Vincent de Gournay (1712-1759) et la «Balance des hommes» - article ; n°1 ; vol.45, pg 87-112

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Population - Année 1990 - Volume 45 - Numéro 1 - Pages 87-112
Meyssonnier Simone. - Vincent de Gournay (1712-1759) et la «Balance des hommes». L'œuvre économique de Vincent de Gournay, demeurée longtemps méconnue, peut être considérée comme un projet libéral de croissance équilibrée, dont l'objectif est l'utilité générale. Le concept de «Balance des hommes» est un élément fondamental de ce système : le solde migratoire positif des mouvements de travailleurs est un critère de sa prospérité, d'où la nécessité d'instaurer la liberté du travail et de l'entreprise, et de favoriser l'individualisme et l'intérêt privé. Le travail, qui n'est plus une peine mais un accomplissement, est créateur de richesses. V. de Gournay en déduit une véritable politique de répartition (bons prix, salaires d'aisance, taux de l'intérêt peu élevé) : la consommation populaire est le moteur de la croissance. L'équilibre du circuit repose sur une distribution équitable des revenus («Balance des richesses») et réclame le maintien de la paix en Europe («Balance des pouvoirs»). V. de Gournay avec ses «élèves» Morellet et Forbonnais, se rattache donc à un courant de pensée, le «libéralisme égalitaire», dont Boisguilbert avait posé les fondements dès la fin du xviie siècle, et qui aboutit à une vision anthropologique de l'humanité.
Meysonnier Simone. - Vincent de Gournay (1712-1759) and the Balance of Men The economic work of Vincent de Gournay, long unnoticed, can be considered to be a model of balanced growth, which is widely useful. The concept of a Balance of Men is a fundamental element in this system : a positive migration balance of workers is a fundamental criterion for prosperity, from which the need to establish freedom of work and enterprise, may be deduced, and individualism and private interests encouraged. Work is no longer considered as punishment but as an accomplishment to be achieved, and as a contribution to wealth creation. De Gournay proceeds to deduce a policy for the distribution of wealth from this mode (fair prices, wages sufficient for subsistence, low interest rates) : the engine of growth being provided by popular consumerism. Equilibrium will depend on an equitable distribution of income (Balance of Wealth) and the maintenance of peace in Europe (Balance of Power). De Gournay and his disciples, (Morellet and Forbonnais) can be associated with a school of egalitarian liberalism, whose foundations were laid by Boisguilbert towards the turn of the 17th century, a trend of thought, which has led to an anthropocentric vision of humanity.
Meyssonnier Simone. - Vincent de Gournay (1712-1759) y la «Balance des hommes». La obra del economista Vincent de Gournay, que fué рог mucho tiempo desconocida, puede ser consideráda, como un proyecto de desarrollo equilibrado, de tipo liberal : cuyo objetivo es la utilidad general. El concepto de «balance des hommes» (equidad entre los nombres), es un elemento fundamental de ese sistema : el saldo migratorio positive, de los flujos de trabajadores, es el critério de la prósperidad. De ahi la necesidad, de instaurar la libertad del trabajo y la libre empresa, favori sando el individualismo y el fnteres privado. El trabajo, no es un castigo, es la realización del ser humano, es creador de riquezas. V. de Gournay genera una verdadera polftica de repartición (precios abordables, salarios acepta- bles, tasas de interés poco elevadas) : El consumo popular, es el fmpulso motor del desarrollo. El equilfbrio del circuito éconómico, se apoya en la repartición équitable de la riqueza («balance des richesses») y reclama la continuidad de la paz en Europa («balance des pouvoirs»). V. de Gournay con sus «pupilos» Morellet et Forbonnais, se identifica con la corriente del «Liberalismo Igualitario», que a fines del siglo XVII, en la persona de Boisguilbert habia dado orřgen, a los fundamentos teóricos de una vision antropologica de la hu- manidad.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Simone Meyssonnier
Vincent de Gournay (1712-1759) et la «Balance des hommes»
In: Population, 45e année, n°1, 1990 pp. 87-112.
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Meyssonnier Simone. Vincent de Gournay (1712-1759) et la «Balance des hommes». In: Population, 45e année, n°1, 1990 pp.
87-112.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1990_num_45_1_3593Résumé
Meyssonnier Simone. - Vincent de Gournay (1712-1759) et la «Balance des hommes». L'œuvre
économique de Vincent de Gournay, demeurée longtemps méconnue, peut être considérée comme un
projet libéral de croissance équilibrée, dont l'objectif est l'utilité générale. Le concept de «Balance des
hommes» est un élément fondamental de ce système : le solde migratoire positif des mouvements de
travailleurs est un critère de sa prospérité, d'où la nécessité d'instaurer la liberté du travail et de
l'entreprise, et de favoriser l'individualisme et l'intérêt privé. Le travail, qui n'est plus une peine mais un
accomplissement, est créateur de richesses. V. de Gournay en déduit une véritable politique de
répartition (bons prix, salaires d'aisance, taux de l'intérêt peu élevé) : la consommation populaire est le
moteur de la croissance. L'équilibre du circuit repose sur une distribution équitable des revenus
(«Balance des richesses») et réclame le maintien de la paix en Europe («Balance des pouvoirs»). V. de
Gournay avec ses «élèves» Morellet et Forbonnais, se rattache donc à un courant de pensée, le
«libéralisme égalitaire», dont Boisguilbert avait posé les fondements dès la fin du xviie siècle, et qui
aboutit à une vision anthropologique de l'humanité.
Abstract
Meysonnier Simone. - Vincent de Gournay (1712-1759) and the "Balance of Men" The economic work
of Vincent de Gournay, long unnoticed, can be considered to be a model of balanced growth, which is
widely useful. The concept of a "Balance of Men" is a fundamental element in this system : a positive
migration balance of workers is a fundamental criterion for prosperity, from which the need to establish
freedom of work and enterprise, may be deduced, and individualism and private interests encouraged.
Work is no longer considered as punishment but as an accomplishment to be achieved, and as a
contribution to wealth creation. De Gournay proceeds to deduce a policy for the distribution of wealth
from this mode (fair prices, wages sufficient for subsistence, low interest rates) : the engine of growth
being provided by popular consumerism. Equilibrium will depend on an equitable distribution of income
("Balance of Wealth") and the maintenance of peace in Europe ("Balance of Power"). De Gournay and
his "disciples", (Morellet and Forbonnais) can be associated with a school of "egalitarian liberalism",
whose foundations were laid by Boisguilbert towards the turn of the 17th century, a trend of thought,
which has led to an anthropocentric vision of humanity.
Resumen
Meyssonnier Simone. - Vincent de Gournay (1712-1759) y la «Balance des hommes». La obra del
economista Vincent de Gournay, que fué рог mucho tiempo desconocida, puede ser consideráda, como
un proyecto de desarrollo equilibrado, de tipo liberal : cuyo objetivo es la utilidad general. El concepto
de «balance des hommes» (equidad entre los nombres), es un elemento fundamental de ese sistema :
el saldo migratorio positive, de los flujos de trabajadores, es el critério de la prósperidad. De ahi la
necesidad, de instaurar la libertad del trabajo y la libre empresa, favori sando el individualismo y el
fnteres privado. El trabajo, no es un castigo, es la realización del ser humano, es creador de riquezas.
V. de Gournay genera una verdadera polftica de repartición (precios abordables, salarios acepta- bles,
tasas de interés poco elevadas) : El consumo popular, es el fmpulso motor del desarrollo. El equilfbrio
del circuito éconómico, se apoya en la repartición équitable de la riqueza («balance des richesses») y
reclama la continuidad de la paz en Europa («balance des pouvoirs»). V. de Gournay con sus «pupilos»
Morellet et Forbonnais, se identifica con la corriente del «Liberalismo Igualitario», que a fines del siglo
XVII, en la persona de Boisguilbert habia dado orřgen, a los fundamentos teóricos de una vision
antropologica de la hu- manidad.VINCENT DE GOURNAY (1712-1759)
ET LA «BALANCE DES HOMMES»
main cohabitent racines. rendement connaissance et ce la de libéral recherche, l'équilibre invisible Le circuit original parfois. des d'une simultanément, d'Adam avances économiques. d'échanges que La période fut lecture, Smith de Vincent où Quesnay réciproques d'une témoignent Populationnisme par l'économie de Simone théorie Gournay, ou l' d'un de politique ajustement Meyssonnier* de Boisguilbert, ajoute xvnř et la libéralisme croissance prend siècle à par notre ses de la le à
«Quoi d'ailleurs de plus glorieux et de plus utile à Sa Majesté que d'at
tirer dans ses États la plus grande portion qu'il sera possible du genre
humain, de disputer à nos voisins la balance des hommes, comme nous
leur disputons celle des richesses, qui nous fuira cependant toujours,
sans la première, et puisque ce sont les hommes qui cultivent la terre,
qui exercent les arts, et qui font la guerre pour la gloire du Prince,
pour sa défense et celle de la patrie, est-il jamais possible d'en avoir
trop ?» a>
«Nous voulons conserver la balance des richesses, des hommes et du
pouvoir en Europe» (2).
Vincent de Gournay, Intendant du Commerce de 1751 à 1758, connu
pour ses positions libérales au Bureau du comme auprès des
institutions provinciales visitées pour les besoins de son mandat, est resté
célèbre pour avoir diffusé la formule du «Laissez faire, laissez passer»,
dont on lui a attribué, à tort, la paternité, jusqu'à ce que A. Oncken éclair-
cisse définitivement la question en 1886.
* Présentation des principales conclusions de la thèse soutenue par M1™ Meyssonnier
en avril 1987 : La Genèse du libéralisme en France au xvine siècle. De Boisguilbert à Mont
esquieu. Vincent de Gournay. Rôle et influence. Adaptation par Jacqueline Hecht et Christine
Théré.
(1) Gournay, Remarques, p. 234.
<2> Ibid, p. 211.
Population, 1, 1990, 87-112. 88 VINCENT DE GOURNAY (1712-1759)
Un négociant Jacques-Claude-Marie Vincent de
au «Bureau du Commerce» Gournay (1712-1759) avait acquis une
charge d'Intendant du Commerce en
1751, sur les instances des Ministres de l'époque, Maurepas, puis Machault
d'Arnouville, qui étaient en quête de praticiens expérimentés. Depuis le
début du siècle, le commerce est considéré comme un système dont on
cherche à connaître les règles ; l'amorce d'une croissance de la production
fait espérer un avenir plus prospère, et le développement des pays voisins,
essentiellement l'Angleterre, contraint à la vigilance pour conserver la su
prématie. Mais, surtout, les difficultés budgétaires dans lesquelles se débat
l'État français, exagérément dépendant des financiers, rendent impérieuse
la création de nouvelles ressources par l'enrichissement général du
royaume. Le Roi, libéré de la nécessité de recourir aux dons gratuits du
Clergé ou des Provinces, affermirait alors son pouvoir et pourrait s'atteler
à la tâche, devenue urgente, de constituer un État moderne.
Dans ce contexte, Vincent de Gournay, âgé de 40 ans, se révèle
l'homme des circonstances. Issu d'une famille d'armateurs malouins, ayant
lui-même pratiqué le commerce international à Cadix pendant 15 ans, à
la tête d'une société de négoce dont son père est l'un des associés, il se
trouve tout récemment libéré des contingences matérielles grâce à la mort
de son principal partenaire, Jamets de Villebarre, dont il recueille l'héri
tage. Tenu par le testament de ce dernier, il épouse sa veuve, Clothilde
de Verduc, dont le père, Yves de Verduc, est greffier en chef au Grand
Conseil. Un récent voyage à travers l'Europe, dans les années 1745 et
1746, lui a permis de déceler les ambitions de la Grande-Bretagne, sou
cieuse de conquérir des marchés supplémentaires sur le continent ou dans
les colonies américaines et, dans cette nouvelle atmosphère de compétition
commerciale, il s'inquiète des entraves que représentent pour l'économie
française des règlements et des contrôles excessifs . Il devient donc pres
sant, à ses yeux, de réformer l'organisation de la production et des
échanges.
Dès son arrivée au Bureau du Commerce, il mobilise avec énergie
tous les moyens à sa disposition pour transformer le pays. Il est persuadé
que la clairvoyance et la volonté de quelques individus devraient pouvoir
insuffler un esprit d'innovation. En années, il va déployer une
grande activité, à la fois au Bureau du Commerce, où il s'efforce de col
lecter toutes les informations disponibles - mémoires et statistiques af
fluent en effet sur son bureau* ' ; en province, où il intervient directement
auprès des institutions locales et des acteurs économiques pour qu'ils mod
ifient leurs comportements* , et à Paris, où il rassemble autour de lui
de jeunes talents désireux de participer à son action réformatrice, et qu'il
(3) Lettre de Gournay à Maurepas, du 5 mars 1747, citée par M. Tsuda, qui l'a dé
couverte dans les Archives du Ministère des Affaires Étrangères.
<4> Papiers de Gournay, St-Brieuc, Ms 84, 85, 86, 87 ; et Thèse de S. Meyssonnier,
EHESS, avril 1987, II, pp. 217-222.
(5> Secrétat-Escande, «Mémoire» de Gournay à la Chambre de Commerce de Lyon. VINCENT DE GOURNAY (17 12-1 759) 89
incite à diffuser dans le public le savoir économique. Il montre l'exemple
en traduisant lui-même les Traités sur le commerce de J. Child et en écri
vant des Remarques qui résument l'essentiel de sa doctrine.
Toutes ces initiatives suscitent dans les milieux intellectuels parisiens
un vif intérêt pour tout ce qui touche le «commerce». La décennie 1750-
1760, théâtre d'une crise politique majeure provoquée par la réforme du
Vingtième, représente un tournant fondamental dans la genèse du libéra
lisme français. Gournay n'en recueillera malheureusement pas les fruits,
puisqu'il est contraint d'abandonner son poste en 1758, peu avant sa mort
en juin 1759 (6).
Un libéral méconnu Les historiens de la pensée ont longuement
hésité avant de le rattacher à l'un ou à l'au
tre des courants d'idées en vogue au moment où il exerçait ses fonctions.
Turgot est longtemps resté à cet égard la référence de base, et son Éloge
a vulgarisé l'idée d'un Intendant partisan inconditionnel d'une libérali
sation économique générale (en réalité, ce mouvement, bien antérieur,
remontait au début du siècle). De leur côté, les Physiocrates, voulant bé
néficier de sa notoriété, ont mis l'accent sur ses positions soi-disant pré-
physiocratiques (7).
La rareté de ses écrits imprimés et la non connaissance de ses Re
marques expliquent les interprétations divergentes de sa doctrine. Après
l'avoir présenté comme un mercantiliste attardé, Oncken, en 1897, avait
sans hésitation emboîté le pas à Turgot. En fait, tant que les textes les
plus explicites de l'économiste n'étaient pas connus, aucune conclusion
définitive ne pouvait être tirée.
L'existence de ces documents avait été cependant signalée à plusieurs
reprises ; en 1752, Gournay annonce à Trudaine, Intendant des Finances,
qu'il traduit les Traités sur le commerce du «commercialiste» anglais Josiah
Child et qu'il en rédige les commentaires . Ce travail, qui se déroule
sur deux années, aboutit à la publication, en 1754, de la seule traduction
du texte anglais. Les notes, trop critiques, n'auraient pas reçu l'approbation
des supérieurs directs de Gournay, Trudaine et Machault d'Arnouville. Ce
dernier, alors Contrôleur général des Finances, était pourtant favorable à
l'Intendant. Mais, à cette date, l'affaire du Vingtième battait son plein, et
mieux valait ne pas attiser la polémique si l'on voulait garder les coudées
franches pour une action ultérieure.
Conservés près de deux cents ans dans les Archives, ces textes ont
été découverts en 1976 par le Professeur Takumi Tsuda, de l'Université
de Tokyo. A quelques semaines d'intervalle, ce chercheur met au jour, outre
les «Papiers de Vincent de Gournay» - qui contenaient les manuscrits des
<6> Papiers de Gournay, St-Brieuc, Lettre de démission, Ms 83, folio 242 à 244, et
Thèse de S. Meysonnier, II, Note 19, p. 72, «Documents complémentaires».
(7) Turgot, Écrits économiques, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 21.
<8> Lettre de Gournay à Trudaine, citée par G. Weulersse, p. 34, Lettre du 25.09.1752. 90 VINCENT DE GOURNAY (1712-1759)
Remarques — à la Bibliothèque de St-Brieuc, une copie de ces manuscrits
à la Bibliothèque de l'Assemblée Nationale et, enfin, aux Archives du Mi
nistère des Affaires Étrangères, le commentaire de Gournay sur les chapi
tres IX et X de l'ouvrage de Child. En mars 1983, M. Tsuda publie à
Tokyo l'édition de ces Remarques, laquelle reçoit de la part des chercheurs
français l'accueil très chaleureux qu'elle mérite.
Cette résurgence des réflexions de Gournay sur le commerce est un
élément capital pour la compréhension de la pensée économique en France
au XVIIIe siècle. Confrontées aux écrits antérieurs des économistes français
et interprétées à l'aide des «Manuscrits» rassemblés par l'Abbé Morellet
en vue d'un Dictionnaire économique qu'il avait conçu avec Gournay vers
1758 , elles révèlent une pensée beaucoup plus élaborée qu'on ne pou
vait le supposer.
Il nous faut d'abord définir le concept de «Balance des hommes»,
et en voir ensuite les prolongements dans la Balance des Richesses, puis
dans la Balance des Pouvoirs. Ainsi passerons-nous du mécanisme de fonc
tionnement de l'économie à la conception du système lui-même et, enfin,
à son insertion dans une vision globale de la société européenne au
XVIIIe siècle.
I. - Le concept de la «Balance des hommes»
De la Balance du commerce.... Cette métaphore de la «Balance des
hommes» est directement empruntée
à l'expression courante qui figure dans les écrits mercantilistes des XVIe
et XVIIe siècles : la «Balance du Commerce». Sa signification est d'abord
comptable et s'applique au solde arithmétique des échanges de biens entre
deux pays : la balance est excédentaire quand les exportations dépassent
les importations, déficitaires dans le sens contraire. Mais, au-delà, la Ba
lance du commerce prend un sens analytique lorsque les économistes en
font la mesure de l'enrichissement d'un pays. Ce concept renvoie à une
vision chrysohédoniste des richesses, dont le bullionisme est l'un des él
éments majeurs. Ce dernier implique une politique économique axée sur
l'accumulation des métaux précieux, la richesse par excellence, et, dans
les pays dépourvus de mines d'or et d'argent, sur la production de biens
exportables grâce auxquels on obtiendra un accroissement des réserves mét
alliques.
C'est dans ce sens que J. Child emploie l'expression dans les Traités
sur le commerce, qui datent des années 1690 :
«II est universellement reconnu que la grandeur et la richesse de ce
Royaume sont fondées sur le commerce étranger... la balance du
commerce... peut nous servir de flambeau pour nous éclairer sur les
moyens de conduire notre négoce pour l'avantage public... car on sup-
<9> Ms Morellet, Lyon. 91 VINCENTDEGOURNAY(1712-1759)
pose que l'excédent entre en argent, et que c'est autant d'ajouté au tré
sor général de l'État, l'or et l'argent étant regardés comme le signe et
la mesure des richesses» (10>.
Child aura beau remettre en cause cette mesure qu'est la Balance du
commerce - l'imperfection des relevés et les erreurs d'évaluation ne ren
dent pas compte de la réalité des soldes -, il ne peut proposer qu'un autre
indice, celui du nombre de vaisseaux de construction anglaise qui sillonnent
les mers :
«Nous considérons donc la méthode de juger de la balance du
commerce par V augmentation ou la diminution de nos vaisseaux mar
chands, comme la plus sûre et la plus nécessaire» (11).
Le critère est du même ordre : une production liée au commerce ex
térieur et exprimant une hégémonie, celle de la puissance maritime.
Or, sur ce point, Gournay se démarque de son inspirateur. L'expres
sion de «Balance du commerce» n'apparaît qu'une seule fois dans les Re
marques sur le chapitre IX, lequel s'y rapporte précisément ; en outre, ces
commentaires, qui s'étendent sur 37 pages, sont parmi les plus longs des
Remarques, les autres n'occupant que de 4 à 20 pages environ. L'auteur
aurait donc pu avoir, ici plus qu'ailleurs, l'occasion d'utiliser l'expression.
Enfin, il l'emploie uniquement dans son sens technique de comptabilité
commerciale, et non dans son sens analytique.
Ainsi, tout en puisant dans la littérature mercantiliste pour initier ses
contemporains aux arcanes de la science économique, Gournay savait par
faitement prendre ses distances à cet égard, car, pour lui, la vraie richesse
n'est pas dans le métal, mais dans la production :
«La quantité d'or et d'argent que les Espagnols et les Portugais tirent
des mines, n'enrichit point l'Europe,... les richesses ne consistent pas
essentiellement dans l'or, et dans l'argent, mais dans les productions
de la terre, et de l'industrie,... l'or et l'argent ne sont donc en effet
qu'une marchandise dans tous les états commerçants, et jusques à ce
que nous les regardions ici sur le même pied, nous ne pourrons pas
nous compter parmi les nations les plus éclairées sur le commerce» ( 2).
Aussi affirme-t-il avec force la nécessité de régler le solde déficitaire
de la balance, s'il y a lieu, par un transfert immédiat de métal vers le
pays créancier (131 \ procédé qui clarifie les relations entre nations et facilite
le retour à l'équilibre par ses effets sur le change et les exportations ; ce
mécanisme auto-régulateur est ébauché par Gournay dès 1753, à la suite
de Melon * ' et avant même la parution des Discours politiques de
D. Hume. Un marché libre de l'or et de l'argent doit donc être établi.
Mais Gournay ne se borne pas à une simple critique du mercantilisme. Il
remet en cause non seulement la nature des métaux en tant que richesse,
mais aussi la fonction monétaire de ces derniers, le papier-monnaie pouvant
amplement les remplacer comme signe représentatif des valeurs. Reprenant
<10) Gournay, Remarques, pp. 261-262.
<n> Ibid, p. 274.
<12> p. 370.
<13> Ibid, p. 134.
(14) Melon, Essai politique sur le commerce, 1734, p. 790. 92 VINCENT DE GOURNAY (1712-1759)
les commentaires de Boisguilbert sur les effets de Lyon, il est persuadé
que les effets et billets de toutes sortes constituent les instruments monét
aires par excellence du monde marchand et il se prononce, après Melon,
en faveur d'un crédit public.
Tout un long paragraphe des Remarques sur le chapitre V de J. Child
est une défense du système de Law ( \ II ne s'agit pas d'un retour ar
chaïque à une théorie de la monnaie-signe, comme beaucoup l'ont cru,
mais, au contraire, d'une remarquable anticipation de la dématérialisation
inéluctable de la monnaie sous l'effet de l'expansion commerciale et de
la raréfaction des métaux précieux. Seul le papier-monnaie, créé par les
négociants en fonction et à mesure de leurs besoins, peut apporter une
masse monétaire proportionnée à l'accroissement des échanges. Locke l'a
vait écrit dès 1696 'l6\ Mais cette pratique, poursuit Gournay, gagnerait
à être étendue au commerce intérieur, et servir à payer les ouvriers, qui
souffrent des retards imposés par des patrons soucieux de placer leurs l
iquidités. Ceci nous donne la mesure du chemin parcouru par les écono
mistes français.
Loin d'être un imitateur servile des «commercialistes» anglais, Vin
cent de Gournay s'est donc surtout nourri des écrits français. Pour lui,
l'expression «Balance du commerce» a perdu son sens analytique et ne
conserve plus, comme pour nous aujourd'hui, que son sens comptable.
.... à la Balance des hommes Comment faut-il interpréter la
velle expression de «Balance des
hommes», qu'il semble avoir créée par analogie avec la précédente ? La
Balance des hommes décrit d'abord un mouvement comparable à celui de
l'instrument de physique, qui ne donne les masses des corps posés sur les
plateaux qu'à la suite d'oscillations dont l'opérateur réduit les écarts en
rajoutant des poids jusqu'à obtenir l'équilibre. La Balance des hommes
évoque donc les migrations des travailleurs qui s'effectuent de part et d'aut
re des frontières, et qui se stabilisent quand les ouvriers ont trouvé dans
le pays d'accueil l'emploi qui leur convient. Elle désigne à la fois le mou
vement alternatif d'ajustement entre les populations de pays limitrophes
caractérisés par des niveaux de richesses différents, tel celui du balancier
qui tend à l'équilibre, et, par extension, l'équilibre lui-même. Or ce mou
vement a ses lois naturelles, comme le mouvement des marchandises. Il
se produit spontanément, à l'initiative des ouvriers animés par leur intérêt
particulier qui les incite à se déplacer en fonction des offres de travail.
Mais ces migrations ont aussi des origines politiques, et Gournay ne man
que pas, comme tous les auteurs de l'époque, de regretter les conséquences
néfastes, pour l'économie française, de la Révocation de l'Édit de Nantes.
La «Balance des hommes» est donc une métaphore qui se rattache à
la notion plus générale ^«Équilibre», cet état auquel un corps ou, en éco-
<15> Gournay, Remarques, pp. 210-211.
(16> J. Locke, Monnaie, Intérêt et Crédit, 1691, p. 72. VINCENTDEGOURNAY(1712-I759) 93
nomie, une situation, revient spontanément après qu'un phénomène l'en
ait écarté. Comme en physique, cet équilibre résulte de l'égale combinaison
des forces déterminant la régularité et la permanence du mouvement.
Notons, pour mémoire, que les travaux de Bernoulli sur les conditions
de l'«Équilibre» avaient été publiés en 1717 : «la condition nécessaire et
suffisante de l'équilibre d'un système est que... la somme des travaux vir
tuels des forces qui y sont appliquées soit nulle». Plus tard, et à propos
précisément de entre Ressources et Emploi, les économistes
l'envisageront, eux aussi, comme un jeu à somme nulle. Boisguilbert parlait
déjà d'un équilibre du marché faisant suite à «un combat continuel» «vio
lent et extrême» où «les parties se font continuellement la guerre», d'un
équilibre des forces rendu possible si ces dernières s'exercent «à armes
égales» . En 1750, les économistes français, très avertis des progrès
de la science physique, ont en tête la notion d'équilibre général qu'ils se
représentent mentalement comme l'équilibre des deux plateaux d'une ba
lance. Or cette représentation rejoint tout ce que Boisguilbert avait écrit,
dès le début du siècle, à propos de l'Équilibre naturel des flux réels et
monétaires. Toutes ces visions se recoupent et vont dans le sens d'un ra
pprochement entre la réalité physique du monde et la réalité sociale du mar
ché. Newton et son principe de la gravitation universelle avaient déjà
ouvert la voie.
Pour la liberté du travail La politique à mener s'en déduit logique-
et de l'entreprise ment. Le maître mot en sera d'abord la
Liberté, en priorité pour le travail, d'où
la formule du «Laissez faire». Vincent de Gournay sera le premier, en
France, à plaider pour la suppression des Communautés. Il préconise la
déréglementation du travail et de la production, la liberté de fabrication,
l'encouragement des innovations artisanales, l'octroi de privilèges de toutes
sortes pour attirer les travailleurs étrangers (naturalisations rapides, égalité
de droits pour les Juifs), une diminution du temps d'apprentissage et la sup
pression du compagnonnage, une réduction du nombre des Métiers et la création
d'associations professionnelles d'entr'aide pour remplacer les Corporations,
la liberté de s'installer pour tous les artisans, prélude à la liberté d'entreprise...
Ces propositions, qui émaillent les textes de Vincent de Gournay, sont
presque toutes reprises par Clicquot-Blervache, en 1757, dans la Disser
tation sur les Corps de Métiers, qu'il a rédigée sur les conseils de Gournay,
et qu'il présente, sous le nom de Delisle, au concours de l'Académie d'A
miens, dont Gournay est un membre très actif. Cette Dissertation est im
primée en 1758 sous le titre de Considération sur le commerce et en
particulier sur les Compagnies, Sociétés et Maîtrises. Dix ans plus tard,
sur les instances de Maynon d'Invau, l'Abbé Coyer en tirera Chinki, ou
Histoire cochinchinoise, pour instruire le public tout en le distrayant. Ceci
(l7) Boisguilbert, «Traité sur la nature des grains», pp. 848-849, 862, et «Dissertation
de la nature des richesses», p. 994. Morellet reprend l'idée dans son Prospectus d'un Dic
tionnaire de commerce en parlant d'un «combat de force». 94 VINCENT DE GOURNAY (1712-1759)
démontre combien les membres du groupe de Gournay agissent en sym
biose avec son animateur. Clicquot-Blervache et l'Abbé Coyer sont parmi
les plus proches de l'Intendant, avec bien d'autres, tels que Véron de For-
bonnais, Plumard de Dangeul, Butel-Dumont, l'Abbé Carlier, Herbert, sans
parler de Turgot et de l'Abbé Morellet. D'autres sympathisants gravitent
autour du noyau, comme Abeille, Montaudouin de La Touche, le baron de
Secondât, fils de Montesquieu, Maynon d'Invau, Duhamel du Monceau,
l'Abbé Le Blanc, l'Intendant Chauvelin, Trudaine de Montigny... On les
voit prêter main-forte à Gournay dans ses tentatives de modernisation de
l'économie.
De nombreux passages des Remarques illustrent les réflexions de
Gournay sur la libéralisation du travail et les mouvements des hommes.
Les Corporations croulent sous des dettes contractées en général pour
les besoins de l'État. Afin de s'en libérer, elles imposent à leurs membres
des droits exorbitants qui découragent les jeunes artisans . Les décisions
incohérentes du Bureau du Commerce reflètent les hésitations des respon
sables au plus haut niveau : tantôt ceux-ci exonèrent un jeune Maître d'un
droit de Maîtrise atteignant 300 livres et jugé abusif, tantôt, au contraire,
ils déboutent le plaignant en reconnaissant les exigences de la Commun
auté. Gournay estime qu'il est temps d'en finir avec cette situation :
«II ne serait ni juste ni honorable de faire banqueroute, il faut au
contraire les regarder comme sacrées (... sans quoi il n'y aura jamais
de crédit), et comme telles il faut les payer... mais qui les payer ? La
Nation»... (19).
Nous retrouvons ici plusieurs idées essentielles de Gournay, à savoir :
le respect des engagements, qui s'inscrit dans une conception contractuelle
des rapports sociaux soumettant chacun, y compris l'État, aux règles du
Droit (Gournay adoptera un peu plus tard la même attitude à l'égard des
financiers) * , le souci de réduire le pouvoir des institutions locales, dont
les intérêts spécifiques lèsent l'ensemble de la collectivité ; mais pourtant,
enfin, la confiance en un mouvement spontané, engendré, dans la liberté,
par le simple intérêt individuel.
Outre l'abandon du sens analytique de la «Balance du commerce»,
Gournay se démarque ici des mercantilistes en prônant l'individualisme et
le libre exercice de l'intérêt privé. Son opposition aux institutions locales
le confirme. Les Communautés, les villes ou les fabricants qui bénéficient
de privilèges sont autant de groupes qui abusent de leur pouvoir, au dé
triment des entreprises privées comme des intérêts de la nation.
Les premières tentatives de libéralisation lancées par Gournay pro
voquent une levée de boucliers chez ces «groupes de pression» locaux -
Chambre du Commerce de Lyon en 1752, autorités du Languedoc en 1754,
pour ne citer que les plus virulents - qui s'organisent pour défendre des
(18) Archives Nationales, «Procès- verbal des séances du Bureau du Commerce», F 12-
93, 1751.
(19> Gournay, Remarques, p. 228.
(2°) Ibid, pp. 306-307.