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Suicide au Japon, suicide à la japonaise - article ; n°4 ; vol.5, pg 402-415

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Revue française de sociologie - Année 1964 - Volume 5 - Numéro 4 - Pages 402-415
René Duchac : Selbstmord in Japan, Selbstmord auf japanische Art.
Statistische Erhebungen zeigen, dass die neuerdings ausserordentlich hohe Anzahl der Selbstmorde in Japan vor allem auf Selbstmorde bei Jugendlichen und Frauen zurückzufuhren ist. Gewisse Besonderheiten dieser Erscheinung lassen sich erst durch Motivierungsuntersuchungen verstehen, deren Interpretierung die Kenntniss einiger traditionellen Elemente des japanischen nationalen Carakters benotigt. Der geringen Anzahl von untersuchten Fällen wegen sieht sich aber der Verfasser veranlasst seine Schlussfolgerungen nur als Arbeitshypotbesen anzusehen.
René Duchac : Suicidio en Japon, suicidio a la Japonesa.
Los datos estadisticos indican que el número excepcionalmente elevado de los suicidios en Japon, fenómeno reciente, es sobre todo attribuible a suicidios de jóvenes y mu j ères. Por otra parte, ciertas peculiaridades de aquel fenómeno no se explican sino cuando se procede a estudios de las motivaciones, ilustradas por el conocimiento del carácter nacionál japonés en algunos de sus aspectos tradicionales. Sin embargo, el número reducido de los casos estudiados permite sólo al autor presentar sus conclusiones como hipótesis de estudio.
René Duchac : Suicide in Japan, suicide Japanese style.
Statistical data show that the unusual high rate of suicide in Japan, a recent phenomenon, is mainly due to the suicide of youths and women. But certain particularities of this phenomenon can be explained only through motivation studies, in the light of the national Japanese character in some of its traditional aspects. However, the small number of cases studied allows the author to present his conclusions only as working hypothesis.
Роны Дюшак: Самоубийство в Японии, самоубийство по-японски.
Статистические данные указывают, что исключительно высокий процент самоубийства в Японии, новое явление, особенно приписывается самоубийствам молодёжи и женщин. С другой стороны, некоторые особенности этого явления объясняются только тогда, когда изучают мотивировки, освещенные знанием национального характера японцев в некоторых традиционных видах. Однако, незначительное количество этих изученных фактов разрешает автору представить свои выводы только как гипотез своего труда.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1964
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René Duchac
Suicide au Japon, suicide à la japonaise
In: Revue française de sociologie. 1964, 5-4. pp. 402-415.
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Duchac René. Suicide au Japon, suicide à la japonaise. In: Revue française de sociologie. 1964, 5-4. pp. 402-415.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1964_num_5_4_6387Zusammenfassung
René Duchac : Selbstmord in Japan, Selbstmord auf japanische Art.
Statistische Erhebungen zeigen, dass die neuerdings ausserordentlich hohe Anzahl der Selbstmorde in
Japan vor allem auf Selbstmorde bei Jugendlichen und Frauen zurückzufuhren ist. Gewisse
Besonderheiten dieser Erscheinung lassen sich erst durch Motivierungsuntersuchungen verstehen,
deren Interpretierung die Kenntniss einiger traditionellen Elemente des japanischen nationalen
Carakters benotigt. Der geringen Anzahl von untersuchten Fällen wegen sieht sich aber der Verfasser
veranlasst seine Schlussfolgerungen nur als Arbeitshypotbesen anzusehen.
Resumen
René Duchac : Suicidio en Japon, suicidio a la Japonesa.
Los datos estadisticos indican que el número excepcionalmente elevado de los suicidios en Japon,
fenómeno reciente, es sobre todo attribuible a suicidios de jóvenes y mu j ères. Por otra parte, ciertas
peculiaridades de aquel fenómeno no se explican sino cuando se procede a estudios de las
motivaciones, ilustradas por el conocimiento del carácter nacionál japonés en algunos de sus aspectos
tradicionales. Sin embargo, el número reducido de los casos estudiados permite sólo al autor presentar
sus conclusiones como hipótesis de estudio.
Abstract
René Duchac : Suicide in Japan, suicide Japanese style.
Statistical data show that the unusual high rate of suicide in Japan, a recent phenomenon, is mainly due
to the suicide of youths and women. But certain particularities of this phenomenon can be explained
only through motivation studies, in the light of the national Japanese character in some of its traditional
aspects. However, the small number of cases studied allows the author to present his conclusions only
as working hypothesis.
резюме
Роны Дюшак: Самоубийство в Японии, самоубийство по-японски.
Статистические данные указывают, что исключительно высокий процент самоубийства в Японии,
новое явление, особенно приписывается самоубийствам молодёжи и женщин. С другой стороны,
некоторые особенности этого явления объясняются только тогда, когда изучают мотивировки,
освещенные знанием национального характера японцев в некоторых традиционных видах.
Однако, незначительное количество этих изученных фактов разрешает автору представить свои
выводы только как гипотез своего труда.R. franc. Sociol., V, 1964, 402-415
Suicide au Japon,
suicide à la japonaise*
par René Duchac
Pendant longtemps, le Japon a été considéré en Occident comme le pays
des holocaustes spectaculaires, auxquels, du harakiri traditionnel au sacrifice
des kamikaze (les pilotes d'avions-suicide de la dernière guerre) s'attachait
le prestige de l'héroïsme.
Vint la défaite, et l'époque où les vertus héroïques se retrouvèrent sans
emploi. Peu après, les taux des suicides commencèrent à monter, pour at
teindre, quelques années plus tard, des chiffres exceptionnellement élevés. A
ce phénomène, dans un pays où les moyens de communication de masse sont
particulièrement efficients, l'opinion publique fut vite sensibilisée. Elle l'est
encore. On est assez porté, au Japon, à considérer le suicide comme une
menace endémique partout présente et diffuse. Le pays du suicide, tel est
le titre d'un récent ouvrage d'un démographe renommé [a]. Un sondage
auprès d'étudiants et de collégiens a révélé que plus de la moitié de ces
jeunes gens avaient, à un moment quelconque, songé au suicide comme solu
tion de leurs problèmes personnels [b]. De fait, il y a au Japon une recru
descence saisonnière des suicides à l'époque des examens universitaires :
occasion de longs éditoriaux pour les principaux quotidiens. Sociologues,
psychologues, psychiatres accumulent des enquêtes locales, ou vont chercher
des réponses à l'étranger, aussi bien chez Durkheim qu'auprès du « Suicide
Prevention Center » de Los Angeles.
Sans doute, dans cette angoisse du suicide, y a-t-il une part d'exagérat
ion soigneusement entretenue par quelques littérateurs et journalistes. Les
chiffres les plus récents laissent penser que le mal, s'il est loin d'être enrayé,
commence cependant à perdre de sa virulence. Mais ces chiffres ne sont con
nus que de quelques spécialistes. L'information du public, comme il est fré
quent en matière de phénomènes sociaux en mouvement, est en retard sur
le mouvement du phénomène. Le retard, ici, équivaut peut-être à méconnaître
le sens même du mouvement. De sorte que, si nous écrivions pour un public
japonais, il serait plus salutaire de « démythologiser » le problème du suicide
que de le dramatiser. Mais nous n'avons à faire ni ceci ni cela. Notre rôle
n'est ici que de décrire une situation : la malinformation du public, et la
persistance de son angoisse, en font aussi partie.
* Les chiffres entre parenthèses se réfèrent aux notes en bas de page. Les lettres
entre crochets carrés renvoient aux notes bibliographiques rejetées en fin d'article.
402 au Japon, suicide à la japonaise Suicide
II nous a semblé, en analysant les statistiques, mais aussi en réfléchis
sant sur divers cas de suicide dont nous avons eu connaissance, depuis un
an que nous vivons au Japon, que l'importance du problème, en ce pays,
n'était pas seulement quantitative. Lorsque, de l'étude des taux, on passe à
celle des motivations, on découvre que nombre de cas, aujourd'hui encore,
ne s'expliquent pas entièrement par des facteurs psycho-sociaux dont on
puisse trouver l'équivalent dans des sociétés comparables, mais deviennent
beaucoup plus intelligibles par référence à certaines motivations proprement
nationales, auxquelles seules l'histoire et les valeurs traditionnelles sont sus
ceptibles de donner un sens. En d'autres termes, le suicide au Japon est
encore bien souvent un suicide à la japonaise. Il s'y découvre des caracté
ristiques spécifiques, ne renvoyant qu'à la société japonaise seule, et ne pou
vant être convenablement interprétées que par une connaissance suffisante du
caractère national. Nous sommes, hélas, bien loin d'être parvenu à ce stade de
connaissance. Aussi ne pouvons-nous offrir qu'à l'état brut, en quelque sorte,
les informations que nous avons pu recueillir.
Taux comparés du suicide au Japon et à Vétranger
II n'est pas sûr que le Japon détienne, aujourd'hui encore, le record mond
ial du suicide. Pour nombre de pays, les statistiques connues datent de quatre
ou cinq ans; or, depuis deux ans environ, le taux japonais, qui depuis la
guerre n'avait cessé de monter régulièrement, dépassant de beaucoup les taux
d'avant-guerre, semble avoir atteint un palier. Il est encore trop tôt pour dire
si nous assistons là à une simple halte, ou à l'amorce d'un renversement de la
tendance.
Ce record mondial, en tout cas, le Japon l'a assez longtemps conservé
pour que l'on ait pu en parler comme d'une constante de la vie nationale. Un
anthropologue japonais s'est même demandé — pour répondre, d'ailleurs, par
la négative — si la propension au suicide méritait d'être considérée comme
une caractéristique ethnique du peuple japonais.
Gardons-nous, cependant, des conclusions trop rapides : en fait, le taux
élevé du suicide au Japon, par comparaison avec les normes internationales,
est un phénomène à la fois récent et limité (i). A la veille de la première
guerre mondiale, nombre de pays européens distançaient largement l'Empire
nippon. En 1913 par exemple, le Japon avec un taux de 20,2 (pour 100.000
habitants), se situait derrière l'Autriche (20,9), la Hongrie (21,4), l'Allemagne
(23,2) et la France de la « belle époque », à qui un taux de 26 assurait un
confortable premier rang. Un quart de siècle plus tard, le taux japonais
n'avait quasiment pas varié (1937 : 20,1) ; le maximum pour cette période ne lui
avait fait atteindre, en 1932, que le taux de 22,2. Aux approches de la deuxième
guerre, une tendance très nette à la diminution semblait amorcée : 1938 :
16,9; 1939 : 14,8. Ce dernier taux, pour la même date, était voisin de celui
des Etats-Unis (14,1) et inférieur à celui d'un pays comme la Belgique (16,9).
C'est donc seulement depuis la fin de la dernière guerre que l'élévation
anormalement rapide du taux de suicide a pu mériter d'alerter les divers spécial
istes des problèmes de population. Pendant la guerre, ce taux, comme il est
des' p. 82, (1) formulait J. Stoetzel, des réserves Jeunesse justifiées sans chrysanthème à l'égard de ni la sabre, réalité Paris, de cette Plon-UNESCO, recrudescence 1952,
suicides de l'après-guerre. Ses réserves étaient fondées sur les statistiques des vingt
années précédentes. En fait, c'est après 1952 que l'épidémie de suicides connaît son plus
grand développement.
403 française de sociologie Revue
fréquent, avait connu une forte baisse. Celui de 1943 (12,1) était le plus bas
depuis 1899. En 1945, année de la défaite, nous trouvons un taux assez
moyen de 15,3 (France : 12,3). Mais alors, la montée est rapide : 20,9 en
1946; 23,4 en 1954; 25,2 en 1955. Pourtant, des rémissions momentanées,
mais remarquables (1946-1947 : baisse de 20,9 à 15,7) semblaient indiquer
que la poussée de fièvre était due plus aux traumatismes de l'immédiat après-
guerre qu'à des constantes sociologiques irréversibles.
Il n'en reste pas moins que cette augmentation de l'après-guerre, tout
explicable qu'elle pût être, avait ceci d'inquiétant qu'elle donnait au Japon
non seulement le taux mondial le plus élevé, mais aussi un taux d'accrois
sement plus rapide que dans tout autre pays. Sur une base de 100 en 1947,
nous trouvions par exemple en 1955 les variations suivantes :
En baisse : Suisse : 85; U.S.A. : 88; Belgique : 94.
En hausse : Royaume-Uni : 107; Italie : 115; France : 125; Japon : 160.
En 1957 encore, le Japon continuait d'être en tête des statistiques inter
nationales. Nous relevons [c] les taux suivants :
Japon : 23,9 (22.136 suicides); Danemark : 22,1; Finlande : 21,9; Suisse :
20,9; Suède : 19,9; Allemagne occidentale : 18,4; France : 16,5 (soit 7.268
suicides, pour une population à peu près deux fois moindre qu'au Japon) ;
Belgique : 14,8; Australie : 12,1.
C'était l'époque où, à Tokyo, de jeunes romanciers — dont un diplomate
japonais a pu écrire [d] qu'ils suivaient à rebours, en fonçant droit vers
l'absurde, l'itinéraire d'Albert Camus — gagnaient la gloire et la fortune
en proposant, à un public en majorité jeune lui aussi, une véritable littéra
ture du suicide [e]. Apologie désespérée de l'évasion dans le néant, cette
littérature était considérée, par ses lecteurs, avec d'autant plus de sérieux
qu'elle ne s'achevait pas seulement par le suicide du héros de roman, mais
parfois aussi par celui du romancier (le d'Osamu Dazaï est demeuré
célèbre dans les annales littéraires de cette époque). Si nous insistons, à
propos de cette littérature, sur l'extrême jeunesse de son public et de ses
auteurs, c'est parce qu'en fait, comme les statistiques vont maintenant nous
le montrer, l'épidémie de suicides de l'après-guerre semble avoir affecté prin
cipalement une classe d'âge bien déterminée : celle qui, grandie pendant la
guerre, était devenue adulte avec la défaite ou peu après.
ha répartition des suicides au Japon
Les statistiques du suicide au Japon, et leur ventilation en fonction de
variables géographiques, démographiques ou socio-économiques, nous sont
connues avec précision depuis 1899 (2). Nous insisterons surtout ici sur les
variations dues à l'âge et au sexe, facteurs qui se révèlent, à l'analyse, être
les plus importants.
(2) La question de l'origine et de la validité des sources statistiques japonaises est
traitée par A. Okasaki (op. cit. [f] n° 74, pp. sss). Nous ne pouvons donner ici que
quelques brèves indications. Jusqďen 1898, les seuls chiffres connus proviennent des
constats de suicides établis par la Police. S'y ajoutent, à partir de 1899, les statistiques
émanant du Cabinet du Premier Ministre. Depuis la guerre, la statistique des causes
de décès est établie par le ministère de la Santé Publique. A ces statistiques d'ensemble
s'ajoutent, bien entendu, les statistiques partielles, relatives à certaines catégories de
population (ainsi les résultats d'enquêtes menées par des psychiatres). A. Okasaki
constate que les deux séries de statistiques d'ensemble ne coïncident pas dans leurs
résultats. Ce qui, dit-il, n'est pas particulier au Japon : en tout pays, les familles de
suicidés dissimuleront à la police ce qu'elles avoueront au médecin, ou réciproquement.
Une certaine marge d'incertitude est inévitable en matière de constat de suicide.
404 Suicide au Japon, suicide à la japonaise
I. Variations en fonction de l'âge. — Cette variation a été calculée, pour
la période 1920-1955, par Ayanori Okasaki [f]. Les résultats sont particu
lièrement caractéristiques de la sensibilisation plus grande des jeunes au
danger de suicide depuis la fin de la guerre. Si l'on donne, pour toutes les
classes d'âge, l'indice 100 aux taux de 1920, on constate en 1955, pour la
population masculine :
— Un abaissement, parfois très marqué, du taux pour toutes les classes
d'âge de 35 à 79 ans, à une exception près. L'abaissement le plus considé-
> « Hommes
•- — — -• Fem mes
75 «S/m 2O 25 JO JS 40 hS SO S5 60 70 в0 г. ~~ 19 ens 2Ь 29 .5+ 39 Ы* Ь9 Sb S9 69 79
— Variation des taux de suicides en fonction de l'âge Graphique.
(taux de 1955 comparés aux taux de 1920 égaux à 100)
rable appartient à la classe des 40-44 ans, dant le taux passe de 100 à 78,9.
L'exception concerne la classe des 45-49 ans, dont le taux augmente très lég
èrement (de 100 à 101,3).
— Une augmentation moyenne (de l'ordre de 10 à 20 %) pour les classes
d'âge 30-34 ans (116,1) et 80 < ans (114,3).
— Des augmentations beaucoup plus considérables (de 50 % à plus de
100%) pour toutes les classes de 15 à 29 ans (3). Soit : de 100 à 153,4 pour
les 25-29 ans, à 207,7 Pour les I5"I9 ans> et à 226,7 P°ur les 20-24 ans.
leurs (3) motivations Les suicides étant d'enfants très différentes de moins de celles 15 ans des mériteraient suicides d'adolescents d'être considérés ou d'adultes. à part,
Au Japon, les suicides sont en nette régression de 1920 à 1955 (de 2,0 à 1,1
pour les garçons, et de 1,6 à 0,7 pour les filles). Les taux de 1955 sont cependant supé
rieurs à ceux de la période 1940-1950.
4OS française de sociologie Revue
Chez les femmes, les taux :
— Ont baissé pour les classes d'âge 35-39 ans (93) et 40-44 ans (91,4)-
— Us se sont maintenus à peu près stables pour les classes 80 ^ (100,7),
55-59 (102,3) et 45-49 ans (105,7).
— Une augmentation de l'ordre de 10 à 20 % se rencontre pour les classes
15-19 ans (110,0), 50-54 (111,4), 70-79 (116,9), 60-69 ("7,2) et 30-34 ans
121,6).
— Les augmentations les plus importantes affectent les 25-29 ans (143,6)
et 20-24 ans (174,8).
Une comparaison des deux courbes de variations les montre donc assez
parallèles. On peut simplement remarquer que les taux féminins, comparés
aux masculins, sont en baisse notable pour les jeunes filles et jeunes femmes
jusqu'à 30 ans, en légère augmentation pour les femmes de plus de 30 ans.
Рош l'un et Vautre sexe, en tout cas, il est à souligner que c'est la classe
d'âge des 20*24 ans qui supporte le plus lourd accroissement du taux de sui
cide.
Si l'on compare maintenant les courbes des taux de suicide selon les
classes d'âge au Japon et dans d'autres pays, on découvre que ce taux très
élevé des suicides de jeunes — non pas seulement les 20-24, mais aussi les
deux classes voisines 15-19 et 25-29 — est bien une particularité japonaise.
Pour la plupart des nations dont on possède les statistiques, les suicides de
jeunes sont très rares, puis croissent progressivement avec l'âge. Dans la
majorité des cas la courbe monte de façon régulière jusqu'au taux de la
classe 50-59 ans, connaît une chute chez les sexagénaires, puis remonte brus
quement après 70 ans. Le suicide apparaît ainsi comme un mal de l'âge mûr
et de la vieillesse. Au Japon, au contraire, le taux des 15-19 ans est déjà
supérieur à celui des 30-39 et 40-49 ans. Le taux des 20-24 ne sera rejoint
qu'aux alentours de 70 ans. Certes la vieillesse, au Japon, est affectée d'un
taux de suicide très élevé, plus élevé que dans la plupart des pays étrangers.
Mais le faible pourcentage de vieillards la pyramide des âges rend ce
phénomène des suicides séniles quantitativement beaucoup moins important
que celui des juvéniles. On peut donc affirmer que le suicide, au
Japon, est avant tout un phénomène de désadaptation sociale qui affecte la
jeunesse et que c'est l'augmentation du taux des suicides de jeunes qui a
donné au Japon, après la deuxième guerre mondiale, le premier rang dans
les statistiques internationales relatives à ce phénomène.
Tableau I. — Taux comparés du suicide au Japon et dans quelques jutres Pays (4).
Pays Période 30-39 40-49 50-59 60-69 70 < 15-19 20-24 25-29
Japon 26,1 60,0 42,0 23,8 23,8 36,8 58,1 1952-54 96,4
U.S.A 12,2 15,0 23,8 42,1 1951-5З 3,9 9,5 32,3 5i,5
France 52,8 55,6 16,9 1952-54 4,4 7,4 n,5 34,9 78,5
Roy. Uni . . 10,1 I7,i 38,8 42,8 6,0 2,9 7,9 26,9
Japon 15,8 34,6 1952-54 18,7 35,5 22,4 16,3 20,9 65,9
U.S.A 1,6 2,8 8,8 4,3 5,5 7,7 8,9 7,3 1951-5З
France 3,6 4,6 14,0 16,6 16,8 1952-54 2,4 3,4 8,5
Roy. Uni . . I.I 5,2 9,8 i5,i 1,9 3,9 17,4 14,3
(4) Source : A. Okasaki, op. cit. [f].
406 Suicide au Japon, suicide à la japonaise
II. La répartition par sexes. — Un peu partout dans le monde, les hom
mes sont plus nombreux que les femmes à mettre fin à leurs jours. Le rap
port des taux masculin et féminin accuse, selon les pays et les dates, des
variations trop complexes pour qu'une explication ayant valeur de règle fixe
puisse être proposée ici. Pour nous en tenir à des repères simples, disons
que le rapport H-F est en général de l'ordre de 3 ou 4 à 1, et que l'on y
remarque, sur de longues périodes, une assez forte stabilité pour chaque pays
considéré. En d'autres termes, il y a une proportionnalité constante des sui
cides masculins et féminins : un pays où le taux masculin est considérable
connaît aussi un taux féminin élevé.
Le Japon n'échappe pas à ces constantes. En particulier, la stabilité du
rapport H-F y est une des plus grandes du monde, sinon la plus grande.
Ce qui est assez remarquable, si l'on songe que la répartition des suicides
féminins par classe d'âge a connu de grandes variations depuis la fin de la
guerre, en particulier pour des raisons liées au bouleversement des rapports
familiaux (5).
Un autre loi statistique commune au Japon et aux autres pays indus
trialisés est la tendance, encore lente mais désormais permanente, des taux
féminins à rattraper les taux masculins. Au Japon, cette tendance est moins
accusée qu'ailleurs, encore qu'elle se soit assez sensiblement précipitée depuis
quelques années. Mais ce qu'il importe de souligner, c'est que l'écart entre
les taux masculins et féminins est, depuis longtemps déjà, beaucoup plus fai
ble au Japon que dans la plupart des autres pays. Alors qu'en France et aux
Etats-Unis, par exemple, les suicides féminins représentent 25 à 30% des
suicides masculins, ce pourcentage est, au Japon, de l'ordre de 60 % : le
Japon, dans le monde, vient à cet égard immédiatement après les Pays-Bas.
Le Japon est donc un pays ой le taux des suicides féminins, et en particulier
des suicides de jeunes femmes est, par rapport aux normes mondiales , extrê~
mentent élevé.
III. La répartition régionale. — II ne peut être question, dans le cadre
de cet article, de nous attarder à une analyse détaillée des taux de suicide
dans les quarante-six préfectures japonaises. Disons seulement qu'en général
ces taux sont, par rapport à la moyenne nationale, élevés dans le centre du
Japon, bas dans les régions excentriques, au nord (Hokkaido) aussi bien qu'au
sud (Kyushu). Comme ces régions sont en même temps les moins indust
rialisées, et du même coup celles où les modes de vie traditionnels (en par
ticulier en matière de relations familiales et sociales) se sont le mieux con
servés, il n'est pas interdit d'avancer ici l'hypothèse de motivations économico-
culturelles prépondérantes.
Le Japon central ,en revanche, est, autour de Tokyo comme autour de la
Mer Intérieure, le Japon industrialisé. Mais il est à remarquer que les deux
plus grandes villes, Tokyo (dix millions d'habitants) et Osaka (trois millions)
ont des taux de suicide moyens. Des taux très élevés se rencontrent au con
traire, à quarante kilomètres d'Osaka, pour les deux anciennes capitales,
Kyoto et Nara, villes de palais, de temples et de fêtes traditionnelles, demeur
ées toutes deux à l'abri de l'industrialisation, comme Versailles dans l'aggl
le omération grand nombre parisienne, de suicidés villes vouées y vient au en tourisme partie des et suicides aux pèlerinages. de voyageurs, De seuls fait,
ou par couples. Le choix de ces lieux prestigieux pour les actes de désespoir
(5) On est allé jusqu'à écrire qu'un des effets de l'instauration de la démocratie
au Japon après la guerre, était que les belles-mères s'y suicidaient désormais davantage
que les belles-filles.
407 française de sociologie Revue
doit sans doute, là encore, être considéré comme un indice de l'importance,
dans les motivations des suicides japonais, des facteurs culturels liés aux
traditions nationales. Nous aurons plus loin l'occasion d'insister sur ce point.
Signalons encore une autre particularité de la répartition régionale : la
très faible amplitude du rapport ville-campagne. En Europe occidentale, les
taux urbains sont, en général, notablement plus élevés que les taux ruraux;
il en est de même pour le rapport ville-banlieue : là encore, la ville l'emporte.
Au Japon, au contraire, les différences de taux ville-campagne et ville-ban
lieue sont beaucoup plus faibles. En 1950, pour l'ensemble du Japon, le taux
des suicides urbains était de 19,7 et celui des suicides ruraux de 17,9. Le
rapport ville-banlieue variait selon les préfectures. Le taux des villes était
plus élevé dans 26 préfectures, celui des banlieues dans 19. Quant à la pré
fecture de Tokyo, les taux ville et banlieue y étaient égaux. Ce qui semble
indiquer que l'urbanisation influe sur le taux de suicide non pas tant par
l'étendue ou le chiffre de population d'une ville, que par les contrastes cul
turels qu'elle constitue avec son environnement suburbain. La banlieue de
Tokyo n'est qu'une suite indéfinie de la capitale, sans que la frontière soit
nulle part évidente. Dans la préfecture de Nara, au contraire, où, par-delà
la forêt semée de temples qui borde la ville, la campagne est demeurée vierge
de toute urbanisation, le taux des suicides ruraux était, pour la même année,
le plus élevé du Japon, alors que la ville même de Nara ne venait qu'au
treizième rang des suicides urbains.
A. Okasaki attribue le taux élevé des suicides urbains en Europe à la
perte des traditions et à l'isolement psychologique des individus, qui sont le
lot des grandes cités. L'explication ne manque pas de justesse, mais n'est
peut-être valable que pour les seuls pays occidentaux. Car, à propos de son
pays, le même auteur rend responsables du taux relativement élevé des sui
cides ruraux et suburbains la persistance de l'ancien régime familial et la
lourdeur des pressions sociales. Il serait donc intéressant d'observer comment
ont évolué ces taux depuis 1950, tandis que s'accéléraient l'exode des cam
pagnes vers les villes et la désagrégation des anciennes structures familiales.
Malheureusement, nous n'avons pu nous procurer en temps voulu des chiffres
plus récents.
De la statistique à la motivation
Le suicide, acte individuel en même temps que phénomène social, repré
sente par excellence le type de conduite à propos de quoi le sociologue ne
saurait être satisfait d'un simple recensement statistique. Sans doute, abor
dant le problème non plus au niveau des populations, mais à celui des cas
individuels, le psychologue et le psychiatre apportent-ils, sur l'étiologie des
suicides, des renseignements précieux, en matière préventive ou thérapeu
tique principalement. Ces deux ordres de recherches, statistiques et psycholo
giques, nous les avons trouvées en abondance au Japon. Mais on peut regret
ter que n'aient pas été davantage développées des études qu'inspireraient les
méthodes de l'anthropologie culturelle et qui tenteraient de définir quelles
relations peuvent exister entre les motivations explicites et avouées des sui
cides, motivations toujours personnelles, et certaines motivations implicites,
informulées parce que la plupart du temps inconnues du sujet lui-même, mais
qui n'en sont pas moins profondément agissantes parce que leur pression est
celle de représentations collectives inspirées par tout un faisceau de valeurs
nationales traditionnelles. Ruth Benedict [g], que guidait la sûreté de son
408 au Japon, suicide à la japonaise Suicide
intuition tout autant que son information, avait fait quelques pas dans cette
direction encore non défrichée. Mais qui pourrait mieux y progresser que
les chercheurs japonais eux-mêmes ? Il semble, cependant, qu'en face de ces
problèmes d'interprétation, sociologues et psychologues soient saisis d'un
scrupule de modestie qui les fait s'effacer derrière leurs chiffres. Ce scrupule
fait lui aussi partie des valeurs nationales.
Pour notre part notre expérience du Japon est vraiment trop limitée
pour que nous puissions prétendre à aucune réponse neuve. Mais nous vou
drions faire état de questions que nous avons été amenés à nous poser, en
face de certains décalages que nous avons cru constater, entre les motiva
tions officielles des suicides, statistiquement recensées, et les motivations
réelles de quelques cas récents.
I. Réserves sur la valeur des études de motivations. — Au Japon comme
ailleurs, les motivations des suicides ne sont guère aisées à circonscrire. Ou
plus exactement, s'il est relativement aisé, pour un sociologue, de déceler
dans une société donnée les facteurs d'isolement ou de contrainte qui peu
vent à l'occasion pousser des individus au découragement et au dégoût de
la vie, en revanche il est toujours délicat, en présence d'un recensement des
suicidés, d'en différencier les conduites en catégories motivantes strictement
définies. En face d'un cas particulier, il est bien hasardeux d'affirmer que ce
qui est en cause a été, en face du sujet, une faillite de la société, ou, en lui,
une déroute de l'esprit et du cœur.
Les statistiques de motivations, au surplus, accroissent souvent l'incer
titude plus qu'elles ne la rassurent. D'abord, parce que les suicidés qui lais
sent derrière eux l'explication motivée de leur acte ne sont qu'une minorité
(de l'ordre de 20% au Japon). Et cette explication, d'ailleurs, n'indique peut-
être pas tant la causalité réelle du suicide que la figure de lui-même que le
suicidé a voulu laisser. Le plus souvent, les motifs sont inférés par les enquêt
eurs, à partir des commentaires de la famille ou du voisinage. En matière
de motivations, on recueille donc davantage d'informations directes à propos
des tentatives de suicides que des suicides accomplis. La comparaison des deux
séries de données est significative de leur marge d'inexactitude. Dans les sta
tistiques japonaises de 1955, par exemple, on relève les disparités suivantes
entre les pourcentages de motivations des deux séries :
Motivations Tentatives Suicides
Maladie 20,4% 7,i%
Conflits familiaux 7% 14% sentimentaux 4% 13%
Pessimisme 20% 28%
Les disparités ne sont pas moins grandes selon l'organisme d'où émanent
les statistiques : ainsi, au Japon, entre les statistiques de la Police et celles
des Services de Santé. Enfin, l'étude des motivations sur de longues périodes
nous révèle pour certains motifs des éclipses, pour d'autres des ascensions
rapides, qui expriment peut-être beaucoup plus les variations de l'opinion
publique à l'égard de ces motifs que leur variation réelle dans l'étiologie des
suicides. Par exemple de 1895 à 1955, l'indice des suicides dus à la « pau
vreté » passe de 13 % à 2 %. Ce qui certes est très possible, compte tenu
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