mot se recoupant). Les Gens se sont aménagé
un espace au lieu de conjonction entre l'univers de la forêt et celui de la rivière.
Les Gens, en tant que culture, sont une résultante, le fruit d'une rencontre
entre l'eau et la terre, le fruit d'une union, de l'alliance entre Dye'ba le Jaguar
et Dyawira, la fille de l'Anaconda Poisson.
Le ciel.
Au-dessus des rivières, au-dessus de la forêt et des montagnes, des malocas
et des chagras, il y a le ciel, umëreko. Comme une grande corbeille renversée,
le ciel recouvre l'ensemble de la terre. L'espace entre le haut du ciel et la surface
de la terre se subdivise en plusieurs étages, tutti, qui sont les terres, dye'pa,
d'autant de gens habitant ces différents étages. Chaque jour, le soleil sort à
l'Est, tout en aval, à l'embouchure de la Rivière Poisson, là-bas où ciel et terre
se rejoignent. Il s'élève dans le ciel le long de son chemin, passe au zénith —
à la verticale des grands arbres — puis s'incline à l'horizon vers l'Ouest, tombe
et disparaît à l'extrémité amont de la Rivière Poisson. Il continue ensuite sa
course sous terre. Le soleil, dans sa course quotidienne, chauffe, éclaire la rivière
avec les Gens-poissons, la forêt avec les Gens-animaux, la maloca et les chagras
avec les Gens ; il chauffe, éclaire l'ensemble de l'univers.
Le Monde ďen-dessous.
Sous la terre, il y a un autre monde, le Monde d'en-dessous. Ce monde est
une réplique inversée du monde supérieur où vivent les Gens. Monde maléf
ique, monde des morts, là coule la rivière, bori riya, la Rivière Maléfique. SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES 50
Dans le monde supérieur, la Rivière Poisson et le soleil ont une direction,
parallèle Est-Ouest, mais ils sont séparés dans l'espace, la rivière sur terre, le
soleil dans le ciel. Sous terre, le chemin de l'eau et celui du soleil sont confondus.
Quand le soleil disparaît à l'Ouest et passe sous terre, il prend là un bateau
et fait toute Sa course souterraine sur la rivière pour réapparaître à l'Est, à l'autre
extrémité de la terre.
Le Monde du mythe.
Toutes ces différentes parties du cosmos, tous ces mondes, correspondent
à une réalité spatiale, on peut les situer spatialement les uns par rapport aux
autres. Le monde du mythe, lui, n'a pas de lieu. Certes les Tatuyo le situent
au-delà, derrière l'embouchure de la Rivière Poisson, mais cet « au-delà de
l'embouchure » ne correspond à aucune réalité spatio-dimensionnelle ; le monde
du mythe n'existe que par les personnages qui l'habitent. Il s'agit des grands
personnages du tout début ; du Soleil, de 1' Anaconda, du Tigre, de Lune, de
la sœur de Lune, etc. Ce sont eux qui au début vinrent dans ce monde-ci
Fig. 1. — Territoire des indiens Tucano.
" Le petit rectangle interne correspond à peu près à l'aire d'extension desTucano Orientaux.
Cf. carte PIRA-PARANA.
En pointillés la « Rivière Poisson » selon la conception du monde des Tatuyo. dans la mythologie tatuyo 51 l'espace
Fig. 2. — Vaupès. Pira-Parana.
afin de mettre en place les différentes manifestations de la vie sur terre. Le
monde du mythe est une construction logique, c'est la clef de voûte de tout
l'édifice, qui fait tenir l'ensemble, qui sous-tend, explique les différentes parties
de l'univers et ses habitants.
Le Pira-Parana.
Les Tatuyo habitent au centre du monde, sur les berges de ce grand axe
qui traverse la terre dans toute son étendue, la Rivière Poisson — wai *ya — .
Pour le géographe, la Rivière Poisson devient en nheêngatu (Tupi) le Pira-
Parana x et apparaît comme un petit affluent nord de l'Apaporis d'importance
tout à fait secondaire par rapport à l'ensemble du réseau hydrographique du
Nord-Ouest amazonien. L'Apaporis débouche à son tour dans le Caqueta (Japura)
affluent de l'Amazone, qui se jette quelques milliers de kilomètres plus en aval
dans l'Océan Atlantique. Les représentations de l'univers des Tatuyo et du
géographe ne sont pas seulement différentes mais exclusives l'une de l'autre ;
1. Pira = poisson, parana = rivière. 52 - SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
avant de suivre les Tatuyo dans leur propre vision de l'univers — en prenant
comme fil conducteur le « dessin de l'univers » que nous fit B. — commençons
par situer rapidement les principales caractéristiques du bassin du Pira-Parana.
Le bassin du Pira-Parana se trouve sur les marges orientales du territoire
colombien non loin de la frontière avec le Brésil ; le cours de la rivière est comp
ris entre 70° et 71° de longitude Ouest et 1° lat. Nord — 0°30' lat. Sud. Cette
région fait partie de la division administrative de la « Comisaria Especial del
Vaupès », capitale Mitú, centre administratif, missionnaire et commerçant
d'environ 1 500 habitants relié à l'extérieur — Villavicencio — par plusieurs
vols hebdomadaires de DC 3.
Le Pira-Parana est une rivière noire aux eaux limpides ; son bassin traverse
l'extrémité la plus méridionale du vieux bouclier de roches métamorphiques du
massif des Guyanes. La couche de terre arable est peu épaisse ; sur le Haut
Pira-Parana après quelques fortes pluies, l'eau monte brusquement mais n'est
que légèrement troublée par une faible quantité de terre arrachée à ses berges,
puis elle récupère rapidement sa limpidité habituelle. La rivière, surtout dans
sa partie supérieure, est souvent torrentueuse ; dans les passages en eaux plus
calmes, son lit est en général sableux, sable qui est en grande partie recouvert
d'épaisses couches de feuilles mortes en décomposition. Pendant les mois les
plus secs, janvier et février, l'étiage laisse à découvert des petites plages de
sable très blanc et fin où, aux endroits habités, viennent se poser des myriades
de papillons 1. Ailleurs ce lit sableux cède la place à des bandes de terre argi
leuse qui peuvent constituer des talus surplombant la rivière de quelques mètres.
Là où les rives sont basses, le lit de la rivière se disperse en plusieurs chenaux
ou « parana » 2 ; des bras morts forment des lacs en communication avec le lit
de la rivière du moins pendant les hautes eaux 3. Les passages en eaux calmes
sont fréquemment coupés de bandes rocheuses qui constituent autant de rapi
des. Parfois il s'agit de ruptures brusques et assez courtes de quelques décimètres
à quelques mètres de dénivellation formant comme deux ou trois grandes mar
ches d'escalier, parfois c'est sur plusieurs centaines de mètres que la rivière
coule avec violence entre d'énormes rochers encombrant son lit. Ces roches
granitiques et de grès rouge — formations en pudding — constituent autant
de ruptures de continuité sur le cours de la rivière et sont souvent le lieu des
implantations humaines, ou marquent la limite d'un territoire. Notons que ces
rapides ne constituent pas de réels obstacles à la navigation indigène ; pour les les plus importants, le canoé — jamais très grand — est tiré à la main
soit au milieu même du rapide soit sur la terre ferme.
Si le Pira-Parana est « navigable » sur toute sa longueur, il n'en est pas de
même pour ses affluents, du moins ceux de son cours supérieur. En aval, le
Komeyaka, le Colorado, le Tatu peuvent être remontés en canoé sur une cer
taine partie de leur longueur. Mais plus en amont les affluents sont de toute
petites rivières (sur la carte ne figurent que moins de la moitié de ces affluents)
qui n'ont que quelques mètres de largeur et ne sont pas ou peu navigables.
1. Les papillons aiment tout particulièrement se poser là où les gens ont uriné.
2. Il s'agit là d'un usage particulier de ce mot par les gens du Vaupès.
3. C'est surtout là — disent les Tatuyo — que vivent les anacondas. l'espace dans la mythologie tatuyo 53,
Leurs lits sont souvent complètement encombrés de rochers et de pierres (le
« Piedra ») ou bien totalement envahis de végétation qui devient particulièrement
dense sur les bords des cours d'eau ; il est alors nécessaire de se frayer son che
min au machete pour essayer de faire passer le canoé. Ces petits affluents
méritent bien leur nom de « igarape h — chemin du canoé — . Si ces
sont peu ou pas navigables, ils n'en ont pas moins une grande importance ;
ils ont en effet un débit d'eau courante suffisant pour que des communautés
— maloca — puissent s'établir sur leurs berges à l'intérieur de la forêt, la com
munication entre ces malocas et celles des berges du Pira-Parana se faisant
à pied par les pistes de la forêt.
La végétation est celle de la forêt tropicale humide mais en général relat
ivement peu dense, elle ne constitue en rien un obstacle aux déplacements à
pied ; les nombreuses pistes qui parcourent la forêt recoupent constamment
d'innombrables petits ruisseaux qui sillonnent en tout sens le sol recouvert
d'un tapis de feunles mortes brun foncé toujours luisant d'humidité. Les Tatuyo
s'aventurent beaucoup dans la forêt, qui n'est pas redoutée et qui ne présente
que peu de danger si ce n'est d'ordre surnaturel. A certains endroits, le socle
rocheux apparaît à nu, ces zones que les indigènes appellent « savanas » sont recou
vertes d'une faible végétation de caractère xérophile.
A l'Ouest, le bassin du Pira-Parana est bordé par une suite de « cerros » s' él
evant jusqu'à 750 mètres, qui sépare le Haut Pira-Parana du Cananari ; des
voies de passages — terrestres — existent entre les deux rivières. L'Apaporis
coupe ces hauteurs au lieu dit « Jirijirimo » ; à cet endroit la rivière disparaît
complètement sous terre constituant un obstacle sérieux à la navigation, il
faut en effet plusieurs jours pour contourner cette formation rocheuse avec le
canoé par voie de terre 2. Ces mêmes hauteurs se prolongent vers le Sud-Ouest
en plusieurs crêtes parallèles jusqu'au Caqueta où elles constituent le fameux
« Salto de Araracuara » et plus au sud le « Salto de la Chorrera » sur la rivière
Igara-Paraná. Au Nord, un passage (« varador ») de trois ou quatre kilomètres
permet en tirant le canoé à terre de passer du Haut Pira-Parana au bassin du
Vaupès par l'intermédiaire du Ti 3. Sur les marges orientales, de nombreuses
pistes mettent en communication le Pira-Parana avec les hauts affluents du
Papuri et du Tiquié. Au sud, la rivière débouche dans l'Apaporis, affluent nord
du Caqueta
Notons que, malgré ces possibilités de communication a,vec l'extérieur, le
bassin du Pira-Parana est situé à l'écart des principaux cours d'eau : Vaupès,
Papuri, Tiquié — voies de pénétration des Blancs — , son accès est relativement
peu aisé. Par là-même le Pira-Parana fut plus tardivement et moins intensément
touché ; son bassin a longtemps constitué une zone de refuge pour les indigènes
du Vaupès poursuivis par les patrons caoutchoutiers.
Les Tatuyo occupent les rives et les affluents supérieurs du Pira-Parana,
le Rapide Ananas — Hena Pwelo — (« Piňa Cachievera ») est considéré comme
1. En nheêngatu, igara = canoé, pe = chemin.
2. C'est dans le bassin supérieur de l'Apaporis que les Tatuyo étaient généralement employés
pour l'exploitation du caoutchouc.
3. En nheêngatu, ti = nez, narine ; en tatuyo c'est — i'kei riya — la Rivière Nez.

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