Sanctions diffuses. Sarcasmes, rires, mépris - article ; n°4 ; vol.31, pg 591-607
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Revue française de sociologie - Année 1990 - Volume 31 - Numéro 4 - Pages 591-607
Ruwen Ogien : Diffuse sanctions. Sarcasm, laughter and contempt...
The division made between diffuse and organized sanctions can be attributed to Durkheim. However, Durkheim limited the scope of his discovery by presenting diffuse sanctions as attenuated copies of legal sanctions. It is not impossible to show that between these two types of sanctions there exist irreducible differences. It therefore follows that Durkheim's division can be saved from Durkheim, despite the high cost involved, as placing the specific properties of diffuse sanctions in the fore, entails a paradox. It is difficult to explain precisely what diffuse sanctions enable us to identify or to characterize : informal social order (the alleged « order of interaction »).
Ruwen Ogien : Diffuse Bestrafung, Sarkasmus, Lachen, Verachtung, ...
Durkheim verdanken wir die Unterscheidung zwischen diffusen und organisierten Sanktionen. Durkheim begrenzt jedoch die Tragweite seiner Entdeckung, indem er die diffusen Sanktionen als abgeschwächte Kopien von gesetzlichen Sanktionen darstellt. Es ist nich unmöglich darzustellen, dass nicht umgehbare Unterschiede bestehen zwischen diesen beiden Sanktionsarten. Hieraus folgt, dass man die Durkheimsche Trennung selbst gegen Durkheim verteidigen kann, allerdings zu einem sehr hohem Preis, da die Zutagelegung der spezifischen Eigenschaften dieser diffusen Sanktionen ein Paradox nach sich zieht. Es ist uns nicht einfach zu erklären, was wir durch die diffusen Sanktionen identifizieren und charakterisieren können, namlich die informelle soziale Ordnung (die sogenannte « Interaktionsordnung »).
Ruwen Ogien : Sanciones difusas. Sarcasmos, risas, desprecio, ...
Es a Durkheim a quien se le debe la división entre las sanciones difusas y sanciones organizadas. Sin embargo, Durkheim a limitado el alcance de su descubrimiento presentando las sanciones difusas como copias atenuantes de las sanciones legales. No es imposible de probar, que existen diferencias irreductibles entre estos dos modos de sanciones. Esto implica, que podemos preservar la division de Durkheim contra Durkheim, aunque el costo de este rescate sea muy elevado, en la medida que la evidencia de las propiedades especificas de las sanciones difusas ocasione una paradoja. Tendremos dificultad en explicar lo que las sanciones difusas nos permiten caracterizar о identificar : el orden social informal (el pretendido « orden de la interacción »).
C'est à Durkheim que l'on doit la division entre sanctions diffuses et sanctions organisées. Cependant, Durkheim a limité la portée de sa découverte en présentant les sanctions diffuses comme des copies atténuées des sanctions légales. Il n'est pas impossible de montrer qu'il existe des différences irréductibles entre ces deux modes de sanctions. Il s'ensuit que l'on peut sauver la division de Durkheim contre Durkheim, bien que le coût de ce sauvetage soit très élevé, dans la mesure où la mise en évidence des propriétés spécifiques des sanctions diffuses entraîne un paradoxe. Nous aurons du mal à expliquer ce que les sanctions diffuses nous permettent d'identifier ou de caractériser : l'ordre social informel (le prétendu « ordre de l'interaction »).
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Langue Français
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Ruwen Ogien : Diffuse Bestrafung, Sarkasmus, Lachen, Verachtung, ...
Durkheim verdanken wir die Unterscheidung zwischen diffusen und organisierten Sanktionen. Durkheim begrenzt jedoch die Tragweite seiner Entdeckung, indem er die diffusen Sanktionen als abgeschwächte Kopien von gesetzlichen Sanktionen darstellt. Es ist nich unmöglich darzustellen, dass nicht umgehbare Unterschiede bestehen zwischen diesen beiden Sanktionsarten. Hieraus folgt, dass man die Durkheimsche Trennung selbst gegen Durkheim verteidigen kann, allerdings zu einem sehr hohem Preis, da die Zutagelegung der spezifischen Eigenschaften dieser diffusen Sanktionen ein Paradox nach sich zieht. Es ist uns nicht einfach zu erklären, was wir durch die diffusen Sanktionen identifizieren und charakterisieren können, namlich die informelle soziale Ordnung (die sogenannte « Interaktionsordnung »).
Ruwen Ogien : Sanciones difusas. Sarcasmos, risas, desprecio, ...
Es a Durkheim a quien se le debe la división entre las sanciones difusas y sanciones organizadas. Sin embargo, Durkheim a limitado el alcance de su descubrimiento presentando las sanciones difusas como copias atenuantes de las sanciones legales. No es imposible de probar, que existen diferencias irreductibles entre estos dos modos de sanciones. Esto implica, que podemos preservar la division de Durkheim contra Durkheim, aunque el costo de este rescate sea muy elevado, en la medida que la evidencia de las propiedades especificas de las sanciones difusas ocasione una paradoja. Tendremos dificultad en explicar lo que las sanciones difusas nos permiten caracterizar о identificar : el orden social informal (el pretendido « orden de la interacción »).
C'est à Durkheim que l'on doit la division entre sanctions diffuses et sanctions organisées. Cependant, Durkheim a limité la portée de sa découverte en présentant les sanctions diffuses comme des copies atténuées des sanctions légales. Il n'est pas impossible de montrer qu'il existe des différences irréductibles entre ces deux modes de sanctions. Il s'ensuit que l'on peut sauver la division de Durkheim contre Durkheim, bien que le coût de ce sauvetage soit très élevé, dans la mesure où la mise en évidence des propriétés spécifiques des sanctions diffuses entraîne un paradoxe. Nous aurons du mal à expliquer ce que les sanctions diffuses nous permettent d'identifier ou de caractériser : l'ordre social informel (le prétendu « ordre de l'interaction »).
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.' />

Ruwen Ogien
Sanctions diffuses. Sarcasmes, rires, mépris
In: Revue française de sociologie. 1990, 31-4. pp. 591-607.
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Ogien Ruwen. Sanctions diffuses. Sarcasmes, rires, mépris. In: Revue française de sociologie. 1990, 31-4. pp. 591-607.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1990_num_31_4_2713Abstract
Ruwen Ogien : Diffuse sanctions. Sarcasm, laughter and contempt...
The division made between diffuse and organized sanctions can be attributed to Durkheim. However,
Durkheim limited the scope of his discovery by presenting diffuse sanctions as attenuated copies of
legal sanctions. It is not impossible to show that between these two types of sanctions there exist
irreducible differences. It therefore follows that Durkheim's division can be saved from Durkheim,
despite the high cost involved, as placing the specific properties of diffuse sanctions in the fore, entails a
paradox. It is difficult to explain precisely what diffuse sanctions enable us to identify or to characterize :
informal social order (the alleged « order of interaction »).
Zusammenfassung
Ruwen Ogien : Diffuse Bestrafung, Sarkasmus, Lachen, Verachtung, ...
Durkheim verdanken wir die Unterscheidung zwischen diffusen und organisierten Sanktionen. Durkheim
begrenzt jedoch die Tragweite seiner Entdeckung, indem er die diffusen Sanktionen als abgeschwächte
Kopien von gesetzlichen Sanktionen darstellt. Es ist nich unmöglich darzustellen, dass nicht umgehbare
Unterschiede bestehen zwischen diesen beiden Sanktionsarten. Hieraus folgt, dass man die
Durkheimsche Trennung selbst gegen Durkheim verteidigen kann, allerdings zu einem sehr hohem
Preis, da die Zutagelegung der spezifischen Eigenschaften dieser diffusen Sanktionen ein Paradox
nach sich zieht. Es ist uns nicht einfach zu erklären, was wir durch die Sanktionen identifizieren
und charakterisieren können, namlich die informelle soziale Ordnung (die sogenannte «
Interaktionsordnung »).
Resumen
Ruwen Ogien : Sanciones difusas. Sarcasmos, risas, desprecio, ...
Es a Durkheim a quien se le debe la división entre las sanciones difusas y sanciones organizadas. Sin
embargo, Durkheim a limitado el alcance de su descubrimiento presentando las sanciones difusas
como copias atenuantes de las sanciones legales. No es imposible de probar, que existen diferencias
irreductibles entre estos dos modos de sanciones. Esto implica, que podemos preservar la division de
Durkheim contra Durkheim, aunque el costo de este rescate sea muy elevado, en la medida que la
evidencia de las propiedades especificas de las sanciones difusas ocasione una paradoja. Tendremos
dificultad en explicar lo que las sanciones difusas nos permiten caracterizar о identificar : el orden
social informal (el pretendido « orden de la interacción »).
Résumé
C'est à Durkheim que l'on doit la division entre sanctions diffuses et sanctions organisées. Cependant,
Durkheim a limité la portée de sa découverte en présentant les diffuses comme des copies
atténuées des sanctions légales. Il n'est pas impossible de montrer qu'il existe des différences
irréductibles entre ces deux modes de sanctions. Il s'ensuit que l'on peut sauver la division de Durkheim
contre Durkheim, bien que le coût de ce sauvetage soit très élevé, dans la mesure où la mise en
évidence des propriétés spécifiques des sanctions diffuses entraîne un paradoxe. Nous aurons du mal
à expliquer ce que les sanctions diffuses nous permettent d'identifier ou de caractériser : l'ordre social
informel (le prétendu « ordre de l'interaction »).R. franc, sociol, XXXI, 1990, 591-607
Riwen OGIEN
Sanctions diffuses
Sarcasmes, rires, mépris, ...
Résumé
C'est à Durkheim que l'on doit la division entre sanctions diffuses et sanctions
organisées. Cependant, Durkheim a limité la portée de sa découverte en présentant
les sanctions diffuses comme des copies atténuées des légales. Il n'est pas
impossible de montrer qu'il existe des différences irréductibles entre ces deux modes
de sanctions. Il s'ensuit que l'on peut sauver la division de Durkheim contre Durkheim,
bien que le coût de ce sauvetage soit très élevé, dans la mesure où la mise en évidence
des propriétés spécifiques des sanctions diffuses entraîne un paradoxe. Nous aurons
du mal à expliquer ce que les nous permettent d'identifier ou de
caractériser : l'ordre social informel (le prétendu « ordre de l'interaction »).
On dit souvent de Durkheim qu'il donne trop d'importance à l'idée de
sanction. Il me semble plutôt qu'il n'en accorde pas assez. Durkheim se
contente de proposer une théorie « pauvre » ou « minimale » de la
sanction. C'est que, pour lui, toutes les sanctions, qu'elles soient formelles
ou informelles, positives ou négatives, doivent être réduites au modèle
étroit du châtiment légal.
Lorsque nous cherchons à comprendre ou à expliquer un phénomène
complexe, avons toujours la possibilité de le réduire à ce que nous
connaissons mieux. Durkheim n'hésite pas à employer ce bon procédé,
lorsqu'il s'efforce de définir l'ordre social informel au moyen de ces
châtiments aisément identifiables que sont le rire, le sarcasme, le mépris.
Mais réduire ne veut pas dire éliminer. Or, c'est à l'élimination de l'ordre
social informel qu'aboutit Durkheim lorsqu'il précise sa définition des
sanctions : les châtiments informels sont identiques en nature aux peines
légales et l'ordre social informel n'est qu'une copie atténuée (plus
« faible ») de l'ordre légal.
Le fait que la réduction de Durkheim élimine la spécificité de ce qu'il
veut expliquer suffit-il à ruiner toute sa théorie des sanctions ? Je ne le
pense pas. L'on peut fort bien admettre sa recommandation générale (« Si
vous souhaitez découvrir les règles de la vie morale, commencez par les
591 Revue française de sociologie
sanctions ») sans être obligé d'accepter sa réduction de toutes les formes
de à la sanction légale.
Il semble même que le meilleur moyen de suivre cette recommandation
générale consiste à refuser toute réduction hâtive de la variété des sanctions
et tout appauvrissement exagéré de la théorie des sanctions.
C'est cette idée qui me guide dans mon analyse des relations entre
« sanctions diffuses » et « ordre de l'interaction ». Tout d'abord, j'essaie,
à la manière de Durkheim, de réduire le problème de l'ordre de l'inte
raction au problème des sanctions diffuses. Puis je donne quelques
arguments pour expliquer mon refus de l'accompagner jusqu'au bout de
la réduction. Enfin, en m'attardant sur les propriétés des sanctions diffuses,
j'essaie de montrer l'intérêt (et les difficultés) d'une théorie des sanctions
« riche » ou « large » comme l'on voudra, une théorie qui préserve la
valeur des « sanctions diffuses » (1).
I. — Réduction du problème de Tordre de l'interaction
au problème des sanctions diffuses
L'on a beaucoup de peine à identifier les contours, plutôt vagues, de
ce que l'on nomme, au gré des humeurs théoriques, sociologie de l'inter
action, sociologie de la vie quotidienne, micro-sociologie, phénoménologie
du monde social, etc.
Il me semble qu'on y verrait un peu plus clair si l'on acceptait de
revenir, provisoirement, à la vieille idée de sanction diffuse que Durkheim
nous a léguée. Durkheim pensait qu'il n'était guère possible de donner une
bonne théorie de l'ordre social sans introduire une analyse des châtiments
informels tels que le rire, le sarcasme, le mépris. D'ailleurs, dès le début
des Règles de la méthode sociologique, Durkheim éprouve le besoin de
parler du rire, qui n'est pourtant pas son sujet favori.
Que dit-il ? « Si, en m'habillant, je ne tiens aucun compte des usages
suivis dans mon pays et dans ma classe, le rire que je provoque, l'éloi-
gnement où l'on me tient produisent, quoique d'une manière plus atténuée,
les mêmes effets qu'une peine proprement dite » (rms, pp. 4-5). Comme
tant d'autres, Durkheim considère que le rire châtie les mœurs, sanctionne
les infractions aux conventions et aux usages. Le rire a la même fonction,
(1) Je n'ai pas pu éviter de multiplier les que, Paris, Presses Universitaires de France,
citations de Durkhein (et d'un fervent durk- Quadrige, éd. 1981.
heimien, Radcliffe-Brown). Cela n'a rien dfm : « Définition du fait moral » dans
d'étonnant dans un article sur les « sanctions Textes 2 : Religion, morale, anomie, Paris,
diffuses». Pour ne pas trop alourdir les Editions de Minuit, éd. 1975, pp. 257-288.
références, je me suis contenté d'une nota- sp : « Détermination du fait moral », dans
tion abrégée pour les écrits de Durkheim : Sociologie et philosophie, Paris, Presses
rms : Les règles de la méthode sociologi- Universitaires de France, éd. 1974, pp. 51-83.
592 Ruwen Ogien
les mêmes effets que toute autre peine : c'est l'équivalent informel d'une
peine légale.
Bien entendu, entre ces deux formes de peines, il n'y a pas identité au
sens strict. Toutes les propriétés d'un châtiment informel comme le rire ne
sont pas identiques aux d'une peine légale l'emprison
nement. Ainsi, le rire peut être le fait de chacun et de tout le monde alors
que les peines légales ne peuvent être administrées que par un corps défini
et constitué (dfm, p. 278).
Durkheim dirait : le rire est une sanction « diffuse » alors que l'em
prisonnement est une sanction « organisée » (ibid.). Diffus signifie en
réalité : appliqué directement sans la médiation d'un corps défini et
constitué. Les sanctions diffuses, à la Durkheim, déterminent un domaine
de droits et de devoirs échappant à la juridiction des corps définis et
constitués et, par là même, à la « grande » sociologie du Droit et des
Institutions.
Ce domaine de droits et devoirs particuliers mérite de recevoir un nom
particulier. « Domaine de l'interaction » convient assez bien, mais tout
autre terme pourrait convenir aussi bien, s'il servait, tout simplement, à
désigner ce système de droits et de devoirs que les sanctions diffuses
rendent manifestes. Les échanges de politesse sont, probablement, les
meilleures représentations sensibles de ce système de droits et de devoirs.
La résolution des litiges de politesse ne se fait pas sur le mode de la
médiation formelle. Lorsqu'une règle dite de politesse en vient à être
soutenue par un article de loi, elle cesse, ipso facto, d'être une règle de
politesse. Et l'on peut aller jusqu'à défendre l'idée que la médiation
informelle elle-même supprime la relation de politesse. Les litiges de
politesse doivent se résoudre sur le mode du duel, en « face-à-face ».
Les échanges de politesse peuvent être considérés comme une sorte de
modèle de l'interaction (simplification heuristique ou modèle réduit plus
aisément accessible à nos sens, comme l'on voudra). Si l'on accepte cette
réduction ou, plutôt, cette traduction, il ne sera pas très difficile de
comprendre pourquoi le domaine de l'interaction semble s'opposer
naturellement au domaine du Droit (où les sanctions sont administrées par
des corps organisés) aussi bien qu'au domaine Moral (où les sanctions
doivent atteindre jusqu'à l'intimité, la conscience, le « for intérieur »).
Ainsi, les sanctions diffuses à la Durkheim circonscrivent un système
de droits et de devoirs distinct du Droit et de la Morale et permettent
d'identifier un domaine tout à fait spécifique qu'il ne reste plus qu'à
nommer.
C'est une excellente raison pour retenir cette notion car on ne peut pas
dire que l'on ait découvert, depuis Durkheim, un meilleur critère d'ident
ification du fameux domaine de l'interaction; plus exactement, il ne
semble pas que l'on ait découvert un critère purement sociologique plus
pertinent. Ce sont plutôt des critères naturalistes (la présence physique)
593 Revue française de sociologie
ou psychologiques (l'influence réciproque, l'impression sur autrui) qui ont
exercé leurs ravages.
Il peut paraître absurde, en effet, d'identifier un domaine sociologique
dans les termes purement physiques ou naturalistes de la proximité, du
face-à-face, de la présence simultanée dans une aire de contact. En
adoptant cette vision naïve du « face-à-face », on élimine hâtivement
quantité de très bons arguments (plutôt culturalistes) montrant tous que
les limites physiques de notre monde immédiat ne sont pas données, mais
construites.
Après Goffman, plus personne ne songerait sérieusement à nier qu'il
existe une sorte de domaine de relations face-à-face que l'on peut traiter
sui generis (1 bis). Mais il me semble qu'il vaut mieux identifier le
face-à-face à partir d'un concept dont le contenu sociologique est assez
clair. Autrement dit, déduire le face-à-face des sanctions diffuses, ce n'est
pas essayer de ruiner toute sociologie de la proximité, c'est seulement
abandonner une version naïve ou naturaliste du face-à-face.
Une fois éliminé le critère purement naturaliste du contact physique,
nous ne sommes pas encore obligés d'admettre le critère de la sanction
diffuse pour identifier le domaine de l'interaction. Rien ne nous empêche
d'utiliser des critères plus sympathiques : domaine des règles implicites par
rapport au domaine des règles explicites, des présuppositions cognitives
ou normatives par rapport aux chartes formelles, etc.
Mais tous ces critères ont l'inconvénient de reposer, d'une façon ou
d'une autre, sur une forme d'adhésion au mentalisme. En effet, si l'on
aborde un domaine de la vie morale par le biais d'une description des
« règles implicites » qui orientent les individus, on impose aussitôt le
tableau d'une vie pratique réglée par les injonctions de l'esprit, par un
« stock » de valeurs ou de règles déposées dans une intériorité inaccessible,
par une conception « magique » de l'action exercée par la règle sur
l'orientation de nos comportements.
Suivre la leçon de Durkheim me paraît un excellent moyen d'éviter ces
écueils. C'est que, parmi toutes les idées qui nous permettent de concevoir
certaines régularités dans la vie morale, celle de la sanction est encore la
moins contestable en dépit de son caractère négatif et des associations
d'idées pénibles (et injustifiées) qu'elle semble entraîner.
(1 bis) Cf., pour un aperçu général, pp. 1-17; traduit par H. Hamad et F. Reu-
E. Goffman, « The interaction order », Ame- maux, « L'ordre de l'interaction », Sociétés,
rican sociological review, 48 (1) 1982, (0) 1984, pp. 12-20 et (14) 1987, pp. 8-16.
594 Ruwen Ogien
II. — La théorie « pauvre » de Durkheim
ou l'identité des sanctions diffuses et des sanctions légales
C'est une sorte d'asymétrie entre la sanction et la règle qui conduit
Durkheim à donner la priorité conceptuelle à la sanction (2). Lorsque nous
butons sur une sanction, nous sommes en droit d'inférer l'existence d'une
règle ou d'imaginer qu'une règle doit exister, même si nous n'avons aucune
idée du contenu de cette et même si nous sommes condamnés à
discuter indéfiniment du contenu de la règle. En revanche, le prétendu
« constat » d'une régularité dans les conduites observées ne nous permet
pas du tout de conclure à l'existence d'une règle. Les régularités apparentes
sont trompeuses et nous voyons souvent des règles là où il n'y a que des
coïncidences.
Nous pourrons conclure à la présence d'une règle si et seulement si une
infraction entraîne une réaction. Mais alors, c'est encore la sanction qui
nous autorise à inférer l'existence de la règle (3).
Cet aspect de la théorie de Durkheim est loin de faire l'unanimité, mais
personne ne songe à nier que la sanction puisse être un point de départ
intéressant pour identifier l'« ordre social ». Les choses se compliquent
lorsque Durkheim précise sa définition de la sanction, c'est-à-dire lorsqu'il
affirme que toute sanction est, par nature, négative ou répressive. Pour
certains, cette insistance sur l'aspect négatif, répressif, douloureux de la
vie morale ressemble à un aveuglement, un intérêt suspect (4).
Durkheim donne l'impression de s'intéresser exclusivement aux peines
que l'on peut infliger à autrui : sarcasmes, blâmes, mépris, réprobations,
exécutions, châtiments corporels, humiliations, bannissement, emprison
nement, etc. Pourtant, il existe une variété de réactions morales qui
mériteraient aussi d'être considérées comme des « sanctions » et qui sont
moins amères, moins désagréables. Il arrive en effet qu'un geste soit
admiré, apprécié, loué, glorifié même. Aucun corps institué ne décerne ce
genre de médaille intangible. Nous pourrions donc les appeler sanctions
diffuses. Et, puisque seules les formes enivrantes de la gloire ou de
l'admiration ou, plus paisibles, de la gratitude, de la reconnaissance muette
(2) Les arguments négatifs de Durkheim avantage conceptuel sur la règle, c'est parce
sont fort bien connus. Ils sont clairement que la sanction est donnée à nos sens (pour
exposés dans chacune de ses définitions du Durkheim !) alors que la règle est inobserva-
fait moral (cf. dfm, rms, sp). ble. La sanction garantit la présence d'une
(3) Cette façon de traduire l'argument de règle (non spécifiée) alors que la régularité
Durkheim dans les termes plus « modernes » des conduites ne garantit rien (c'est l'argu-
d'une discussion sur l'identification des rè- ment des coïncidences). Cf. G.P Baker et
gles ne me semble pas être une trahison. En P.M.S. Hacker, Scepticism, rules and lan-
effet, l'argument de Durkheim repose, guage, Oxford, Basil Blackwell, 1984.
comme la critique contemporaine de l'idée de (4) J.H. Barnsley, The social reality of
règle, sur la priorité de méthode qu'il ethics, London, Routledge and Kegan Paul,
convient d'accorder au public, au manifeste, 1972.
à l'observable. Si la sanction présente un
595 Revue française de sociologie
récompensent ces actions, nous pourrions dire qu'il s'agit de sanctions
« positives ». Cette idée a largement été utilisée par des durkheimiens
zélés.
Selon Radcliffe- Brown, par exemple, les sanctions peuvent être ou bien
organisées (ce sont des « actions sociales menées suivant une procédure
traditionnelle et reconnue ») ou bien diffuses (ce sont des expressions
spontanées d'approbation ou de désapprobation de la part des membres
de la communauté agissant individuellement) (5).
Nous reconnaissons Durkheim, évidemment. Radcliffe- Brown ajoute :
les sanctions se divisent aussi en sanctions positives (manifestations
d'approbation à l'égard d'un mode de comportement) et sanctions négatives
(manifestations de désapprobation) (ibid., p. 309). A partir de ces deux
critères, Radcliffe- Brown définit quatre modes de (diffuses
négatives ou positives; organisées négatives ou positives). Pour lui, les
sanctions positives sont moins déterminées, mais ce sont néanmoins des
sanctions. C'est un point qui l'éloigné (involontairement sans doute) de
Durkheim. En effet, pour Durkheim, les sanctions sont négatives par
nature et positives par accident. Plus simplement, la sanction positive peut
accompagner, soutenir, renforcer la sanction négative, mais la sanction
positive n'est pas, en elle-même, une sanction. Admettre l'existence de
sanctions purement positives reviendrait à admettre l'existence de devoirs
facultatifs, ce qui est une absurdité selon Durkheim, les deux mots jurant
ensemble (dfm, p. 282).
Que signifierait, en effet, une sanction purement « positive » ? Une
sanction purement positive s'exprimerait dans ce type de jugement : « Si
vous faites ceci, c'est bien; si vous ne le faites pas, ce n'est pas mal ». La
sanction « positive » renvoie donc, comme le dit Durkheim, au
« facultatif ». Or, l'obligatoire, c'est précisément ce qui n'est pas facultatif.
La sanction purement « positive » exprime peut-être quelque chose de
notre vie sociale, mais certainement pas l'existence d'une règle morale,
c'est-à-dire d'une obligation. Les implications de la position de Durkheim
montrent qu'elle est audacieuse et plutôt iconoclaste.
En effet, l'héroïsme et la sainteté sont généralement conçus comme les
sommets de la moralité. Or, ce que font les héros et les saints, c'est
exactement ce qui n'est pas obligatoire pour le simple pécheur. Si le simple
pécheur est un héros, c'est bien; mais s'il n'est pas un héros, ce n'est pas
mal. Par conséquent, pour l'homme ordinaire, la manifestation la plus
sublime de la moralité, c'est le devoir facultatif, celui qui ne répond à
aucune obligation. Durkheim n'a aucune sympathie pour cette défense
naïve de la sainteté : si la sainteté est facultative, c'est qu'elle n'est pas
morale.
(5) A.R. Radcliffe-Brown, « Les sanc- dans la société primitive, Paris, Editions de
tions sociales », dans Structure et fonction Minuit, 1968, p. 309.
596 Ruwen Ogien
D'ailleurs, pour Durkheim, l'héroïsme et la sainteté ne sont pas des
vertus. Ce sont, pourrait-on dire sans aller au-delà de sa pensée, des sortes
de caprices. L'héroïsme, c'est l'esthétique de la vie morale, ce qui dans le
monde s'affranchit de l'utilité, un simple déchaînement de l'imagination.
Car s'il n'existe aucune obligation pour soutenir l'héroïsme et la sainteté,
c'est qu'ils ne sont ajustés à aucune fin vitale. Si nous admirons les actions
saintes et héroïques, c'est bien parce qu'elles vont au-delà de l'obligation,
et certainement pas en raison de leur nécessité, souvent douteuse. Ce qui
enflamme l'imagination, ce qui nous frappe dans ces actions, c'est qu'elles
sont excessives, inutiles : « Un père de famille expose sa vie pour un
inconnu, qui oserait dire que cela fut utile ? ». Ce n'est pas leur caractère
moral qui nous excite car ce qui est moral est de l'ordre du devoir, de
l'obligatoire et non du facultatif, de l'inutile (dfm, p. 282).
Avec la sanction purement positive apparaît l'esthétique de la vie
morale, une forme de détente, de dépense qui ne sert aucun but défini :
« De même, quand notre énergie morale s'est acquittée de ses obligations
quotidiennes, de ses devoirs réguliers, elle éprouve le besoin de se
répandre, de se jouer en des combinaisons nouvelles qu'aucune règle ne
détermine, ni n'impose, pour le plaisir de le faire, pour la joie d'être libre.
C'est ce besoin qui nous inspire tous les actes gratuits que nous accompliss
ons, depuis les raffinements de l'intimité mondaine, les ingéniosités de
la politesse, les détentes de la sympathie au sein de la famille, les
prévenances, les présents, les paroles affectueuses ou les caresses échan
gées entre amis et parents jusqu'aux sacrifices héroïques que n'exige aucun
devoir » (dfm, p. 281).
En somme, l'action gratuite n'est pas si gratuite et son « inutilité » n'est
pas si inutile. Elle répond tout de même à un besoin. Elle est une détente,
elle remplit une fonction psychologique. Mais admettre que l'héroïsme, la
sainteté ou les raffinements de la politesse sont utiles, ce n'est pas dire que
ces formes de comportements soient indispensables au maintien de l'ordre
social. Ou, dans les termes de Durkheim, l'héroïsme, la sainteté ou les
raffinements de politesse sont utiles, sans être vitaux.
Pour Durkheim, il existe une hiérarchie des fonctions. Ce qui est vital
s'exprime dans l'obligatoire; ce qui est simplement utile s'exprime dans
le facultatif. Les prétendues « sanctions positives » ne nous informent pas
sur la nature de l'ordre social, mais sur certains aspects accessoires (ou
psychologiques) de cet ordre.
En niant la valeur morale de l'héroïsme, des raffinements de la politesse,
de la sainteté, Durkheim n'entend évidemment pas nous « démoraliser »
(ce serait un comble !). Il ne nous dit pas : « Vous n'avez pas besoin d'en
faire trop, contentez-vous de vous régler sur l'opinion » (6). Ce qui
(6) C'est pourtant ce que l'on a reproché la Morale » dans Textes, op. cit., pp. 341-345.
à Durkheim. Cf. « Débat sur la rationalité de
597 Revue française de sociologie
l'intéresse, c'est la possibilité d'établir une correspondance entre l'obliga
tion et la sanction. Et, de ce point de vue, il existe trois relations mais une
seule division essentielle :
a) à la sanction purement positive correspond le degré zéro de l'obliga
tion;
b) à la sanction diffuse (négative) l'obligation faible telle
qu'elle s'exprime dans les conventions du monde ou les règles de la
politesse;
c) à la sanction organisée (négative) correspond l'obligation forte telle
qu'elle s'exprime dans les systèmes de droit.
Entre la sanction purement positive (a) et les sanctions négatives (b et
c), il y a différence de nature : la sanction positive exprime l'esthétique
de la vie morale; les sanctions négatives, la vie morale, simpliciter. Entre
sanctions négatives, il n'y a pas différence de nature mais différence de
degré.
Durkheim dit : la contrainte exercée par la sanction diffuse est « moins
violente » mais « elle ne laisse pas d'exister » (rms, p. 4). C'est cette
formule (« elle ne laisse pas d'exister ») qui justifie entièrement l'identité
de nature entre l'ordre révélé par les sanctions diffuses et l'ordre révélé
par les sanctions organisées.
En réalité, pour Durkheim, il n'y a qu'une seule sanction : la sanction
négative qui peut être graduée, sans être altérée. Si l'on compare cette thèse
moniste aux constructions proliférantes d'un Radcliffe-Brown, on n'aura
aucune difficulté à reconnaître que la théorie de la sanction de Durkheim
est une théorie « pauvre » ou « minimale ».
Il n'est pas très facile de suivre l'argument spéculaire de Durkheim.
Comme nous l'avons vu, il n'y a pour lui qu'un seul critère d'identification
de l'obligation : c'est la sanction. Mais ce qui rend identiques toutes les
formes de sanctions, c'est qu'elles renvoient en définitive au domaine de
l'obligation, domaine homogène en dépit de ses variations internes et de
ses gradations.
Heureusement, Durkheim nous aide à rompre ce cercle en accordant
une priorité de méthode à la sanction. C'est de l'identité entre sanctions
diffuses et sanctions organisées qu'il conclut à entre l'ordre moral
informel et l'ordre moral formel.
Si je parviens à établir que les propriétés des sanctions diffuses nous
interdisent de les assimiler à des sanctions organisées, je pourrai donc
conclure, contre Durkheim (et comme je le souhaite), que l'ordre moral
informel (l'ordre de l'interaction) n 'est pas identique à l'ordre moral formel
(l'ordre légal) bien qu 'il soit garanti ou gouverné par les sanctions diffuses
(ou plutôt parce que cet ordre est garanti ou gouverné par des sanctions
diffuses).
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