Une partie intégrante de la sociolinguistique : l'Analyse de Discours - article ; n°1 ; vol.6, pg 3-26

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Langage et société - Année 1978 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 3-26
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1978
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Pierre Achard
Une partie intégrante de la sociolinguistique : l'Analyse de
Discours
In: Langage et société, n°6, 1978. Décembre 1978. pp. 3-26.
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Achard Pierre. Une partie intégrante de la sociolinguistique : l'Analyse de Discours. In: Langage et société, n°6, 1978.
Décembre 1978. pp. 3-26.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1978_num_6_1_1088partie intégrante de la sociolinguistique: Une
L 'ANALYSE DE DISCOURS
Pierre ACHARD
Maison d es
Sciences de l'Homme
PA RIS
Texte présenté lors de la session publique du groupe "Champ,
buts et méthodes de la sociolinguistique11 Research Committee on Sociolin-
guistics - Neuvième congrès mondial de sociologie - Uppsala - Suède -
14-19 août 1978.
A mon avis la notion de langue n 'est pas une question linguis
tique .
... Qu'est-ce qu'une langue ? On dit par plaisanterie qu'une
langue, c'est ce qui a une armée et une marine. Ce n'est pas un
concept linguistique. Quant aux autres questions de sociolin
guistique, je crois qu'il est juste de se demander si elles ont
été posées d'une manière permettant des réponses de profondeur
quelconque, pour les raisons dont nous avons déjà parlé.
Noam CHOMSKY (dialogues avec
Mitsou RONAT p. 195-196) - - 4
Dans un texte présente lors du précédent congrès à Toronto en
1974, Lluis V. ARACIL déplorait à juste titre que les pratiques de recherche
sociolinguistiques se satisfassent de leur diversité, et il proposait comme
objet commun l'étude de l'usage (ou utilisation) du langage. Il nous deman
dait de nous montrer à la hauteur de notre tâche et de montrer que nous
étions capables de prendre au sérieux projet scientifique et social.
C'est parce que je pense que cet appel doit être entendu qu'il me paraît
indispensable de proposer un cadre conceptuel commun a la théorie de l'usage
(utilisation), cadre dont il serait vain de se demander s'il appartient au
domaine linguistique ou au domaine sociologique. La théorie du discours me
paraît pouvoir offrir ce cadre unificateur.
Je ne m'étendrai pas sur l'attitude des différents auteurs concer
nant ce qu'est ou ce que devrait être la sociolinguistique , ou 1 'ethnolinguis-
tique, ou la sociologie du langage. Non pas que ces références soient inexis
tantes ou inintéressantes; au cours du texte, j'y ferai appel et il n'est
pas question de croire que nos propos viennent d'une quelconque étoile loin
taine d'où tomberait une vérité intemporelle. Mais l'urgence n'est pas de
sacrifier à une exigence universitäre, mais de donner la priorité à une
réflexion sur les faits (avec toutes les réserves qu'on peut soulever quant
à la notion de fait) plutôt qu'à l'exégèse des bons auteurs.
Enoncé et éconciation
La théorie du discours s'occupe de l'usage du langage en tant qu'il
est toujours une utilisation spécifiée par ses conditions. En matière de dis
cours, il faut toujours d'emblée distinguer entre l'énoncé et 1 'énonciation.
Cette distinction est bien une distinction concernant l'utilisation du langage,
puisque rien, extérieurement, ne distingue un énoncé et une énonciation. Il
n'existe en effet ni énoncé sans énonciation, ni énonciation sans énoncé.
C'est l'analyste qui, par rapport à un "énoncé énoncé", va mettre en oeuvre
une procédure de séparation qui renvoie l'un à l'autre, une matérialité gra
phique ou phonique autonome et (imaginairement) déplaçable d'une part et de
l'autre les conditions contextuelles, temporelles, linguistiques, sociales
qui font de cette matérialité autonome un fait de langage, une occurrence
signifiante. Il n'y a pas lieu de confondre, ceci étant, l'activité signi
fiante du sujet parlant, lisant ou entendant (compréhension) e*". l'activité
d'analyse que le (socio)linguiste exerce : la compréhension est une mise en
suspens de l'analyse qui laisse jouer spontanément des mécanismes que l'ana
lyse peut dégager. Alors qu'au contraire l'analyse, qui suppose la compréhen
sion, nécessite en outre une attitude négative par rapport à celle-ci et une
remise en question du "pourquoi ?" de cette compréhension. Autrement dit,
si l'analyse du discours peut avoir l'ambition légitime de rendre compte de
l'effet d'une énonciation (son sens), cet effet prend place, lui, immédiate
ment et l'explication analytique de cet ne doit pas être confondu avec
l'effet lui-même.
Par la mise en place d'un point de vue sur 1' ënonciation, l'ana
lyse de discours met en question les problématiques aussi bien que de la lin
guistique que de la sociologie. En effet, l'analyse de discours entre dans
son objet par le biais de ces points-charnière que les linguistiques appel- - - 5
lent embrayeurs et qui ont pour fonction d'assurer l'articulation entre les
mécanismes linguistiques et la situation d' énonciation. Si le projet d'ana
lyse de discours a un sens, on ne peut se contenter d'emprunter la sociologie
spontanée des linguistes ni la linguistique spontanée des sociologues.
Les embrayeurs
R. Jakobson a introduit en linguistique le concept d'embrayeur,
mais a tenté de réduire le problème à une simple réflexivité du schéma de
la communication. Ce faisant, il limitait considérablement la portée de
l'objet qu'il venait de désigner. Garder le mot ne veut pas dire pour moi
souscrire à cette analyse.
Le point de vue le plus pertinent reste, comme c'est presque tou
jours le cas en matière d'analyse de discours, celui d'Emile BENVENISTE. Il
est actuellement repris et formalisé dans les travaux d'Antoine CULIOLI et
de son école. Ma présentation du problème se situe à l'intérieur de ce cou
rant de pensée.
Dans cette optique, tout discours (et ceci comme fait de langage,
indépendamment du filtrage qu'exerce chaque langue et chaque situation dis
cursive particulière) comporte deux places ënonciatives : la place d'énoncia-
teur et la place d'énonciataire, auxquelles la grammaire scolaire se réfère
comme première et seconde personne. Ces deux places existent dans le langa
ge, comme points d'ancrage de 1 'énonciation. Il ne faut pas confondre ces
places et leur représentant dans 1 ' énonciation, qui sont "je" et "tu" en
français, du moins en fonction sujet. En effet "je" ou "tu" ne renvoient
pas directement et inconditionnellement aux places du discours dans lesquels
ils apparaissent : en français il apparaît un calcul qui serait différent
dans d'autres langues et qui dépend de l'apparition de déïctiques. Ainsi l'énoncé :
"tu me dis <£ tu viens» " le second "tu" renvoie à "je" parce
qu'il est subordonné à un "tu", sujet d'un verbe déïctique, par une juxta
position appelée (en grammaire scolaire) "style direct".
La "troisième" personne, représentée par "il" est, en fait, une
non-personne (E. Benveniste) en ce sens qu'elle renvoie hors de la situation
énonciative au sens strict. Les deux "premières personnes" appartiennent
de plein droit à 1' énonciation, la "troisième" n'entre pas dans son champ,
en est exclue.
Il est important, à ce stade, d'introduire une distinction radi
cale entre ces places (ênonciateur , énonciataire) définies de plein droit
par l'existence même du discours et les places correspondantes au niveau
de l'extérieur du discours : locuteur et allocutaire. Cette observation
conduit à introduire la notion de prise en charge. Ainsi, lorsque racon
tant à un collègue mon trajet difficile dans un métro parisien, je lui dis :
"Quand t'es coincé contre la barre, tu peux même pas lire ton journal",
je ne veux pas dire par là que lui est coincé contre la barre, ni qu'il a
envie de lire un journal. Il y a, en fait, opération de distanciation,
oeuvre du locuteur, qui se rejette lui-même (locuteur) à la place de
1 'énonciataire . Cette opération n'est pas une opérateur de bascule. L'effet
de généralisation obtenu (que la grammaire scolaire explique en disant - - 6
"tu" latin (sic!) qui signifierait "on") tient au fait que qu'il s'agit du
la place d'énonciataire, du fait du déplacement effectué, devient vacante,
ce qui place cette énonciation sous l'ordre du général (pas de sujet = sujet
universel). Quant à 1 ' allocutaire, ne pouvant occuper la position de non-
personne (seule disponible) qui l'excluerait de 1 'énonciation, il a le choix
entre la place d'énonciateur (reprendre 1 'énonciation à son compte, étant
alors un cas particulier du sujet universel) et celle de 1 'énonciataire
(ce qui le conduit alors à s'identifier avec la situation décrite par le
locuteur) .
L'analyse de cet énoncé dans cette circonstance énonciative est
un bon exemple du langage comme fonctionnement social. En effet, le procédé
qui consiste à déplacer le rapport entre locuteur et énonciateur est un for
çage par lequel celui qui a la parole exerce de fait un pouvoir sur celui
qui reçoit l'énoncé déjà là, ne lui laissant plus que des choix délimités.
Ce fonctionnement-là apparaît bien comme objectif même si rien ne préjuge
de l'attitude effective qu'adoptera 1 'allocutaire, qu'il refuse l'identi
fication totalement ou partiellement sur l'une des places ou sur l'autre.
On peut imaginer les réponses suivantes :
- désidentif ication totale : "Moi, j 'prends pas l'métro"
" partielle : j'iis pas 1' journal"
- refus de généralité : "Moi, j'y arrive, même à 6 heures"
- généralité plus grande : "Vivent les écologistes!"
- refus du déplacement : "Tu crois que tout le monde s'arrange
aussi mal que toi ?"
Cette robinsonnade linguistique reste bien sûr d'un intérêt limi
té, puisque construite sur un exemple artificiel et hors d'une situation
sociologique précise. Elle suffit cependant à établir un point sociolinguis-
tique important dont la généralité dépasse cet exemple limité : l'utilisation
du langage est un coup de force dirigé du locuteur vers 1 ' allocutaire, mais
auquel 1 ' allocutaire garde des moyens de ne pas se soumettre.
Certes ces commentaires peuvent produire auprès du sociologue la
désagréable impression que la sociolinguistique ainsi abordée par le biais
de l'analyse de discours va encore se présenter comme une tentative de r
econstruire la société à partir de l'individu. Ce serait là une incompréhen
sion grave de la portée théorique de ce qui est dit : le jeu des identifica
tions et des distanciations placent le discours dans un univers sociologique
préexistant bien que déplacé par la nouvelle énonciation (d'où le recours
de l'analyse du discours à la topologie) .
La norme
Un des points privilégiés d'inscription de la structure sociale
dans le langage se situe dans la normalisation sociolinguistique des formes
d'adresse et de référence. En français ou en anglais cette normalisation
peut être abordée à travers les règles de politesse, ce dont on ne saurait
faire une notion générale (certaines sociétés rattachent la politesse à la
civilité, d'autres peuvent y voir plutôt du "religieux" ou une "science
naturelle" des rapports sociaux) . En français les formes de re
posent sur tout un système dont le premier niveau est la distinction entre
trois formes d'adresse : tutoiement, vousoiment et adresse à la "troisième - - 7
personne". Ce système se raffine par composition avec les distinctions de
type d' anthroponymes utilisés en adresse : noms d'affection ("mon lapin")
sobriquets ("tête de veau") prénoms ("Paul") nom ("Lafarge") ; ces noms se
composent eux-mêmes avec des titres de politesse (mademoiselle, monsieur)
qui peuvent également les remplacer ; la série est encore élargie par l'in
tervention de termes de parenté (père, papa, oncle, tonton...) de titres
militaires (Colonel, adjudant...) religieux (Monseigneur...) ou diplomati
ques (Excellence...).
Ces différentes dimensions de la politesse ne sont pas sans rap
port les unes avec les autres : elles sont associées suivant une norme :
le tutoiement les noms d'affection, le prénom ou les diminutifs de pa
renté ; le vousoiement avec le nom, les titres de politesse ou les titres
militaires ; l'adresse en 3e personne avec les titres de politesse et cer
tains titres ecclésiastiques ou diplomatiques. Mais le fait qu'on observe
normalement ces associations n'exclut pas l'occurrence réelle d'autres
formes : celles-ci sont alors paradoxales et jugées par la double situation
qu'elles créent : ainsi dans une bande dessinée, l'adresse "Ton excellence...
qui fait paradoxe, dénote-t-il à la fois la position nobiliaire de l'allocu-
taire et son intimité avec le locuteur, intimité qui se teinte de ce fait
d' ironie.
Mais l'observation de ces systèmes devient particulièrement ins
tructive lorsqu'on peut la situer dif f érentiellement . Si actuellement l'op
position première tutoiement/vousoiement s'interprète en termes de distance
sociale, régie par la règle de réciprocité, il n'en a pas toujours été ainsi,
L'interprétation dominante jusqu'à la révolution française était dissymétriq
ue. L'ordre tutoiement-vousoiement-adresse à la 3e personne un ordre
de respect croissant. Le peuple était objet de tutoiement généralisé, les
"gens de qualité" de vousoiement généralisé, les rois et princes recevaient
une adresse à la 3e personne. L'emploi maintenu de la troisième personne
continue à s'expliquer dans ce seul modèle. De plus, ce modèle permet de
comprendre l'usage de la place vocative comme initiative de la relation :
dans l'adresse à la troisième personne, 1 'allocutaire ne peut être ainsi in
terpelé. On ne peut s'adresser à lui que si la relation a été ouverte.
L'idéologie bourgeoise égalitaire a dans un premier temps imposé
la réciprocité de cette norme en instituant le vousoiement universel comme
distance sociale normale, renvoyant le tutoiement à la relation proche.
Par là elle assurait l'égalité en droit "par le haut", c'est-à-dire par g
énéralisation de l'usage de la classe supérieure. Ce fait est à mettre en
parallèle avec la généralisation de l'état civil : avant "avoir un nom"
était un privilège auquel la Révolution assure un accès démocratique. On
mettra ceci en relation avec l'évolution générale des pratiques de politess
e, telles que les analyse Norbert Elias (voir bibliographie) où, à travers
les "bonnes manières", la norme de symétrie apparaît à la veille de la
révolution. De plus, la notion de race change, elle aussi, de place dans
le même basculement : alors que l'Ancien Régime considérait que seuls les
gens de qualité avaient "de la race", du sang bleu, comme ils avaient un
nom sans tache, le 19e siècle parlera de race comme d'une exclusion de
l'humanité. La race est alors rejetée dans l'animalité (voir à ce sujet
les écrits du biologiste allemand Ernst Haeckel, fondateur de la ligue
moniste et de l'écologie). Autrement dit, alors que l'Ancien Régime était
préoccupé d'expliquer l'élite par la race conçue comme positive et pure,
à l'intérieur de l'humanité, le 19e siècle se préoccupe de justifier par du même concept l'exclusion de l'égalité, la non-humanité. Et renversement
ceci tandis que (il suffit de confronter pour cela Gobineau et Darwin) l'évo
lution générale de l'humanité passe d'une conception de la Chute (dégénéres
cence) à une conception du Progrès (sélection naturelle) .
Cependant, il serait abusif de conclure, à partir de cette généra
lisation du rapport réciproque du tu ou du vous, à une réciprocité réelle
et à une égalité de fait : les phénomènes hiérarchiques n'ont pas été sup
primés mais simplement déplacés. Ainsi le tutoiement reste-t-il plus facile
dans les classes "populaires" que dans la bourgeoisie. En milieu de travail,
la non-réciprocité du tutoiement entre ouvriers et maîtrise reste fréquente.
Quand il y a réciprocité (soit sur le tutoiement, soit sur le vousoiement) ,
la différence se reporte sur la distinction prénom/nom, ou sur l'usage de
mon sieur /madame, ou encore sur l'usage ou le non-usage de la place vocative.
Ces phénomènes se retrouvent à l'égard des femmes, des enfants, des immi
grés.
Le tutoiement "colonial", réciproque entre le colon et le coloni
sé, mérite à cet égard une analyse particulière. En effet le tutoiement du
colonisé par le colon est un tutoie ant dissymétrique classique, de domina
tion. Le "bon usage" (respect dû au "supérieur") laisse attendre un "vous"
en retour. Aussi le "tu" du colonisé vers le colonisateur est interprété
par le second comme une absence de maîtrise de la norme : le premier n'y
ferait que confirmer la "sauvagerie" que lui prête a priori le second.
Mais il est assez vraisemblable qu'il ne s'agit pas d'absence de maîtrise,
mais de transgression délibérée, que l'on pourrait interpréter comme :
"puisque je ne peux pas te forcer à me respecter, je jouerai sur la sauva
gerie que tu me prêtes pour ne pas te respecter non plus".
De la même manière le tutoiement "populaire" et les diverses
formes dissymétriques qui se maintiennent en situation hiérarchique doivent
être interprétés comme autant de façon de montrer que l'on n'est pas dupe
d'une égalité qui reste strictement juridique. Ceci s'insérait au 19e siè
cle dans tout un ensemble de procédés de résistance quotidienne qui sont
analysables notamment à travers Denis Poulot, ancien contremaître et ré
formateur social qui servit de source à E. Zola pour écrire "l'Assommoir".
A l'interprétation de E. Zola, nous opposerons celle de A. Cottereau
(cf. bibliographie), qui met bien en évidence le caractère de lutte quoti
dienne des classes là ou Zola n'a retenu que l'abrutissement des ouvriers.
Norme et acceptabilité
Si le caractère social de la norme est particulièrement manifeste
dans le cas de normes d'énonciation (politesse), la généralité de son rôle
est bien plus étendue. Nous avons vu ici comment la norme ne joue pas le
rôle de prescrire ce qui peut être dit, mais de fournir une interprétation
de ce qui est effectivement dit. Une telle perspective, appliquée à l'ac-
ceptabilité/grammaticalité comme norme, doit permettre de sortir la lin
guistique générativiste de l'ornière psychologiste dans laquelle elle est
embourbée .
En effet toute énonciation réelle (c'est-à-dire attestée en
dehors de l'activité imaginaire du linguiste) constitue, dans ses propres - 9
conditions de production, un forçage de sens. Là où se produit l'énoncia-
tion, là et là seulement se constitue le Et cette constitution de sens
s'appuie, entre autres, sur la syntaxe. Encore faut-il définir le rôle que
celle-ci occupe -qui ne saurait être ramené à reconnaître qu'une production
donnée est possible dans une langue donnée. Ce qu'un modèle syntaxique doit
être apte à fournir, c'est plus qu'une structuration des énoncés qui appar
tiendraient à la langue de toute éternité et ceci pour plusieurs raisons :
- Tout d'abord la grammaticalite s'appuie non seulement sur la
structuration recursive mais sur l'usage. Un proverbe tel que "a beau mentir
qui vient de loin" s'appuie sur un fonctionnement irrégulier de la grammaire
du français, et ceci en dépit du fait que c'est cette grammaire même qui
en permet l'interprétation. Qui plus est, le voisinage discursif de ce pro
verbe validera des énoncés qui seraient autrement inacceptables ("A beau
manger qui n'a pas faim").
- En second lieu, le jeu d'une grammaire generative suppose une
clôture du vocabulaire et une catégorisation grammaticale parfaite, ce qui
bien entendu ne correspond à aucune réalité. Si Chomsky avait tout à fait
raison de se plaindre de ce que certains linguistes ne voyaient de capa
cité créative du langage que dans l'innovation lexicale, on peut récipro
quement lui reprocher de minimiser l'importance de ce phénomène (l'intro
duction d'un zortibule nouveau dans un énoncé ne gêne guère sa compréhen
sion si sa structure et ses conditions d'énonciation sont assez bien dé
terminés) .
- En troisième lieu, certains procédés (du type de la nomina-
lisation des verbes en français) peuvent s'appuyer sur des procédures par
faitement régulières en elles-mêmes -et, à ce titre, syntaxiques- bien que
ces procédés ne soient utilisables que moyennant un contrôle social externe
sur le lexique. Ainsi sur le verbe "concaténer", peut-on construire régu
lièrement "concaténation" et "retardation" sur retarder -seul le premier
terme est reconnu par l'usage, non le second.
- Le pouvoir d'innovation syntaxique, morphologique ou lexical,
est inégalement réparti. L'université, pour les sociétés dites modernes,
joue un rôle spécifique dans ce contrôle. Mais il reste de nombreuses au
tres circonstances (langages techniques, argots, production cinématogra
phique et littéraire...) qui contrôlent l'utilisation de la langue en
transformant, par la répétition, celle-ci en usage. Les ethnologues savent
bien à quel point l'étude du contrôle de la langue dans une société est
riche d'enseignements. On ne voit pas pourquoi une telle étude serait
moins fructueuse dans les sociétés auxquelles nous appartenons (comme, en
général, on ne voit pas pourquoi ce qui est fructueux pour 1' études des
unes ne le serait pas pour l'étude des autres, y compris réciproquement).
Le rapport entre l'usage et l'utilisation d'une part, l'acti
vité de normalisation et de constitution de règle de l'autre, repose sur
une dialectique de généralisation et de systématisation locale. N. Ruwet
remarque que les règles que la grammaire classique énonce (cf. Grévisse
notamment) ne sont pas générales : elles lèvent de façon adéquate les
problèmes litigieux, mais conduiraient à des fautes inadmissibles si on
cherchait à les appliquer en dehors de ces cas. Peut-être faudrait-il
envisager de prendre positivement cette observation en compte : la - - 10
grammaire de bon usage n'est certes pas une théorie adéquate de la compétence
linguistique, mais leur fonctionnement uniquement local pourrait bien être
l'indice que la recherche d'une théorie d'une langue qui serait basée sur
des règles générales de même type pourrait bien être, comme on dit en anglais,
une chasse à l'oie sauvage.
Il y a deux niveaux de régularité à prendre en considération pour
expliquer cette situation : d'une part des opérateurs langagiers généraux
(dont la généralité tient plus aux contraintes générales de l'utilisation,
voire aux conditions propres de construction de la théorie linguistique,
qu'à un quelconque innëïsme) qui n'ont pas de limite a priori et l'applica
tion de ces opérateurs en situation discursive, dont une langue donnée et usage' son sont un aspect particulier. Entre ces deux extrêmes analytiques
de l'activité langagière générale et de l'énonciation entièrement spécifiée,
toute sorte d'intermédiaires peuvent être dégagés : les formes de politesse
ci-dessus en sont un exemple, les éléments de grammaire generative (avec
la notion d'acceptabilité/grammaticalité) en sont un autre.
Autrement dit, les règles syntaxiques (qui ne sont jamais pure
ment telles) sont des moyens non d'engendrer des énoncés grammaticaux, mais,
à partir d'une énonciation, des "paraphrases", c'est-à-dire des
énonciations virtuelles voisines : certaines de ces paraphrases devront
alors être reconnues socialement comme normales et l'énoncé figurant dans
l'énonciation pourra alors recevoir la valeur correspondant à son écart à
cette norme telle que les opérations de rattachement qui ont été nécessai
res le manifestent.
Nous prendrons un premier exemple au niveau du fonctionnement
logique du langage. Tout usage de "en effet" suppose un lien déductif entre
ce qui le précède et ce qui le suit. Prenons l'exemple suivant :
"Les capacités administratives, techniques, professionnelles sont
mieux développées par le travail effectif que dans les écoles professionnell
es. En effet, dans bien des pays, les écoles professionnelles ou commercia
les sont très inefficaces etne font que gaspiller du capital humain. Un meil
leur résultat serait obtenu en transférant la responsabilité de la formation
aux employeurs" (Harbison et Myers p. 242).
Cet exemple semble, intuitivement, bien répondre à notre défini
tion normative, car ce qui suit le "en effet" est bien, intuitivement, une
simple paraphrase de ce qui précède. Mais pour pouvoir rattacher formelle
ment la seconde partie de la citation à la première, encore faut-il recon
naître que "meilleur" renvoie à "mieux", que "résultat" renvoie à "dévelop
per" et que "travail effectif" et "responsabilité de la formation aux em
ployeurs" correspondent à la même chose. Ces assimilations, sur lesquelles
s'appuie l'intuition du texte, posent déjà quelque problème. Mais la con
frontation à la norme fait apparaître des résidus : la seconde partie
fait apparaître que "les écoles professionnelles et commerciales" (pourquoi
commerciales ?) sont "très inef f icaces"et "ne fait que gaspiller du capital
humain" -ce qui revient à dire (mais comment le rattacher) qu'autre chose
ne peut pas être pire. Cette argumentation pourrait se suffire à elle-même,
d'où le point de fin de phrase. La phrase suivante relance cependant la
discussion, mais à l'irréel (serait), comme si la formation dans les entre
prises n'existait pas déjà. L'effet de l'énonciation est bien la mise en - - 11
question de l'efficacité de la formation scolaire et hors discussion celle
de la formation "sur le tas".
Cet exemple (dont on pourrait poursuivre bien plus loin l'analyse)
montre bien en quoi le "en effet" a permis au texte de poser, comme des faits
qui seraient préalables à l'énonciation, un certain nombre de rapports d'équi
valence ou de dérivations. Pour que le texte fonctionne, il est nécessaire
que le lecteur puisse reconnaître ces rapports supposés, mais parfaitement
superflus que lui-même les présuppose : une fois qu'ils sont reconnus, c'est
le texte qui se charge d'en assurer formellement l'équivalence (ou la déri-
vabilité) .
Prenons un second exemple, plus syntaxique. Un énoncé comme "je
toi" te donne" est, en droit, ambigu entre les paraphrases : "je donne à
et "je donne toi". Ces deux interprétations sont dërivables syntaxiquement ,
disons, par engendrement dans la base des deux paragraphes et application
d'une transformation d'antéposition. L'ambiguïté est levée par le contexte :
par exemple "je veux ma part sinon je te donne" évoque une affaire de chan
tage, alors que " ' lui donne pas mais j ' te évoquera une attitude j
discriminante dans le partage de la richesse. Mais la procédure d'interpré
tation ne repose que sur la présupposition de la structure ternaire de
"donner". Elle ré-utilisera le processus génératif de la compétence à l'en
vers pour raccorder l'énoncé transformé à une structure canonique et l'ef
fectuera sur la base de deux implicites extrêmement différents dans les
deux reconstitutions :
- "je te donne" = "je donne toi" impliquera que le donnataire
est la police (instanciation très spécifique de la place vide) , alors que
- "je te donne" = "je donne à toi" renvoie à "je te donne ce
que je te donne" soit 1' instanciation tautologique.
Il ne faut d'ailleurs pas croire qu'il y aurait une "structure
profonde" unique (ou multiple à la façon des ambiguïtés chomskiennes) qui
fournirait un rapport à la norme échappant aux conditions de l'énoncia
tion. On ne peut, par exemple, éliminer de l'effet de sens ni les phéno
mènes d'assonance phonétique (les "anagrammes") ni des structurations de
surface relevant plutôt de l'analyse structuraliste que de la syntaxe
générativiste. Ignorer cela c'est, par exemple, rejeter en dehors de la
théorie sémantique l'effet d'une expression comme "les copains et les
coquins" qui stigmatise une certaine pratique politique en France, o«
"I like Ike" qui joua un role dans l'élection d'un certain président
des U.S.A. C'est aussi ignorer comment peut fonctionner, en économie
politique, le contraste entre "capital national" et "capital étranger",
expressions symétriques au premier niveau (et utilisables comme telles,
dans des expressions comme : "on préférera le capital national au capital
étranger") alors même que l'analyse plus profonde fait apparaître une
dissymétrie considérable entre les deux expressions : un énoncé comme
"le capital national a alors tendance à s'investir à l'étranger" est
possible car le capital national est référé à la propriété par des sujets
nationaux, tandis qu'il ne peut y avoir "le capital étranger a alors
tendance à s'investir à l'étranger" car, dans une optique de comptabilité
nationale, le capital étranger n'est pris en compte que dans la mesure où
il se porte sur le territoire national. Les deux expressions restent symé
triques tant que les conditions énonciatives ne nécessitent pas la dis
tinction entre les deux définitions de la nation (territoire et ensemble