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Un Moyen Âge sans censure ? Réponse à Alain Boureau - article ; n°3 ; vol.57, pg 733-743

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Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 2002 - Volume 57 - Numéro 3 - Pages 733-743
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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Langue Français

Luca Bianchi
Un Moyen Âge sans censure ? Réponse à Alain Boureau
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 57e année, N. 3, 2002. pp. 733-743.
Citer ce document / Cite this document :
Bianchi Luca. Un Moyen Âge sans censure ? Réponse à Alain Boureau. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 57e année, N.
3, 2002. pp. 733-743.
doi : 10.3406/ahess.2002.280071
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2002_num_57_3_280071Un Moyen Âge sans censure?
Réponse à Alain Boureau
Luc a Bianchi
II est notoire que les historiens et notamment les médiévistes français ont donné
une contribution décisive à l'affirmation d'une « nouvelle histoire » caractérisée
aussi bien par le renouveau des méthodes que par l'élargissement du domaine de la
discipline et la prise en compte de nouveaux objets. Croyances, mythes, mentalités,
sentiments, rêves, gestes, comportements : rien n'échappe plus à une recherche
historique qui a profondément transformé ses critères ontologiques et ses principes
herméneutiques. Il est toutefois un phénomène qui serait, de fait et de droit,
inaccessible à l'historien: la censure dans les universités médiévales. En effet,
dans sa note critique à propos des livres sur les limites de la liberté intellectuelle
à Paris aux XIIIe et XIVe siècles récemment publiés par Johannes M. M. Hans Thijs-
sen et moi-même1, Alain Boureau ne s'est pas contenté de soutenir que la censure
À propos de l'article d'ALAlN Boureau, « La censure dans les universités médiévales »
(note critique), Annales HSS, 55-2, 2000, pp. 313-323. Le texte ici publié est celui,
légèrement mis à jour, de mon intervention à la table ronde « Censure, facteur de
progrès ou entrave à la liberté de pensée ? », organisée par la chaire de Philosophie
médiévale de l'université de Fribourg (Suisse) le 24 novembre 2000, avec la partici
pation d'Alain Boureau, Ruedi Imbach et Silvain Piron. La forme orale de mon intervent
ion a été conservée.
1 -Johannes M. M. H. Thijssen, Censure and Heresy at the University of Paris, 1200-1378,
Philadelphie, University of Pensylvania Press, 1998 ; Luca Bianchi, Censure et liberté
intellectuelle à Г Université de Paris (xill'-xive siècles), Paris, Les Belles Lettres, 1999. Dans
toutes les citations les italiques sont de moi. ' " "
Annales HSS, mai-juin 2002, n°3,pp. 733-743. LUCA BIANCHI
fut un phénomène sans grande importance dont les effets «furent faibles2». En
développant des considérations qu'il avait déjà proposées dans la conclusion de
son brillant essai sur les condamnations de Jean Peckham3, il a critiqué mon inter
prétation de certains épisodes, d'ailleurs marginaux dans l'organisation de mon
travail ; il a contesté aussi bien ma classification « typologique » visant à distinguer
les différentes formes de la censure que la méthode de Thijssen, fondée sur l'ana
lyse des procédures judiciaires ; il a mis en doute la possibilité même d'« envisager
un ouvrage de synthèse sur la censure médiévale » ; et il a précisé que, si ce projet
est irréalisable, « cela ne tient pas au talent des auteurs, mais à la construction de la
censure comme objet historique autonome, qui induit la recherche d'un agent et d'un
patient. Il est évident que l'historien ne peut pas vider le mot "censure" de toute
sa charge morale. Dès lors, il ne peut guère se conduire qu'en procureur ou en avocat. »
II s'ensuit qu'en travaillant précisément pour réaliser ce projet (auquel ont
apporté leur contribution, pendant ces dernières décennies, des médiévistes tels
que Mary Me Laughlin, William Gourtenay et Alain de Libéra4), nous aurions mis
en scène, sans nous en apercevoir, un procès contre les censeurs aussi anachronique
qu'inutile. H. Thijssen aurait joué dans ce procès le rôle de l'« avocat», convenant
à sa « mollesse culturaliste » d'inspiration « relativisté et historiciste » ; à cause de
mon prétendu «anticléricalisme», je serais en revanche le «procureur5». Je ne
souhaite pas m'arrêter sur l'utilisation de semblables étiquettes, qui ne me paraît
pas heureuse. Le seul point qui mérite d'être relevé est l'affirmation que toute
enquête historique sur la censure pendant le Moyen Âge tardif est vouée, en tant
que telle, à l'échec: «L'évaluation globale de la censure de l'Eglise est, encore
aujourd'hui, un piège historiographique. On ne peut échapper à l'aporie de la
bouteille demi-vide ou demi-pleine. Seules des considérations idéologiques peuvent
faire prendre l'Église comme une bonne fille ou comme une marâtre6. »
II serait risqué de s'aventurer, ici, sur le terrain de l'épistémologie de l'his
toire. Il me semble toutefois que tout objet historique est le produit d'une
« construction » faite par l'historien sur la base d'une documentation qui ne consti
tue un domaine de recherche « autonome » que par suite de son travail. La législa
tion des universités et des ordres religieux, d'innombrables actes de procès et de
condamnations, les « mémoires justificatifs » des maîtres soumis à enquêtes, des
dizaines de manuscrits expurgés, coupés, raturés ou effacés sont là pour montrer
que la censure universitaire à la fin du Moyen Âge n'est pas une invention des
« anticléricaux» mais un phénomène réel. Or, s'il est licite d'exploiter les sources
2 -A. Boureau, « La censure... », art. cit., p. 321.
3 - Alain Théologie, science et censure au хше siècle. Le cas de Jean Peckham, Paris,
Les Belles Lettres, 1999, pp. 335-338.
4 - Cf. Mary Me Laughlin, Intellectual Freedom and its Limitations in the University of
Paris in the Thirteenth and Fourteenth Century, New York, Arno Press, 1977 ; William
Courtenay, « Inquiry and Inquisition: Academic Freedom in Medieval Universities »,
Church History, 58, 1989, pp. 168-181 ; Alain de Libéra, Penser au Moyen Âge, Paris, Le
Seuil, 1991.
5 -A. Boureau, «La censure...», art. cit., p. 323.
6- Ibid., p. 321. UNIVERSITÉ ET CENSURE
les plus hétérogènes pour faire l'histoire d'objets dont l'existence semble moins
évidente (mentalités, mythes, rêves, etc.), je n'arrive pas à comprendre pour quelle
raison on ne pourrait pas rassembler et analyser les documents relatifs aux intervent
ions de la censure pour répondre à la question fondamentale des limites de la
liberté intellectuelle dans les milieux académiques. Je tiens d'ailleurs à souligner
que ces documents forment un corpus assez unitaire, en bonne partie rassemblé
déjà au Moyen Âge : c'est en fait dès la fin du XIIIe siècle que l'Université de Paris
a soigneusement gardé (dans le Liber rectoris et les Libri nationunï) non seulement
ses statuts et ses privilèges mais aussi tous les règlements qui prescrivaient ce
qui pouvait ou non être enseigné, étudié, discuté ou affirmé7 ; c'est à la même
époque que remontent, comme nous le verrons plus loin, les premiers recueils
contenant les listes des articles condamnés par les autorités ecclésiastiques et
académiques8.
Il est donc possible que les ouvrages sur la censure intellectuelle soient
encore aujourd'hui conditionnés par leur « généalogie idéologique », c'est-à-dire
par les débats, qui remontent à la fin du XIXe siècle, entre historiographie catholique
et « historiographie réformée, puis laïque ou anticléricale ». C'est justement parce
que j'étais conscient de ce lourd héritage que j'ai énoncé dès l'introduction les
principes méthodologiques et les idées qui ont guidé mes recherches. Sans les dis
cuter, on me reproche de réitérer d'« antiques jugements de valeur9 ». Mais si toute
« évaluation globale de la censure » est nécessairement idéologique, l'affirmation
générale que ses « effets furent faibles » n'est-elle pas à son tour idéologique ? Et
si devant ce phénomène on ne peut « se conduire qu'en procureur ou en avocat »,
quel rôle mon savant critique a-t-il choisi pour lui ? On a parfois l'impression que,
oublieux de lui-même, il prétend à la charge de juge et qu'il songe à proclamer
une ordonnance de non-lieu. En lisant son article jusqu'à la fin, on comprend
toutefois que, inquiet de la prétendue « faiblesse10 » de la défense de H. Thijssen,
il n'hésite pas à entrer dans le barreau : en effet, seul un avocat peut parler de
« liberté extrême, sporadiquement bridée11 » dans la conclusion d'une note à pro
pos de deux ouvrages qui prennent en compte, entre autres, une cinquantaine de
condamnations et prohibitions édictées à Paris aux XIIIe et XIVe siècles (la moyenne
est donc, pour la seule ville de Paris, d'une intervention de la censure tous les
quatre à cinq ans).
7-11 serait intéressant d'examiner en détail ces registres, qui ne sont pas classés selon
l'ordre chronologique. Par exemple dans la section relative à la faculté des arts, nous
trouvons, l'un après l'autre, les quatre statuts réglementant le contenu et les méthodes
d'enseignement, de discussion et d'interprétation des textes: statut de 1255 (liste des
textes à lire et commenter en classe); statut de 1272 (défense de traiter des questions
théologiques); statuts « anti-ockhamistes » de 1339-1340. Cf. L. Bianchi, Censure et
liberté..., op. cit., p. 291, n. 26 et p. 327, n. 21.
8 -Voir infra, p. 741.
9 -A. Boureau, «La censure... », art. cit., pp. 315, 323.
10 -Ibid., p. 318.
Il -Ibid, p. 323. 735 LUCA BIANCHI
Lorsque il ne se livre pas à ces excès rhétoriques, A. Boureau ne nie pas
l'existence de la censure, mais il me reproche « de faire un sort trop particulier
aux incontestables moments répressifs, sans les relier aux contextes complexes et
différents de leur avènement ». Autrement dit, j'aurais noirci le tableau, en donnant
l'idée d'une « répression continue », grâce à une « mise en série qui amalgame des
phénomènes fort divers12 ». Par exemple, dans la première partie de mon ouvrage,
j'aurais trop insisté sur la destruction de livres par le feu, qui « fut rare » (ou « très
rare ») et « parfois sans aucun rapport avec la censure » : ce serait le cas du « brûle-
ment du Talmud de 1240», issu de l'antijudaïsme de la famille royale et «sans
aucun rapport avec le monde universitaire ». J'aurais aussi présenté « de façon
tendancieuse » certains épisodes, telle la consultation doctrinale demandée à
Thomas d'Aquin par Jean de Verceil sur l'orthodoxie de Pierre de Tarentaise. En
fait, d'après A. Boureau, cette consultation « relève [...] non pas de la censure issue
de la dénonciation, mais de la connivence intellectuelle13 ».
Avant de s'arrêter sur les critiques méthodologiques, il faut remarquer que
le choix de ces exemples n'est pas heureux. Loin de témoigner de l'édifiante
pratique de la « correction fraternelle14 », la réponse de Thomas d'Aquin à Jean de
Verceil est sûrement à mettre en rapport avec une dénonciation contre Pierre
de Tarentaise. J'ai émis l'hypothèse que l'auteur de cette était un
dominicain, fidèle aux dispositions du chapitre de 1256 qui, en confirmant l'ordre
d'effacer de ses propres écrits les doctrines condamnées en 1241, ajoutait l'obliga
tion d'envoyer au maître de l'ordre les écrits des confrères, qui semblaient contenir
des erreurs. Quoi qu'il en soit, l'origine et la nature de l'intervention de Thomas
sont claires : selon l'avis de l'éditeur, le père Dondaine, la Responsio est « une pièce
de procédure », « un dossier à remettre au juge d'un procès doctrinal15 ». Quant au
Talmud, il est notoire que l'enquête commencée en 1240 s'est prolongée à Paris
jusqu'à 1248, lorsque le chancelier Eudes de Châteauroux l'a condamné au bûcher
omnium magistrorum theologie et juris canonici et aliorum multorum habito consilio ; et,
bien que, souvent, de semblables formules ne soient que des clauses de style, dans
ce cas le consentement des maîtres est certain, car ils ont tous soussigné la sentence
de condamnation16.
Tous les cas examinés dans mon livre ont donc un rapport avec le milieu
universitaire et avec la censure; et je tiens à souligner qu'en parlant de censure,
je n'ai jamais évoqué l'idée - que l'on m'a imputée - d'une « répression cléricale »
\Z-Ibid., pp. 321, 319.
13 -Ibid., p. 319; voir aussi A. Boureau, Théologie..., op. cit., p. 335.
14 p. 319.
15 - Hyacinthe-François Dondaine, préface à la Responsio ad Magistrům Ioannem de
Vercellis..., in Sancti Thomae de Aquino Opera Omnia, t. XLII, Rome, Editoři di San Tom-
maso, 1979, pp. 264-265.
16 - Chartularium Universitatis Parisiensis, éd. par Henri Denifle et Emile Châtelain,
[réimpr. de l'édition de Paris 1891-1899], Bruxelles, Culture et Civilisation, 1964, I,
p. 204, 210-211. Concernant les formules de consilio, je renvoie à L. Bianchi, Censure et
liberté..., op. cit., pp. 100-101. UNIVERSITÉ ET CENSURE
ou d'une «répression continue17». Le but déclaré du premier chapitre de mon
livre est de présenter, de façon aussi complète que possible, toutes les mesures
qui, d'une manière ou d'une autre, ont interféré avec la liberté de pensée, d'expres
sion et d'enseignement, sans se prononcer - à ce niveau d'analyse - sur leur signifi
cation. J'ai donc proposé une « typologie des interventions de la censure », qui loin
d'être une « mise en série » (ou pire encore un « florilège de la répression18 ») est
une classification raisonnée des données historiques. En présentant cette typologie,
j'ai souligné qu'elle «a sans doute de nombreuses limites: elle fait, par exemple,
abstraction du contexte et des motivations spécifiques de chaque acte de censure ;
elle laisse dans l'ombre les promoteurs de ces actions, regroupant sous la désigna
tion générique de "censeurs" les différents acteurs juridiques (papes, conciles,
évêques, ministres généraux des ordres religieux, facultés universitaires, etc.) dont
chacun avait ses raisons, ses préoccupations, son idiosyncrasie, sa stratégie ; elle ne
rend pas compte des procédures judiciaires suivies au cas par cas, ni de leur évolu
tion ; elle risque enfin d'aplatir les perspectives, en mettant côte à côte des mesures
très différentes par leur origine, leur finalité et leur portée19. »
J'étais donc parfaitement conscient des dangers que, par la suite, on m'a
aimablement signalés ; et ayant déclaré dès l'abord que toute intervention de la
censure au Moyen Âge tardif fut le résultat des rapports de force - et souvent
des conflits - qui ont existé entre les divers pouvoirs qui dominaient alors la vie
intellectuelle (« papes, conciles, évêques, ministres généraux des ordres religieux,
inquisiteurs, facultés universitaires, etc. »), j'avais déjà soupçonné que « les acteurs
furent nombreux » et que « l'Église ne fut pas un agent, mais une constellation
d'agents20». Pourtant, comme, dans le reste du livre, j'avais adopté une méthode
qui se fonde justement sur la reconstitution minutieuse du contexte culturel et
institutionnel, j'ai estimé qu'il était utile de proposer aussi une analyse synchro-
nique et synoptique des documents. Je demeure convaincu de mon choix. En fait,
c'est seulement à travers cette approche qu'il est devenu possible de comprendre
que les « condamnations », sur lesquelles l'historiographie a tant insisté, ne sont que
la pointe de l'iceberg; c'est seulement de cette manière que l'on est arrivé à
reconnaître le polymorphisme de la censure médiévale. Que l'on pense aux livres :
en plus des bûchers (d'ailleurs sensiblement moins « rares » qu'on ne l'a dit : une
dizaine en deux siècles, dont trois concernent des ouvrages strictement philo
sophiques), nous observons les limitations à la circulation et à l'usage didactique,
les confiscations et les tentatives, aussi méconnues qu'importantes, d'introduire la
censura praevia. Que l'on pense aux idées : en plus des censures, nous nous trouvons
face aux limitations de la liberté d'enseignement et l'imposition de certaines doc
trines. Que l'on pense, enfin, aux personnes qui, souvent, ont été frappées ou
17- A. Boureau, « La censure... », art. cit., pp. 319, 321.
1В-1Ш., pp. 319, 321.
19 -L. BlANCHl, Censure et liberté..., op. cit., pp. 13, 21-22.
20 - Cf. A. Boureau, « La censure... », art. cit., p. 321, et les pages de mon livre mention
nées à la note précédente. ^ LUCA BIANCHI
contraintes indépendamment de toute procédure judiciaire, au travers de multiples
formes de pression, d'intimidation, de délation21.
A. Boureau reconnaît l'importance de la question « de l'autocensure ou de
l'intimidation » et il l'aborde en proposant une nouvelle lecture d'un épisode
célèbre dont Henri de Gand fut le protagoniste22. Rappelons rapidement les faits.
Dans la première rédaction de son Quodlibet x, en 1286, Henri rapporte que, en mars
1277, il fut convoqué par le cardinal-légat Simon de Brion (futur pape Martin IV), et
requis d'exprimer son opinion sur la forme substantielle en l'homme. Henri qui,
en 1276, dans son premier Quodlibet, n'avait pas tranché nettement la question,
déclara qu'il penchait plutôt pour la pluralité des formes. Après une brève consulta
tion avec le chancelier Jean des Alleux, l'évêque Tempier et Ranulphe de la
Houblonnière (destiné à succéder à Tempier), Simon le somma alors de s'exprimer
de manière explicite devant ses étudiants ; et pour éviter tout malentendu, commi-
nando addidit : « Sois attentif à déterminer clairement et ouvertement qu'il y a
plusieurs formes substantielles dans l'homme, car pour ce qui touche à la foi, je
n'épargnerai personne». Face à un argument aussi convaincant, Henri, à la Noël
1277 (Quodlibet il), s'empressa de déclarer que, l'année précédente, il avait consacré
beaucoup de temps à l'exposition de la thèse de l'unicité de la forme seulement,
parce qu'elle « était la plus obscure » ; puis il donna sa version de la doctrine plural
iste, le soi-disant dimorphisme23.
Contrairement à la majorité des historiens, A. Boureau soutient qu'Henri n'a
pas modifié sa position par suite de l'intervention de Simon de Brion, qui présentait
comme une matière de foi une querelle strictement métaphysique. Il nous assure
que, «à regarder de près les textes [...] dès 1276 le dimorphisme d'Henri paraît
bien esquissé». Les menaces du cardinal-légat auraient «donné l'occasion d'une
expression précise » à une « théorie propre » et permis à ce théologien de
formuler une thèse qu'il avait conçue depuis une année mais qu'il n'avait pas osé
présenter au public24. Cette interprétation bienveillante (qui s'inscrit ouvertement
dans un projet de « réhabilitation » d'Henri de Gand25), n'est pas sans fondement,
et elle a été reprise récemment par deux spécialistes de la philosophie du XIIIe siècle
tels que Kent Emery et Andreas Speer26. Elle me semble pourtant assez discutable.
21 -L. Bianchi, Censure et liberté..., op. cit., pp. 21-52.
22- A. Boureau, « La censure... », art. cit., p. 319.
23 - Cf. Henri de Gand, Quodibetx, 5, Roland Macken (éd.), Louvain, Leuven Univers
ity Press, 1981, pp. 127-128, apparat; Quodlibet il, 2, Robert Wielockx (éd.), Louvain,
Leuven University Press, 1983, pp. 8-21 (ici p. 11: « Exposui tamen magis modum
ponendi, anima separata, materiam manere nudam, quia obscurior erat»).
24- A. Boureau, « La censure... », art. cit., pp. 318-319, 322.
25 -Cf. A. Théologie..., op. cit., p. 333.
26 - Cf. Kent Emery et Andreas Speer, « After the Condemnation of 1277: New Evi
dence, New Perspectives, and Grounds for New Interpretations », in J. A. Aertsen,
K. Emery et A. Speer (éds), Nach der Verurteilung von 1277. Philosophie und Theologie an
der Universitat von Paris im letzten Viertel des 13. Jahrhunderts. Studien und Texte, Berlin-
738 New York, Walter de Gruyter, 2001, pp. 17-18. UNIVERSITÉ ET CENSURE
D'abord, il est difficile de nier qu'en 1276 la position d'Henri fut hésitante, pour
ne pas dire ambiguë : c'est d'ailleurs Henri en personne qui affirme, aussi bien
dans le Quodlibet II que dans la première rédaction de son Quodlibet X, qu'en 1276
il n'avait pas voulu prendre parti27; dans le Quodlibet IX, il en arrive à avouer qu'en
disputant son premier Quodlibet il avait été fasciné par la « position récente » (l'uni
cité de la forme) qu'il s'excuse de ne pas avoir critiquée, faute d'approfondisse
ment28. Ensuite, l'on pourrait se demander pour quelle raison, dans la version
définitive du Quodlibet X, rédigée au lendemain de la mort des protagonistes de
cette providentielle entrevue, il en écarta le souvenir29. Enfin, il faut rappeler que
plusieurs de ses contemporains ont donné une explication un peu moins favorable
de l'évolution de sa pensée. Grâce aux Declarationes tirées du Correctorium fratris
Thomae du franciscain Guillaume de la Mare, nous savons que la doctrine de l'uni
cité de la forme fut rétractée par trois maîtres de mandato legati et episcopi30. Un
passage d'un autre franciscain ne laisse aucun doute sur l'identité de deux de ces
trois maîtres : « Je n'ose pas soutenir cette opinion - déclare Roger Marston en
1284 - puisqu'elle est contraire aux principes de la philosophie et à l'enseignement
de la théologie (theologicis documentis) ; et pour cette raison elle a été solennellement
rétractée à Paris (retractata fuit Parisius solemniter) par le maître Henri de Gand et
par le maître Adénulphe [d'Anagni], comme plusieurs personnes ici présentes l'ont
entendue de leurs propres oreilles (propres auribus)21.
Bref, lorsque j'ai présenté cet épisode comme un cas d'intimidation, j'ai repris
la description fournie par Henri lui-même (comminando addidit) et, en parlant de
rétractation, je n'ai fait que suivre l'interprétation des témoins directs des événe
ments. Il est bien possible qu'ils se soient trompés. Toujours est-il que, même en
admettant et en concédant que l'hypothèse de la parfaite continuité et cohérence
27 - « Utrumque enim horum modorum exposui, sed neutrum sustinui», Quodlibet II, 2,
p. 11 ; « ...et ego eodem tempore in dubio reliquissem... », Quodlibet x, 5, op. cit., p. 128,
apparat.
28 - « Aliquam tamen apparentiam dédit illa imaginatio partis materiae extra partem ad
vocandum materiam nudam corpus quoquo modo, secundum quod pertractavimus in
prima disputatione nostra de Quolibet, quando positio illa recens erat, non tantum percrutata
quantum modo, propter quod nee earn ibi reprehendimus, sed 'earn solummodo cum aliis exposui-
mus, nihil definiendo » , Quodlibet IX, 8, Roland Macken (éd.), Louvain, Leuven Univers
ity Press, 1983, p. 159.
29 - François-Xavier Putallaz, Insolente liberté. Controverses et condamnations au
Xllf siècle, Paris-Fribourg, Le Cerf/Éditions universitaires de Fribourg, 1995, p. 174,
explique le silence d'Henri sur les événements de 1277 par le fait que la pluralité de
formes était désormais rendue à son statut de doctrine philosophique légitime. Deux
autres explications sont toutefois possibles: 1) Henri n'a pas voulu garder le souvenir
humiliant de l'épisode où il s'était laissé « convaincre » par les arguments peu philoso
phiques de l'évêque et du légat; 2) même après leur mort, il n'a pas osé dénoncer
publiquement et par écrit leur interférence dans la libre discussion au sein des écoles.
30 -Guillaume de la Mare, Declarationes Magistři Guilelmi, Franz Pelster (éd.),
Munster, Aschendorff, 1956, p. 20.
31 -Roger Marston, Quodlibeta Quatuor, iv, 11, Gerard F. Etzkorn et Ignatius
С. Brady (éds), p. 389. Ce passage est cité dans L. Bianchi, Censure et liberté..., p. 251,
n. 122. 739 LUCA BIANCHI
de la pensée d'Henri est vraisemblable, la question délicate de l'autocensure est
loin d'être réglée. D'autant que si j'ai évoqué les mésaventures de ce théologien
dans le paragraphe sur les « intimidations » du premier chapitre32, j'ai consacré aux
problèmes de l'efficacité de la censure et du rôle de l'autocensure un chapitre
entier, que A. Boureau ne semble pas avoir pris en considération. On y trouve
pourtant un échantillon de textes assez instructifs : la préface de Y Opus Tertium,
où Roger Bacon raconte qu'après son entrée dans l'ordre franciscain il avait inte
rrompu la composition d'œuvres philosophiques à cause de l'interdit des Constitu
tions de Narbonne, considérant qu'il était inutile d'écrire des livres que personne
ne pourrait lire ; les pages où Godefroy de Fontaines, Gonsalve d'Espagne,
Rambert dei Primadizzi ou Thomas de Strasbourg déclarèrent ouvertement que
certaines de leurs options théoriques ne dérivaient que du danger d'excommunicat
ion proclamée en 1277 par l'évêque Tempier; les passages où des théologiens
tels que Jean Quidort, Durand de Saint-Pourçain et Jean Baconthorpe invitaient
à « tenir pour non dit» (ou « pour non écrit») ce qui était en opposition avec les
articles condamnés à Paris ou à Oxford ; ou encore le prologue du Commentaire des
Sentences où Pierre de Ceffons, après avoir dénoncé l'ignorance et les préjugés
des théologiens qui venaient de condamner Jean de Mirecourt (« en effet, ils penser
aient avoir travaillé en vain, s'ils ne trouvaient rien d'hérétique ou d'erroné »),
avouait ouvertement que, en prévision de l'examen des censeurs, il avait prudem
ment expurgé son œuvre : « Mais quotidiennement ils changent même les choses
bonnes en mauvaises et ils s'imaginent le mal là où il y a une grande vertu. Par
conséquent, j'ai soustrait plusieurs choses, j'ai effacé certaines de mes affirmations
personnel" de divers passages (appropriata de ce Commentaire, mihi) et trop pour extraordinaire. que mon commentaire De même j'ai ne parfois soit pas retiré "trop
mes opinions personnelles et j'en ai ajouté quelques autres tirées d'auteurs dont
je suppose qu'ils ne seront pas persécutés33. »
Devant de tels textes, face à cette confession insolente, est-il licite de parler
d'autocensure, ou sommes-nous tenus de croire que la censure joua seulement
— comme on l'a dit à propos d'Henri de Gand — « un rôle d'incitation et de provoca
tion34» ? D'ailleurs, pour en revenir à Henri, il n'est pas nécessaire de rappeler
qu'il n'a pas consacré sa vie à la question de la forme substantielle en l'homme.
On peut donc admirer « sa hardiesse solitaire de pensée35 », sans toutefois renoncer
à examiner comment il fut réduit au silence sur le privilège de la confession, à
analyser son embarras devant les articles relatifs à la localisation des anges (qu'il
avait pourtant contribué à censurer)36, ou à suivre ses fréquents revirements pour
s'aligner sur les directives des autorités ecclésiastiques de Paris. Comme l'a relevé
Pasquale Porro, Henri, en 1287, en est arrivé à renier partiellement sa thèse théo
logique la plus originale (que les idées divines sont numériquement finies) parce
32 - L. BlANCHl, Censure et liberté..., pp. 47-48.
33 - Sur tout ceci, voir ibid., pp. 53-67.
34- A. Boureau, « La censure... », p. 322.
35 -A. Théologie..., op. cit., p. 333.
' *" 36 - Cf. Henri de Gand, Quodlibet n, op. cit., pp. 66-70. ET CENSURE UNIVERSITÉ
qu'elle lui a paru contraire à un article condamné à Paris. Or, par une ironie du
sort, cet article n'avait pas été condamné, ou du moins il était introuvable dans les
listes « officielles » d'articles censurés, comme le remarquait déjà Godefroy de
Fontaines (« Falsum, quia articulus non reperitur »)37.
Pareil exemple offre, me semble-t-il, une excellente occasion pour discuter
la thèse centrale de l'article de A. Boureau, celle de la prétendue inefficacité des
censures doctrinales. En effet, si un théologien faisant autorité, après une dizaine
d'années de régence, est allé jusqu'à changer une de ses théories fondamentales
pour ne pas contredire un « article fantôme », il n'est pas difficile d'imaginer quelle
fut la portée et l'influence des articles réellement censurés. Ayant trouvé qu'en
1286 l'archevêque Jean Peckham chercha en vain le texte de la condamnation
édictée par son prédécesseur Kilwardby le 28 avril 1277, A. Boureau en conclut
que les listes d'articles censurés «furent oubliées, reléguées ou perdues38». L'on
pourrait en conclure plutôt que les bibliothèques fréquentées par Peckham et ses
collaborateurs étaient très mal équipées ou que ces derniers manquaient de flair
pour trouver les livres, car il est notoire que, au lendemain même de 1277
(Guillaume de la Mare y faisait déjà référence), un auteur anglais rédigea un recueil
des articles censurés à Paris et en Angleterre, qui s'ouvre précisément par la liste
de Kilwardby. Cette Collectio errorum in Anglia et Parisius condemnatorum, reproduite
et imprimée maintes fois de la fin du XIIIe siècle jusqu'à nos jours, fut largement
diffusée aussi bien en Angleterre que sur le continent. Il vaut la peine d'ajouter
qu'elle contient aussi le célèbre Syllabus de l'évêque Tempier, réordonné selon
un ordre thématique. La rédaction originelle de ce décret n'a cependant pas connu
une diffusion moins importante, puisque nous en avons aujourd'hui encore une
rentaine de manuscrits. Il est donc assez surprenant de lire dans l'article de
A. Boureau : « Et qui pouvait connaître le détail des 219 propositions condamnées
par Etienne Tempier en 1277 ? Luca Bianchi a certes relevé des usages tardifs de
cette condamnation. Mais il s'agit d'emplois très rares, quasiment antiquaires39. »
On considère pourtant habituellement que, lorsque les textes médiévaux sont
conservés dans des dizaines de manuscrits et d'éditions imprimées, c'est le signe
qu'ils ont eu une diffusion et une influence plus importante ; et les passages des
théologiens scolastiques que je viens de mentionner seraient plus que suffisants
pour confirmer que ce cas ne représente pas une exception à la règle. Mais il y a
plus. Loin de détecter des citations « rares » et « tardives » des articles condamnés
par Tempier, j'ai montré que l'observation de ces articles, et plus généralement
de tous les articuli parisienses, fut bientôt imposée aux bacheliers sententiaires de
37 - Voir Pasquale Porro, « Ponere statum. Idee divine, perfezioni creaturali e ordine
del mondo in Enrico di Gand», Mediaevalïa. Textos e Estudos, 3, 1993, pp. 154-159;
« Metaphysics and Theology in the Last Quarter of Thirteenth Century: Henry of
Ghent Reconsidered », in J. A. Aertsen (éd.), Geisteslben itn 13. Jahrhundert, Berlin-New
York, Walter de Gruyter, 2000, pp. 272-274.
38 - A. Boureau, « La censure... », art. cit., pp. 321-322 ; cf. aussi Id., Théologie..., op. cit.,
pp. 32-33.
39 - A. Boureau, « La censure... », art. cit., p. 322. ' * '