Paysage et exotisme à Batavia : La villa du gouverneur général Valkenier (1737-1741) - article ; n°1 ; vol.28, pg 103-117

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Arts asiatiques - Année 1973 - Volume 28 - Numéro 1 - Pages 103-117
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1973
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Langue Français
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Claudine Lombard-Salmon
Denys Lombard-Salmon
Paysage et exotisme à Batavia : La villa du gouverneur général
Valkenier (1737-1741)
In: Arts asiatiques. Tome 28, 1973. pp. 103-117.
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Lombard-Salmon Claudine, Lombard-Salmon Denys. Paysage et exotisme à Batavia : La villa du gouverneur général Valkenier
(1737-1741). In: Arts asiatiques. Tome 28, 1973. pp. 103-117.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arasi_0004-3958_1973_num_28_1_1073PAYSAGE ET EXOTISME A BATAVIA :
IA VILLA DU GOUVERNEUR GÉNÉRAI
VALKEMER (1737-1741)
par Cl. et D. LOMBARD-SALMON
Depuis quelques mois, les habitants de Djakarta ont repris le chemin du bord
de mer et ont à nouveau accès à la plage qui s'étend à l'Est de la vieille ville de Kota,
approximativement à mi-chemin entre cette dernière et le port de Tandjung Priok
(aménagé au début de ce siècle). Le lieu-dit Binaria (« qui réjouit »), déjà repéré
par Sukarno qui pensait y faire construire une grande tour (menara Bung Karno),
offre à présent de multiples petits restaurants (réputés pour les coquillages), un
casino et même un cinéma en plein air (« drive-in »)... Tout ce vaste espace partiell
ement occupé jusqu'alors par des empang, sortes de lagunes artificielles remplies
d'eau saumâtre où on élève les fameux poissons bandeng (1), est actuellement en
cours de réaménagement (comblement des empang, établissement d'un réseau de
voies carrossables, construction de maisons de style Toradja). On y accède à présent
en quittant sur la gauche la Djalan Martadinata qui relie, d'Ouest en Est, Djakarta
à Tandjung Priok, laquelle est bordée d'un côté par une ligne de chemin de fer, de
l'autre par un canal.
Cet espace, désigné dans les textes, dès le xvne s., sous le nom d'Antjol (du
nom de la rivière Antjol qui vient s'y jeter dans la mer) (2), laissé quelque peu à
l'abandon tout au long du xixe s. et au début du xxe s., fut au xviue s., un des lieux
de villégiature privilégié pour les grands de la Compagnie. A partir du transfert
(1809), sous le Gouverneur «jacobin» AV. Daendels, du centre administratif à
(1) Le poisson bandeng a une chair très fine, mais une grande quantité d'arrêtés ; d'ordinaire, on retire
la chair de la peau et on la pile ; on apprête la pâte ainsi obtenue avec des épices et on la réintroduit dans la
peau ; c'est ce qu'on appelle le saie Banten.
(2) Le toponyme est attesté au moins depuis 1626 ; l'étymologie n'est pas claire. 104 CL. ET D. LOMBARD-SALMON
Weltevrcden, l'extension de la nouvelle ville de Batavia se fit principalement en
direction du Sud : développement des faubourgs de Tanah abang, Mecster Cornells
(à présent Djati Negara), Menteng, Senen, et plus au Sud encore Kebajoran baru
(après la première guerre mondiale), et des lieux de villégiature plus lointains et plus mé
ridionaux encore de Buitenzorg (Bogor) et du col du Puntjak (1). Mais au cours du
xvine s., l'extension se faisait aussi en bordure de mer, à l'Ouest dans le faubourg
de l'Angke (2), à l'Est dans le Faubourg de l'Antjol, où menait le « chemin de l'Antjol »
(act. Djalan Martadinata), et plus au sud, le Jacatra Weg (act. Djalan Pangeran
Djakarta).
De cette belle époque aucun vestige ne subsiste aujourd'hui si ce n'est le temple
chinois de l'Antjol dont l'existence est attestée dès le début du xvme s. (3) et qu'on
peut voir aujourd'hui encore limité par les grillages dont l'entoure le projet d'aména
gement du Parc d'attraction de Binaria. Heureusement nous avons quelques textes
sur l'atmosphère de cette banlieue résidentielle. Valentijn qui avait quitté Batavia
en 1694, signale déjà la surprise qu'il eut en voyant à son retour, en 1705, le nombre
des Landhuizen qui avaient été construites dans l'intervalle, le long du chemin de
Jacatra (4). En 1745, Pierre Poivre, de passage à Batavia, écrit dans ses mémoires (5) :
« Du haut des chemins publics, qui sont des allées d'arbres, la vue domine sur tous
les jardins ornés par une multitude incroyable de canaux qui entretiennent dans le
pays une fraîcheur agréable, on voit les jardins remplis de toutes sortes de légumes
de l'Asie et de l'Europe, des plantes curieuses et des fleurs de toutes espèces dont
l'odeur suave se répand au loin et contribue au plaisir de la promenade. Ces jardins
divisés en potagers, parterres, bosquets et labyrinthes sont ornés de jets d'eau, de
statues, de bassins, et de tout ce que l'art européen a pu inventer pour rendre un
endroit délicieux. Parmi les arbres dont les Hollandais se sont servi pour orner leurs
maisons de campagne et les chemins publics, ils ont préféré le tamarinier, le singali,
ou laurier de Perse et le Champac. Ces deux dernières espèces d'arbres surtout sont
admirables pour la décoration. » Bougainville qui fait escale à Batavia en f 768,
s'extasie sur les beautés des environs de la ville, sans nous donner, il est vrai, de
grandes précisions (6) : « Nous ne nous lassions point de nous promener dans les
(1) Sur quelques demeures anciennes de Batavia et de ses environs voir : V. I. Van de Wall, Oude
hollandsche Buitenplaalsen van Batavia, rééd., La Haye, 1943.
(2) Le toponyme est d'origine chinoise et signifie « rivière qui déborde ».
(3) Cf. Cl. Lombard-Salmon, Un Chinois à Java, 1729-1736, in B.E.F.E.O., vol. LIX, 1972, p. 295-296.
(4) Cité d'après De Haan, Oud Batavia, Batavia, Kolff, 1919, t. I, p. 441.
(5) Cf. L. Mallcret, Un .Manuscrit inédit de Pierre Poivre: les mémoires d'un voyageur, in Publications
de l'E.F.E.O. vol. LXV, Paris, Maisonneuve, 1968, p. 47.
(6) Cf. Bougainville, Voyage autour du monde par la Frégate du Loi la Boudeuse et la Flûte l'Étoile en
1766, 1767, 1768 et 1769, deuxième édition augmentée, Paris, 1772, t. II, pp. 347-348; voir aussi pp. 341,
344, où il est fait mention de deux maisons de plaisance du Gouverneur Général Van der Parra. PAYSAGE ET EXOTISME À BATAVIA 105
environs de Batavia. Tout Européen, accoutumé même aux plus grandes capitales,
serait étonné de la magnificence de ses dehors. Ils sont enrichis de maisons et de
jardins superbes, entretenus avec ce goût et cette propreté qui frappe, dans tous les
pays Hollandais. Je ne craindrai pas de dire qu'ils surpassent en beauté et en richesses
ceux de nos plus grandes villes de France et qu'ils approchent de la magnificence
des environs de Paris. »
Quelques années plus tard, vers 1770, le marin hollandais Stavorinus est plus
précis (1) : « Le chemin qui conduit de Batavia à Antjol, et de-là à la mer, est bordé
par une petite rivière qui coule lentement et offre l'image des canaux de Hollande.
Des deux côtés sont des jardins qui commencent à se trouver en fort mauvais état,
excepté seulement un ou deux qui appartiennent au Directeur-général de la Compagnie.
Au bout de ce chemin, à peu de distance de la grève est un banc d'huîtres près duquel
on a bâti une maison où les Européens vont s'amuser souvent à manger des testacées.
Le second chemin, appelé Mangga-doa, à cause qu'il étoit ci-devant garni de deux
rangs de manguiers, court un peu plus au sud que le premier et s'avance davantage
dans les terres. Ce chemin est de même bordé de plusieurs jardins, mais qui ne sont
pas, à beaucoup près, aussi beaux que ceux qu'on rencontre le long du chemin de
Jacatra ; car ici on voit tout ce qu'on peut imaginer de plus magnifique en bâtiments.
La plupart de ces maisons de plaisance sont placées sur le chemin, lequel a dix à
douze toises de large et qui est bien garni d'arbres. Par-derrière la vue domine sur
la rivière de Jacatra. Je ne me rappelle pas d'avoir jamais vu de route plus agréable :
tous ceux qui arrivent pour la première fois à Batavia sont surpris de trouver un
aspect aussi admirable... »
Citons encore ce que dit le Suédois Thunberg, qui passa à Batavia en 1775, en
se rendant au Japon (2) : « Le faubourg situé du côté de la campagne est grand, beau
et peuplé d'Européens, de Chinois et d'Indiens. A peu de distance de ce faubourg,
sont dispersés de nombreuses maisons de campagne et de très beaux jardins, où les
principaux personnages de la ville et les gens riches viennent se délasser de leurs
travaux. L'air y est moins malsain que dans l'enceinte des murailles. On a formé
dans plusieurs de ces maisons des viviers remplis d'eau où la dorade aux écailles
brillantes et dorées joue et se cache sous la pistie d'eau, plante singulière qu'on propage
pour donner de l'ombre aux poissons. Les racines ne s'attachent pas à la terre, et
elles nagent en grande quantité dans les canaux et les fossés. »
Dès le xvne s., les voyageurs signalent à l'est du Casteel, l'existence d'une fort
belle maison de plaisance qui était la propriété du Gouverneur Général. Le Père
(1) Voir J. S. Stavorinus, Voyage par le Cap de Bonne Espérance à Batavia, à Bantam et au Bengale, trad,
par H. J. Jansen, Paris, 1798, t. III, p. 213-214.
(2) Cf. L. Langles et J. B. Lamarck, Traduction des voyages de C. P. Thunberg au Japon par le Cap et
les isles de la Sonde, Paris, 1796, t. I, p. 397. 106 CL. ET D. LOMBARD-SALMON
Tachard qui la visita en 1685, la décrit ainsi (1) : « C'est une maison située hors de
la ville, mais si proche de la citadelle, qu'il n'y a entre les deux que la rivière qui
sert de fossé ; et comme cette rivière est partout couverte de petits bateaux, on la
passe à toute heure. Cet édifice a été bâti par le feu Général Spelman (2) pour y
prendre le frais pendant les grandes chaleurs de l'esté, qui est presque continuel
à Batavia, pour régaler les Officiers de la Compagnie, les Ambassadeurs, et les envoyez
des Princes ou des peuples Étrangers. Elle consiste en deux grandes galeries percées
de tous côtés qui forment une double équerre. La galerie du bout qui croise sur l'autre
est extrêmement large. De toutes les deux, on passe dans des Sales suivies de plusieurs
cabinets, tout cela est environné de Parterres et de Jardins ; à la droite il y a une
ménagerie pleine de plusieurs sortes d'animaux, de Cerfs, de Biches, de Chevrueils,
de Gazelles, d'Autruches, de Cigognes, de Canards, et d'Oyes, d'une espèce particulière.
« On voit à gauche, des Jardins et des Maisons de Plaisance qui appartiennent
aux plus qualifiez de la Ville. Sur le derrière il y a un petit Pavillon, composé de
trois chambres basses et d'une cuisine, qui est séparé des galeries par une grande
cour laquelle s'étend d'un côté vers les fossez du Fort, et de l'autre jusqu'au bord de
la mer. Il passe sous une Galerie et au travers de Parterres une petite rivière qui
sert à faire des réservoirs où l'on nourrit du poisson. Gomme ce bâtiment n'a été fait
que pour avoir du frais, il n'a rien de régulier dans le tout, quoy que chaque partie
soit assez régulière. Les parterres sont remplis de fleurs, nous n'y en vîmes point
de rares, les arbres sont des Orangers, des Citroniers et des Grenadiers en plein sol
qui font de belles allées. »
Mais les plus grandes demeures furent créées au cours du xvme s. L'une des
plus remarquables, nous y reviendrons plus loin, fut celle construite par le Gouverneur
Général Adriaan Valkenier qui fut en charge de 1737 à 1741. Cette maison se trouvait
au bord même de la mer, un peu à l'Ouest de l'embouchure de la rivière Antjol.
Valkenier, dont le nom reste attaché au massacre des Chinois de 1740, tomba en
disgrâce dès l'année suivante et mourut en prison en 1751. Il n'eut donc guère le
loisir de profiter de sa « folie » qui tomba en ruine peu après (3). Mais une description
précise due à un dessinateur allemand au service de la Compagnie nous permet
aujourd'hui d'en retracer la disposition.
Un peu plus tard, vers 1755, le Conseiller extraordinaire des Indes Jan Schreuder
se faisait aménager un grand parc, dans un des méandres du Tjiliwung, au Sud du
chemin de Jacatra. Le plan en a été heureusement conservé et publié par De Haan
(1) Cf. Père l'achard, Voyage de Siam des Pères jésuites, Amsterdam, chez Pierre Mortier, 1689, p. 114.
(2) Gouverneur Général de 1681 à 1684.
(3) D'après une pièce d'archivé retrouvée par De Haan (Oud Batavia, platenalbum, K 34), le terrain
fut divisé en quatre parcelles dès 1741. De nos jours, il est impossible d'indiquer quel fut son emplacement
exact. PAYSAGE ET EXOTISME À BATAVIA 107
dans Oud Batavia (1). Au Nord se trouvait la maison d'habitation : une antichambre
s'ouvrant sur deux pièces latérales et donnant accès dans le fond à la grande salle
(de 24 m sur 7 m) et sur la façade méridionale, une galerie entre deux petites salles
latérales. Séparés de cet édifice principal se trouvaient d'une part, le Bureau de travail
du Conseiller extraordinaire (situé en bordure du Tjiliwung) et d'autre part, les
communs, les greniers et la volière. Au Sud, dans la boucle formée par la rivière,
s'étendait le parc proprement dit quadrillé selon un plan géométrique. C'est au centre
de ce parc que se trouvaient les écuries (prévues pour douze chevaux), qu'une allée
de 180 m reliait au Nord à l'habitation principale et au chemin de Jacatra. Des
embarcadères donnant directement sur la rivière permettaient aux visiteurs d'arriver
également en bateau.
Signalons encore au Sud de ce même chemin de Jacatra, une des résidences
du Gouverneur Général Petrus Albertus Van der Parra en charge de 1761 à 1775 (2).
De toutes ces villas, celle qui nous est la mieux connue est assurément celle qui
fut construite par Valkenier ; en effet, nous en avons conservé six dessins et une longue
description due au dessinateur Heydt (3) qui, comme plus tard Johannes Rach,
fut au service de la Compagnie comme topographe. Johann Wolfgang Heydt
était né vers 1700 en Silésie ; en 1733, il gagnait Amsterdam et s'embarquait l'année
suivante pour Colombo ; il resta deux et demi à Ceylan (où il fit la connaissance du
dessinateur Arent Jansen) et se rendit même en 1736, avec une ambassade, à la
cour de Kandy. En 1737, il s'embarquait pour Batavia où son jeune frère servait
déjà comme mandador dans la maison du Conseiller des Indes Van Suchtelcn. Ce
fut sa chance : il montra les dessins qu'il avait faits à Ceylan au Conseiller qui les
montra à son tour au nouveau Général Valkenier. Le 20 avril 1738, Heydt était
engagé comme architecte et dessinateur des bâtiments de la Compagnie à Batavia
avec pour mission de dresser toute une série de plans et de reproductions des diverses
constructions. Il est probable que Valkenier impressionné par la somme récemment
publiée par Valentijn (1724-1726), pensa à la compléter par un recueil de planches
(1) Voir De Haan, Oud Batavia, t. I, p. 438 et t. II, p. 70 ; voir aussi H. D. IL Bosboom, Een buitenverblijf
of « thuyn » nabij Batavia in de 18de eeuw (met twee platen), in T.B.G., vol. XLVII, 1904, pp. 55-68, qui donne
une première reproduction de ce plan levé en mai 1755 et conserve à la bibliothèque de l'Université de Leiden ;
Bosboom ajoute que ce plan « est particulièrement bienvenu parce qu'on ne sait plus rien de ce jardin ».
(2) Van der Parra fut un des gouverneurs les plus fastueux du xvine s. Outre sa maison du Jacatra weg,
il possédait une somptueuse résidence à Weltevreden qui, à cette époque, était encore en pleine campagne.
L'une et l'autre demeures nous sont connues par des aquarelles du peintre et dessinateur Johannes Rach ;
cf. Oud Batavia, platenalbum, K 22 et K 28-29-30 et Johannes Rach en zijn werk, jubileum uitgave v.h.
K.B.G., Kolff, 1928.
(3) Sur Heydt, voir l'article de G. P. Rouffaer in Encyclopaedic van Nederlandsch- Indië, t. II, 1918, s.v. 108 CL. ET D. LOMBARD-SALMON
représentant les principaux édifices possédés par les Bataves dans les Indes. En tout
cas, Heydt put entreprendre un voyage dans les comptoirs extérieurs, à Makasar
et peut-être jusqu'à Ternate. Il se rembarqua pour l'Europe en octobre 1740, et
s'installa en Franconie ; c'est là qu'il fit imprimer en 1744, en le dédiant à Christian VI
de Danemark, un gros album, quarto allongé, de 350 pages et intitulé Allerneuesier
Geographisch und Topographischer Schau-Platz von Africa und Osl-Indien (1).
La description de la résidence de l'Antjol se trouve aux pages 125 à 140. Le
Gouverneur avait acquis le terrain en trois fois : une parcelle médiane de 228 Buihen
de long (un peu moins d'un kilomètre) (2) et deux parcelles latérales légèrement
plus basses, séparées de la partie principale par deux petits canaux Nord-sud bordés
de haies. C'est la partie centrale, longue bande aboutissant au Nord à la mer, qui
achetée en premier, constitua le parc à proprement parler. La bande latérale de
gauche était seulement plantée d'arbres (3) ; sur celle de droite avaient été aménagés
les communs et divers autres bâtiments.
Le parc était fermé au sud par une clôture faite de piliers en briques et de lattis
en bois que l'on franchissait par un petit pavillon d'accès. De part et d'autre de
l'allée qui menait à l'habitation principale, se trouvaient deux vergers plantés de
mandariniers et entourés d'une haie basse soigneusement taillée à hauteur de
genoux (4). L'allée bordée d'arbres conduisait à une esplanade où se dressaient deux
urnes sur piédestal, deux grandes statues de guerriers en pierre avec épée et bouclier (5),
deux grands arbres ombrageant les approches de l'habitation et enfin deux réverbères.
Un perron en demi-cercle donnait accès à la porte d'entrée qui s'ouvrait entre deux
fenêtres, dans une façade protégée par une galerie de six colonnes. Devant ce perron,
passait une autre allée Est-ouest perpendiculaire à la première et qui menait à deux
petits pavillons (Lust-haus) annexes (cf. planche 2). De part et d'autre du
logis principal (Wohn-haus), se trouvaient deux volières (Vogel-haus) qui n'abritaient
pas moins de trois mille oiseaux amenés du monde entier et dont l'architecture fait
l'objet de l'admiration de Heydt: parois en briques, dans le fond et sur les côtés, avec,
sur le devant, des grillages fixés à des piliers, sans oublier une sorte de tour lanterne
octogonale faite également en grillage (6). Au Nord de l'habitation, toujours dans
(1) L'ouvrage se présente sous la forme d'une suite de gravures pleine page (gravées par A. Hoffer),
chacune accompagnée d'un commentaire sur la page qui lui fait face. D'un point de vue proprement stylistique,
la langue de ces commentaires n'est pas sans intérêt ; les constructions particulièrement lourdes et la fréquence
des termes d'origine latine (latin, français ou italien) notés en caractères romains, alors que le reste du texte
est en caractères gothiques, en font un bon exemple de la prose de YAufklârung.
(2) Selon IL D. H. Bosboom (p. 65 de l'article cité ci-dessus p. 107, n. 1), une Ruthe rhénane équivaut à
douze pieds rhénans, soit 3,77 m.
(3) « Nichts, als verschiedene hin und her zerstreute Baume. »
(4) « Mit ciner Knies hohen sehr wohl bewachsenen Hecken umgeben sind... durch die Sclaven gar
nett im Schnitt unterhalten. »
(5) « Ein jedes von diesen hat ein Schwerd in der rechten, und einen Schild in der lincken Hand und
stehen in der Positur als Fechter. »
(6) « Auf einem jeden dergleichen Vogel-hauss ist in der Mitten ein achteckiger Thurm, gleich einer
Laterne, ebenfalls von messingem Drath gefiochten. » PAYSAGE ET EXOTISME A BATAVIA 109
l'axe principal du parc, se trouvait un premier bassin (Weiher) carré, entouré d'une
balustrade et rempli de poissons ; on le franchissait en son milieu par un pont pour
atteindre la grande salle des fêtes (Saal) d'où l'on avait une très belle vue sur le reste
du parc (cf. planche n° 3) et où se tenaient banquets et réjouissances (1) ; la salle
proprement dite était à l'étage et reposait sur une « colonnade » de pilotis décorés
en faux marbre ; le plafond était orné de peintures, l'ensemble n'était pas sans rappeler
un peu le style des « maisons du pays » (2).
Deux réverbères également en bois peint en faux marbre (marmolierel) se
dressaient de part et d'autre de la porte de la façade Nord ; on en allumait les lanternes
quand le Gouverneur Général était dans sa villa. De là, une vaste perspective s'offrait
au promeneur. Une longue allée rectiligne conduisait d'abord à un bassin circulaire ;
la partie centrale de cette allée était un gazon bordé à droite et à gauche par du
gravier. Le bassin était comme au carrefour de deux allées en croix, délimitant
quatre parterres bordés d'arbres taillés en pyramide, plantés de fleurs (3) et d'aloès
et, plus en arrière d'arbres fruitiers. La fontaine entourée de quatre urnes sur
piédestal (4), comportait un certain nombre de figurines en plomb peint : au centre
le pommier du jardin d'Eden d'où s'échappait un jet d'eau haut de trente pieds
(dix mètres) et sous lequel s'abritaient Adam et Eve, figures d'environ trois pieds
( un peu moins d'un mètre) ; sur le pourtour, quatre personnages armés de sarbacanes
et de fusils crachaient l'eau en direction du pommier. Selon Heydt, l'ensemble était
d'un bel effet, bien que le jet d'eau fût un peu haut pour le diamètre de la fontaine
et que la brise de mer déportât les retombées sur les allées d'alentour, provoquant
une humidité regrettable... (5).
Plus au Nord se trouvait un grand bassin, mais avant de continuer la description
du jardin dans sa partie septentrionale, nous reviendrons sur nos pas pour mentionner
brièvement les constructions édifiées sur la parcelle de droite.
Au Sud de cette parcelle se dressait une salle de billard (Billard-haus) de « style
italien » dont la toiture était ingénieusement dissimulée par une balustrade surmontée
de vases décoratifs. A l'Est de cette salle, se trouvait une bâtisse plus modeste où
descendaient les cavaliers (Beuter) de la suite du Gouverneur et où de façon
plus générale, se tenait le corps de garde. Au Nord de cette bâtisse, dans la partie
(1) « Er (der Saal) wird zu grossen Gastereyen und andern vorfallenden Freuden-Festen, um dieselbe
darinnen zu celebrieren, gebrauchet. »
(2) « Schône gedrehete unf auf Marmor Art angestrichene Saule... worauf die obère Etage ruhet, ... auf
dasige Landes-Manier erbauet und mit einer gemahiten Decke gezieret. »
(3) Heydt énumère toute une série de plantes, telles que : Amarantum, Tri-couleur, Globossum,
Hanacamm, Balsaminam foemininam...
(4) « Vicr Facen oder Blumen-Krùgcn, welche auf aufgemauerten Postamenten stehen. »
(5) « Doch muss ich bekennen, dass, nach Proportion der Ilôhe des springenden Wassers, die Fontaine
viel zu klein ist, und kann der geringste Wind, so sich bey nahe in alien Zeiten ein wenig spùren lâsset, das
Wasser ùber den Umfang der Fontaine hinhaus, und auf den Gang werffen, welches viele Nasse, obschon der
Boden um dasselbe herum mit Grass beleget ist, in denen Gàngen verursachet. » 110 CL. ET D. LOMBARD-SALMON
Est de cette parcelle, se succédaient du Sud au Nord une série de constructions qui
servaient de communs : la maison où se tenait le mandador, c'est-à-dire l'intendant
européen qui avait autorité sur toute la population servile de la villa, puis l'endroit
où l'on gardait les réserves d'eau douce amenée d'ailleurs et conservée dans des jarres,
enfin une longue construction rectangulaire divisée en huit compartiments et où
dormaient les esclaves. Sur le mur de cette construction (près des jarres, cf. planche
n° 4), se trouvait la cloche servant à ponctuer leur travail.
Au Nord de cette parcelle latérale, face à la salle de billard, et à peu près à la
hauteur de l'endroit où dans le jardin principal jaillissait le grand jet d'eau, se dressait
une grande construction à trois étages qui servait de château d'eau. Une machine
puisait jusque dans le réservoir aménagé au sommet, l'eau saumâtre du canal et
c'est cette eau qui, par le système des vases communicants, servait à alimenter le
grand jet d'eau. La façade occidentale, qui était celle que l'on voyait depuis le jardin
principal, avait été richement décorée de pilastres, de rocailles ainsi que de peintures
en trompe-l'ceil qui encadraient une fontaine centrale avec une figure féminine.
Cette fontaine était alimentée comme le jet d'eau, par le réservoir situé dans la partie
supérieure.
Le petit canal qui, sur toute la longueur séparait le jardin principal de cette
parcelle latérale et qui au Nord aboutissait à la mer, pouvait être franchi en trois
endroits : par un premier pont en face de l'habitation du mandador et par deux autres
ponts précédés d'une série de quatre obélisques en face du château d'eau.
Revenons à présent au grand bassin empli de poissons du jardin principal.
De dimensions analogues à celles des parterres, il était légèrement surélevé, entouré
d'une balustrade dont les quatre angles brisés étaient décorés par des jarres dressées
sur piédestal et bordé par une allée. Juste au Nord du bassin se dressait un portique
(Portai) en lattis de bambous, peint en blanc et surmonté au sommet par un aigle
en bois doré, déployant ses ailes à demi. Par-delà le portique se trouvaient encore
deux longues pièces de terrain séparées par une allée ; chacune était entourée d'une
petite haie et décorée en son milieu par un obélisque en lattis de bambou terminé
par une boule dans laquelle était fiché un drapeau. Enfin, à l'extrémité du parc,
entre deux grands tamariniers, se dressait un magnifique jardin de rocaille (Grotten-
werk) que le Gouverneur Général avait fait exécuter par des artisans chinois sur le
modèle de ceux que les riches Chinois faisaient construire pour eux à Batavia (1).
Cette rocaille avait été édifiée à partir de pierres et de coraux empilés les uns sur
(1) Ce goût pour les rocailles se retrouve chez les sultans de Tjirebon (cf. D. Lombard, Jardins à Java,
in Arts Asialiques, vol. XX, 1969, p. 135-183) et chez les riches Chinois de Semarang ; Liem Thian joe (Riwajat
Semarang, 1416-1931, Semarang, 1933, pp. 85, 102, 103, 124, 150) en mentionne quatre érigés au cours du
xixe s. par des artisans chinois de Batavia ; le plus ancien, celui du Capitaine Tan Thian tjhing, se trouvait
à l'ouest de l'act. Dj. Djagalan ; il était parsemé de collines de coraux percées de grottes et agrémenté de
bassins emplis de poissons ; le deuxième, construit vers 1840, par le capitaine Be lug tjioe, se trouvait près
de l'act. Dj. Pinggir ; le troisième érigé vers 1850, à l'ouest du précédent, près de l'act. Dj. Wutgandul luar, PAYSAGE ET EXOTISME A ART AVI A 111
les autres et fixés entre eux par l'intérieur grâce à des armatures en métal. Pour ce
faire, on avait au préalable donné l'ordre de recueillir sur les côtes tous les plus beaux
coraux. La rocaille avait à sa base un diamètre d'environ quatre mètres et demi
et était haute, approximativement, de trois mètres. Elle reposait sur un soc en briques
de forme sensiblement oblongue, surélevé du sol d'une quinzaine de centimètres
et décoré de motifs floraux (cf. planches n° 5, 6). Elle était percée en son milieu d'une
ouverture par où un homme pouvait passer en se baissant légèrement. Elle était
surmontée par une statue de Neptune (en bois et haute d'un peu plus de deux mètres)
debout dans une chaloupe reposant sur deux dauphins et tenant entre ses mains un
trident.
Heydt fut fort impressionné par cette construction que l'on pourrait, dit-il,
«considérer avec raison comme artistique». Les pierres note-t-il encore (1) «sont
si astucieusement choisies qu'elles représentent quasiment chacune un bloc ou un
rocher particulier. De temps à autre, on aperçoit des ponts, des sentiers qui tous sont
admirablement proportionnés et, ici et là, toutes sortes de chemins et d'escaliers
taillés dans la pierre, qui mènent tant à de jolies constructions qu'à des sources ou
parfois encore à des pavillons, de sorte que par simple contemplation, on peut se
représenter un paysage grandeur nature parsemé d'édifices et de fortifications ».
Une végétation luxuriante, des bambous et d'autres essences ombrageaient les chemins
sur lesquels se rencontraient des personnages et des animaux dont la taille était
réduite de moitié. De part et d'autre de la rocaille, on pouvait encore voir deux statues
érigées chacune sur un piédestal. L'une était censée représenter Heraclite, l'autre
Démocrite. Un muret de coraux noirs longeait la rive ; on y pratiquait un élevage
d'huîtres.
Le texte de Heydt nous permet donc de reconstituer assez bien quel fut le luxe
de cette villa éphémère et de quel syncrétisme elle témoignait : plan strictement
symétrique et bien à la française, architecture et sculpture classique, avec pilastres,
faux-marbre, statues de gladiateurs, de philosophes et de divinités antiques, façades
fut entièrement rasé en 1925 ; quant au quatrième, situé dans le sud de la ville, en un lieu dit Gergadji, il
fut construit en 1876, par Hoo Yam loo (un Chinois qui s'était enrichi par la ferme de l'opium) pour agrémenter
sa résidence de style hollandais ; seul ce dernier jardin, connu sous le nom de Râlai Kambang ou « Pavillon
flottant » comporte encore des vestiges importants (cf. planche n° 7).
(1) « Die Steinc sind so artig ausgelesen, dass bey nahe ein jeder eine besondere Klippe oder Felsen
repraesentiret. Zuweilen siehet man auch von einer zu der anderen von diesen Klippen, Brùcken und Stege,
doch ailes nach Proportion der Steine geieget, worunter dann auch bald da, bald dorthin, allerhand Wege und
in Stein gehauene Treppen gefùhret sind, welche so wohl zu schônen Gebaùden als auch Springbrunnen, und
hier und dar zu kleinen Lusthâusern, und dergleichen, leiten, so, dass deren Betrachtung eine grosse Landschafft,
so mit vielen Gebaùden und Festungen angefùllet ist, sich vorstellen kan. »