Une revanche de la «femme-auteur» ? Madame de Staël disciple de Rousseau - article ; n°122 ; vol.33, pg 19-31

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Romantisme - Année 2003 - Volume 33 - Numéro 122 - Pages 19-31
Entre Mme de Staël et Rousseau, la relation du disciple au maître fut toujours ambiguë. Si son entrée en littérature s'est faite avec un éloge de l'auteur de La Nouvelle Héloïse, elle s'y montre consciente de prendre la parole dans un espace public où il lui faut affirmer sa légitimité d'auteur et, plus généralement, de femme qui prétend à penser. Elle s'affronte ainsi d'emblée aux thèses de la Lettre à d'Alembert. Cependant, elle trouve chez Rousseau le modèle d'une éthique de l'écriture qui autorise une approche critique empathique des œuvres du maître: l'éloquence et l'enthousiasme qu'elle y admire sont perçus comme la marque d'un homme qui écrit à partir de ce qu'il a profondément senti. Mme de Staël y saisit l'expression d'un destin malheureux où elle reconnaît aussi celui de la femme-écrivain et un authentique souci de l'humanité et de son bonheur, ce qui donne pour elle toute sa valeur à la mission de la littérature. Rousseau est alors tour à tour celui qui inspire, celui qu'on console, mais aussi celui auquel on peut reprocher de n'avoir pas toujours su s'élever au-dessus de ses souffrances personnelles. Le disciple s'écarte du maître au nom d'une conception sacrificielle de l'écriture — «La gloire est le deuil éclatant du bonheur» (De l'Allemagne) - qui assume, en même temps, pleinement les pouvoirs de la littérature, contre le Rousseau du Discours sur les sciences et les arts et des Confessions.
The disciple-master relationship between Madame de Staël and Rousseau has always been ambiguous. While her debut in literature started with a praise for the author of La nouvelle Heloïse, she was aware of the fact she entered a public space where she had to legitimate herself as a proper writer and more generally as a woman supposed to be an original thinker. So, she clashed straightaway with the thesis exposed in La lettre à d'Alembert. However she found in Rousseau the example of an ethic of writing that enables an emphatic and critical approach of her master's works: the enthousiasm and the eloquence that she admired are seen as the signs of the man who wrote what came directly from his deepest feelings. Madame de Staël caught in this the expression of a sad destiny that compared to the one of the woman-writer, and an authentic concern about humanity and happiness that makes literature 's mission so worthwhile. Rousseau became successively the one who inspires, the one to be consoled, but also the one to blame for not always being able to rise above his own suffering. The disciple breaks away from his master in the nome of a sacrificial conception of writing: Glory is the dazzling bereavement of happiness (De l'Allemagne) which, at the same time, takes entirely on the power of literature against the Rousseau of Discours sur les sciences et les arts and the Rousseau of Les Confessions.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2003
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Mme Florence Lotterie
Une revanche de la «femme-auteur» ? Madame de Staël
disciple de Rousseau
In: Romantisme, 2003, n°122. pp. 19-31.
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Lotterie Florence. Une revanche de la «femme-auteur» ? Madame de Staël disciple de Rousseau. In: Romantisme, 2003,
n°122. pp. 19-31.
doi : 10.3406/roman.2003.1218
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_2003_num_33_122_1218Abstract
The disciple-master relationship between Madame de Staël and Rousseau has always been
ambiguous. While her debut in literature started with a praise for the author of La nouvelle Heloïse, she
was aware of the fact she entered a public space where she had to legitimate herself as a proper writer
and more generally as a woman supposed to be an original thinker. So, she clashed straightaway with
the thesis exposed in La lettre à d'Alembert. However she found in Rousseau the example of an ethic of
writing that enables an emphatic and critical approach of her master's works: the enthousiasm and the
eloquence that she admired are seen as the signs of the man who wrote what came directly from his
deepest feelings. Madame de Staël caught in this the expression of a sad destiny that compared to the
one of the woman-writer, and an authentic concern about humanity and happiness that makes literature
's mission so worthwhile. Rousseau became successively the one who inspires, the one to be consoled,
but also the one to blame for not always being able to rise above his own suffering. The disciple breaks
away from his master in the nome of a sacrificial conception of writing: "Glory is the dazzling
bereavement of happiness" (De l'Allemagne) which, at the same time, takes entirely on the power of
literature against the Rousseau of Discours sur les sciences et les arts and the Rousseau of Les
Confessions.
Résumé
Entre Mme de Staël et Rousseau, la relation du disciple au maître fut toujours ambiguë. Si son entrée
en littérature s'est faite avec un éloge de l'auteur de La Nouvelle Héloïse, elle s'y montre consciente de
prendre la parole dans un espace public où il lui faut affirmer sa légitimité d'auteur et, plus
généralement, de femme qui prétend à penser. Elle s'affronte ainsi d'emblée aux thèses de la Lettre à
d'Alembert. Cependant, elle trouve chez Rousseau le modèle d'une éthique de l'écriture qui autorise
une approche critique empathique des œuvres du maître: l'éloquence et l'enthousiasme qu'elle y admire
sont perçus comme la marque d'un homme qui écrit à partir de ce qu'il a profondément senti. Mme de
Staël y saisit l'expression d'un destin malheureux où elle reconnaît aussi celui de la femme-écrivain et
un authentique souci de l'humanité et de son bonheur, ce qui donne pour elle toute sa valeur à la
mission de la littérature. Rousseau est alors tour à tour celui qui inspire, celui qu'on console, mais aussi
celui auquel on peut reprocher de n'avoir pas toujours su s'élever au-dessus de ses souffrances
personnelles. Le disciple s'écarte du maître au nom d'une conception sacrificielle de l'écriture — «La
gloire est le deuil éclatant du bonheur» (De l'Allemagne) - qui assume, en même temps, pleinement les
pouvoirs de la littérature, contre le Rousseau du Discours sur les sciences et les arts et des
Confessions.Florence LOTTERIE
Une revanche de la «femme-auteur»? Madame de Staël disciple de Rousseau
«Un homme qu'il fallait conduire comme un enfant, écouter
comme un oracle»
Lettres sur les ouvrages et le caractère
de Jean-Jacques Rousseau (1788).
A propos des Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau, qui fut le
premier livre imprimé de Madame de Staël, Sainte-Beuve remarque avec une apparente
bienveillance: «Assez d'autres dissimulent avec soin, taisent ou critiquent les parents
littéraires dont ils procèdent: il est d'une noble candeur de débuter en avouant, en
célébrant celui dont on s'est inspiré, des mains duquel on a reçu le flambeau, celui
d'où nous est venu ce large fleuve de la belle parole dont autrefois Dante remerciait
Virgile; Madame de Staël, en littérature aussi, avait de la passion filiale '.» Si le bon
disciple est d'abord celui qui ne désavoue jamais ses maîtres, on peut dire qu'en effet
la châtelaine de Coppet fut un modèle du genre. Son admiration résista, non sans
courage du reste, à la Révolution, dont l'image et l'œuvre de Rousseau ne sortaient
pas indemnes, mais elle ne fut jamais sans mélange: quelques études capitales2 ont
naguère souligné avec force que la méthode critique staëlienne reposait sur un équilibre
entre le régime passionnel de la sympathie et la distance de la raison qui examine, non
seulement la pensée, le style et la vie du maître, mais aussi, et peut-être surtout, les
élans de la sensibilité du sujet écrivant3.
Parler de Rousseau, si ce fut bien souvent parler avec Rousseau, revint finalement
à s'autoriser de son propre pouvoir d'écriture en s' interrogeant inlassablement sur ce
qui en était la source — quitte, on le verra, à reconnaître que, dans sa dimension pas
sionnée, elle devait être problématique - et la légitimité. En tant que femme, mais
aussi en tant que fille d'un homme qui ne souffrait pas qu'elle pût avoir des ambitions
littéraires et avait interdit à sa propre épouse, Madame Necker, de publier quoi que ce
fût, Madame de Staël avait beaucoup à apprendre d'elle-même en se confrontant à
l'auteur d' Emile et de la Lettre à M. d'Alembert sur les spectacles. Dans cette perspect
ive, le rapport de filiation tel que le définit Sainte-Beuve est plus ambigu qu'il n'y
paraît: nourrie, par le mouvement sacré de l'inspiration, de la «belle parole» d'un
autre, l'œuvre d'écrivain de Madame de Staël semble toujours en état de minorité, «en
littérature aussi». L'allusion à Necker, pour qui elle professait un attachement en effet
extraordinaire, la situe entre un père réel et un père symbolique dont les influences
sont également déterminantes. La «candeur» qu'il convient ici d'admirer est d'abord
1. Sainte-Beuve, Portraits de femmes, Gallimard, «Folio», 1998, p. 139.
2. Voir G. Poulet, «La pensée critique de Mme de Staël» et P. de Man, «Madame de Staël et Jean-
Jacques Rousseau», Preuves, n° 190, 1966, p. 27-40; J. Starobinski, «Critique et principe d'autorité (Madame
de Staël et Rousseau)», Mouvements premiers. Études critiques offertes à Georges Poulet, Corti, 1972,
p. 87-106; S. Balayé, «Le Système critique de Madame de Staël: théorie et sensibilité», Bulletin de l'Uni
versité d'Ottawa, décembre 1971, p. 542-555.
3. G. Poulet parle de «cogito critique», art. cité, p. 27.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) 20 Florence Lotterie
celle de la grande jeunesse qui se cherche des guides. Or, il se trouve que Madame de
Staël a tout de suite résisté à cet élan premier. Les Lettres le disent clairement: «Je me
transporterai donc à quelque distance des impressions que j'ai reçues, et j'écrirai sur
Héloïse, comme je le ferais, je crois, si le temps avait vieilli mon cœur4.»
Rousseau constituera à ce titre un véritable défi, lui dont l'écriture éloquente per
met de dire: «N'est-ce pas aussi dans la jeunesse qu'on doit à Rousseau le plus de
reconnaissance5?» Mélancolie originelle et capitale du disciple, à l'écoute passionnée
d'un enthousiasme (poétique, philosophique et politique, car Madame de Staël se con
fronte à tous les pans de l'œuvre) qu'il sait pourtant devoir apprendre à perdre ou à
cacher, pour ne pas souffrir, pour ne pas rester l'enfant - à tous les sens du terme -
dont la relation aux parents suppose la douleur terrible du deuil à faire un jour 6, mais
aussi l'impossibilité d'affirmer son indépendance.
Les Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau, commencées en
1786 — Madame de Staël a alors vingt ans — sont d'emblée, comme l'a remarqué
M. Gutwirth7, un acte de transgression de l'interdit paternel qui pèse sur la «femme-
auteur». Un an auparavant, dans son Journal, la jeune Necker, inquiète de son mariage
à venir, éprouve le besoin de justifier auprès de son père l'écrit intime lui-même: «ah!
je t'ai placé si près de mon cœur, que tu ne dois pas m' envier ce petit degré d'intimité
de plus que je conserve avec moi-même 8.» Necker est ici celui qu'on trompe avec
l'écriture, et qui menace d'en être jaloux, mais c'est bien parce que l'écriture est
d'abord moyen de se ressaisir soi-même, d'être ce «spectateur intérieur» dont parle si
bien Madame Necker à propos de l'écrit intime9. L'éloge de Rousseau - puisque c'est
ainsi que le texte est présenté par son auteur — est une entrée dans le monde littéraire
par le subjectif, puisqu'il s'agit de dire son admiration, d'y poser un «je» légitime
dans ses sentiments.
Ce genre académique, mis à la mode par Thomas — qui fréquente assidûment le
salon de Madame Necker - appartient cependant d'abord à l'espace public des lettres,
4. Madame de Staël, Œuvres de jeunesse, S. Balayé et J. Isbell (éd.), Desjonquères, 1997, p. 49. Nous
soulignons. La même posture se retrouve en 1796 dans De l'influence des passions sur le bonheur des
individus et des nations, C. Thomas (éd.), Rivages Poche, 2001, p. 113: «C'est par le secours de la
réflexion, c'est en écartant de moi l'enthousiasme de la jeunesse, que je considérerai l'amour». Dans ce
chapitre est justement rendu hommage à La Nouvelle Héloïse, le roman par excellence de la passion amour
euse, qui fait aimer l'amour et son peintre...
5. Ibid., p. 35. En même temps, Rousseau lui-même offre le modèle d'une écriture à distance des
passions: «Rousseau s'est donc voué à la méditation, quand les événements de la vie ont eu moins d'empire
sur lui, et lorsque son âme, sans objet de passion, a pu s'enflammer toute entière pour des idées et des
sentiments abstraits.» (Ibid., p. 41).
6. Elle écrit elle-même dans son Journal de jeune fille que la perspective de la mort de son père lui est
insupportable et qu'elle souhaite disparaître avant lui: «... mais la douce pensée de ma mort ôte à celle de
ce qui m'est chère [sic] une partie de son horreur. Cependant quand l'instant de la séparation sera venu, que
j'expire la première.» (Cahiers staëliens, n° 28, 1980, p. 64).
7. M. Gutwirth, «Madame de Staël, Rousseau and the Woman Question», Publications of the Modem
Languages Association, n° 103, 1971, p. 100-109.
8. Journal de jeunesse, ouvr. cité, p. 57.
9. On peut trouver ses remarques sur la question dans les Nouveaux mélanges de Madame Necker
publiés en 1801.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) Madame de Staël disciple de Rousseau 21
au sein duquel la part réservée aux femmes est le salon et l'art de la conversation. La
jeune Madame de Staël, prudemment, n'envisage pas explicitement de publier l'ouvrage,
imprimé à une vingtaine d'exemplaires destinés à quelques proches: elle se maintient
ainsi dans le cercle restreint de la mondanité et, de fait, un certain nombre de contemp
orains verront bien dans le livre un exercice mondain. En réalité, les Lettres ont
surtout pour double horizon un espace intime, privé - celui de l'épistolaire — et l'espace
public où faire carrière. Le choix formel de la lettre, comme le dit M. Bosse, est déjà
une revanche contre Rousseau lui-même, qui avait affirmé dans la Lettre à M. d'Alem-
bert sur les spectacles que les femmes étaient incapables, dans l'art épistolaire,
d'exprimer la passion authentique l0. Par là, Madame de Staël affirme la singularité de
son jugement critique, la part d'un sentiment fondé sur une expérience résolument
individuelle. C'est si vrai que la lettre consacrée à La Nouvelle Héloïse est aussi, entre
autres choses, une revanche sur sa propre mère, qui s'était fait l'écho, comme on peut
le voir dans ses Mélanges publiés plus tard par Necker, d'une condamnation assez
répandue du roman de Rousseau au nom de la morale. La disciple, de ce point de vue,
entend bien procéder à une réhabilitation, même si, on le verra, celle-ci s'accompagne
de réserves.
Madame de Staël l'emporte ainsi sur sa mère par le simple fait qu'elle se donne le
droit à l'écriture publique: les Mélanges ne sont qu'une parole recueillie et sélec
tionnée par le père, à titre d'ailleurs posthume: Madame Necker n'a pas été maîtresse
de publier ses pensées. En revanche, les Lettres font l'objet de ce qu'on appellerait
aujourd'hui une bonne couverture médiatique. Meister, par exemple - autre pilier du
salon Necker - livre dans l'ordinaire de janvier 1789 de la Correspondance littéraire
un commentaire élogieux, dont le caractère succint est surtout imputable au fait qu'il
cite de très longs passages de l'ouvrage, ce qui constitue la meilleure des publicités.
Madame de Staël est du reste peut-être à l'origine d'un second tirage d'environ 500
exemplaires. Il faut souligner par ailleurs que le succès des Lettres, qui fut considérable,
se mesure aussi aux éditions pirates, rapidement sur Le marché. Si l'on en croit David
Glass Larg, Madame de Staël aurait été très soucieuse, en dépit de ses dénégations
publiques, de la diffusion de son texte, et n'aurait avoué que le tirage initial par crainte
d'un éventuel échec du suivant ". Coindet, ancien secrétaire de Rousseau et familier du
salon Necker, semble s'être chargé du second tirage.
C'est la figure de Rousseau qui donne d'abord sa pertinence à ce mouvement pen
dulaire de l'écriture staëlienne, entre repli de l'intériorité et quête de publicité.
L'œuvre du Genevois, au moins dans sa dimension autobiographique, n'était-elle pas à
la fois mise en scène d'une destinée qui réclamait d'être perçue dans toute sa logique
et travail de réflexion sur cette destinée même - ce qui supposait une distance à
l'égard de soi-même sans laquelle, au demeurant, l'admiration de Madame de Staël
n'aurait pu se maintenir? Par là, l'œuvre requiert une lecture sympathique, qui ne
distingue pas l'homme de ses livres, puisque l'éloquence «passionnée» de ceux-ci, qui
est et restera toujours pour la fille de Necker le génie propre de Rousseau, révèle selon
elle un trait indispensable à l'éthique de l'écriture: son enracinement dans l'expérience
10. M. Bosse, «"ce hasard qui m'entraîna dans la carrière littéraire": les Lettres sur les ouvrages et le
caractère de J.-J. Rousseau (1788)», Cahiers staëliens, n° 42, 1990-91, p. 44. La présente étude doit beau
coup à ce passionnant article, qui se concentre essentiellement sur le renversement de la relation filiale en
relation quasi-maternelle à Rousseau.
11. Voir D. Glass Larg, Madame de Staël, la vie dans l'œuvre (1766-1800), essai de biographie morale
et intellectuelle, Champion, 1924, p. 62-63.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) 22 Florence Lotterie
du sentiment intérieur. Son deuxième livre d'importance, De l'Influence des passions
sur le bonheur des individus et des nations (1796), le redira avec l'émouvant éclat que
lui donne le passage par la tragédie révolutionnaire : on ne peut raisonnablement ambi
tionner d'écrire qu'à partir de ce qu'on a soi-même profondément senti.
Il n'en reste pas moins, et c'est tout l'intérêt et la complexité de l'approche
staëlienne de Rousseau, comme de son propre univers littéraire, que cette sensibilité à
travers laquelle elle se reconnaît une parenté élective avec l'auteur de La Nouvelle
Héloïse n exige son propre dépassement en vue d'un but moral plus élevé, étranger aux
considérations étroites sur son destin personnel. Bien sûr, Rousseau est d'abord celui à
qui on doit reconnaissance parce qu'il parle la langue des «caractères passionnés» 13,
ces êtres que leurs facultés sensitives condamnent à souffrir incessamment de la di
scordance entre le monde extérieur, la société, et les aspirations de leur «moi».
N'oublions pas, à cet égard, que c'est ainsi que Madame de Staël définit la condition
même de la femme, et singulièrement de la femme de génie, qui ne trouve pas à
exercer ses dons dans le monde et doit les réduire d'elle-même au silence, jusqu'à les
perdre tout à fait, ne l'oublions pas non plus, lorsque la douleur personnelle a pris le
dessus sur la nécessaire élévation de l'inspiration: la poétesse Corinne est la victime
exemplaire de cette tyrannie de l'intériorité, dont on doit bien comprendre qu'elle est
pour Madame de Staël l'obstacle que la sensibilité même peut opposer à l'accession
de la parole littéraire à l'universalité de l'expérience humaine 14.
C'est pourquoi son rapport à Rousseau est indistinctement fait d'identification et de
distance. Rousseau offre d'abord à Madame de Staël le modèle d'une écriture compas-
sionnelle, qui s'adresse au lecteur sur le mode de la consolation. C'est encore à elle
que se référera, dans De l'Allemagne (1810), le «solitaire religieux» auquel l'auteur
délègue imaginairement la fonction de réconforter Rousseau: «Si vous avez attendri
les cœurs par une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des
larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, mais des amis
au loin parmi les solitaires qui vous lisent, et vous avez consolé des infortunés mieux
que nous ne pouvons vous consoler nous-mêmes 15.» De ce point de vue, les Lettres se
présentaient déjà comme une dette, ce qui est d'ailleurs une des fonctions symboliques
de l'éloge dans l'esprit des Lumières 16. Le texte staëlien s'achève à cet égard sur une
requête sans équivoque: «Je demande que la reconnaissance des hommes qu'il [Rous
seau] éclaira [...] trouve enfin un interprète; que l'éloquence s'arme pour lui, qu'à son
tour elle le serve 17. » Mais la Révolution joue ici un rôle non négligeable, parce que
c'est à partir de son traumatisme que Madame de Staël redéfinit la position de la
littérature et sa fonction boétienne, clairement réaffirmée dans le discours préliminaire
12. En 1796, le roman apparaît à l'évidence comme le modèle d'un protocole de lecture où il s'agit de
susciter «cet attendrissement profond qui naît de la ressemblance la plus parfaite avec les sentiments qu'on
peut éprouver». {De l'influence des passions, ouvr. cité, p. 111)
13. Ibid., p. 29.
14. Sur cette question, voir F. Lotterie, «De la littérature considérée comme une chose sérieuse: Cha
teaubriand, Madame de Staël et Napoléon», Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n° 3, octobre 2000,
p. 259-272.
15. De l'Allemagne, S. Balayé (éd.), GF-Flammarion, 1967, vol. 2, p. 278.
16. Né dans la sphère académique alors dominée par les «philosophes», l'éloge du «grand homme» se
présente comme une entreprise de réhabilitation posthume qui fait pièce à l'injustice de l'histoire: elle est la
revanche de la postérité sur l'incompréhension. Voir J.-C. Bonnet, Naissance du Panthéon. Essai sur le
culte des grands hommes, Fayard, 1997.
17. Œuvres de jeunesse, ouvr. cité, p. 98.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) Madame de Staël disciple de Rousseau 23
à De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800) 18.
En 1802, dans la préface de Delphine, elle donne d'ailleurs au romancier la mission de
se mettre à l'écoute des cœurs sensibles: «II faut leur montrer qu'on les comprend,
avant d'essayer de les diriger; il faut avoir souffert, pour être écouté de ceux qui
souffrent, et, comme Arie, avoir essayé le poignard sur son propre cœur, avant de
déclarer qu 'il ne fait point de mal l9. »
D'autre part, avec l'expérience de la Révolution, Madame de Staël a pu prendre la
mesure de la difficulté, pour une femme qui écrit, à s'assurer une légitimité dans
l'espace public. Très rapidement en butte à des campagnes de presse injurieuses, elle
s'interrogera même, dans Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolut
ion - livre d'ailleurs non publié - sur la valeur de l'imprimerie du point de vue des
progrès de la civilisation et de la morale. En tant qu'elle suppose une entrée dans la
sphère redoutable de l'« opinion» et du jugement général, c'est-à-dire une captation de
soi par d'autres, une image publique sur laquelle on ne peut rien — surtout si l'on est
une femme, car Madame de Staël dit très lucidement qu'elle peut moins que d'autres
répondre aux attaques et aux calomnies20 - l'activité littéraire lui apparaît, comme à
Rousseau, un don empoisonné où se révélera le malheur d'un destin: dans la préface à
l'édition de 1814 des Lettres, elle écrira ainsi: «Elles furent publiées sans mon aveu,
et ce hasard m'entraîna dans la carrière littéraire21.» Il serait difficile de ne pas retrouver
là un écho des Confessions et de la fameuse illumination de Vincennes, relatée dans
le livre VIII. Pourtant, cette «chute» dans la littérature n'est pas seulement une perte,
comme elle l'est chez Rousseau, mais un gain: «Je ne dirai point que j'y ai du regret,
car la culture des lettres m'a toujours valu plus de jouissances que de chagrins. Il faut
avoir une grande véhémence d'amour-propre pour que les critiques fassent plus de
peine que les éloges ne donnent de plaisir; et d'ailleurs il y a dans le développement et
le perfectionnement de son esprit une activité continuelle, un espoir toujours renais
sant, que ne saurait offrir le cours ordinaire de la vie 22. »
L'étude et la pratique des lettres, loin de se présenter comme des agents de corrupt
ion, participent de la perfectibilité de l'homme, cette faculté tant célébrée par les
Lumières, mais dont Rousseau avait précisément fait, dans le Discours sur l'origine et
les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), l'instrument ambigu d'une
dénaturation. En dépit de l'admiration qu'elle professe en 1788 pour ce texte, Madame
18. Dans la langue staëlienne de l'époque, celle des Circonstances actuelles qui peuvent terminer la
Révolution (1798), par exemple, comme dans celle du Chateaubriand de Y Essai sur les révolutions (1797),
les «infortunés» ne sont-ils pas d'abord les individus déchirés par la catastrophe sanglante de la Révolution,
en particulier la Terreur?
19. Delphine, S. Balayé et L. Omacini (éd.), Genève, Droz, 1987, p. 1010. Madame de Staël rend
hommage, dans cette même préface, à La Nouvelle Héloïse. Elle adopte ici le même point de vue que dans
De l'influence des passions: aux souffrances des âmes sensibles, il ne suffit pas d'opposer froidement la
sévérité morale de la leçon stoïque. Le moraliste doit, en effet, composer avec la singularité de chaque cœur
humain (postulat de l'individualité absolue de l'expérience passionnelle qu'elle affirme dans toute son
œuvre). C'est ce qui lui permet, en premier lieu, de comprendre le Rousseau, si problématique soit-il, des
œuvres autobiographiques.
20. Ainsi le tourment rousseauiste de la paranoïa, qui le persuade que tout ce qu'il peut écrire se
retournera contre lui, n'est-il pas, au moins jusqu'aux premières années du nouveau siècle, une pathologie
condamnable aux yeux de Madame de Staël, mais plutôt une sorte de miroir douloureux de sa propre
expérience des effets pervers de la liberté de la presse sous la Révolution, qui l'obligent à subir en silence
les outrages des journaux.
21. Œuvres de jeunesse, ouvr. cité, p. 39.
22. Ibid.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) 24 Florence Lotterie
de Staël reproche à Rousseau d'avoir voulu y «réduire l'esprit et le cœur humain à un
état presque semblable à l'abrutissement» 23. On peut dire à cet égard que De la littéra
ture se présentera en 1800, entre autres choses, comme une réponse rigoureusement
argumentée, fondée sur une philosophie de l'histoire, au paradoxe rousseauiste 24.
Le premier type de réponse à Rousseau est, en quelque sorte, d'ordre psycho
moral. Madame de Staël a toujours déploré chez lui l'incapacité à s'arracher totalement à
son propre malheur, en raison d'une imagination excessive. Si les Lettres y voient la
marque singulière et sublime du génie, De l'Allemagne est plus sévère avec ce qui
apparaît alors comme un trait d'amour-propre. Le texte réagit à une œuvre spécifique,
les Rêveries du promeneur solitaire, dont il est clair que le protocole d'écriture, fondé
sur la paradoxale exclusion du lecteur, choque Madame de Staël. Le recueillement
solipsiste du «rêveur», s'il témoigne d'une sensibilité souffrante qu'elle ne renoncera
pas à rapporter à la bonté même de Rousseau, contredit cependant l'impératif de la
sociabilité humaine. Mais, contrairement à nombre de contemporains, elle ne traitera
jamais de la crise misanthropique de l'écrivain sur le mode satirique. Il faut ici invo
quer le contexte révolutionnaire, qui offrit à la femme-auteur, très engagée dans le
débat public, l'occasion de réfléchir à la trahison des liens amicaux et amoureux,
empoisonnés par la passion politique: cette expérience favorise une identification sym
bolique avec Rousseau. Le lamento sur les relations affectives trompées unit les deux
écrivains dans l'épreuve mélancolique du temps qui détruit tout et de la perte des
illusions de la jeunesse.
Dans les Lettres, se dessine ainsi le scénario imaginaire d'une conjugalité idéale,
où l'auteur se prend à rêver d'un remplacement de la mauvaise épouse, Thérèse
Levasseur: «Ah! pourquoi n'a-t-il pas rencontré une âme tendre qui eût mis tous ses
soins à le rassurer, à relever son courage abattu; qui l'eût aimé profondément25 !» À la
relation filiale se substitue ici, sur le mode compensatoire, un rapport amoureux.
Cependant, même sur ce terrain, Madame de Staël modérera vite ses élans. L'examen
des variantes entre la première édition du texte et celle de 1814 montre qu'il a subi
une véritable censure du registre sentimental. Disparaissent non seulement nombre
d'apostrophes et d'éléments de ponctuation pathétique, mais aussi de longs passages
dont les connotations pouvaient prêter à confusion. L'un d'eux, supprimé dès 1798,
avait d'ailleurs fait l'objet de sanglantes railleries: «Ah! si l'homme n'a jamais qu'une
certaine mesure de force, j'aime mieux celui qui les emploie toutes à la fois; qu'il
s'épuise s'il le faut, qu'il me laisse retomber, pourvu qu'il m'ait une fois élevée ju
squ'aux cieux26.»
C'est que la figure féminine, en 1814, n'est plus vraiment, comme en 1788, la
rivale de l'auteur de la Lettre à M. d'Alembert sur les spectacles dans le domaine de
23. Ibid., p. 43.
24. À cette époque, il s'agit pour Madame de Staël de dédouaner les Lumières de la Terreur et de
répondre à un argument contre-révolutionnaire qui, pour le coup, doit beaucoup au Rousseau du Second
discours. Elle réaffirme alors la concordance des progrès de la raison et des lumières et du progrès moral.
25. Œuvres de jeunesse, ouvr. cité, p. 95.
26. Ibid., p. 44.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) Madame de Staël disciple de Rousseau 25
l'écriture passionnée27. Elle correspond maintenant à un nouveau rôle, celui de l'écrivain
arrivé à maturité. Rousseau est alors désigné comme une origine de l'œuvre, mais il
est situé par rapport à une trajectoire propre qui permet de le relire avec plus de
distance. L'édition de 1814 présente trois textes par ordre chronologique décroissant:
Réflexions sur le suicide (1813), Réflexions sur le procès de la Reine (1793), Lettres
sur Rousseau (1788). C'est assez dire que la référence à Rousseau n'a de sens qu'au
regard du passage par la Révolution et du point d'aboutissement que représente pour
Madame de Staël le tournant religieux de sa pensée, nourri entre autres par la rencontre
de l'œuvre kantienne autour de 1802-1803. Autrement dit, le rapport à Rousseau s'ins
crit dans la mise en spectacle éditoriale d'une évolution personnelle qui autorise une
certaine indépendance, dans la mesure même où Madame de Staël met en évidence la
continuité de ses propres thèmes d'écrivain par la vertu du groupement d' œuvres chois
ies. On ne s'étonnera donc pas que la juvénile tendresse «conjugale» de 1788 subisse
l'influence modératrice de la polémique autour de l'éducation des femmes et de leur
droit à penser, qui constitue le thème central de la préface de 1814. «Les plus tou
chants exemples de l'amour conjugal, peut-on y lire, ont été donnés par des femmes
dignes de comprendre leurs maris et de partager leur sort, et le mariage n'est dans
toute sa beauté que lorsqu'il peut être fondé sur une admiration réciproque28.» La
relation du disciple au maître, comme celle de la femme à son époux - et de la fille au
père - ne souffre pas l'asymétrie: elle se veut dialogue fondé sur l'égalité reconnue de
la valeur.
Dès 1788, Madame de Staël avait reproché à l'auteur d'Emile la trahison de
Sophie. Si elle revient en 1814 sur un thème pédagogique déjà vigoureusement traité
dans De la littérature29, c'est bien sûr pour affirmer le droit féminin à l'intelligence et
défendre, même sous la forme d'un douloureux paradoxe, le statut de la femme-
auteur; mais c'est aussi parce que l'histoire d'Emile et de Sophie, où l'on voit une
femme qui trompe son mari, lui semble tout simplement décourager la nécessaire
croyance en la force des attachements humains. A la lumière du traumatisme révo
lutionnaire, dont elle ne cesse de dire dans ses grandes œuvres de la période -
De l'influence des passions à De la littérature, en passant, en 1798, par le texte non
publié Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution — qu'on ne sor
tira qu'en retrouvant la confiance en l'autre, en renonçant à la force séparatrice de la
haine partisane, Rousseau apparaît comme celui qui a failli à la tâche régénératrice que
devrait désormais remplir toute représentation littéraire : car montrer le dévoiement des
liens affectifs, insister sur la possibilité des trahisons, c'est décourager les esprits et
affaiblir d'autant les chances de la réconciliation nationale. Dans De la littérature, il
appartient à la «littérature républicaine» de remobiliser les esprits et les cœurs par
l'enthousiasme - raisonné - pour les grandes vertus. En 1788, Madame de Staël repro
chait au Rousseau de YÉmile de participer à ce qu'elle appelle en 1800 le «désabusé
de la vie»: «Pourquoi seconder ceux qui, ne croyant pas à la durée des sentiments,
pensent qu'il est égal de commencer ou de finir par ne pas s'aimer30?»
27. Ibid., p. 47: «Cependant, le seul tort qu'au nom des femmes je reprocherais à Rousseau, c'est
d'avoir avancé, dans une note de sa lettre sur les spectacles, qu'elles ne sont jamais capables des ouvrages
qu'il faut écrire avec de l'âme ou de la passion.»
28. Ibid., p. 39.
29. Dans le chapitre «Des femmes qui cultivent les lettres» (II, 4).
30. Œuvres de jeunesse, ouvr. cité, p. 70.
ROMANTISME n° 122 (2003-4) 26 Florence Lotterie
L'obsession personnelle de la rupture amoureuse31 se conjugue avec le souci typ
iquement staëlien de donner à la littérature le pouvoir d'encourager les hommes, de
conjurer le cynisme moral. À partir de la Révolution, la figure de Rousseau s'intègre à
une réflexion générale sur la reconstruction de l'espace public et les résistances qu'y
oppose l'incapacité des contemporains de l'événement à renoncer au caractère person
nel de leurs souffrances, à faire taire leur subjectivité malade pour s'inscrire enfin dans
une expérience universelle. Si chacun est alors en droit de faire valoir ses droits à la
pitié - terroristes repentis ou émigrés - nul ne peut, dans l'urgence de refaire le pacte
social, prétendre à s'enfermer dans la contemplation stérile de son malheur, au risque
de flétrir toute espérance en la générosité des hommes et en leur capacité à vivre
ensemble. Or, c'est précisément cette tendance maladive à la défiance et au repli sur
soi que Madame de Staël va finalement dénoncer chez Rousseau. Si, en 1788, elle
refuse d'accréditer la thèse de la folie, c'est en effet bien à F« imagination» entendue
comme une pathologie de l'âme32 que s'en prend le chapitre «De la douleur» dans De
l'Allemagne: l'«homme d'esprit» et le «solitaire religieux» qui s'adressent à Rousseau
lui disent, chacun à sa manière, combien vaines et déraisonnables sont l'obsession du
complot et la certitude que l'univers entier est occupé de lui. Rousseau est alors celui
qui ne sait renoncer au prestige de ses passions, et reste impuissant à adopter sur sa
propre destinée un point de vue «philosophique», c'est-à-dire ouvrant sur la résignat
ion. Or, celle-ci n'est acceptable qu'en vertu du sentiment religieux. Le rapport à
Rousseau se modifie donc en fonction de l'importance croissante que Madame de
Staël accorde à la place de la religion dans l'existence morale de l'individu. Si elle
rend dans les Lettres un vibrant hommage à l'auteur de la Profession de foi du vicaire
savoyard, elle semble considérer que son tempérament fait obstacle à son accession à
la véritable sagesse. Dans les Rêveries du promeneur solitaire, elle voit ainsi un
«éloquent tableau d'un être en proie à une imagination plus forte que lui» 33 : le manque
de lucidité contrarie autant la pureté de l'inspiration littéraire que la possibilité de la
réforme personnelle.
L'un ne va du reste pas sans l'autre: au fond, Madame de Staël pense que l'être
malade de soi ne peut pas vraiment être - ou rester, comme Rousseau et Corinne - un
grand écrivain. La conception sacrificielle de l'écriture qui se développe chez elle,
appuyée sur la certitude que la création requiert du créateur l'oubli de ses douleurs
personnelles, ou le renoncement à les faire valoir, est évidemment indissociable de
l'expérience spécifique de la femme qui écrit et pour qui, selon la célèbre formule,
tant de fois rapportée, de De l'Allemagne, «la gloire est le deuil éclatant du bonheur».
La conquête de son propre statut d'écrivain passe par une discipline morale où se
mêlent les épreuves de la vie et la réflexion théorique; si elle les présente souvent
ensemble, c'est moins en vertu d'une tentation autobiographique dont elle se défiera
31. Voir J. Starobinski, «Suicide et mélancolie chez Madame de Staël», Preuves, ouvr. cité, p. 41-48.
32. Dans la première préface à Delphine, Madame de Staël prend soin de distinguer entre deux types
d'imagination: si elle peut être «l'une des plus belles facultés de l'esprit», elle est parfois aussi «une
maladie». D'où cette mise en garde: l'imagination littéraire «inspire le besoin de s'élever au-delà des bornes
de la réalité, mais elle ne permet pas de rien dire qui soit en contraste avec cette réalité même. » (ouvr. cité,
p. 88).
33. De l'Allemagne, ouvr. cité, p. 276-277 '.
ROMANTISME n° 122 (2003-4)