La viticulture dans la vallée allemande de la Moselle - article ; n°379 ; vol.70, pg 287-299

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Annales de Géographie - Année 1961 - Volume 70 - Numéro 379 - Pages 287-299
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1961
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François Reitel
La viticulture dans la vallée allemande de la Moselle
In: Annales de Géographie. 1961, t. 70, n°379. pp. 287-299.
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Reitel François. La viticulture dans la vallée allemande de la Moselle. In: Annales de Géographie. 1961, t. 70, n°379. pp. 287-
299.
doi : 10.3406/geo.1961.15815
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1961_num_70_379_15815LA VITICULTURE DANS LA VALLÉE ALLEMANDE
DE LA MOSELLE1
Le voyageur qui, venant du Sud, gagne les pays de l'Hunsruck et de l'Eifel
est frappé du contraste entre la vallée de la Moselle et les plateaux. Au-dessus
des pentes où les vignobles semés de gros bourgs cossus font une guirlande
de verdure, de rares et médiocres villages de clairière dans un cadre forestier.
Au long de l'histoire, en dépit des crises, la vallée a toujours été favorisée.
Et la viticulture, importée du Sud a été un élément constant de sa fortune.
I. — Peuplement et viticulture
La liaison entre la prospérité rurale de la vallée où le commerce, emprunte
de bonne heure la voie fluviale et la prospérité viticole, a été précoce. Dès
l'époque celte, la vallée avec ses sites défensifs et ses lieux de confluence
avait été l'axe du peuplement des Trévires et dés Médiomatrices. Elle connaît
avec la paix romaine un essor remarquable. La continuité du peuplement
rural ne laisse guère subsister de vides entre les villages qui recherchent
surtout la commodité plus que la sécurité.
Entre toutes les cultures, celle de la vigne s'installe sur les défrichements.
Nous ne pouvons pas dater son introduction. L'abondance du matériel
ramené par les fouilles atteste son importance à la fin de l'Empire. Elle est
chantée par le Bordelais Ausone, au ive siècle. Au siècle suivant Fortunat de
Poitiers lui fait écho. L'empereur Probus la restaure après les ravages des
invasions germaniques de 275. Deux faits remarquables, la persistance
jusqu'à nos jours de presque tout le vocabulaire d'origine latine relatif à la
viticulture et à l'œnologie, l'importance des transports fluviaux (navire de
Neumagen). On ne peut douter que les invasions du ive et du ve siècle n'aient
atteint le vignoble mosellan. Mais la propagation du christianisme, la soll
icitude de l'empereur Charlemagne la défendent.
Le vignoble reprend toute sa prospérité à partir du xne siècle, époque des
grands défrichements. Dans le mouvement général d'expansion rurale, les
communautés villageoises de la vallée accrochent leurs ceps à tous les lam
beaux de pente convenablement exposés. Mais un rôle considérable revient
aux grandes abbayes. Maria Laach et Stavelot Malmédy même possèdent des
vignobles dans la vallée. Et surtout, l'évêque de Trêves devenu électeur
en tire le principal de ses revenus. La viticulture trouvera un protecteur eff
icace dans ce grand marchand de vins. Et, comme il n'y eut pas de séculari
sations dans la région, la Réforme n'eut aucun effet appréciable.
La crise la plus grave fut celle de la guerre de Trente ans suivie des
1. Cette étude est le fruit d'un séjour de plusieurs semaines dans la région. Nous tenons à
remercier plus particulièrement M. Barthos, Landrat de l'arrondissement de Cochem, qui
nous a aimablement communiqué tous les documents nécessaires. Nous exprimons également
notre gratitude à MM. H. Moritz et J. Zenzen, propriétaires- viticulteurs à Pommera pour leur
bienveillante compréhension qui a permis la réalisation de ce travail. 288 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
guerres de Louis XIV. La vallée, zone de passage, fut dévastée. L'électorat
avait perdu plus de 300 000 hab. du fait des hostilités et des épidémies.
Des bourgs perdirent plus de la moitié de leur population. Et l'immigration
du xvnie siècle ne combla pas les vides. Cependant un fait important marque
la fin de cette période. Le dernier électeur de Trêves fait en 1787 remplacer
tous les plants indigènes par un cépage de qualité Riesling.
C'est donc un vignoble de cru qui vers le milieu du xixe siècle va affron
ter la concurrence. Si, le Zollverein favorisa tout d'abord les vignobles
de l'Allemagne du Sud, l'essor des chemins de fer et le tourisme répandirent
la renommée des vins mosellans. Dans la première moitié du xxe siècle la
viticulture connut une remarquable prospérité, coupée de quelques crises.
Pour démêler ce qu'il peut y avoir de précaire dans cette situation, il
faut en indiquer les circonstances. La politique protectionniste des différents
gouvernements depuis la fin du xixe siècle en est la cause directe. Actuell
ement encore les taxes douanières à l'importation varient entre 25 NF et
47 NF par hectolitre de vin de consommation. Seuls les vins destinés à
des fins industrielles paient moins. A ces taxes il faut ajouter le contingen
tement qui limite l'arrivée des vins étrangers1. La viticulture mosellane
attend avec appréhension l'abaissement des tarifs douaniers avec lé déve
loppement du marché commun. Cette évolution nouvelle portera un coup
fatal aux mauvais vignobles, d'un rendement douteux. Les vignerons seront
portés à rechercher la qualité au lieu de la quantité comme c'est encore le
cas trop fréquemment. Le vignoble mosellan situé à la périphérie de l'aire
d'expansion de la vigne nécessite de gros travaux d'entretien et de défense
contre ses ennemis naturels. Pour limiter les pertes de revenus les vignerons
sont obligés de procéder à des soins minutieux et coûteux qui grèvent les
prix de revient : lutte anticryptogamique, lutte contre les gelées printan-
nières, entretien des terrasses, acquisition d'appareils et de moteurs de toutes
sortes. Malgré ces lourdes charges le vignoble se maintient. Il ne recule que
sur les mauvaises expositions : ubacs ou vallées latérales. C'est que la vit
iculture est profondément enracinée non seulement dans la vie économique
mais encore dans la vie culturelle de la région. La possession d'une technique
savante, la manière de vivre, le fait de boire du vin opposent le Winzer
(vigneron) de la vallée au Bauer (paysan) du plateau. Cette hiérarchie se
maintient encore actuellement et est cause des frictions et railleries entre
habitants de la vallée et ceux du Hunsruck et de l'Eifel.
Voilà donc une culture profondément enracinée dans le genre de vie de
cette population laborieuse, tenacement liée à sa tradition religieuse — catho
lique. Implantée suivant la tradition avant l'arrivée de Rome, elle a survécu
à toutes les vicissitudes, profitant tour à tour pour reconquérir ses posi
tions après les crises de l'appui des monastères, de l'aide de l'électeur, du
protectionnisme du deuxième et du troisième Reich, de la sollicitude du
gouvernement actuel. Comment va-t-elle affronter la conjoncture présente?
1. Cf. Der Deutsche Weinbau, cahier n° 5, mars 1960, p. 203. LA VITICULTURE DANS LA VALLÉE DE LA MOSELLE 289
П. — - Les conditions naturelles et le système économique ancien
Mais il faut dire au préalable d'où est issu dans le passé le plus proche
le système actuel.
Défavorables dans leur ensemble, les conditions naturelles sont corrigées,
en partie, grâce à un travail intense, minutieux et pénible. L'encaissement
de la vallée, d'environ 150 m, l'existence de nombreux méandres déterminent
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Fig. 1. — Le vignoble de la vallée de la Moselle allemande.
1, Village ayant entre 100 et 200 ha de vigne. — 2, Village ayant entre 200 et 300 ha de vi»ne.
— 3, Ville non viticole. — 4, Village cité dans le texte. — 5, Chef-lieu d'arrondissement (kreistadt).
Les chiffres indiquent la population en milliers d'habitants. — 6, Frontière. — 7, Région viticole
(villages ayant moins de 100 ha de vigne). — 8, Essentiellement polyculture (céréales, pommes
de terre, élevage). — 9, Principales forêts (Hunsruck plus boisé qu'Eifel).
I, Vignoble de la Moselle inférieure — II, Vignoble de la Moyenne Moselle. — III, vignoble
de la Moselle Supérieure, Sarre et Ruwer.
ANN. DE GÉOG. LXXe ANNÉE. 19 ANNALES DE GÉOGRAPHIE 290
des oppositions de versants défavorables à une extension continue de la
vigne. Le vignoble ne forme pas un ruban continu mais est coupé de bois et
taillis, rarement de champs. Les très fortes pentes, l'érosion qui en résulte
s'ajoutent encore aux inconvénients climatiques. Ce sont les versants bien
abrités des vents Ouest ou exposés au Sud qui voient le maintien de la vigne
depuis 15 siècles. Les gels printaniers sont spécialement craints pour leurs
conséquences dévastatrices. Survenant au mois de mai ils peuvent anéantir
les plus belles promesses de récolte. La situation périphérique de ce vignoble
permet de le comparer au vignoble de Champagne. Cependant si l'évolu
tion récente l'a orienté vers la monoculture, il n'en a pas été ainsi dans le
passé. L'incertitude des récoltes a très tôt poussé à diversifier les récoltes.
La phase de défrichement du moyen âge a été fondamentale dans le système
économique ancien tel qu'il existait il y a encore 60 ans et que la guerre de
1939-1945 a en partie ressuscité.
Les défrichements médiévaux en direction des plateaux avaient pour
but de mieux équilibrer cette polyculture grâce à l'extension de la culture
des céréales. Le moyen âge et la période allant jusqu'à la première guerre
mondiale ont connu une polyculture intensive dont l'élément essentiel res
tait cependant la vigne. Les prairies de la vallée, si étroite soit-elle, étaient
exploitées pour l'élevage, de même la forêt des versants à l'ubac et des bor
dures de plateaux. La forêt fournissait aussi le bois nécessaire aux vignes et
au chauffage domestique. Rares étaient les chevaux. Les charrois étaient
exécutés par des bovins, des vaches essentiellement1. L'étroitesse des prairies
limitait cet élevage à environ une ou deux bêtes par exploitation, en moyenne,
mais deux à cinq bêtes pour les exploitations plus considérables. Cet élevage
était associé aux durs travaux des vignes et à l'exploitation des terres
situées sur les plateaux du Hunsruck ou de l'Eifel.
Les terres des plateaux étaient réservées aux céréales. Chaque exploi
tation en possédait plusieurs parcelles, même les plus petites. Ces terres
étaient situées en partie sur les territoires des communes de la vallée qui
débordaient sur les plateaux, soit sur les territoires des communes unique
ment installées sur les plateaux. Les vignerons mosellans possédaient, depuis
les défrichements médiévaux et la nationalisation des biens ecclésiastiques
et nobles ordonnée par Napoléon, jusqu'à 50 p. 100 et même davantage des
terres des villages en bordure du Hunsruck et de l'Eifel. Jusqu'à l'époque
napoléonienne les biens d'Église étaient particulièrement nombreux, notam
ment ceux des couvents2. La dépendance des vignerons à l'égard de leur
maître ecclésiastique ou noble n'était guère un ferment de progrès. La poly-
1. Les bovins conviennent mieux au travail de la vigne où les pentes des terrains sont très
fortes.
2. Dans la région le prestige de Napoléon est resté considérable. Il est considéré comme le
libérateur des paysans et des vignerons. Les biens d'Église et nobles avaient dominé jusque-là
d'une manière écrasante. Mais l'antagonisme vallée-plateaux subsiste. Encore aujourd'hui on
raconte dans certains villages que lors de la vente aux enchères des terres sous Napoléon les
vignerons ont si bien « soigné » les éventuels acheteurs paysans que grisés par le vin ces der
niers sont arrivés trop tard à la séance de ventes. C'est là une manière élégante de souligner la
supériorité du pouvoir d'achat des vignerons. LA VITICULTURE DANS LA VALLÉE DE LA MOSELLE 291
culture assurait le plus sûrement la subsistance d'une population déjà nomb
reuse. On avait donc son pain, sa viande, son lait, son fromage, son vin
et son bois. La culture des céréales tenait une grande place dans le système.
Des surplus étaient vendus à l'extérieur. De très nombreux moulins étaient
installés sur les petits cours d'eau affluents de la Moselle. Ils étaient aux
mains de riches viticulteurs. La petite rivière Eltz en comptait seize sur une
dizaine de kilomètres. Chaque village viticole en possédait au moins un.
Mais la vigne constituait la pièce maîtresse du système. Le vin, dont une
partie était vendue, permettait d'avoir des liquidités que ne possédaient
pas les gens des plateaux. La supériorité de la vallée était manifeste. Les
intérieurs des maisons sont riches, les constructions sont en pierre. C'était
et c'est encore un signe extérieur de richesse. Seuls les plus pauvres construi
saient avec des matériaux bon marché et faisaient crépir leur maison. Sur les
plateaux les constructions sont moins vastes et moins riches.
Les premières atteintes portées au système traditionnel datent des années
1870-1880 avec la construction des voies ferrées dans la vallée. La cons
truction de la voie ferrée Trêves-Coblence a facilité l'écoulement des vins
de Moselle1. Le développement industriel de la Ruhr a eu pour contre
partie une demande accrue de vin. Enfin la politique agricole protectionniste
de la fin du xixe siècle a permis au vignoble de prospérer. L'évolution s'est
donc faite dans le sens d'un renforcement de la viticulture au détriment du
système polycultural ancien.
III. — Le système actuel
Avec ses 8297 ha de vignes la Moselle constitue, quant à l'étendue, le
deuxième vignoble allemand2. Les statistiques montrent un très net agran
dissement dans la deuxième moitié du xixe siècle. Cependant l'extension
maximum se place aux environs des années 1935. La guerre a déterminé
un recul de la vigne au profit des cultures vivrières. Depuis la fin des hostil
ités on note une reprise, mais qui n'atteint pas les chiffres de 1935.
Années . . . 1828 1833 1888 1908 1918 1935 1950 1953
Hectares.. 3 795 5 800 6 005 6 767 7 854 8 941 7 264 7 5913
Année 1957
Hectares 8 297*
1. La construction d'une ligne à voie double dans cette vallée étroite a entraîné la perte de
nombreuses terres à vigne. L'existence de nombreux méandres a nécessité la construction du
tunnel de Cochem, le plus long de l'Allemagne de l'Ouest : 4,2 km, construit de 1874 à 1877.
La résistance des viticulteurs a fait échouer la construction d'une deuxième ligne sur la rive
opposée.
2. Le premier étant le Palátinat avec 16 027 ha.
3. Cf. H. Hahn, Die Deutschen Weinbaugebiete, p. 35.
4. Cf. Statistisches Jahrbuch fur Rheinland-Pfalz : 1960. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 292
L'accroissement s'est fait au détriment de la polyculture. Les vigne
rons souvent trouvent indigne d'eux de cultiver les champs. La viticulture
reste la culture noble. Mais aussi, — les chroniques villageoises en témoi
gnent, — une série de bonnes années vers la fin du siècle a encouragé l'exten
sion de la vigne. Elle s'accompagna d'un morcellement puisque les pentes
les plus sévères, les replats les plus minuscules furent gagnés à la vigne.
Encore aujourd'hui on trouve des parcelles de quelques mètres carrés
seulement.
Du point du vue régional il faut cependant distinguer plusieurs régions :
a) La région des vallées de la Sarre et Ruwer ainsi que la vallée supé
rieure de la Moselle. Les deux premiers vignobles sont rattachés à celui de
la haute Moselle dont ils possèdent les caractéristiques. A part quelques crus
réputés leur renommée est moindre. On y plante moins de Riesling qu'ailleurs.
Souvent ce sont des Elbing ou Muller-Thurgau qui dominent. La quantité
supplée à la qualité. Les vins de moindre qualité sont transformés en mouss
eux. Les sols dérivés du Muschelkalk donnent des vins fortement acides.
b) La moyenne Moselle constitue le cœur du vignoble mosellan. Les sols
issus de la désagrégation des grès et des schistes fournissent des vins plus
forts et plus fruités. Grâce à une classe de vignerons avisés et actifs cette
région passe pour la plus riche de la Moselle. L'illustration en est la pros
périté des centres de négoce du vin de Zell, Traben-Trabach, Bernkastel,
Enkirch et Krôv.
c) Dans la vallée inférieure de la Moselle les vignobles sont installés sur
des schistes décomposés. La désagrégation des roches est relativement
rapide et donne des sols profonds. Aussi pour exploiter au mieux la réver
bération solaire prend-on soin de recouvrir le sol meuble d'une couche de
fragments de schistes dont le but est d'emmagasiner la chaleur et d'en
faire profiter le plant de vigne. Cette partie du vignoble mosellan a connu
une régression des surfaces consacrées à la vigne, mais certains villages ont
accru la renommée de leurs crus : Pommern, Moselkern, Kobern, Winningen.
Le régime foncier présente partout une remarquable homogénéité : la
petite propriété et l'exploitation directe dominent d'un bout de la vallée à
l'autre. Presque tous les viticulteurs sont propriétaires de la plus grande
partie des terres qu'ils exploitent. La propriété de bourgeois citadins est
extrêmement rare, les frais d'exploitation étant trop élevés. On considère
qu'une famille arrive à vivre avec 8 000 à 10 000 pieds de vigne1. Ceux qui
possédaient ce chiffre étaient les premiers à abandonner la culture des champs
pour s'orienter vers la monoculture de la vigne. Les hauts cours du vin
— malgré quelques années de crise — accentuaient cette évolution. A l'heure
actuelle la culture de la vigne se fait par deux catégories d'exploitants :
1° Les « grands » qui possèdent plus de 12 000 à 15 000 pieds sont des
exploitations familiales utilisant tout au plus un ou deux ouvriers agricoles
permanents. Pour les travaux saisonniers ils font appel aux gens des
1. On admet 8 000 pieds = 1 ha. On calcule en pieds plutôt qu'en ares ou hectares à cause
des conditions topographiques tyranniques, les pentes allant jusqu'à 50 et 60 degrés. LA VITICULTURE DANS LA VALLÉE DE LA MOSELLE 293
plateaux ou encore aux «petits » du village. Ces vignerons sont farouchement
individualistes. Ils réalisent eux-mêmes toutes les opérations de vinification
et possèdent leur propre système de vente. Le mouvement coopératif ne les
touche guère ; plus, ils s'y opposent.
2° Les « petits », faisant souvent plus de 50 p. 100 des exploitants d'un
village, mais ne détenant qu'environ 20 p. 100 des surfaces viticoles. Il
s'agit de petites gens, manouvriers travaillant sur les exploitations plus
grandes, ménages dont au moins un membre travaille comme salarié dans le
commerce, l'industrie ou l'administration. De nombreux artisans possèdent
également de petites surfaces de vigne. Dans tous ces cas la viticulture
constitue davantage un revenu d'appoint qu'un revenu essentiel. Mais cette
catégorie est touchée par l'exode rural, si bien que les vignobles délaissés
se multiplient dans les villages. Le mouvement coopératif, né dans la vallée
de l'Ahr, les a touchés dès la fin du xixe siècle et a donné des résultats satis
faisants quoique en deçà des espoirs mis en lui1. C'est que la dispersion des
parcelles, leurs faibles dimensions, la fréquente insuffisance technique des
propriétaires, le manque de matériel et de capitaux, sans oublier l'opposition
des « grands », tracent des limites, pour le moment, au mouvement coopératif.
L'essor de la viticulture a eu pour contrepartie une augmentation
remarquable de la population. En moyenne on peut dire qu'entre 1809 et
1950 les villages ont doublé le chiffre de leur population. La nécessité d'une
abondante main-d'œuvre en est la cause principale. Il est couramment
admis que pour cultiver un hectare de vigne il faut, dans la vallée de la
Moselle, quatre à cinq fois plus de main-d'œuvre que pour cultiver un hec
tare de champ. Les fortes pentes nécessitent des travaux extrêmement
coûteux. Petite propriété, morcellement, difficultés d'exploitation, voilà les
principaux problèmes du vignoble mosellan. Les statistiques suivantes
illustrent bien ceux-ci3.
NOMBRE Exploitations Surface EXPLOI Vigne D'EXPLOITOTAL COMMUNES TION ALES TÉE ha EN 1950 ha — 2 ha 2 à 5 ha + 5 lia TATIONS ha
Karden 176 24 62 32 7 9 48 757
60 34 20 6 60 Moselkern 782 157 33
62 44 10 146 Miiden 857 293 64 92 156 CÉRÉPommera 793 201 68 30 69 27 103
1 658 97 54 191 Treis 433 87 129
62 3 355 Enkirch 2 362 515 121 134 290 Bernkastel . . POPULA Q Traben-Trab 5 830 577 180 60 259 53 320
56 1 423 Zell 3 925 524 177 87 366
210 Kl usser ath 1 239 538 154 94 96 105 У
5 670 318 23 173 29 6 208
1. Le mouvement coopératif est né vers 1865 dans la vallée de l'Ahr, affluent de gauche
du Rhin. L'organisation des coopératives est très stricte. Celles-ci fixent les variétés à cultiver.
A Pommera la coopérative n'accepte que des Rieslings. Dans ce dernier village la coopérative
a été fondée, en 1897, par le curé de la paroisse. Ce fait semble s'être répété dans d'autres paroisses.
2. Cf. les recensements de 1809 et 1950.
3. Cf. Statist. Jahrb. Rheinl.-Pfalz : Gemeindestatistik, 1950. Dans les chiffres concernant
les céréales sont compris les champs loués aux habitants des plateaux. .
ANNALES DE GÉOGRAPHIE 294
Si l'on tient compte des terres à céréales des plateaux on est obligé de
constater que les propriétés sont très réduites. Il n'est donc pas étonnant
que l'on passe pour un « gros » vigneron, à l'abri des crises, dès lors qu'on
possède 20 000 pieds de vigne, c'est-à-dire un peu plus de 2 ha.
Le morcellement est la règle comme le montre le tableau suivant.
EXPLOITATIONS exploitations EN NOMBRE DE PARCELLES NOMBRE D'EXPLOITATIONS d'un seul tenant en p. 100 AVEC VIGNE en p. 100
2à5 6à9 10 et plus
13,5 64,4 18,3 Moselle supérieure 1295 3,8
Sarre 1357 7,4 36,7 22,2 33,7
Ruwer 475 10,3 55,8 23 10,9
19,9 Moselle moyenne 7338 2,1 23,5 54,5 inférieure 4607 1,9 26,6 26,2 45,3
Les exploitations viticoles supérieures à 2 ha étant peu nombreuses, on
constate donc un très grand endettement de la propriété. A cela il convient
d'ajouter les conditions topographiques qui pèsent lourdement sur la rentab
ilité des exploitations.
SURFACES DE PENTES
RÉGIONS inférieures à 5 p. 100 entre 5 et 20 p. 100 supérieures à 20 p. 100
(en p. 100) (en p. 100) (en p. 100)
Moselle supérieure . . . 37,7 42,2 20,1
Sarre 8,9 47,7 43,4
Ruwer 9,9 39,4 50,7
Moselle moyenne . . . 11,7 45,7 42,6 inférieure . . . 19,4 37,6 43
Dans ces conditions les vignobles n'occupent jamais des surfaces consi
dérables. Les villages ayant plus de 100 ha de vigne sont relativement peu
nombreux : 32 sur un total de 115. Quatre communes viticoles seulement
atteignent ou dépassent 200 ha de vigne. C'est surtout dans la partie moyenne
de la Moselle que se trouvent les villages les plus viticoles. Ce sont les
Kerngebiete, régions où la viticulture, après des replis momentanés, s'est
toujours maintenue. On y trouve les crus les plus fameux : le Bernkasteler
Doktor, le Graacher Himmelreich, le Briedeler Herzschen, V Osterlàmmchen
ďEdiger ou encore le Krôver Paradies. C'est là que les initiatives techniques
et commerciales sont les plus hardies et les plus nombreuses. L'accroiss
ement de la demande de vins de la Moselle a orienté le choix des plants. Alors
que jusqu'à ces dernières années le Riesling dominait d'une manière écrasante
— faisant l'originalité du vignoble mosellan — on voit des exploitants
introduire des sortes plus productives mais ayant moins d'arôme. Le tvpe
Muller-Thurgau a un rendement double de celui du Riesling, mais son LA VITICULTURE DANS LA VALLÉE DE LA MOSELLE 295
introduction se heurte à l'opposition de ceux qui veulent sauvegarder l'or
iginalité du vignoble mosellan.
Le coupage du Riesling avec du Muller-Thurgau — autorisé par la loi —
porte préjudice à la renommée des vins de Moselle. Les conséquences risquent,
à la longue d'être graves. En même temps qu'on recherche l'augmentation
des rendements on cherche à remédier au manque de main-d'œuvre qui va
croissant. Arrivé à ce point on peut se demander quels sont les revenus
d'un vigneron. On admet couramment que 1 000 pieds de Riesling donnent
un Fuder de vin c'est-à-dire 1 000 1 de vin. Un propriétaire qui possède
10 000 pieds, dont 8 000 sont en rapport, produit approximativement
8 000 1 de vin par an. Payé à 3 NF, en moyenne, vendu en fût, ses revenus
se situent aux environs de 24 000 NF. De cette somme il faut déduire tous
les frais d'investissement, d'entretien, la main-d'œuvre, les impôts et charges
diverses. Le total de ces frais peut varier entre 7 300 NF et 12 870 NF
par hectare1. Le revenu brut doit donc être amputé du tiers au minimum
ce qui laisse tout juste assez à vivre pour une famille de 4 à 5 personnes.
Gela explique la désaffection des jeunes la viticulture. L'argent, pensent-
ils, se gagne plus facilement à l'usine. Cependant certains augmentent leurs
revenus soit en continuant la polyculture soit en vendant leur vin non plus
en fût mais en bouteille. Dans ce cas les revenus nets peuvent être augmentés
d'un tiers environ. La mise en bouteille nécessite une somme de travail
supplémentaire : la tenue d'une comptabilité rigoureuse et surtout la recherche
de débouchés commerciaux, ce que tous les viticulteurs ne sont guère capa
bles de faire2. Ces faits font ressortir toutes les difficultés d'une classe de
vignerons qui s'obstine dans un individualisme anti-économique et para
doxal chez un peuple qui par ailleurs a le culte des pratiques communauta
ires.
Malgré le régime micro fundiaire la motorisation est très poussée. Les
tracteurs adaptés aux travaux de la vigne sillonnent routes et chemins. La
motorisation revient chère et endette beaucoup d'exploitations, surtout
celles ayant entre 8 000 et 12 000 pieds. Néanmoins, pour des raisons de
prestige familial, elle fait de rapides progrès depuis 1950. Tel village de
700 hab. qui avait 6 tracteurs en 1950 en compte, en 1960, une quarantaine.
En moyenne toutes les exploitations supérieures à 12 000 pieds possèdent
leur tracteur. L'utilisation des engrais et de la tourbe est très poussée. L'emp
loi des produits anticryptogamiques est général et est une source de grosses
dépenses3. Les appareils nécessaires aux traitements anticryptogamiques
sont coûteux. Il faut jusqu'à 300 m de tuyau d'arrosage pour atteindre,
faute de chemin, les vignes situées en forte pente.
A l'examen de ces faits on est un peu étonné. La polyculture jadis viable
1. Ces chiffres sont admis par l'administration des finances. Cf. Der Deutsche Weinbau,
cahier 12, juin 1960.
2. Devant ces difficultés beaucoup de vignerons renoncent à la mise en bouteilles et vendent
en fûts leur production.
3. Suivant les années il faut jusqu'à douze traitements anticryptogamiques.