Urbanisation et transition démographique : Quelles interrelations en Afrique ? - article ; n°2 ; vol.6, pg 183-198

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Espace, populations, sociétés - Année 1988 - Volume 6 - Numéro 2 - Pages 183-198
L'urbanisation pourra-t-elle accélérer la transition démographique en Afrique ? Cet article passe en revue les effets de la croissance urbaine sur les mouvements naturels de population. La ville abaisse la mortalité, à la fois de manière directe - par exemple grâce aux services sanitaires qu'elle concentre, aux disponibilités vivrières qu'elle régularise - et de manière indirecte, les citadins étant mieux lotis que les ruraux en déterminants individuels de la santé - revenu et éducation notamment. Au nord du Sahara, la baisse de fécondité observée en ville grâce au recul de l'âge au mariage et à l'extension des pratiques contraceptives, commence à gagner les campagnes. Au sud du Sahara, la ville exerce une action plus ambivalente : le retard du mariage et le recours à la contraception qui peuvent accompagner la scolarité prolongée, y sont par endroits contrebalancés par l'abandon de pratiques traditionnelles d'espacement des naissances. Répartissant entre ses membres la charge des enfants, la famille élargie y fait écran à la prise de conscience de certains des coûts de la croissance.
Interrelations between Urban Growth and Demographic Transition in Africa
The relations between urban growth and demographic transition in Africa are examined. The city contributes to lower mortality both directly, i.e. through health facilities or regulation of the food distribution network, and indirectly, through better individual health determinants, i.e. income and education. The decrease of fertility observed in North African cities due to a rise in age at first marriage and to contraceptive practices now popular, is beginning to spread in rural areas. In Sub-Saharian Africa reducing effects of delayed marriage and contraception could be cancelled out by the discarding of traditionnal child-spacing practices. Furthermore, the economic solidarity of the extended family resists in cities, weakening the awareness of the major costs of population growth.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1988
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Langue Français
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Philippe Fargues
Urbanisation et transition démographique : Quelles interrelations
en Afrique ?
In: Espace, populations, sociétés, 1988-2. L'urbanisation en Afrique - Urbanization in Africa. pp. 183-198.
Résumé
L'urbanisation pourra-t-elle accélérer la transition démographique en Afrique ? Cet article passe en revue les effets de la
croissance urbaine sur les mouvements naturels de population. La ville abaisse la mortalité, à la fois de manière directe - par
exemple grâce aux services sanitaires qu'elle concentre, aux disponibilités vivrières qu'elle régularise - et de manière indirecte,
les citadins étant mieux lotis que les ruraux en déterminants individuels de la santé - revenu et éducation notamment. Au nord du
Sahara, la baisse de fécondité observée en ville grâce au recul de l'âge au mariage et à l'extension des pratiques contraceptives,
commence à gagner les campagnes. Au sud du Sahara, la ville exerce une action plus ambivalente : le retard du mariage et le
recours à la contraception qui peuvent accompagner la scolarité prolongée, y sont par endroits contrebalancés par l'abandon de
pratiques traditionnelles d'espacement des naissances. Répartissant entre ses membres la charge des enfants, la famille élargie
y fait écran à la prise de conscience de certains des coûts de la croissance.
Abstract
Interrelations between Urban Growth and Demographic Transition in Africa
The relations between urban growth and demographic transition in Africa are examined. The city contributes to lower mortality
both directly, i.e. through health facilities or regulation of the food distribution network, and indirectly, through better individual
health determinants, i.e. income and education. The decrease of fertility observed in North African cities due to a rise in age at
first marriage and to contraceptive practices now popular, is beginning to spread in rural areas. In Sub-Saharian Africa reducing
effects of delayed marriage and contraception could be cancelled out by the discarding of traditionnal child-spacing practices.
Furthermore, the economic solidarity of the extended family resists in cities, weakening the awareness of the major costs of
population growth.
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Fargues Philippe. Urbanisation et transition démographique : Quelles interrelations en Afrique ?. In: Espace, populations,
sociétés, 1988-2. L'urbanisation en Afrique - Urbanization in Africa. pp. 183-198.
doi : 10.3406/espos.1988.1264
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/espos_0755-7809_1988_num_6_2_1264POPULATIONS, SOCIETES, 1988-2 ESPACE,
Philippe FARGUES INED,
27, Rue du Commandeur
75675 Paris Cedex 14
Urbanisation et transition
démographique :
Quelles interrelations
en Afrique?
Taux bruts î:/oo) INTRODUCTION [natalité, mortal
L'Afrique a pris un double retard, dans son
urbanisation et dans sa transition démogra
phique. En rattrapant le premier, rattra-
pera-t-elle le second?
Plus rurale que les autres continents, sa
1. Afrique de l'Est population a seulement abordé la première 2. Afrique centrale étape d'un processus censé la conduire, 3. du Nord
4. Afrique australe avec l'humanité entière, d'une natalité et 5. de l'Ouest
d'une mortalité toutes deux hautes, vers
une natalité et une mortalité toutes deux
basses. Hier encore très élevée, sa mortal
ité décline maintenant profondément, tan
dis que sa natalité n'a guère fléchi (figu
re 1). C'est pourquoi son accroissement
naturel est le premier de la planète (tableau
1).
En matière d'urbanisation, l'Afrique a
brûlé les étapes : ses villes enregistrent des
records historiques de croissance. Quels en 1950 2000 sont les effets sur les mouvements naturels
Figure 1. Mouvements naturels de population et de population? C'est la question que nous
croissance urbaine en Afrique de 1950 à 2000 discuterons dans cet article. Elle recouvre
deux aspects bien distincts.
La condition citadine est génératrice de portements pour les adapter à la ville. Dans
nouvelles attitudes face à la naissance, au quelle mesure les changements démogra
mariage ou à la mort. Avec l'exode rural, phiques des pays africains, tels qu'on les
les populations abandonnent certains com- observe globalement à l'échelle nationale, 184
Tableau 1. Indicateurs de répartition spaiiale et de mouvement naturel de la population,
par continent (grandes régions en développement)
Mouvements de population en 1980-85 °Io population urbaine
(taux pour 1000 par an)
croissance sement urbaine Région 1950 1985 2025 natalité mortalité naturel
(1) (2) (3) (4) (5) (6) (7)
Afrique 15,7 29,7 55,3 48,3 46,4 16,5 29,9
32,1 de l'Est 5,2 18,1 45,9 67,7 49,1 17,0
centrale 14,3 35,6 64,8 50,7 44,8 17,9 26,9
du Nord 28,7 42,1 65,8 36,8 41,9 12,9 29,0
du Sud 37,9 52,5 73,3 36,7 39,6 14,2 25,4 10,1 accroisde l'Ouest 10,4 24,9 53,7 54,1 49,3 18,5 30,8
Amérique
84,2 33,4 8,2 23,6 Latine 41,0 69,0 31,8
Asie
11,4 de l'Est 16,8 28,6 49,3 15,6 18,2 6,8
22,0 du Sud 16,1 27,7 55,0 38,6 34,9 12,9
55,0 75,9 40,7 37,8 27,7 de l'Ouest 23,9
Sources :
- Colonnes (1) à (4): ONU, 1987 b).
-(5) à (7) : 1986.
afin de voir si son urbanisation explique la se réalisent-ils par simple déplacement de
position qu'il occupe dans ce processus. La la masse de population, de campagnes à la
démographie prétransitionnelle vers des vil seconde nous fait entrer de plein-pied dans
les en transition, sans que la différence de les rapports entre villes et campagnes. Nous
les poserons successivement pour examiner reproduction naturelle entre campagnes et
la mortalité puis la fécondité. Dans tous les villes en soit radicalement modifiée?
cas, nous garderons à l'esprit que l'AfriMais l'expansion des villes n'est pas sans
influencer l'évolution des campagnes elles- que est loin de présenter un tout indiffé
mêmes. L'urbanisation est-elle alors sus rencié. En matière urbaine évidemment,
ceptible de devenir, en Afrique, un accélé l'histoire millénaire de nombreuses cités
rateur de la transition démographique d'Afrique du Nord s'opposant à moins de
trente ans d'existence pour la majorité des jusque dans les campagnes?
villes au sud du Sahara, nées après les indéSe poser la première question amène à
pendances. Mais également en matière analyser les différences entre un régime
démographique urbain et un régime rural, démographique, l'Afrique étant un conti
puis à situer chaque pays africain dans le nent de contrastes pour les mouvements
processus de la transition démographique naturels de population.
1. LE DECLIN DE LA MORTALITE
1.1. L'avantage des villes concomitants, au Nord comme au Sud du
sur les campagnes Sahara. Aucun pays ne fait exception au
premier mouvement, ni sans doute (1) au Depuis les indépendances, croissance
urbaine et déclin de la mortalité ont été second (Hill, 1987), malgré les ruptures de
(1) Les données statistiques sont trop médiocres pour
suivre avec précision la mortalité, excepté en Egypte
et à l'Ile Maurice. 185
tendance plus spectaculaires que la ten malgré une urbanisation déjà avancée
dance elle-même, qu'ont pu occasionner ici (Guinée Equatoriale, Namibie, Sénégal,
la famine (Ethiopie, Soudan...), ou là la Centrafrique,...) et, à l'inverse, où une
mortalité déjà basse (espérance de vie guerre (Angola, Tchad, Nigeria, Zaïre,
Burundi...). Dans tous les pays africains où élevée) s'est réalisée malgré une urbanisa
les données sur la population l'autorisent, tion encore faible (Cap Vert, Zimbabwe,
la succession des observations fait apparaît Botswana, Kenya,...).
re dans le temps une corrélation négative La répartition de la population entre vil
presque parfaite entre la proportion de les et campagnes n'est pas en liaison
population urbaine et le niveau de la mort étroite avec le niveau de la mortalité : elle
alité. La simultanéité des deux mouve ne fournit donc pas un bon indicateur de
ments se dégage bien des tendances la position d'un pays dans la transition
reconstituées par les Nations Unies pour démographique. Même si les variations
la période 1950-1980 puis projetées nationales du critère de classement des
jusqu'en 2025, que le lecteur est invité à agglomérations entre urbaines et rurales,
considérer avec précaution (figure 1). contribuent peut-être un peu à cet état de
Pourtant, lorsque au lieu de considérer fait, la diversité des situations africaines
l'évolution de chaque pays ou région isainsi révélée est bien réelle: deux villes
olément, on compare entre eux, au même d'égale importance ne subissent pas la
moment, les différents pays du continent même mortalité dans deux pays où revenu,
selon ces deux critères, la corrélation cesse niveau d'instruction et facteurs climatiques
pratiquement de se vérifier (2). S'il subsiste de la pathologie sont différents.
bien une relation entre la proportion de Afin de dégager l'effet propre de l'urbani
population urbaine et l'espérance de vie à sation sur la mortalité, il nous faut exami
la naissance, il s'agit d'une relation faible ner les différences de mortalité entre villes
(figure 2). et campagnes pays par pays. Malheureus
Nombreux sont les cas où la mortalité ement, les statistiques qui autorisent cette
demeure élevée (espérance de vie faible) comparaison sont rares. Nous avons r
egroupé (tableau 2) les indicateurs les plus
fiables de la mortalité différentielle selon Proportion (*) de
population urbaine le secteur de résidence. Il s'agit des quot
ients de mortalité infantile estimés à part
Afrique de l'Est ir de données d'enquêtes sur la fécondité. Afrique centrale du Nord Ils ne sont disponibles que dans douze des
Afrique australe cinquante pays du continent. Le lecteur de l'Ouest
maniera ce tableau avec précaution: une
comparaison horizontale (entre zones d'un
même pays) est toujours plus pertinente
qu'une comparaison verticale (entre pays),
ne serait-ce que parce que la qualité des
données varie grandement avec le pays.
Une lecture horizontale ne fait cependant
pas ressortir parfaitement les différences
réelles entre secteurs d'habitat. En effet, les
quotients de mortalité infantile ont tous été
calculés à l'aide de données recueillies lors
d'enquêtes rétrospectives; au moment de Figure 2. Proportion de population urbaine
l'enquête, la personne interrogée en ville est d'espérance de vie à la naissance en 1980-85,
dans les pays africains bien urbaine, mais, lorsqu'elle a récemment
(2) Le coefficient de corrélation linéaire entre l'espé
rance de vie à la naissance et la proportion de popul
ation urbaine, valeurs de 1980-85, vaut r = + 0,30. 186
migré de la campagne, une partie de son d'être soulignée. A l'avènement de l'ère
histoire s'est déroulée en secteur rural. Il industrielle, l'insalubrité des villes euro
peut en aller ainsi du décès de certains de péennes y entraînait une surmortalité par
rapport aux campagnes. En Afrique au ses enfants, auquel cas le quotient de mort
alité infantile urbain porte la trace d'une contraire, la concentration des services
mortalité rurale ancienne. sanitaires confinant parfois au monopole,
Dans les douze pays, on observe le même ainsi que les différences de revenu et de
phénomène : la mortalité urbaine est plus niveau éducatif, ont engendré un avantage
faible que la rurale. Il semble que décisif des villes sur les campagnes, mal
gré la précarité de l'habitat et des installal'on rencontre parfois un continuum, la
tions collectives dans de nombreuses villes. mortalité diminuant régulièrement du sec
Dans l'Europe pré-industrielle, on s'en souteur rural aux petites villes et de celles-ci
vient, une crise de surmortalité survenait aux grandes villes (Egypte, Mauritanie,
souvent en réaction à une crise de sous- Ghana), parfois un clivage tranché entre
production alimentaire, y compris dans les deux classes, la frontière passant tantôt
villes (Galloway, 1987). De même les entre campagnes et villes, quelle que soit
sociétés rurales de l'Afrique Noire contemleur importance (Bénin, Soudan), tantôt
poraine, on peut penser que la mortalité, entre grandes et petites villes, les secondes
en particulier celle des enfants durant la ne jouissant pas d'une situation meilleure
que les campagnes (Cameroun, Côte- période de leur sevrage, vient en quelque
d' Ivoire, Tunisie). sorte ajuster la population à l'économie,
ses fluctuations répondant à celles des
stocks vivriers disponibles (3). Retrouve-t
on dans les villes africaines, quelques séTableau 2. Quotient de mortalité infantile
quelles de ces rythmes de mortalité vers 1975-1980, selon le milieu de résidence
«anciens», ou «ruraux»? dans quelques pays africains (Décès de
Bamako, où nous avons pu dépouiller moins d'un an pour 1000 naissances)
et analyser les décès de douze années
(1974-1985) au cours desquelles deux granGrandes Petites Zones Pays des sécheresses ont gravement compromis villes villes rurales
la production alimentaire du Mali, présente Bénin 57 69 115 des résultats fort instructifs (Fargues et Cameroun 86 106 108 Nassour, 1988). 127 121 Côte-d'Ivoirt 70 La saisonnalité dominante de la mortalité Egypte 102 126 142
générale est celle des maladies infectieu42 64 71 Ghana
ses (pic de saison chaude et sèche: avril) Maroc 73 99
Mauritanie 77 85 97 (figure 3), et non pas celle des disponibilit
Nigeria 64 89 és alimentaires (la soudure survient en sa
Sénégal 71 137 ison des pluies: juin à septembre). ToutefSoudan* 74 106 85 ois, si l'on affine l'analyse en isolant les
Tunisie 68 82 76 décès par états de carence alimentaire (mal----- Zaïre 105 144 nutrition et kwashiorkor) on trouve une
surmortalité notable de saison des pluies (*) Calcul indirect sur la descendance des femmes
âgées de 20-29 ans; en colonne «petites villes», la (pic de juillet), c'est-à-dire un profil saison
valeur pour l'ensemble du secteur urbain. nier qui paraît reproduire et amplifier celui
Sources: Enquête Mondiale sur la Fécondité, sauf des prix du marché alimentaire. Cela ne
Zaïre: EDOZA. signifie pas pour autant que la mortalité
par malnutrition répond directement à une
hausse des prix de l'alimentation. La coïnLa différence entre les expériences euro
cidence des schémas de variations saison- péenne et africaine de la transition vaut
(3) Cette thèse est développée dans un ouvrage, à
paraître, de Claude Meillassoux. 187
Prix du marché ponibles à cette saison, plutôt qu'à de réel-Mortalité par
alimentaire malnutrition les pénuries. L'économie urbaine permet
■Mortalité pour vraisemblablement de constituer des stocks
toutes les causes suffisants pour protéger la ville des pénur
ies qui affectent certaines des zones ru
rales où elle s'approvisionne, mais elle ■Indice mensuel Precipitations
n'assure sans doute pas tout au long de (motalité, prix) mensuelles (mm)
l'année, une diversité alimentaire suffisante
pour juguler la malnutrition. Les habitu
des culinaires d'une population d'origine
rurale récente sont peut-être également en
cause ici.
1.2. Trois facteurs décisifs : les services de
santé, le revenu, le niveau scolaire
Le modèle analytique de Mosley et Chen
(1984) permet de bien comprendre les
mécanismes qui favorisent les villes en Afri
que. Ses auteurs s'attachent à décomposer
les processus morbides qui expliquent les
décès infantiles et juvéniles (de la naissance
à 5 ans), dont on sait par ailleurs le poids
dans une population jeune : ils représentent
encore entre un tiers et la moitié des taux
bruts de mortalité urbaine en Afrique
(36% dans les villes marocaines en 1982,
39% les égyptiennes en 1980, à
48% à Bamako en 1974-85).
J F M A M J J ASONT flOlS Entre la survie possible d'un enfant et sa
Source: d'après Fargues et Nassour, 1988. survie effective, s'interposent les détermi
nants de la mortalité, que Mosley et Chen
Figure 3 : variations saisonnières de mortalité, prix du hiérarchisent entre déterminants «proMarché et pluviométrie à Bamako, de 1974 à 1985. ches» et déterminants «socio-économi
ques», ceux-ci agissant sur ceux-là. Les
déterminants proches comportent des facnières est en effet une coïncidence
teurs maternels qui influencent le décès (âge moyenne, qui cesse de se vérifier lorsque
à la maternité, espacement des naissances, l'on considère les fluctuations des prix
parité), la contamination par l'environned'une part et celles de la mortalité par mal
ment, la malnutrition, le type de prévennutrition de l'autre. D'une année à la sui tion et de soins médicaux. Les déterminants vante, le pic de mortalité par malnutrition
socio-économiques interviennent à trois se retrouve toujours en juillet tandis que
niveaux, individuel, familial et collectif, qui celui de la courbe des prix se déplace aléa sont autant d'instances où la ville se démartoirement, seule la moyenne sur douze ans
que de la campagne en Afrique. étant située en juillet. Dans une étude plus
approndie de la chronique des causes de a) L'individu: au premier rang des déter
décès (Bonneuil et Fargues, à paraître) nous minants individuels, figure l'instruction de
avons établi que les décès par états de la mère, qui influence aussi bien ses moti
carence évoluaient indépendamment des vations que ses compétences pour protéger
prix du marché. Si l'on suppose que les prix l'enfant. Or on sait que, si l'éducation sco
reflètent un rapport quantitatif entre offre laire n'est plus l'apanage exclusif des cita
et demande de produits vivriers, la surmort dins, de fortes inégalités subsistent entre
alité par malnutrition que l'on observe de villes et campagnes : le taux de scolarisa
juin à août répondrait à une détérioration tion des jeunes filles de 5-19 ans était égal
qualitative des aliments normalement dis- à 66,5% à Rabat en 1982, mais à 12,9% 188
gai (Cantrelle et al., 1986). A l'indépendans la province de Taroudant, à 76,0%
dance, les jeunes Etats africains ont calqué à Yaounde en 1976, mais à 12,9% dans le
secteur rural de la province du Nord- leurs politiques de santé sur celles des pays
développés: création d'unités hospitalières Cameroun. Ne multiplions pas les exemp
et ouverture d'écoles de médecine pour forles, car ils vont tous dans le même sens.
mer un personnel de haut niveau. En cela, Ils désignent l'analphabétisme des femmes
ils ont accru sans le savoir l'avance des vilcomme un des grands responsables des
les sur les campagnes : un centre médical hautes mortalités rurales, ou, si l'on pré
de quelque ampleur ne peut être localisé fère, leur scolarisation comme l'une des
qu'en ville, où il trouve à la fois les serviclés de l'avantage des villes.
ces nécessaires à son fonctionnement et une
b) Le ménage: le revenu constitue la varia clientèle à hauteur de ses capacités; de jeu
ble la plus opérante à ce niveau, dans la nes diplômés de la faculté de médecine sont
mesure où en dépend directement la capac plus enclins à s'installer en ville, qu'à la
ité d'une famille à acheter de la santé sous campagne au sein d'une population en
forme de nourriture, d'eau potable, de majorité non solvable, sauf lorsque l'Etat
vêtements, de logement et, bien sûr, de leur impose une affectation rurale au sor
médicaments. Les disparités de revenu tir de l'université
monétaire entre citadins et ruraux, que La conférence réunie en 1978 par l'Organous n'argumenterons pas ici car elles sont nisation Mondiale de la Santé à Aima Ata
bien connues, créent une inégalité face à la (URSS) fut l'occasion d'une prise de con
santé. Les citadins eux-mêmes demeurent science mondiale des insuffisances des poli
inégaux entre eux face à la mort. A Kins tiques médicales classiques. De nombreux
hasa par exemple, le taux de mortalité péri Etats africains souscrivirent alors à la poli
natale va de 21 pour 1000 lorsque le statut tique des «soins de santé primaires», sussocial de la mère est élevé, à 47 pour 1000 ceptible d'aider les zones rurales à résorber
lorsqu'il est bas (Nzita, 1986); à Pikine, peu à peu leur handicap, notamment grâce
ville jumelle de Dakar, la mortalité juvé à une forte décentralisation des moyens. Il
nile varie du simple au double avec la caté est trop tôt et les données précises man
gorie socio-professionnelle (Antoine et quent pour faire le bilan de ses succès ou
Diouf, 1987). échecs.
c) La collectivité: c'est à ce niveau que l'on Ces trois niveaux ne pèsent pas du même
peut isoler l'action propre de la ville, tou poids à tous les âges, ce qui peut entraîner
tes choses égales par ailleurs. A côté de une variation avec l'âge des différences de
variables écologiques (qualité de l'eau par mortalité entre villes et campagnes. On a
exemple) et économiques (moyens de comnotamment constaté que, si la mortalité
munication pour accéder aux centres médi infantile (entre 0 et 1 an) est franchement
caux, par exemple) qui agissent générale inférieure dans les villes, la mortalité juvé
ment en faveur des villes, ce niveau comnile (entre 1 et 5 ans) y est sensiblement plus
porte l'ensemble des services de santé, où variable, mais pas inférieure pour toutes les
la ville jouit toujours d'un avantage décis catégories de population (Antoine et Diouf,
if. Il n'est pas inutile de se tourner vers 1987).
le passé récent. Avant l'âge d'un an, et particulièrement
Généralement très modeste au sud du durant la période néonatale (premier mois)
Sahara, l'héritage colonial avait été urbain : les déterminants du niveau collectif jouent
quelques équipements hors de portée de un rôle prépondérant dans la lutte contre
nombreuses campagnes (hôpitaux dans les certaines causes majeures de décès. A
plus grandes villes, réseau plus large de di Bamako, l'extension des services de surveil
spensaires dans les principaux centres admin lance prénatale a contribué à réduire de
istratifs), peu ou pas de pesonnel médical moitié, en l'espace de douze ans, la pre
autochtone. En 1960, Dakar possédait trois mière cause de décès infantile, la prématur
hôpitaux sur les cinq que comptait le Séné- ité (4). De façon plus spectaculaire encore,
(4) Au sens large : comprenant les insuffisances pon
dérales de diverses origines. 189
grâce à la généralisation de l'accouchement campagnes, grâce aux progrès sanitaires et
en maternité, le tétanos ombilical a prat à l'exode des populations à forte mortalité.
iquement disparu dans la capitale malienne A l'explication de Mosley, il faut peut-être
(0,4 décès pour 1000 naissances: Fargues ajouter que la mortalité pourrait bien s'être
et Nassour, 1988), alors qu'au Sine Saloum accrue avec l'exode rural, si les populations
(Sénégal rural) où les femmes accouchent migrantes ont vu leur conditions d'habitat
à domicile, la fréquence quarante fois plus se détériorer en ville : il semble probable en
élevée du tétanos (15,9 pour 1000) fait des effet, que la létalité de certaines maladies
septième et huitième jours après la nais infectieuses, à commencer par la rougeole,
sance (ceux où l'on meurt du tétanos), «les s'aggrave avec la promiscuité; l'enta
deux jours les plus dangereux de la vie » ssement dans les logements exigus de quart
(Leroy et Garenne, 1987). iers denses constituerait un facteur
Après le premier anniversaire, la patholog d'aggravation des maladies épidémiques
ie change. La prépondérance de maladies (Aaby, 1987).
infectieuses accroît considérablement le Cet exemple introduit une question import
rôle de la mère. Par exemple, la capacité ante. Jusqu'à quand la mortalité d'une
de celle-ci à réhydrater son enfant en cas population issue de l'exode rural conserve-
de diarrhée, dont la liaison avec l'instruc t-elle l'empreinte de son origine rurale? On
tion a été amplement démontrée, fera de peut imaginer que certaines maladies endé
la rougeole ou d'une maladie infectieuse miques en zone rurale mais disparues dans
intestinale, une affection mortelle ou non, les grandes villes (la bilharziose en Egypte
suivant le niveau d'éducation de la mère. par exemple), ou d'autres maladies qui font
De la forte variabilité en ville, mais pas à l'objet d'une prévention systématique dans
la campagne, de ce dernier critère, découle l'enfance en ville mais pas à la campagne
en partie la forte variabilité de la mortalité (la tuberculose au Mali par exemple), ont
juvénile. des effets de longue durée qui peuvent résis
ter au changement d'environnement. On Si les villes sont globalement les mieux
peut également penser que l'alimentation loties en déterminants socio-économiques
de l'enfant sera susceptible d'influencer sa de la santé, elles ne le sont toutefois pas
résistance d'adulte à la maladie, et donc sa dans chaque cas d'espèce. Mosley (1985)
mortalité. A notre connaissance, aucune nous invite ainsi à examiner la grande
investigation de ce domaine n'a été menée variété des situations que l'on rencontre au
en Afrique. Mentionnons donc, sans autre Kenya, très instructive sur les rapports
forme de commentaire, un résultat que qu'entretiennent entre eux les différents
nous avons pu établir à Bamako (Fargues niveaux de ces déterminants. La mortalité
et Nassour, 1988). La structure par âge de infantile s'étage de 49 décès à moins d'un
la mortalité s'y révèle très particulière, par an pour 1000 naissances dans les hautes ter
comparaison avec une structure-type étares du district de Nyeri, à 216 pour 1000
blie principalement à partir d'expériences dans le de Nyania. Les deux gran
européennes anciennes (tables-types de des villes occupent une position interméd
Princeton, modèle «Ouest»): On observe iaire dans cet éventail: Nairobi avec 93
à Bamako une sous-mortalité des jeunes pour 1000 et Mombasa avec 120 pour 1000.
entre 15 et 30 ans, et une surmortalité au- Tandis que jouit d'une mortal
delà de 40 ans. Par exemple, alors que ité infantile franchement inférieure
l'espérance de vie à la naissance des hom(-40%) à celle des campagnes environ
mes s'établit à Bamako à 50, 4 ans (1974- nantes, Nairobi connaît au contraire une
85), leurs taux de mortalité à 5-9 ans et à mortalité infantile supérieure à celle de
60-64 ans, correspondent à des tables-types son hinterland rural ( + 30%). Nairobi
d'espérance de vie à la naissance égale à accueille en effet un courant d'immigration
54,0 ans et à 47,0 ans respectivement. Nées de paysans sans terre. Les plus pauvres
à la campagne dans leur grande majorité, dans leur région de départ, ils demeurent
les générations anciennes sont-elles porteusles plus pauvres dans la capitale, dont la
es d'une pathologie plus lourde que les mortalité moyenne se maintient par consénouvelles, nées en ville? quent haute, alors qu'elle baisse dans les I
I
190
Nous dresserions un tableau incomplet des Kinshasa, sans doute l'une des villes les
différences entre villes et campagnes si nous plus contaminées du continent, la pyramide
nous en tenions à une revue des avantages des âges des séropositifs est lourde de
de la ville. Les dernières années ont vu menaces, si l'on imagine qu'un tiers d'entre
éclore une nouvelle cause de mortalité, le eux peut-être développera cette maladie
SIDA, repéré jusqu'à présent surtout parmi mortelle: 7% des hommes de 30-39 ans,
les populations urbaines, en liaison étroite 10% des femmes de 20-29 ans, et 8 % des
avec une pratique spécifiquement citadine, enfants de moins de 10 ans (Piot et Carael,
la fréquentation assidue des prostituées. A 1988).
2. LES HESITATIONS DE LA FECONDITE
2.1. La moindre fécondité des villes que sur la figure 1 reflète simplement les
Au fléchissement de la mortalité qui faisait hypothèses des Nations Unies et non une
écho à la croissance urbaine, ne répond observation relevée sur le terrain lui-même :
aucune tendance nette de la natalité, sauf jusqu'à présent, aucun pays au sud du
en Afrique du Nord où sa baisse est main- Sahara n'a produit les données qui établis-
tenant bien engagée. Dans les autres régions sent un tel résultat. La baisse imminente de
du continent, le déclin léger que l'on remar- la natalité, prévue dès 1985 selon la
65 E: Espérance de vie lurice-J %éuni on —
à la naissance
en 1980-85 (ans)
Tuni sii 60
>rie Maroc
Egypte
Zimbabwe
Botswana
Rép. Sud-Africai
Tanzani*
50
Guinée— Equator i aie 45 Gu i née — B Mauritanie i s s au . Sénégal
Centrai rlqi Ethiopie Tcha'a *. Somalie
Burkina "^g^fj Angola Bénin U: Proportion
de population
Si erra- Leone urbaine en 1985 (I) 40 ~-=t ■F 25 50 75
Figure 4. Proportion de population urbaine et espérance de vie
à la naissance en 1980-85 dans les pays africains
Source: ONU 1986 et 1987 191
ble composite où trois situations se variante «moyenne» des Nations Unies
côtoient : (reproduite sur la figure 1), ne s'inscrit en
réalité dans aucune tendance observable. a) Une fécondité en déclin: c'est le cas Elle est simplement l'un des résultats pos de la Tunisie et de l'Egypte, où le flsibles d'autres évolutions dans lesquelles échissement remonte au début des années l'économie urbaine, la modification des soixante. Il fut probablement antérieur aux structures familiales et l'école engagent les programmes de planification des naissanpopulations citadines. ces adoptés en 1964, qui faisaient de ces Comme on peut s'y attendre par consé deux pays les pionniers en la matière, de quent, la corrélation entre fécondité et l'Afrique et du Monde arabe (Fargues, urbanisation est très faible lorsque l'on 1986 a). compare entre eux les pays d'Afrique
(r = - 0,153). Si les pays les moins urba b) Une fécondité en hausse: c'est le cas du
nisés se situent tous dans la zone de plus Gabon, situé au cœur d'une région d'infé
forte fécondité sur la figure 4, hormis le condité pathologique, en liaison notam
Cap Vert, les plus urbanisés, en revanche, ment avec une prévalence élevée des
comptent aussi bien des pays à fécondité maladies vénériennes. D'autres pays,
très haute, Libye et Algérie en Afrique du notamment le Centrafrique, le Burkina, le
Nord, Zambie, Libéria, Côte-d'Ivoire au Cameroun et le Zaïre comportent des grou
sud du Sahara, que des pays à fécondité pes ethniques, minoritaires, où sévissaient
modérée. Ces derniers forment un récemment encore des maladies sexuelle-
F: Indice synthétique
de fécondité
(enfants/femme
Ethiopie Mail
«Madagascar 'Somalie Tchad Centrafrique
Gulnée-Equatorlal
(J: Proportion de
population urbaine
Figure 5. Proportion de la population urbaine et indice synthétique
de fécondité en 1980-85 dans les pays africains
Source: ONU 1986 et 1987