Datation d'une statue d'Amida-nyorai exposée au musée Guimet - article ; n°1 ; vol.50, pg 94-104

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Arts asiatiques - Année 1995 - Volume 50 - Numéro 1 - Pages 94-104
In the center of the essay is the dating of a statue of Amida-nyorai, which is exhibited among the collection of Japanese Buddhist sculptures in the Guimet Museum (H. : 1.42 m ; lacquer and goldleaves on wood-core). The first steps to indicate age are as follows : the technical principles, the style and the parameters of fabrication such as destination, attribution and function, are analysed, in order to elaborate the criteria of the dating. As concerns the technical aspects of the statue in the Guimet Museum, the criteria which are valuable for the dating, are the principles of construction of the wood-core and the coating of the statue. The criteria for a stylistic comparison are some details of the head and of the drapery. The analysis of the parameters of fabrication did not give a favourable result. The following step is to compare the elaborated criteria of the statue in the Guimet Museum with those of other examples such as a statue in the Rietberg Museum of Zurich concerning the style. The results of the research are that the statue can be considered as a work of transition between the periods of Fujiwara (894-1185) and Kamakura (1185-1392), and its date of construction can be situated at the beginning of Kamakura.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Mechtild Mertz
Datation d'une statue d'Amida-nyorai exposée au musée Guimet
In: Arts asiatiques. Tome 50, 1995. pp. 94-104.
Abstract
In the center of the essay is the dating of a statue of Amida-nyorai, which is exhibited among the collection of Japanese Buddhist
sculptures in the Guimet Museum (H. : 1.42 m ; lacquer and goldleaves on wood-core). The first steps to indicate age are as
follows : the technical principles, the style and the parameters of fabrication such as destination, attribution and function, are
analysed, in order to elaborate the criteria of the dating. As concerns the technical aspects of the statue in the Guimet Museum,
the criteria which are valuable for the dating, are the principles of construction of the wood-core and the coating of the statue. The
criteria for a stylistic comparison are some details of the head and of the drapery. The analysis of the parameters of fabrication
did not give a favourable result. The following step is to compare the elaborated criteria of the statue in the Guimet Museum with
those of other examples such as a statue in the Rietberg Museum of Zurich concerning the style. The results of the research are
that the statue can be considered as a "work of transition" between the periods of Fujiwara (894-1185) and Kamakura (1185-
1392), and its date of construction can be situated at the beginning of Kamakura.
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Mertz Mechtild. Datation d'une statue d'Amida-nyorai exposée au musée Guimet. In: Arts asiatiques. Tome 50, 1995. pp. 94-
104.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arasi_0004-3958_1995_num_50_1_1373Datation d'une statue
d'Amida-nyorai
exposée au musée Guimet
Illustration non autorisée à la diffusion
ci-contre (Photos bois Fig. collection 1. laqué Amida-nyorai, : ci-dessus RMWMNAA-Guimet). musée et doré. Guimet J. II. Monrosty à 1,435 partir m, de 1185,
94 sein de la collection bouddhique d'Emile Guimet Enfin, lors de la récente restauration de la statue du musée Au
(1836-1918), désignée comme «Panthéon bouddhique Guimet certaines interventions tels que l'examen des espaces
creux à l'aide d'un gastroscope et le prélèvement de certaines au Japon», se trouve une statue du buddha Amitâbha
(en jap. Amida-nyorai) (fig. 1), conservée au rez-de-chaussée parties du bois, n'ont pas pu être réalisées. Par contre, les part
de l'annexe du musée Guimet sous le numéro d'inventaire ies démontables de la statue de Paris ont pu être examinées à
MG 26296. Sa hauteur totale est de 1,72 m, le socle mesure l'œil nu, alors que celle de Zurich ou d'autres n'ont pas été
0,26 m en hauteur et 1,245 m de diamètre et la statue même examinées ainsi. Restent les photographies et quelques études
1,435 m de hauteur, 1,04 m de largeur et son épaisseur est de publiées permettant les confrontations techniques et stylis
0,51 m. Le buddha est assis en position de méditation sur un tiques.
socle de lotus à dix-neuf pétales, traçant le sceau de la concent
ration (j.jô-iri)™, représenté par les index plies dos à dos fo Il est cependant possible, en tenant compte de ces
rmant deux cercles avec les pouces. La statue, sans son socle, contraintes, d'effectuer l'analyse de l'ensemble des tech
se compose de plusieurs pièces démontables. Son âme en bois niques, du style et des paramètres de fabrication, qui amènent
{Le. la partie intérieure de la statue), qui est en hinoki (Cyprès au procédé de la datation, objet même de cette étude1.
japonais), est recouverte d'une couche de laque, appliquée sur La présentation de l'Amida et de son culte dépasserait le
un enduit. A l'origine elle était entièrement recouverte d'une cadre de cet article. Nous invitons le lecteur à se référer au
couche d'or fin, partiellement dégradée à présent. mémoire de maîtrise portant le même titre2.
Les circonstances de l'acquisition de la statue restent obs
cures. Elle n'est mentionnée nulle part dans les listes d'invent
aire du musée Guimet. La première trace de sa présence au
musée nous est révélée par un cliché photographique daté de
Analyse technique de la statue 1933/34, alors que la statue était exposée sur l'appui de la
fenêtre de la bibliothèque du musée. Elle y resta longtemps.
En 1988, la statue fut restaurée par Josiane Monrosty avant de L'âme en bois
trouver sa place à l'annexe du musée
La statue japonaise connaît une multitude de matériaux: la
Ce qui nous a particulièrement intéressée, c'est la difficulté pierre, le métal (bronze, argent, or, fer), l'argile, le laque sec
à approcher les raisons et les caractéristiques techniques (chanvre laqué) et le bois. Il semble que jusqu'à l'époque de
d'une statue hors de son contexte original, c'est le cas de Nara (710-794) le bois jouait un rôle peu important, c'est
l'Amida-nyorai du musée Guimet. Car cette statue n'est pas ensuite qu'il est devenu le matériau primordial.
seulement isolée de son contexte cultuel, mais aussi de ses Les premières statues en bois étaient sculptées en une
semblables dispersées dans le monde. seule pièce (ichiboku){2)-3, ce qui entraînait des fentes impor
Le procédé de la datation nous amène à analyser la tech tantes le long de la madrure du fait des tensions suscitées par
nique, le style et les paramètres de fabrication. un rétrécissement disproportionné autour du cœur du bois.
Les analyses techniques ou stylistiques sont seulement Pour éviter ce phénomène, on a commencé à creuser la statue
valables si l'objet en cause est intégré dans une série ou dans à travers une «fenêtre» percée dans le dos, la base ou dans
un ensemble. Certes, il est possible de créer des séries et des l'occiput pour enlever le cœur du bois et amincir ainsi la sub
stance. Cet évidement du buste est dénommé uchiguri^ et ensembles pour des comparaisons, mais il faut définir une
celui du tronc par le dos, seguri^K Malgré les couvercles {hagi- méthode et tenir compte d'abondantes restrictions, dont trois
ita/5' de ces ouvertures exécutés dans un bois différent, ces principales :
Tout d'abord s'il existe en Europe quelques statues compar statues sont encore considérées comme monoxyles.
ables dans différents musées, celles-ci sont conservées sépa A partir de l'époque de Heian (794-1185), un nouveau pro
rément, rendant impossible toute comparaison stylistique et cédé d'évidement voit le jour. Pour faciliter le traitement de
technique directe. Il faut alors se satisfaire de l'aide de photo l'intérieur de la statue, elle est fendue à l'aide d'une hache le
graphies permettant les confrontations stylistiques. Le meil long de la madrure. Ces deux parties séparées sont réunies
leur pendant à notre Amida-nyorai est un Amida-nyorai du après le creusement. Dans ce cas, nous parlons encore de la
musée Rietberg à Zurich, avec toutefois une différence de taille technique d'ichiboku. Cependant, l'étape suivante n'est pas
non négligeable (0,52 m en hauteur par rapport au 1,435 m de loin: le matériau de la future statue est alors fendu en plu
la statue du musée Guimet). sieurs morceaux pour pouvoir être creusé plus profondément.
Il en est de même pour les examens techniques; un tel Une telle figure, est nommée warihagi^. Elle est donc sculp
examen des œuvres conservées exigerait une manipulation tée à partir d'une ou deux pièces de bois fendues à la hache,
trop importante, c'est pour cela qu'il faut se reporter aux avant d'être évidée. L'une à madrure verticale, tategi(1\ const
itue le buste, l'autre, à horizontale, yokogi(8\ les études publiées.
D'autre part, les statues qui font l'objet d'une étude approf jambes. Elle ne dépasse normalement pas la hauteur de la
taille humaine. Un raffinement de cette technique est le kubi- ondie, sont les statues les plus célèbres, généralement conser
vées au Japon. Or, il existe dans des monastères de moindre hozo{9): la tête est coupée au niveau du cou, travaillée séparé
importance une multitude de statues chargées d'une grande ment et remise en place après évidement. Ce procédé particul
valeur cultuelle, mais restées encore dans l'ombre que leur ier sera appliqué au cours des développements ultérieurs.
portent les statues exceptionnelles qui sont, elles, amplement Depuis le milieu de l'époque de Heian (Fujivvara), un sys
étudiées. tème révolutionnaire à plusieurs points de vue voit le jour: le
95 Fig 2 Amida-nyorai, yosegi-(zukuri/10\ Cette technique permettait de construire fin Fujiwara fil 00- 1150), des sculptures beaucoup plus grandes aux parois extrême bois laque et dore, ment fines. La conception de l'assemblage de différentes musée Rietberg Zurich
(Photo M Mertz) pièces qui étaient déjà conçues séparément avant la fabrica
tion de la statue, l'utilisation d'un minimum de bois qui per
mettait l'économie du matériau et la diminution de la taille des
pièces, facilitaient encore plus le travail et le creusement du
bois4. Cela permettait de plus la partition du travail et la pro
duction en plus grande quantité.
La statue du buddha Amida du Pavillon de Phénix du
Byôdô-in (à Uji, région de Kyoto) réalisée par le sculpteur
Jôchô (tlO57) et son atelier en 1053, sert de modèle technique
et stylistique, jusqu'à l'époque de Muromachi (1392-1573). A
partir de la seconde moitié du xne siècle, ce système, fut
constamment perfectionné et raffiné avec, par exemple, l'i
ntroduction de la technique des gyokugan(n)S .
A l'époque de Kamakura (1185-1392), du fait de la
recherche d'un plus grand réalisme, le drapé du vêtement fut Illustration non autorisée à la diffusion
sculpté plus profondément. Les parois redeviennent alors plus
épaisses et l'évidement intérieur moins important, permettant
ainsi un creusement plus accentué.
Une observation très intéressante a été faite concernant le
choix du bois par rapport au tracé de la madrure. C'est seule
ment à partir de l'époque de Kamakura que l'utilisation de
cœur du bois fut sciemment évitée. Les sculpteurs japonais ont
alors constaté que les fentes convergent vers le cœur, parce
qu'il est compact, alors que le reste du bois rétrécit ou gonfle
selon les variations de l'humidité atmosphérique, ce qui
entraîne des contraintes plus importantes6.
En tenant compte de l'introduction progressive de nouv
elles méthodes, on note un développement continu tendant à
une élaboration toujours plus complexe. Cependant quelques
ateliers gardent d'anciennes techniques, ou d'autres, loin de la
capitale, évoluent avec un décalage dans le temps. C'est l'évo
lution du système de l'âme de la statue en bois qui fournit des
indices pour la datation.
L'Amida du musée Guimet fut réalisé suivant la technique
du yosegi, qui s'inscrit dans la tradition de Jôchô Nous avons
vu que la conception de la statue de yosegi-zukuri commence rieur de la forme, les joints sont visibles au pied de la statue.
par la composition de différentes pièces de bois, qui sont sculp L'examen du buste est plus difficile parce que, d'une part, une
tées séparément, avant d'être assemblées. Ces éléments ont planche au milieu de l'abdomen en interdit l'accès intérieur, et
tous une épaisseur sensiblement uniforme, du fait qu'ils ont d'autre part, la statue est recouverte de couches de finition qui
été évidés systématiquement au cours de la réalisation. L'âme rendent impossible l'étude de la structure externe. Les pièces
en bois est ici couverte d'un enduit, puis d'une couche de laque de la chevelure et de la partie intérieure située au-dessous de
noire (kuro-urushi)^l2) sur laquelle sont appliquées des feuilles la planche peuvent être reconstituées grâce aux joints visibles.
d'or fkimpaku){l3) . Nous allons maintenant opposer la tech Le buste est composé de trois pièces superposées, assemblées
nique de composition de notre sujet à celle d'une série des sta de chaque côté (fig. 7). La manche du bras gauche est consti
tues homologues, exécutées à l'époque de Heian (fig. 5)7. tuée d'un morceau unique ; le bras droit et les deux mains sont
travaillés séparément.
Les exemples sont (fig. 5) : Si nous comparons notre statue avec les quatre autres
exemples, nous constatons que la statue «4» (fig. 5) lui cor«1» Amida, Byôdô-in, Hôôdô, région de Kyoto, 1053 de
notre ère, 2,839 m. respond par la taille, et, qu'elle présente des affinités avec la
«2» Amida, Hôkongô-in, Kyoto, début du xiie siècle, 2,227 m. statue « 3 » pour la composition. Pour obtenir un résultat plus
«3» Hôkai-ji, Kyoto, ca. 1100, 2,80 m. précis, il faudrait pouvoir citer d'autres exemples, qui recou
vrent la période allant de 1150 au milieu de l'époque de Kamak«4» Amida, Chôgaku-ji, département de Nara, 1151, 1,42 m.
ura, mais les études de cette période sont rares. Parce qu'il
L'examen de l'Amida du musée Guimet (1,435 m), permet s'inscrit dans la tradition de Jôchô, l'Amida du musée Guimet
de comprendre la composition des pièces (fig. 6a-e). La partie est certainement postérieur à 1053. Par ailleurs, sa ressem
des jambes est faite de trois morceaux (fig. 6c) ; malgré les blance avec les statues exécutées vers la fin de l'époque de
sutures recouvertes d'une couche de kokuso(14)-8 toile à l'inté- Heian, permet de le dater ainsi.
96 nous avons dit comment l'utilisation du cœur chanvre, le coton ou le papier furent utilisés. Auparavant,
du bois fut évitée à partir de l'époque de Kamakura. Or l'ex Les anciennes restaurations ont probablement été effec
amen de la statue a révélé l'absence du cœur du bois. Une com tuées à l'époque d'Edo, à plusieurs reprises. Selon la restaurat
paraison dans ce sens avec d'autres statues n'a pas été pos rice Josiane Monrosty, il est difficile de préciser leurs dates,
mais elle suppose qu'elles sont du xixe ou du xxe siècle ; celles sible et il semble trop incertain de retenir cet indice comme
critère de datation; cependant, il pourra servir de point de qui ont été faites avec des agrafes pourraient remonter éven
tuellement aux xvme/xixe siècles. repère pour de futures recherches.
Les fentes ont été recouvertes d'un emplâtre d'enduit à
l'eau, le doroji{l9)'10. Le doroji est un enduit de couleur grise
ou blanche, en usage à partir des xve-xvie siècles. Sa fragilité L'examen de la couche de finition
a provoqué des boursouflures et entraîné sa chute superf
icielle. L'âme en bois de la statue est recouverte de couches de pré
L'enduit original, le sabi-urushi{20\ est un apprêt dur. La paration et de finition, qui ont à peu près 1 mm d'épaisseur.
pâte est constituée d'un mélange de ki-urushi(2X) («laque Grâce à la restauration de 1988, différentes applications ont été
brute ») et d'eau avec du tonoko(22) (cf. note 10). Il assure une observées. Trois « groupes » de couches peuvent être distingués :
solidité plus importante et est toujours utilisé bien que l'usage les couches de l'état original, celle de la restauration récente,
du doroji pour les restaurations mette en relief la différence de qui doit s'harmoniser avec l'état original, et celles des restaura
qualité par rapport à l'origine. tions antérieures, qui n'ont pas résisté (fig 8). En prenant l'e
L'usage des bandes textiles — utilisées à partir de l'époque nsemble de ces trois groupes et en comparant ceux-ci, nous iso
Heian — est signe d'une œuvre de qualité. En ce qui concerne lons les couches particulières de l'état original à partir
l'enduit, celui d'origine, qui est également signe de qualité, est desquelles nous déterminons des informations pouvant fournir
relativement consistant, et celui des anciennes restaurations des critères de datation.
montre qu'aux xvme ou xixe siècles, le temps avait déjà endomPour éviter que les joints des bois d'assemblages
{].hagime)^l7) ne se décollent, des bandes textiles sont appli magé une première fois la statue.
quées et collées au nori-urushi (mélange de colle de riz avec de
En conclusion, du point de vue technique, la composition Yurushi9). La dernière restauration fut réalisée à l'aide de
des pièces de l'âme en bois, l'usage du lin japonais, de l'enduit couches textiles de coton français (tarlatane) ; ce n'est pas seu
de sabi-urushi sont autant d'indices qui peuvent nous fournir lement un moyen de consolider les surfaces à traiter, mais
aussi de les préparer aux couches de finition Les bandes de des critères de datation. Cependant, les exemples de compar
aison sont si restreints, qu'il serait plus convenable de parler textile originales en lin japonais (ama-nuno)^ recouvrant
de points de repère. partiellement la surface du bois sont visibles à travers les
Ainsi par le système des pièces assemblées, nous pouvons défauts de surface. L'application des bandes de textile de lin
situer la fabrication de la statue à la fin de l'époque de Heian. apparut aux époques de Heian et de Kamakura, sur des sta
Par les couches de finition et de Vama-nuno, elle peut être tues soigneusement travaillées. Ces statues étaient entièr
datée à partir du xne siècle La première hypothèse propose de ement ou partiellement (buste, visage) recouvertes de ces tis
situer la statue autour de 1200. sus. Au fil du temps, différents matériaux textiles comme le
Analyse stylistique de la statue Fig 3 Amida-nyorai,
detail tête,
musée Guimet La sculpture japonaise, à mesure que les siècles s'écoulent, (Photo J Monrosty) a subi une évolution de la technique ainsi que du style. Bien
que ce développement ne se soit pas toujours fait de façon
régulière, nous pouvons constater une certaine continuité.
Les quatre siècles de l'époque de Heian se signalent par
une profonde évolution stylistique. Ainsi l'ampleur et la
solidité des volumes, que montraient les statues des ixe et
Xe siècles, disparurent au cours de la première moitié du
xie siècle, c'est-à-dire au moment de l'émancipation complète
de la tutelle chinoise. Un style national tout en délicatesse et
en raffinement, le wa-yô^23) s'élabora désormais. Il s'incarne Illustration non autorisée à la diffusion dans le fameux Jôchô11, dont le nom devient synonyme de ce
style (Jôchô-yô)12.
L'Amida du musée Guimet relève de la tradition de ce style.
Au xne siècle de nombreux exemplaires virent le jour13. Jus
qu'au premier quart du xne siècle, le wa-yô se répandit.
Quelques exemples datent même de la période de Muroma-
chi14. Les statues suivent cette tradition, mais il est difficile de
les dater. Le wa-yô rayonne sur tout le Japon. Les caractères
97 de ce style sont représentés par un style doux, un modelé har laire, due à un menton un peu pointu.
monieux et régulier du drapé aux arêtes légèrement arrondies, Les deux statues de Paris et de Zurich expriment une dou
des membres lisses sans distinction des poignets, le revers des ceur retenue, cependant celle de Paris dégage une certaine
mains potelé. Le buste est droit avec un modelage de la poitrine vigueur qui la rapproche aussi des statues du Jôraku-ji et du
rétréci ; le visage est plein et doux, sans trop de differentiation Chôgaku-ji.
des traits. Les yeux allongés sont mi-clos. Le style est élégant et Les yeux de l'Amida du musée Rietberg (fig. 9b) sont très
conforme au raffinement de la société de cour. bridés et s'allongent en biais vers le haut. Leur forme s'oppose
Il s'oppose à celui dit Kamakura, qui est puissant et viril. presque à celle du musée Guimet (fig. 9c), qui se caractérise
La grande campagne de reconstruction du Tôdai-ji (centre par une ouverture plus grande et horizontale. Tous les deux
bouddhique officiel) et du Kôfuku-ji (temple des Fujivvara), s'inscrivent dans la tradition de l'Amida de Jôchô (Byôdô-in)
presque complètement détruits au cours des guerres civiles (fig. 9a), mais ils l'interprètent très différemment. La forme du
qui assombrirent la fin du xne siècle, eut pour conséquence un dernier ressemble un peu à celle du Jôraku-ji (fig. 9d), cepen
renouveau de la tradition classique de Nara. Il y a lieu d'insis dant sans avoir des gyokugan (cf. note 5). Les gyokugan furent
ter sur la force d'expression, le dynamisme et le réalisme de utilisés depuis la fin de l'époque de Heian, l'Amida du
l'aspect stylistique des œuvres des busshi de Nara comme Chôgaku-ji (1151) fut le premier exemple. La forme des yeux
Unkei, Kaikei et leurs élèves. Ces deux styles coexistèrent de la statue de Paris correspond à celle du Jôraku-ji, mais en
indépendamment l'un de l'autre, mais ils furent certainement même temps elle reste attachée à l'époque de Heian, du fait
exposés à des influences mutuelles. qu'elle n'a pas de gyokugan.
La première étape de l'analyse stylistique comprend la La vigueur qui se dégage de la statue de l'époque de Kama
mise en relief des éléments qui caractérisent le mieux le style. kura se traduit par le modelé de la bouche. Par rapport à la
Ils peuvent nous donner des indices qui fournissent des cri statue de l'époque de Heian, elle se caractérise par des lignes
tères de datation. Parmi les éléments qui subissent une évolu plus courbes et par un galbe plus important. Les statues du
tion de la configuration, la tête, les traits du visage et le drapé Dainichi-nyorai (Enjô-ji, 1176) (fig. 10b) et d'Amida-nyorai du
du vêtement la reflètent de façon plus sensible. Jôraku-ji (fig. 10d) sculptées toutes les deux par Unkei
(fl223)17, en sont de beaux exemples. La bouche de la période
Fujivvara (fig. 10a) se caractérise par un dessin plutôt retenu et
La tête dégage une plus grande douceur qui reflète bien le goût aris
tocratique de cette époque. La bouche de l'Amida du musée
Le visage de l'Amida du musée Guimet (fig. 3) se caractér Guimet (fig. 10c) est comparable à celle représentée par
ise par des formes pleines avec des joues potelées. La cheve l'Amida de Jôchô (fig. 10a).
lure encadre la partie supérieure en lui donnant un aspect La réalisation traditionnelle des yeux, l'expression de dou
carré. Ces signes distinctifs se trouvent également chez les ceur du visage et de la bouche réfèrent notre statue à l'époque
Amida du Chôgaku-ji (1151)15 et du Jôraku-ji (1189)16. Par Fujivvara, alors que son expression de vigueur, le contour du
contre, celui du musée Rietberg (fin Heian) (fig. 2 et 4), se dis visage légèrement carré et la forme des yeux renvoient déjà à
tingue d'eux par une forme qui semble légèrement l'époque de Kamakura.
Amida. Byodo-in Amida. Hokongo-in Amida. Hokai-ji Amida, Chogaku-ji
Illustration non autorisée à la diffusion Fig. 5. Composition des pièces
d'assemblage de l'âme en bois
quatre exemples
(dessins cf. Xishikawa K.,
Heian chokoku..., in
Museum, n" 248, nov. 1971).
1 - Amida, 1053, Byôdô-in,
Uji (région de Kyoto), II. 2.839 m.
2 - Amida, déb. xn" siècle, Ilôkongô-in,
Kyoto. 2,227 m.
3 -Amida, env. 1100, Ilôkai-ji,
Kyoto, 2,80 m.
Fig. 4. Amida-nyorai, détail tête, 4 - Amida, 1 151, Chôgaku-ji,
musée Rietberg (Photo M. Mertz). région de h'ara, 1,42 m.
98 6 a-e. Reconstitution de la composition des pièces Fig. Le drapé de la statue de l'Amida-nyorai du musée Guimet
(mesures en cm).
a. Partie des jambes, plan transversal, Le traitement des plis du vêtement peut servir de critère de
vue par-dessous. datation. Nous avons pu examiner sur place la statue de b. Partie des jambes, coupe frontale d'abdomen. Zurich et la comparer à celle de Paris, alors que pour les c. Composition des pièces de la partie des jambes
autres statues nous n'avons disposé que do photographies. (hypothèse). ft
d. Buste, coupe frontale d'abdomen. Par rapport à la statue du Jôraku-ji, le drapé de l'Amida du
e. Buste, plan transversal, vue par-dessous. musée Rietberg (fig. 2) se caractérise par un modelé peu pro
fond des arêtes: aux genous par exemple, les plis se réduisent
à des ondulations à peine ébauchées (fig. 12, partie gauche de
la photo). Au même endroit, la statue du musée Guimet
(fig. 11) se caractérise, elle, par un modelé plus vivace (fig. 18,
4a et b).
Au début de l'époque de Kamakura, la recherche du réa
lisme se manifeste entre autre par l'exécution d'un drapé
beaucoup plus profilé ou par un travail plus soigné de la partie
dorsale. Ce sont de petits détails, comme par exemple le tra
itement d'un pan de vêtement, qui nous aident à mieux diff
érencier les éléments stylistiques. Le bord du vêtement de
l'Amida de Paris (fig. 11) est courbé avec une ligne impétueuse
et bien accentuée, alors que celui de Zurich (fig. 12) semble
plus retenu et sagement plié avec moins d'élan. Le drapé de la
manche gauche et de la saignée du bras du premier (fig. 14 et
18, 2a et 3a) sont marqués par une structure parallèle des plis,
fortement profilée. Cette recherche est observable vers la fin
de l'époque de Heian.
La partie dorsale des deux sculptures est exécutée d'une
manière semblable (fig. 14 et 15). Le pan du vêtement à
gauche sur le dos est sculpté de façon plus détaillée que l'en-
Fig. 7. Composition des
pièces de la statue de
l'Amida-nyorai du musée
Guimet (hypothèse);
omission de la pièce
du bras droit
et des deux mains
(Photo RMX/MKAA-Guimet,
dessin M. Mertz).
Illustration non autorisée à la diffusion
^rvy////r^>
4 IV— 4
99 Fig 9 a-d Evolution de la forme des yeux
a Amida-nyorai, 1053, Byôdo-in, Uji (region de Kyoto)
Illustration non autorisée à la diffusion b 1 100-1150, musée Rietberg, Zurich
c a partir de 1185, musée Guimet
d Amida-nyorai, 1189, Jôraku-ji, Kanagawa
Fig 10 a-d Evolution de la forme de la bouche
8 Les couches de preparation et definition a Amida-nyorai, 1053, Byôdo-in, Uji (region de Kyoto) Fig
couvrant l'âme en bois de la statue d'Amida-nyorai du musée Guimet, b Datnichi-nyorai, 1176, Fnjo-ji
comparaison des couches d origine, des restaurations antérieures (hypothèse) c a partir de 1185, musée Guimet
et de la restauration de 1988 par Josiane Monrosty (dessin, M Mertz) d Amida-nyorai, 1189, Jôraku-ji, Kanagawa
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig 11 Drape au niveau des jambes ,
Amida-nyorai, musée Guimet
(Photo J Monrosty)
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig 12 Drape au niveau des jambes,
Amida-nyorai, musée Rietberg
(Photo M Mertz)
100 semble du drapé dorsal. Vers la fin de l'époque de Heian, les
statues sont réalisées presque en ronde bosse ce qui explique
le traitement plus recherché du dos. Le pan du vêtement de
l'Amida de Paris (fig. 14 et 16) est replié en trois couches
superposées. Celui de Zurich est moins profilé (fig. 15 et 17),
en revanche l'ensemble des plis du dos sont plus accentués.
La figure 18, 1-4 (a et b) nous donne une vue d'ensemble
des différents profils de la manche gauche, de la saignée du
bras et des jambes. Le drapé du buddha du musée Guimet
Illustration non autorisée à la diffusion (fig. 11 et 17) est mis en relief beaucoup plus fortement que
celui du musée Rietberg (fig. 12, 13 et 15); il ressemble plus à
celui du Jôraku-ji. Il correspond plutôt au style réaliste de
l'époque de Kamakura qu'au style retenu et doux de la période
Fujivvara.
A l'époque de Kamakura, le décolleté du nô-e(24) est sou
vent moins important qu'à l'époque précédente. La statue de
Zurich, ainsi que celle de Paris le portent large selon le stylo do
Heian.
En conclusion, la largeur du décolleté correspond à une Fig. 13. Drapé au niveau du bras gauche; Amida-nyorai. musée Rietberg statue de la période Fujivvara, alors que la structure des plis de (Photo M. Mertz).
celle du musée Guimet renvoie plutôt à l'époque de Kamakura.
Le réalisme dans le détail des étoffes, l'élan vigoureux des plis
et leur profil profond vont dans le sens de cette dernière datat
ion. L'ensemble de ces indices nous invitent donc à choisir le
début de l'époque de Kamakura (1185-1392). Souvent, pour la consécration de la statue, une inscription
était appliquée, soit sur le socle, soit sur le nimbe ou bien à
l'intérieur. Si elle est complète, elle indique le nom do la figure
représentée, le nom du monastère, éventuellement le modèle,
le but spirituel de son offrande (par exemple, le salut du donat
eur, la convalescence de son père, le salut du pays), ensuite le
Analyse des paramètres nom et le rang du donateur, la date de la consécration, le nom
de l'« artiste» et même, dans le meilleur cas, les mesures, le de fabrication poids et la quantité des matériaux. Quelquefois s'ajoute une
note sur une restauration, ou le transfert dans un autre
Attribution monastère20.
La recherche d'une inscription sur la statue d'Amida peut,
Les sculpteurs sont d'abord des artisans au service des ins dans le meilleur cas, nous amener à une datation. Cependant
titutions religieuses, c'est-à-dire qu'ils travaillent dans les ate cette recherche causerait quelques problèmes. Une très
liers des monastères, et le plus souvent anonymement. Les grande partie de la sculpture est fermée par une planche qui
noms de maîtres qui apparaissent dans les sources histo se situe à la hauteur de l'abdomen. Lors de la restauration de
riques, dans les inscriptions ou les signatures, du début du 1988, l'espace intérieur du buste et de la tête sont restés inac
vnc siècle jusqu'à l'époque de Kamakura, ne peuvent être cessibles, et la question de savoir s'il y a ou non une inscription
considérés comme des noms d'artistes individuels mais plutôt se pose encore.
comme ceux des dirigeants d'atelier ou d'école. Nous aurions aimé avoir la possibilité d'examiner la partie
En 623, le nom d'un sculpteur, Tori Busshi {busshi peut creuse du buste à l'aide d'un gastroscope, appareil utilisé en
être traduit par «Maître (imagier) bouddhique») apparaît médecine pour examiner l'estomac21. A l'occasion de l'établi
pour la première fois, au dos de l'image cultuelle principale du ssement du catalogue inventaire des statues japonaises et chi
Kondô du Hôryû-ji (triade de Sâkyamuni). Au XIe siècle s'établit noises au musée de l'Extrême-Orient (Museum fur ostasia-
la coutume d'honorer les sculpteurs bouddhiques de titres rel tische Kunst der Stadt Koln) de Cologne un Monju-bosatsu du
style du xive siècle, daté 1615, fut examiné ainsi22. Au musée igieux. A la même époque, les imagiers organisèrent à Kyoto de
véritables ateliers dits bussho où ils se succédaient en filiation Guimet, du fait de la récente restauration de la statue, cet exa
régulière18. C'est Jôchô (tlO57), le créateur du style élégant men ne fut pas autorisé.
de la période Fujiwara, qui pour la première fois reçut un titre D'autre part, l'attribution de la statue à un sculpteur n'est
équivalent à celui d'un moine bouddhiste. A l'époque de rendue possible que par une inscription qui nous donnerait
Kamakura, plusieurs grands maîtres travaillaient avec un cette information.
style plus individuel et signaient quelques fois personnelle La recherche d'une inscription aurait pu nous amener à
ment leurs œuvres dans des recoins. Même si toute une équipe une datation, non seulement par des informations éventuelles
accomplissait le travail, c'est le maître d'œuvre qui les mar sur le sculpteur ou l'atelier, mais aussi plus directement par
une date. quait de son empreinte19.
101 Les études des paramètres de la réalisation ne nous fourr ■/■' ■ ■ nissent pas de critères. Cependant, elles ont soulevé des persi
pectives pour des recherches à mener au Japon, sur l'utilisa
tion du gastroscope appliquée à la sculpture japonaise ainsi
que sur la fonction de la statue selon l'école à laquelle elle
appartient.
L'analyse de la technique et du style nous fournissent des
critères de datation. Sur le plan technique, la date de la réali/:>■•&■>■■■ '
sation de la statue se situe autour de 1200. Les couches de fini Illustration non autorisée à la diffusion c-:
tion et l'utilisation des bandes textiles en sont des indices de
même que la composition des pièces de la statue qui corres
pond à la fin de l'époque Fujiwara (894-1185).
Sur le plan stylistique, elle se manifeste comme «œuvre de
transition». La forme des yeux, l'expression vigoureuse du
visage et le réalisme dans le traitement du drapé appartien
nent au style de Kamakura (1185-1392).
L'expression vigoureuse du visage dégage également une
forme de douceur et une certaine retenue. De plus, le trait
ement traditionnel des yeux, du dessin de la bouche et de la lar
geur du décolleté du nô-e présente des indices en faveur du
style Fujiwara.
Finalement, la statue du buddha Amida du musée Guimet /•"/g. Amida-nyorai, /4. Drapé de musée la manche Guimet gauche (Photo J. inférieure; Monrosty). est vraisemblablement une «œuvre de transition» entre les
styles des époques Fujiwara et de Kamakura. Il y a une forte
probabilité pour qu'elle se situe au début de l'époque de
Kamakura.
Destination Nous venons d'exposer une méthode de datation, qui peut
s'appliquer à l'œuvre isolée, en mettant l'accent sur les
La destination de l'œuvre, l'attribution de celle-ci à une
école ou à un donateur, peuvent aussi fournir des indices de
datation. Le problème que pose cette recherche est équivalent
à celui de l'attribution à un «artiste», comme nous l'avons vu
ci-dessus. Il n'est donc pas possible d'approfondir cette étude.
L'examen des sculptures japonaises au gastroscope est une
pratique fréquente au Japon. L'utilisation d'un appareil médic
al dans un domaine autre, nous renvoie à la recherche inter
disciplinaire enrichissante et passionnante pour tous, et pour
la sculpture japonaise, aux études qui ont été faites au Japon.
Ces analyses devraient être étendues à l'ensemble des musées
désirant faire des examens de sculptures ou d'autres objets
présentant des espaces creux inaccessibles.
Fonction
Illustration non autorisée à la diffusion
En partant de l'hypothèse que la fonction de l'image cul
tuelle bouddhique peut donner des critères de datation, nous
allons nous reporter à l'étude des modifications de la fonction
liées à une évolution historique et aux différentes écoles aux
quelles peut appartenir cette sculpture. Les modifications
ayant une incidence possible sur la configuration de l'œuvre,
elles peuvent nous livrer des indices pour la dater.
Malheureusement, en Europe, les études sur ce sujet sont
limitées et il paraît très difficile de faire une recherche appro
fondie donnant un résultat satisfaisant hors du contexte rel
igieux japonais. Une recherche de ce type pourrait être envisa
gée dans le futur au Japon.
Fig. 15. Drapé de la manche gauche inférieure; Amida-nyorai,
musée Rietberg (Photo M. Mertz).
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