Tabou et français calédonien. Un exemple de variation lexicale du français en francophonie - article ; n°1 ; vol.62, pg 27-52

Tabou et français calédonien. Un exemple de variation lexicale du français en francophonie - article ; n°1 ; vol.62, pg 27-52

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Langage et société - Année 1992 - Volume 62 - Numéro 1 - Pages 27-52
Le français des Calédoniens d'origine européenne se caractérise par l'usage de gros mots (désignant l'organe sexuel masculin ou référant à l'homosexualité passive) comme insultes et interjections, marqueurs de solidarité entre locuteurs masculins, démarcatifs et supports de différentes locutions. Relevant du stéréotype, leur emploi contribue à définir une identité linguistique au sein de la francophonie. Leur valeur est envisagée en termes de continuum dans la variation du français en France et hors de France. Elle est en relation avec l'origine bagnarde de nombre d'ancêtres des francophones de Nouvelle-Calédonie et avec des pratiques langagières de sociétés à tradition orale comme les parentés à plaisanterie.
Darot Mireille and Christine Pauleau - Taboo and Caledonian French. An example of lexical variation of French within Francophonie.
Dirty words denoting the male organ or passive homosexuality are used as insults, interjections, to mark masculin solidarity, as demarcators or local neologisms in the French dialect spoken by European native French speakers in New-Caledonia. Acting as a linguistic stereotype, this specific use characterizes a linguistic identity within Francophonia (French speaking areas). In comparison with French language variation in and outside France, the different values of these words are analyzed in terms of continuum. Such a use is related to the convict origin of most ancestors of French native speakers of New-Caledonia and to certain speech practices of oral tradition societies known as joke-kinship practices.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1992
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Langue Français
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Mireille Darot
Christine Pauleau
Tabou et français calédonien. Un exemple de variation lexicale
du français en francophonie
In: Langage et société, n°62, 1992. pp. 27-52.
Résumé
Le français des Calédoniens d'origine européenne se caractérise par l'usage de "gros mots" (désignant l'organe sexuel masculin
ou référant à l'homosexualité passive) comme insultes et interjections, marqueurs de solidarité entre locuteurs masculins,
démarcatifs et supports de différentes locutions. Relevant du stéréotype, leur emploi contribue à définir une identité linguistique
au sein de la francophonie. Leur valeur est envisagée en termes de continuum dans la variation du français en France et hors de
France. Elle est en relation avec l'origine bagnarde de nombre d'ancêtres des francophones de Nouvelle-Calédonie et avec des
pratiques langagières de sociétés à tradition orale comme les "parentés à plaisanterie".
Abstract
Darot Mireille and Christine Pauleau - Taboo and Caledonian French. An example of lexical variation of French within
"Francophonie".
"Dirty words" denoting the male organ or passive homosexuality are used as insults, interjections, to mark masculin solidarity, as
demarcators or local neologisms in the French dialect spoken by European native French speakers in New-Caledonia. Acting as
a linguistic stereotype, this specific use characterizes a linguistic identity within Francophonia (French speaking areas). In
comparison with French language variation in and outside France, the different values of these words are analyzed in terms of
continuum. Such a use is related to the "convict" origin of most ancestors of French native speakers of New-Caledonia and to
certain speech practices of oral tradition societies known as "joke-kinship" practices.
Citer ce document / Cite this document :
Darot Mireille, Pauleau Christine. Tabou et français calédonien. Un exemple de variation lexicale du français en francophonie.
In: Langage et société, n°62, 1992. pp. 27-52.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1992_num_62_1_2588TABOU ET FRANÇAIS CALEDONIEN
UN EXEMPLE DE VARIATION LEXICALE DU FRANÇAIS
EN FRANCOPHONIE*
Mireille DAROT
Université française du Pacifique
Centre universitaire de Nouvelle-Calédonie
et
Christine PAULEAU
Université Paris 3
Centre de recherches sur le français contemporain
1. "Gros mots" et distinction
Le français parlé en Nouvelle-Calédonie fait un usage spécifi
que de certains termes dont l 'étymon est frappé de tabou, au sens
où on ne doit pas les prononcer en "bonne société" parce qu'ils
désignent les organes ou les rapports sexuels.
Exposer les nouvelles acceptions que prennent ces termes dans
cette variété d'un français d'Outre-Mer, parlé dans l'Océan
Pacifique entre l'Australie et la Nouvelle Zélande, à 17 000 km
de la France, aux antipodes de la métropole, ce n'est pas seule
ment offrir un catalogue de mots exotiques {cf. Depecker, 1988),
croustillants ou répugnants selon les sensibilités, ou enrichir d'un
complément thématique, un peu "spécial", l'abondante document
ation lexicographique sur les noms de plantes et d'arbres, de
poissons et de coquillages en français calédonien, publiée par la
revue de 1' "Observatoire du dans le Pacifique".
C'est rendre compte d'éléments qui, manifestant la diversifi
cation qui règne au sein d'une aire linguistique, fonctionnent
comme des indices de reconnaissance et d'exclusion. Ainsi, des
occurrences répétées de l'onculé à l'intérieur d'un discours oral
La rédaction actuelle de cet article doit beaucoup aux remarques et aux suggest
ions de David Cohen, Françoise Gadet et Pierre Fiala que nous tenons à remercier
pour leur lecture critique et attentive du manuscrit.
langage et société n* 62 - décembre 1992 Mireille Darot et Christine Pauleau 28
où elles ont une valeur de démarcatif comparable à celle d'une
virgule à l'écrit, conduisent à classer un locuteur et comme
homme et comme originaire de Nouvelle-Calédonie, tout
les emplois similaires de con ou encore de cono classent respec
tivement un locuteur comme originaire du Sud-Ouest de la France
(variation du français en France) ou de Cuba (variation de
l'espagnol en Amérique Latine). C'est considérer qu'en raison
même de leur vertu de classement sociolinguistique des locuteurs,
de tels indices relèvent des critères pris en compte dans la
"distinction" au sens où Pierre Bourdieu (1985) a pu l'entendre.
C 'est, à partir d 'une analyse du français parlé en Nouvelle-Calédonie,
reprendre quelques unes des questions que posait Pierre Guiraud
(1975) dans l'introduction de son ouvrage sut Les gros mots :
Quelles sont la forme et la fonction des gros mots ? leur emploi ? leur origine ?
leur place dans le système linguistique ? Quels sont les mécanismes langagiers,
sociaux, psychologiques qui font de merde, de con ou de fourre les mots les
plus usités de la langue française et qui devraient figurer aux tout premiers rangs
des dictionnaires si ces derniers attestaient l'usage réel ? (...) Pourquoi les cons,
les salauds, les emmerdeurs ? Quel est le rôle de la sexualité et de la défécation
dans ce système ?
Pourquoi un "imbécile" serait-il assimilé à 1 '"organe sexuel de la femme", mais non
pas à celui de l'homme ? Et pourquoi un con, mais non pas un vagin ? (pp. 5-7)
2. Tabou, compétence du locuteur natif et censure
C'est aussi se demander pourquoi l'excellente synthèse sur
« Le français parlé en Nouvelle-Calédonie » (Hollyman, 1979)
que présente le directeur de l'Observatoire du français dans le
Pacifique dans l'ouvrage collectif sur Le français hors de France
(Valdman, 1979) ne fait aucune mention, ni même aucune allusion
à cet usage particulier de "gros mots" qui caractérise le parler
du "broussard" tout autant que les termes empruntés à l'anglo-
australien dans le domaine de l'élevage du bétail.
Est-ce sous l'effet d'une pudibonderie qui est loin d'être étran
gère aux linguistes, comme le souligne Pierre Guiraud ?
Pourquoi tant d ' articles sur l 'origine de redingote ou de patchouli, sur le champ
sémantique de la "spatialité", sur la terminologie de la "numismatique " et rien
sax foutre et merde qui sont à la base de l'idiome et éclairent les mécanismes
de la pensée et de l'expression ? (ibid.). Tabou et français calédonien 29
Est-ce par respect d'une bienséance éditoriale qui aurait écarté,
explicitement ou non, toute référence à l'usage spécifique de
« paroles rudes et grossières qui offensent la pudeur » (Guiraud, ibid.)
dans l'exposition des variétés de français hors de France ? Notre
proposition de publier cet article dans une revue calédonienne
qui s'attache à définir une identité calédonienne au travers de
son histoire, n'a-t-elle pas connu une fin de non-recevoir qui
tenait de l'évitement poli ? Parler de l'usage spécifique des "gros
mots" en Calédonie serait scientifiquement plus inaccessible à
un public d'honnêtes gens, non linguistes de profession, calédo
niens de souche ou métropolitains vivant en Calédonie, et curieux
de l'histoire de ce pays, que d'évoquer pour eux les calédonismes
concernant les noms de plantes.
Est-ce enfin parce qu'il est difficile pour un linguiste non locuteur
natif de mettre en place une enquête sur un thème semblable qui
nécessite une longue immersion dans le milieu de référence lorsqu'il
s'agit d'appréhender les différentes valeurs dérivées d'un étymon
frappé de tabou ? L'élaboration et l'application d'un questionnaire
d'enquête linguistique peuvent en confirmer l'usage pour un groupe
de locuteurs mais difficilement le mettre à jour. L'origine cal
édonienne de l'une de nous a certainement facilité l'analyse des
valeurs caractéristiques de relations de solidarité et de familiarité
entre locuteurs calédoniens, d'intimité qu'une enquête
de terrain de quelques mois ne permet pas toujours d'établir et dont
sont généralement exclus les locuteurs métropolitains compte-
tenu des représentations attachées à un antagonisme ancien et
persistant entre calédoniens et métropolitains (cf. supra (4.)).
3. Tabou et identité linguistique
L 'usage de ces termes qui, entendus dans leur acception calédonienne,
contribuent à dresser le portrait du "broussard", archétype de l'éleveur
d'origine européenne, mérite d'être pris en compte dans la définition
d'une identité linguistique spécifique au sein de la francophonie.
On peut faire raisonnablement l'hypothèse que l'histoire de la
Nouvelle-Calédonie dont la France prit possession en 1853, pour
On trouvera en annexe une brève présentation de l'histoire et de la situation
linguistiques de la Nouvelle-Calédonie. 30 Mireille Darot et Christine Pauleau
en faire une colonie pénitentiaire, n'est pas étrangère à la nais
sance d'un tel usage qui a dû vraisemblablement se développer
à partir des pratiques langagières et sexuelles de la population
pénale. Rappelons que durant trente-trois ans, de 1864 à 1897 des
condamnés de droit commun (transportés des travaux forcés et
relégués récidivistes) et des déportés politiques (communards et entre
autres kabyles, à la suite de la Grande Révolte de Kabylie) furent
transportés dans ce pays : au total, plus de 21 700 forçats, près de
500 femmes condamnées et 3 800 relégués (dont 450 femmes).
En 1886, il existe 604 ménages formés avec au moins un élément pénal. Ce
chiffre ne tenant pas compte des unions des enfants de condamnés, lesquels sont
libres, on peut apprécier l'importance de la colonisation pénale, quand on sait
que pour la période allant de 1855 à 1890, il n'y a eu que 1 489 mariages en
Nouvelle-Calédonie... (Barbançon, 1990).
En effet, créées essentiellement à partir de la dénomination de
l'organe viril et de l'homosexualité, ces nouvelles acceptions ne
manquent pas d'évoquer l'homosexualité de nécessité qui prévaut
souvent dans le milieu carcéral. Intégrées dans un contexte li
nguistique dont certains traits syntaxiques relèvent de ce qu'il est
convenu d'appeler le français populaire (Guiraud,1965 ; Gadet,
1992), comme l'emploi de "que" comme forme unique de pronom
relatif et celui de la forme du masculin du pronom personnel
comme forme neutre pour reprendre un terme du genre féminin
"les filles, ils...", les lexies présentées ici viennent rappeler que les
condamnés au bagne sous le Second Empire et la IIIe République
étaient essentiellement d'origine modeste. « On est mieux à
La Chapelle qu'à La Nouvelle (-Calédonie) », comme le chantait
alors Aristide Bruand.
Enfin, de telles acceptions ne sauraient être analysées sans que
ne soit rappelé le contexte phonétique dans lequel elles prennent
chair et dont l'écrit est bien impuissant à rendre toute la saveur.
C'est sans doute au contact des langues mélanésiennes, comme
en fait l'hypothèse Christine Pauleau (1988), que le français calédonien
a acquis certains de ses traits, comme une légère nasalisation qui
affecte les voyelles orales en français hexagonal ; un changement
d'accent tonique, très souvent placé sur la première syllabe d'un
groupe de mots, avec une montée de hauteur comparable à l'effet
d'un changement de ton, et un voisement de certaines consonnes et français calédonien 3 1 tabou
(notamment "g" et "r"), à l'intervocalique et en finale, qui entraîne
leur presque disparition. Par comparaison, les langues mélané
siennes de la Grande Terre (Rivierre, Ozanne-Rivierre,1981) se
caractérisent notamment par une nasalisation qui concerne à la
fois le système consonantique (consonnes pré-nasalisées ou post
nasalisées selon les langues) et vocalique (les consonnes nasales
sont réalisées sur davantage de points d'articulation que le français) ;
par une accentuation de la première syllabe d'un mot qui peut,
si la langue est tonale, porter le ton haut ; par une disparition de
certaines oppositions consonantiques selon la position, à l'inte
rvocalique ou en finale. Ainsi, certains des traits de 1 '"accent"
calédonien témoigneraient d'un métissage au coeur de l'histoire
récente de la Nouvelle-Calédonie. En effet, selon les recherches
d'historiens calédoniens comme Louis- José Barbançon (1990) qui
s'attachent à dévoiler ce qui peut, encore aujourd'hui, apparaître
relever d'un "non-dit" et d'un "vécu" souvent douloureux, de
nombreuses familles calédoniennes de souche européenne
compteraient un ancêtre "bagnard" ou "libre" établi avec une
femme mélanésienne.
Ici, le non-dit est une véritable institution, une réalité incontournable. [...]
Depuis toujours cette prédisposition de l'esprit à occulter les moments doulou
reux du passé a régné dans ce pays, et sacrilège à celui qui ose encore soulever
le voile sombre jeté sur les mémoires. [...]
Je me souviens de la réflexion de ma mère à qui je confiais mon intention
d'effectuer des recherches sur le bagne : « Mon fils, m'a-t-elle dit, il faut laisser
les morts dormir en paix, ils ont assez souffert. »
Quelques mois plus tard, m 'étant rendu à Lifou pour assister à une conférence
sur l'arrivée du christianisme dans l'île, j 'interrogeai un auditeur kanak sur cette
période et sur les oppositions entre catholiques et protestants, il me répondit: « D
ne faut pas réveiller les vieux qui sont morts. »
L'âge mis à part, qu'avaient en commun, ce vieux Kanak et ma mère ? Ils ne
s'étaient jamais rencontrés, leur éducation, leur culture étaient différents, mais
leur approche du passé les conduisaient à la même conclusion. L'une ne voulait
pas savoir et l'autre ne voulait risquer de soulever des querelles claniques. Les
événements chez les uns comme les autre étaient devenus tabous.
Tous ont contribué au silence. Des générations plus tard, cela se traduit par
une double méconnaissance.
Les jeunes Calédoniens ne savent rien de la vraie colonisation, des cases
incendiées, des terres spoliées, du travail forcé, des Kanaks déplacés. On leur a
toujours pésenté la colonisation sous ses aspects civilisateurs : l'hygiène, la
santé, l'enseignement, la technique. Alors, aujourd'hui, ils ne comprennent rien
à la revendication kanake. Les jeunes Kanaks ne savent rien de la vie misérable MIREILLE DAROT ET CHRISTINE PAULEAU 32
des colons du Bagne. On a toujours évoqué devant eux les figures d'entrepre
neurs richissimes, Higginson, Bemheim, ou de comptoirs commerciaux conquér
ants. [...] De ce double silence est née une incompréhension porteuse de mort.
Barbançon, Le pays du non-dit (pp. 10-11) (à paraître)
4. Tabou, diversification linguistique et continuum
II se peut qu'au fil du texte, le lecteur retrouve certaines accep
tions caractéristiques d'une région ou d'une catégorie socio
professionnelle propres à l'Hexagone.
Qu'il sache que notre propos n'est pas d'attribuer une exclus
ivité calédonienne à toutes les valeurs que nous présentons ici,
même si l'une de nous a établi la généralisation des valeurs de
ces lexies pour les locuteurs francophones originaires de
Nouvelle-Calédonie, par opposition à des locuteurs métropolit
ains qui peuvent être amenés à y séjourner et qui se sont révélés
les ignorer. En effet, dans le cadre de sa recherche sur les Parti
cularités lexicales du français calédonien qui prend racine dans
son expérience de locuteur calédonien, Christine Pauleau a mené
des enquêtes linguistiques auprès d'un échantillon représentatif
de locuteurs de Nouvelle-Calédonie, de juillet à octobre 1990 et
de juillet à octobre 1991.
Pour nous, à travers l'analyse du faisceau de valeurs que pren
nent ces lexies sur le "Caillou", il s'agit de dégager un système
de signification spécifique et d'apporter des éléments de compar
aison pour une dialectologie du français qui est souvent amenée
à raisonner en termes de continuum, notamment lorsqu'il s'agit
de prendre en compte les variétés de français hors de France.
Nous en donnerons pour exemple les emplois de termes comme
enfoirés et l'enculé qui peuvent être perçus comme semblables
parce qu'ils réfèrent à la même réalité de l'homosexualité passive
mais qui n'ont pas exactement la même valeur dans des contextes
linguistiques relevant de variétés de français différentes.
Le premier {enfoirés) utilisé de façon provocante, du moins à ses
débuts, par Coluche, en mode d'adresse directe pour désigner ses
auditeurs constituait l'un des traits de son comique de dérision.
Repris après la mort de Coluche, par certains de ses auditeurs, il a
servi à désigner un groupe de pairs, ceux qui se reconnaissaient dans
la poursuite d'une action humanitaire, celle des "Restos du coeur". Tabou et français calédonien 33
Même si, au cours de ces dernières années, enfoirés a acquis en
français hexagonai, certaines des valeurs de l'enculé en français
calédonien, en tant que marqueur de mode d'adresse manifestant
une relation de pairs entre les locuteurs masculins, il ne joue
pas, comme ce dernier {l'enculé) un rôle de démarcatif de
séquences porteuses d'une signification globale à l'intérieur d'un
discours oral.
Aussi pensons-nous que c'est par rapport à un réseau de valeurs
potentielles tant sémantiques que grammaticales (étymon frappé
de tabou ou heurtant les convenances, marqueur de mode d'adresse,
démarcatif dans le discours oral) que peut être envisagée la variété
d'usages qui caractérise des termes comme l'enculé, enfoirés,
con, couillon au sein du français de France et hors de France.
L'effet populaire du français populaire provient certes de traits spécifiques,
mais surtout de l'accumulation de traits sigmatisants, du franchissement d'un
seuil en deçà duquel ceux-ci ne sont pas perçus : devant une variation continue,
l'auditeur réagit de façon discrète.
Mais en quoi ces traits constituent-ils un ensemble qui mérite d'être dit
"français populaire", puisque la plupart d'entre eux sont susceptibles d'être
utilisés, dans des conditions familières ou relâchées, par des locuteurs qui ne
sauraient être qualifiés de populaires ? Ainsi en est-il de la variation qui affecte
toute langue : une même variable peut être investie dans différentes échelles de
variation (sociale, stylistique, inhérente), avec des significations différentes,
mais avec une même polarisation et une même orientation. (Gadet,1992, p. 27)
5. Tabou et stérotype linguistique
Cet usage spécifique de certains termes dont l'étymon est
frappé de tabou fonctionne comme un signe de reconnaissance
pour les locuteurs calédoniens au point de constituer un stéréotype
linguistique.
En tant que tel, il est porteur d'effet comique, dès lors qu'il
s'agit de dépeindre des scènes de la vie de "brousse", comme
dans les sketches qu'élaborent des félibriges locaux
François Ollivaud, principal de CES ou des imitateurs comme
Valéry ou Franck Lewis, journaliste à RFO. Leur succès se mesure
à la difficulté à obtenir des places pour assister à leurs spectacles
et à la distribution de leurs cassettes dans les supermarchés de
Nouméa et les "stores", magasins de brousse distribuant tout le
nécessaire de l'alimentation à la chasse et à la pêche en passant
par l'habillement, ainsi que dans les "kiosques", postes d'essence Mireille Darot et Christine Pauleau 34
où l'on peut s'approvisionner aussi bien en boisson (sodas et
bière) et nourriture (mets préparés de cuisine indonésienne et
vietnamienne, traces du métissage culinaire que connait la
Nouvelle-Calédonie depuis les contrats des travailleurs asiatiques
pour l'exploitation des mines de nickel) qu'en "produits culturels"
(cassettes audio et vidéo).
Il en va ainsi des occurrences d'enculé et de con dans cet extrait
de sketch qui, à travers les noms de lieux, Gomen et Temala,
évoque immédiatement la côte ouest où est pratiqué un élevage
extensif des bovins selon le modèle australien, et place l'action
au nord de la Grande Terre, loin de la grande agglomération de
Nouméa. Le "village" (terme qui, en français calédonien, réfère
à un regroupement perçu comme essentiellement européen, par
opposition à la "tribu", lieu exclusivement mélanésien) de "Kaala-
Gomen" dont "Temala" est distant de 20 km, regroupe environ
1 600 habitants et connote, si l'on peut dire, la "brousse profonde".
La dénomination de "zoreilles", ou celle de "zors" qui est plus
injurieuse, traduit l'antagonisme ancien (né sans-doute dans les
relations de la "Pénitentiaire", entre "matons" et "bagnards") et
persistant entre calédoniens de souche et métropolitains auquel
fait allusion le thème même de la bagarre de bal.
Eh ! l'enculé (rires) Tu connais Vaut' jour on a été au ..au bal à Gomen là ..
avec mon con d' Nounous .. Alors pour l'occasion mon con il avait sorti euh:
les claquettes neuves t'wois (rires) .. chais pas si tu wois euh claquettes en cuir
là ..où qu'on met le gros doigt a" pied d'dans là t'wois ? (rires) Alors il avait
ça...euh: ch'mise hawaïenne euh: pantalon tergal .. Eh! l'enculé (rires) T aurais
vu mon con ...fin fier rentrer en carré dans la salle des fêtes avec Zézette
qui suivait derrière (rires) .. Zézette c'est sa môme à lui... Ah mais c'est un
bon copain à moi ça Nounous on est un peu famille lui et moi t'wois ? .. C'est
le: c'est le cousin de: la belle-soeur de: la mère à mon oncle Nonome de
Temala (rires)
[...] Ah mais vers minuit t'wois t'as les mobiles i(l) z ont débarqué t'wois pasque
y a des mobiles qui sont stationnés à Gomen t'wois?.. Alors tout d' suite les mecs
i(l) z'ont commencé à: foute la merde t'wois à: draguer t'wois (...) Alors y a: y
a un des mecs là un des zoreilles (métropolitains) un des mobiles t'wois il a : il
a été inviter la: la môme à Nounous Zézette t'wois ? [...] Eh ! l'enculé ! (rires)
Eh! Mon con i(l) ressemblait à rien ! (rires). Vraie gueule de bourreur de poules
(rires) [...] Alors ben les les mecs i(l) zont été danser t'wois et pis euh le zoreille
il a commencé à batifoler à tourner autour de Zézette [...] chais pas si t'as vu
comment y dansent les zors (métropolitains) là .. des feintes à la con t'wois ?
(rires) [...] Alors le zoreille il a commencé à s' rapprocher d' Zézette à frotter un Tabou et français calédonien 35
peu t'wois (rires) Eh ! Venculé (rires) Quand il a fini par passer la main à
Zézette t'wois .. Nounous il a démarré comme une balle i(l) fa choppé l'zoreille
par la crête Eh ! Venculé ! Après ça i(l) t'a pété une vielle chouchoute derrière
la tête ! (rires) Le zoreille il a fait toupie sur la piste de danse (rires) .. Et quand
mon con de Nounous il a pété l'coup a" savate t'wois la claquette elle a volé au
d' la gueule du zor! (rires) Ah! Venculé! (rires) Après ça t'as les: les copains ras
au zoreille i(l)s sont v'nus lui donner un coup d'main t'wois .. bagarre générale
dans la salle des fêtes Eh ! Trop valab'l (rires) Ah! Venculé ! Eh ! Les chaises
elles faisaient OVNI dans la salle des fêtes ! (rires) Mon con de Nounous il a
attrapé une vieille une vieille topette sur l'coin d' l'oreille t'wois .. Et l'oreille à
mon con après c'était gyrophare! (rires) Eh mais j'étais obligé d'arrêter lui
pasque lui quand y commence à péter des zoreilles t'wois il arrête plus t'wois ?
(rires).. J'ai dit à mon con.. J'ai dit à mon con Eh ! Nounous .. Bon t'arrête
pasque on en a assez pété comme ça pour ce soir., demain y faut qu'on s' lève à
cinq heures pour aller faire les grisettes hein ? (rires) Alors mon con d' Nounous
fin magnanime t'wois ( Venculé sorti l'mot zoreille! ) (rires) Eh ben il il a payé
ïpot à tout l 'monde aux mobiles aux zoreilles et tout tu wois et puis finalement
c'était des mecs sympas les les zoreilles! (rires) Alors pour finir, eh ben i(l)s sont
v'nus faire la marée basse avec nous le lendemain matin .. (rires) Comme quoi
que pour s'apprécier ben y faut s' foute sur la gueule .. quoi! (rires)
1989)2 « Bal à Gomen » (Valéry,
6. Tabou et situation de communication
C'est lors d'échanges langagiers entre locuteurs masculins dans
des situations de communication de type informel et relevant du
registre familier que les lexies analysées ici sont généralement
utilisées. Cependant, il peut arriver que des femmes emploient
certaines d'entre elles, notamment les interjections et les locu
tions verbales. En revanche, insultes, hypocoristiques et dépré-
ciatifs ne semblent jamais adressés à des femmes par des hommes,
ni à des femmes par des femmes.
2. Mode de transcription : L'apostrophe pour un "e" muet non prononcé, pour la
chute du "r" en syllabe finale finale et du "u" dans "tu" "w" pour "v"(tu wois) et ;
"on" pour "an" ("onculé" pour "enculé") transcrivent certains traits caractéristi
ques de la prononciation calédonienne. (Cf. Pauleau,1988). Les coupures faites
dans la transcription du sketch sont indiquées par (...) . En raison de l'impossibilité
d'écoute de l'enregistrement, nous avons utilisé des signes de ponctuation (points
d'exclamation et d'interrogation) et des majuscules pour transcrire, de manière
imparfaite certes mais lisible, les changements de la courbe intonative. Deux
points de suspension marquent une légère pause et deux points un allongement
de la longueur de la syllabe. Les caractères gras soulignent les occurrences des
termes qui sont l'objet de cette étude.