Toxicomanie : historique et classifications - article ; n°4 ; vol.7, pg 549-586

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Histoire, économie et société - Année 1988 - Volume 7 - Numéro 4 - Pages 549-586
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1988
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Jean Dugarin
Patrice Nominé
Toxicomanie : historique et classifications
In: Histoire, économie et société. 1988, 7e année, n°4. pp. 549-586.
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Dugarin Jean, Nominé Patrice. Toxicomanie : historique et classifications. In: Histoire, économie et société. 1988, 7e année,
n°4. pp. 549-586.
doi : 10.3406/hes.1988.2395
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1988_num_7_4_2395TOXICOMANIE : HISTORIQUE ET
CLASSIFICATIONS *
par Jean DUGARIN et Patrice NOMINÊ
INTRODUCTION
Peut-on parler d'un phénomène social avant qu'il ne soit reconnu en tant que tel
et que le mot pour le désigner ne soit apparu ? L'usage immémorial est là pour nous le
rappeler : nul besoin de classer des produits sacrés ou leurs utilisateurs. Et pourtant,
certain usage s'est vu, tardivement certes, qualifié de phénomène social dans la mesure
où il est apparu comme tel à un moment bien précis de l'évolution de l'humanité. Trai
ter d'un tel sujet peut se faire selon deux axes, celui de l'historique d'un usage collectif
des drogues et celui d'un usage individuel et des réactions sociales qu'il a entraînées. Le
pouvoir attribué au produit a pu être diversement interprété et utilisé, il n'en reste pas
moins posé le problème de ce qu'il régit et du degré d'autonomie ou d'hétéronomie
qu'il autorise. Dans cette double optique, nous nous limiterons volontairement ici, à
évoquer d'une part l'historique de l'usage des principaux produits devenus objet de ce
qu'il est convenu d'appeler toxicomanie dans le monde occidental, et, d'autre part,
l'historique des réactions sociales à ces usages.
Sur le plan des substances utilisées vont ainsi apparaître successivement : les plant
es, leurs extraits, les produits de la chimie minérale, de la chimie organique (extrac
tion d'alcaloïdes), des molécules semi-synthétiques puis synthétiques. Dans les derniè
res décennies, la mise au point d'un psychotrope était dérivée des constatations empi
riques des usages traditionnels ou des effets fortuits repérés lors de l'administration
d'autres médications. De plus en plus, les molécules synthétisées peuvent être imagi
nées directement à partir d'un savoir d'évolution extrêmement rapide dans le domaine
de la chimie moléculaire et dans celui de la biochimie du système nerveux central.
Au-delà du revers de la médaille, intrinsèque à ce « génie chimique » de l'homme, on
commence à voir apparaître des chimistes clandestins « bricoleurs » de molécules aux
effets secondaires aléatoires. Le foisonnement des molécules synthétisées légalement ou
illégalement risque de poser quelques problèmes aux appareils de contrôle mis en place.
On pourrait craindre sur ce plan que nous ne soyions passés en quelques millénaires de
l'âge du sorcier à celui de l'apprenti sorcier.
(*) Article reproduit avec l'aimable autorisation de « Confrontations Psychiatriques » — 1987 (n° 28) :
Les Toxicomanies. HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 550
LES OPIACËS
Des origines au début du XI Xe siècle.
Les premières références à l'utilisation d'opiacés dans l'histoire, dans l'état actuel
des connaissances, ont été décryptées à partir des tablettes sumériennes de Nippur. Ces
plaquettes d'argile gravées en caractères cunéiformes font mention d'un emploi d'opium
aux époques sumérienne et babylonienne. Pour l'instant donc, il est considéré que l'or
igine de cet usage se situe dans les plaines de Mésopotamie 3000 ans, probablement plus,
avant J.-C. Le Papyrus d'Ebers découvert en 1 873 et rédigé à Thèbes date du XVIe siè
cle avant J.-C, sous Aménophis 1er, pharaon de la XVIIIe dynastie ; parmi une liste
d'autres remèdes il cite l'opium. Ultérieurement, sous Ramsès II, treize siècles avant
J.-C, il y est encore fait référence en précisant une indication : « les enfants qui crient
trop fort ». En Europe, au néolithique, on en retrouve des traces ; des fouilles archéo
logiques des abords de cités lacustres situées en Suisse ont mis à jour des variétés non
sauvages de pavot, en suggérant une culture et éventuellement un usage.
Les civilisations avancées de l'Antiquité l'ont utilisé très précocement puisque, ou
tre les Egyptiens, les Grecs et les Romains en ont parlé, et que de nombreux objets re
trouvés dans tout le Bassin méditerranéen s'ornaient de représentations du pavot blanc.
Une des premières mentions connues en Grèce remonte à Hésiode au Ville siècle avant
J.-C Les origines sémantiques pour l'Occident sont bien là, puisque, entre autres, Mor-
phée a prêté son nom au premier alcaloïde extrait de l'opium au début du XIXe siècle
(la morphine) et que le « Nepenthes », drogue de l'oubli, mentionné dans l'Odyssée et
assimilé au pavot, se retrouve cité à plusieurs reprises dans la littérature romantique et
dans les poèmes de Baudelaire. L'usage en est également précocement controversé chez
les savants et philosophes entre le Ve et le Ille siècle avant J.-C puisque Hippocrate,
Hérodote et Théophraste en parlent comme médicament de la douleur alors que Diago-
ras de Mélos met déjà en garde à son propos. C'est à l'époque de Mithridate, roi du
Pont ou d'Andromaque l'ancien que remonterait la thériaque ; préparation complexe
qui, en plus de l'opium, comprenait plusieurs dizaines de drogues et dont la carrière fut
très longue puisque la composition qui portait encore ce nom a disparu du Codex en
France au début du XXe siècle. Dioscoride, 77 ans après J.-C, parle avec précision du
suc obtenu par incision des capsules de pavot et nommé en tant que tel alors «opium».
Dans l'antiquité romaine, l'usage de l'opium est bien connu ; ainsi, et entre autres,
Virgile y fait référence au 1er siècle avant J.-C, et Pline l'ancien, au 1er siècle après J.-C,
mentionne des débats contradictoires à son sujet. Au Ile siècle après J.-C, Galien em
ploie de façon habituelle la thériaque, et l'empereur Marc Aurèle l'utilise quotidienne
ment pour traiter ses céphalées. Durant le Moyen Age, les médecins arabes diffusent
largement l'opiophagie et l'on retrouve mention de l'opium dans toutes les pharmacop
ées empiriques du Moyen-Orient et du Maghreb ; Avicenne, célèbre médecin et philo
sophe arabe, mourut d'ailleurs intoxiqué par l'opium en 1037 en Perse.
Bien que certains auteurs aient fait l'hypothèse de l'introduction de l'opium en
Inde par les armées d'Alexandre le Grand au IVe siècle avant J.-C, il semble plus plau
sible que l'opium y ait été introduit, ainsi qu'en Perse, par les Arabes au Vie siècle
après J.-C ; mais on sait avec certitude que le pavot fut cultivé en Inde à partir du
XVe siècle. C'est au XI Ile siècle que les croisés réintroduisirent en Europe l'opium
dont on fit un usage médical parallèlement à la thériaque. Il est à noter qu'au XVe TOXICOMANIE : HISTORIQUE ET CLASSIFICATIONS 551
siècle, les drogues préparées par les apothicaires étaient tirées de la « Materia Medica »
de Dioscoride (imprimée dès cette époque) ainsi que de l'herbier de Rufinus ; elles
comprenaient aussi des métaux introduits par les Arabes. Au début du XVIe siècle,
Barbosa, un Portugais qui voyageait avec Magellan, écrit : « l'opium que la plupart des
Maures et des Indiens mangent », suggérant ainsi une importante consommation habi
tuelle. L'opiophagie est également très répandue à cette époque en Turquie. Au XVHe
siècle en Europe c'est à un médecin anglais, Thomas de Sydenham, que l'on devra une
préparation encore prescrite aujourd'hui et qui a joué un rôle non négligeable pour les
romantiques opiophiles du XIXe siècle, le célèbre laudanum de Sydenham.
Du début du XIXe siècle à nos jours
Au début du XIXe siècle, le commerce de l'opium allait, pour des raisons comp
lexes, centrer le premier grand problème international autour de ce que l'on appelera
un siècle plus tard un stupéfiant. En Chine allaient éclater les guerres de l'opium. Puis,
à partir du milieu du siècle, allait se développer, parallèlement à l'utilisation de l'opium,
un usage paren téral de la morphine dans les pays occidentaux, usage qui s'étendra rap
idement, entre autres, à la Chine où il prendra le relais de celui de l'opium au début du
XXe siècle. Dans la même lignée, au cours du XXe siècle, de nombreuses molécules
semi-synthétiques puis synthétiques viendront se surajouter au marché légal ou illégal
des opiacés.
Les guerres de l'opium
On sait que le pavot était connu en Chine au Ville siècle de notre ère et qu'il en
était fait un usage médicinal depuis son introduction en Asie par les Arabes vers le Vie
siècle. On en parle pour la première fois de façon précise dans un livre, le K'ai-Pao-Pen
Tsao, au Ville siècle. Son usage sur des modalités autres semble avoir été lié à l'intr
oduction du tabac dans cette région du globe par des marins hollandais et portugais au
XVIe siècle, et, dès lors, l'opium y sera de plus en plus fumé. Le pavot, cultivé de façon
systématique, notamment en Inde, à partir du milieu du XVIIe siècle faisait déjà l'ob
jet d'une certaine commercialisation par les marchands de ces deux nations. A partir de
la fin du XVIIIe siècle, les Anglais vont prendre une part de plus en plus active à ce
commerce qu'ils vont intensifier dans de fortes proportions, ceci à partir des cultures
développées en Inde, étendues grâce à la conquête du Bengale, et qui donnent alors à
la puissante East India Company l'appui nécessaire pour concurrencer les Portugais.
Cette compagnie avait eu au Bengale le monopole de la production d'opium. A cette
époque, l'Angleterre domine déjà largement ses concurrents coloniaux dans cette ré
gion du monde, et l'East India Company va accentuer rapidement sa pression commerc
iale sur Canton, seul port chinois ouvert aux transactions internationales, et ceci pa
rallèlement à une contrebande côtière active de l'opium. La situation est complexe,
la Chine est très fermée, les étrangers inspirent à ses dirigeants une méfiance hautaine,
les commerçants même chinois y sont méprisés et seul l'argent est accepté en paiement
pour ce qui est du commerce extérieur. Ce dernier point repose sur le fait que l'argent
métal constitue la base du système monétaire chinois. Or, pour les Anglais, un excel
lent moyen d'obtenir de l'argent est de vendre de l'opium aux Chinois eux-mêmes. Il
s'ensuivra une certaine hémorragie pour l'économie chinoise, hémorragie qui sera d'au
tant plus intense que la découverte de mines d'or en Amérique du Nord et en Australie
fera baisser la parité de l'or par rapport à l'argent dans le reste du monde et que l'argent HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 552
sera donc d'autant plus recherché. La levée du monopole de l'East India Company en
1 833 accentuera encore le phénomène en permettant à une concurrence de se dévelop
per de la part d'autres marchands anglais. Pour illustrer l'ampleur du problème, citons
deux chiffres sur l'évolution des importations d'opium en Chine : elles passent de 300
tonnes en 1821 à près de 3 000 tonnes en 1848.
Il y a un nombre croissant d'intoxiqués dans les diverses catégories sociales chinoi
ses, notamment chez les militaires. De plus, l'importante corruption des fonctionnaires
chinois ne permet pas de rendre effective l'application des décrets interdicteurs. Ces él
éments, joints aux difficultés économiques, pousseront la Cour impériale à réagir de plus
en plus énergiquement, ce qui débouchera sur les guerres de l'opium, trois au total.
Elles vont se dérouler entre 1839 et 1858, deux ans pour la première et quelques mois
pour la dernière à laquelle les Français participent. Chaque fois, les Chinois peu adaptés
à ces types de conflits vont subir les conditions des vainqueurs (traité de Nankin en
1842, et traité de Tientsin en 1858). Au total, la Chine devra payer de lourdes indemnit
és, ouvrir plusieurs ports au commerce extérieur, et tolérer le christianisme sur toute
l'étendue de son territoire. Paradoxe final, le nombre de Chinois intoxiqués qui était
probablement d'environ deux millions en 1850 sera estimé à cent vingt millions en
1878, et, au début du XXe siècle, la Chine sera devenue le plus grand producteur mond
ial d'opium.
L'opium en Occident
Parallèlement à ces événements, le monde occidental apprenait à sa façon une cer
taine utilisation de l'opium. L'Angleterre réunit au mieux les conditions pour que se
développe, à une échelle importante dans la société de l'époque, une opiophilie. Les
marchands et les marins anglais ont l'habitude de manipuler l'opium en quantité dans la
mer de Chine mais en fait la matière première provient surtout de Turquie. De plus,
Sydenham n'est-il pas nommé « l'Hippocrate d'Angleterre ». Le goût pour son laud
anum est très important outre-Manche déjà un certain temps au début du XIXe siècle.
Les pharmaciens anglais en délivrent beaucoup. Il est utilisé parfois comme poison ; les
ouvriers l'absorbent souvent pour rendre tolerable leur harassante vie quotidienne dans
l'univers industriel naissant ; tout le monde en tout cas peut y avoir recours pour traiter
la douleur quelle qu'en soit le type. C'est d'ailleurs pour traiter ses névralgies faciales
que Thomas de Quincey s'y trouvera confronté en 1 804 et qu'il expérimentera les af
fres de la dépendance. Le premier, il publiera un petit volume entièrement consacré à
son expérience Les confessions d'un mangeur d'opium. Il y décrit les diverses phases de
l'intoxication, de « la lune de miel » à la « lune de fiel », la tyrannie de la dépendance
et les difficultés du sevrage. On y retrouve la connotation mystique qui sera si abon
damment reprise ensuite, ainsi que la fascination pour les paradis artificiels qui se per
pétuera longtemps dans le monde littéraire. La traduction en français par Alfred de
Musset paraîtra à Paris en 1 828 ; de nombreuses éditions se succéderont, et, au-delà
de son influence sur les romantiques français, on retrouvera pendant plus d'un siècle
chez certains écrivains l'écho de la nostalgie de la « révélation » dont l'opium est le
support. Au sein de la gentry anglaise et chez les artistes, les mangeurs d'opium sont
nombreux. Samuel Taylor Coleridge fut un très grand consommateur bien avant
Quincey, dont il fut l'ami, ce qui ne l'empêcha pas de vivre jusqu'à 62 ans. Charles
Dickens et Walter Scott parmi les plus connus y avaient recours régulièrement. Dans le
monde anglo-saxon, la consommation d'opium par la bouche fut donc très répandue
durant tout le XIXe siècle et notamment aux Etats-Unis qui ont été décrits pendant ce
siècle, en référence à l'opium, comme « le paradis pervers de la drogue ». TOXICOMANIE : HISTORIQUE ET CLASSIFICATIONS 553
Un autre type de médication que les comprimés d'opium et le laudanum de Sy-
denham a vu le jour dans sa première formule en 1837 : V élixir parégorique. Le terme
élixir, nom générique pour un certain type de préparation, viendrait de l'arabe al aksir
« la quintessence » ; parégorique viendrait d'un mot grec signifiant adoucir, consoler.
Cette composition au nom si lourdement chargé de sens « la quintessence qui
console » était au départ utilisée dans le traitement de l'asthme avant de devenir un
antidiarrhéique. Son abus n'est pas au devant de la scène au XIXe siècle, et ce n'est
qu'à partir des années 1960 aux États-Unis puis en Europe qu'il sera utilisé de façon
toxicomaniaque de manière secondaire car plus facile d'obtention que les autres opiac
és. En fait, la préparation actuelle utilisée de façon abusive est très alcoolisée, l'into
xication est donc plutôt mixte.
Edgar Poe et Baudelaire s'inspirèrent de Thomas de Quincey. Baudelaire, traduc
teur de Poe, permettra la transition avec « l'opium romantique » en France. A partir
de la jouissance de la damnation que constitue le jeu avec l'aliénation, Baudelaire
écrira un certain nombre de textes. En dehors du vin, le haschich et l'opium en seront
les thèmes : rassemblés en 1 869, ils constitueront Les Paradis artificiels. Toute une li
ttérature du début du siècle tournera autour de ces thèmes. Le bizarre, l'extraordinaire,
l'exotique centreront une partie des écrits romantiques. Il n'y a pas d'interdit véritable,
l'opium est mangé, l'usage médical est subverti dans une dimension artistique et litté
raire. A la drogue plaisir se substitue même la drogue médiation orientant vers le rêve
ou devenant moyen d'introspection. Mais, malgré les risques, elle va rester pour les li
ttéraires moyen d'accès à autre chose, support d'une création, même quand celle-ci
s'épuise et que la vie personnelle s'en ressent. Pour Baudelaire, comme pour Artaud
beaucoup plus tard, l'opium sera « le mal nécessaire ». A cette époque, seul le monde
artistique est vraiment concerné en France. Les écrivains rendent compte ; certains se
noient de plus en plus dans cette fascination, d'autres, tel Théophile Gautier, s'intéres
sent simplement au phénomène ; d'autres encore, comme Balzac, en parlent de façon
critique ; lui, s'en tiendra au café. Vers le milieu du siècle, l'opium en France va perdre
de sa faveur au profit de la morphine. C'est à partir de 1 900 et en rapport avec les con
quêtes coloniales françaises de l'Asie du Sud-Est que, parallèlement à la morphine,
l'opium, cette fois fumé, reviendra au devant de la scène. Sous cette forme, l'intoxica
tion concernera les officiers de marine, les milieux littéraires et de la bourgeoisie. Pierre
Loti, officier de marine, l'évoquera avec talent ; Claude Farrère le vantera. L'exotisme
et le raffinement sont à leur comble. L'esthétisme des fumeries, les rituels compliqués
de l'usage, la sophistication du matériel utilisé, permettent à certains membres de la
classe sociale aisée de renforcer l'oubli qu'ils recherchent dans l'opium par un dépayse
ment raffiné et même par un certain degré de mysticisme. A Paris, à Toulon et dans la
plupart des grands ports français, les fumeries se comptent par centaines (en 1905 on
en dénombre 200 à Toulon). Les rationalisations vont bon train. Jules Boissiere par
exemple développe l'idée qu'en Indochine, il s'agit là d'un bon moyen pour se rappro
cher des indigènes. Les fumeries parisiennes sont des lieux très privés, fréquentés par
des gens célèbres ou qui le deviendront : Apollinaire, Willy, Henry Bataille, Francis
Carco, Modigliani, Léon Paul Fargue, Alfred Jarry, Octave Mirbeau, Toulouse-Lautrec,
Picasso, entre autres. Albert Pouyou de Poupourville mérite une mention spéciale :
type même du « Français d'Asie », il est le chantre de « la sainte drogue » et le prosé
lyte de la quête initiatique à travers l'opium. En 1 902, il publie un texte au titre expli
cite : L'opium, sa pratique. La démocratisation a été rapide puisqu'en 1914, fumer
l'opium coûtait moins cher que d'aller au café. 554 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
Les lois interdictrices de l'import de l'opium firent disparaître en quelques années
les fumeries. Ces disparitions ont été probablement accélérées, surtout dans les ports,
par l'action des cafetiers qui ont fait pression dans le dessein évident de récupérer une
clientèle. Les cris de protestation des derniers nostalgiques sont poussés vers 1925.
Artaud considère alors que la liquidation de l'opium ne se justifie pas et le fait savoir
avec virulence : Jean Cocteau écrit Opium qu'il termine en 1929, évoquant les subtilités
de son usage et décrivant avec précision sa désintoxication, cette « blessure au ralenti ».
Il fut l'un des rares écrivains à décrire directement et en détail les sensations éprouvées
lors du sevrage. Si ces auteurs rendent compte en Occident de la fin de l'usage de
l'opium, qui va dès lors être remplacé par des alcaloïdes extraits et des produits de syn
thèse, il n'en sera pas de même en Orient ou dans des pays comme la Turquie et l'Iran
où l'opiophagie s'est perpétuée beaucoup plus longtemps et se poursuit même de nos
jours.
La morphine
Plusieurs chimistes sont cités comme étant à l'origine de l'extraction et de l'étude
du principal alcaloïde de l'opium, la morphine. Il s'agit de Derosne, de Charles Seguin,
chimiste des armées de Napoléon et de Friedrich de Serturner, en Allemagne. L'extrac
tion, les premières études et publications remontent au tout début du siècle entre 1803
et 1 808. Son usage ne prendra de dimension que grâce à l'invention de la seringue. Cet
te invention date de la fin de la première moitié du siècle, elle est due à un chirurgien
lyonnais Charles-Gabriel Pravaz, mais c'est en 1853 que le médecin anglais Alexander
Wood pratique pour la première fois une injection de chlorhydrate de morphine avec
un instrument un peu moins perfectionné que la seringue de Pravaz et qui porte le nom
de son inventeur, Ferguson. De plus en plus utilisée à partir des années 1 860 dans les
hôpitaux, la morphine sera d'une grande utilité pour les chirurgiens lors de la guerre
austro-prussienne de 1866, de la guerre de 1870 et sur les champs de bataille de la guer
re de Sécession aux Etats-Unis. Une utilisation énorme en sera faite tant pour ses pro
priétés antalgiques que pour lutter contre la fatigue et la dépression. Mais, revers de son
efficacité et de sa rapidité d'action, séduisantes aussi bien pour les soignés que pour les
médecins, l'utilisation abusive de la morphine va s'étendre rapidement pendant et après
ces guerres ; elle va remplacer très rapidement le laudanum et les pilules thébaïques.
A partir de 1880, la mode est à son apogée. En dehors du monde médical et para
médical qui constituera longtemps un des milieux les plus touchés, c'est dans les mi
lieux bourgeois et littéraires que les adeptes de la « fée grise » vont se multiplier. A la
différence de la période précédente (avec l'opium), le côté décadent s'affirme de plus
en plus dans certains milieux. On est « fin de siècle », on cultive un aspect malsain, une
dégénérescence, mélangeant la morphine à l'exhibition quelque peu perverse de mœurs
sexuelles dissolues et parfois à un goût pour l'occultisme. La névrose fait bien, on l'af
fine. Dandies et nihilistes passifs trouvent un refuge dans la morphine tout en affichant
leur mépris et leur désespoir devant une société affairiste. La n'est pas utili
sée en rapport avec une création ou pour accéder à d'autres dimensions, elle permet
seulement de se réfugier dans un ailleurs, fin en soi, prélude éventuel d'un ailleurs défi
nitif : la mort. Cette ambiance est fort bien évoquée par Paul Bourget qui parle de la
morphine comme « exutoire à la lassitude, à l'impuissance et au désespoir ». Les t
ableaux sont néanmoins divers. Il n'y a pas que le jeune dandy décadent glissant vers une
mort prématurée dont l'exemple type est Stanislas de Guaita, poète mineur, morphino
mane invétéré, cultivant la pâleur et qui mourra à 35 ans après s'être « traité » à la со- : HISTORIQUE ET CLASSIFICATIONS 555 TOXICOMANIE
caine. 11 y a aussi les mondaines, joliment appelées les « morphinées », mystérieuses
femmes au charme trouble et qui, pour affronter les obligations de leur vie de luxe, se
déplacent parfois avec dans leur robe la seringue de Pravaz prête à l'emploi. Elles n'hé
sitent pas, pour pouvoir continuer une soirée, à pratiquer l'injection même à travers le
tissu de leur robe. Il y a la demi-mondaine, que la morphine aide à supporter ses rela
tions d'obligations. On trouve aussi dans les écrits de l'époque la description de ces
femmes dégradées, amaigries, ayant perdu toute pudeur et soulevant en public leurs des
sous pour procéder à l'injection qui leur permettra de tenir encore un peu. Ceci n'est
pas sans évoquer les ravages dus à l'absinthe dénommée la « fée verte » à la même épo
que. Il semble d'ailleurs qu'il y ait eu plus de femmes morphinomanes que d'hommes.
Selon le docteur Gérard, médecin de l'époque, la proportion aurait été de cent femmes
pour un homme. Ceci paraît exagéré. Néanmoins, il est probable qu'il y ait eu une maj
orité de femmes pour lesquelles d'ailleurs les maroquiniers confectionnaient d'élégant
es trousses où l'on pouvait ranger tout un matériel d'injection sophistiqué. De nom
breux ouvrages sont publiés, mettant en scène des héros morphinomanes ; la plupart
des auteurs en aujourd'hui oubliés. Ils y font des descriptions complaisantes des
plaisirs extatiques, de la fascination qu'exerce le produit, et souvent de la déchéance
qu'il entraîne. Citons quelques titres évocateurs : Les procédés de la morphine de Tal-
meyr, La muse noire de Stanislas de Guaita, La Thulé des brumes d'Adolphe Rette,
Les Déracinés de Barrés. Il semble que Baudelaire ait en fait plus influencé ces écrivains
qu'il n'a influencé les romantiques. A divers titres, trois œuvres méritent d'être particu
lièrement mentionnées. Tout d abord La lutte d'Alphonse Daudet parue en 1907 et qui
donne une description presque clinique de l'intoxication avec précision et finesse. En
suite La noire idole, publiée en 1920, de Laurent Tailhade, écrivain qui s'enferma dans
un usage de la morphine prescrite au départ après une intervention chirurgicale. Il est le
seul, avec Jean Cocteau pour l'opium, à avoir témoigné directement de l'état de man
que avec précision. Enfin, Morphine de Dubut de Laforest paru en 1 897 ; le héros en
est un capitaine qui va dans son enlisement progressif passer de l'injection intradermi
que à l'injection intraveineuse ; il s'agit là d'une des premières mentions littéraires du
Shoot
Dès 1870, c'est-à-dire précocement par rapport à l'ancienneté de l'usage, une part
ie du corps médical va décrire les abus et le syndrome de sevrage. Le 15 juin 1871, le
docteur Laehr fera une communication sur les abus, à la société psychiatrique de Berl
in. Ceci tient au fait que les psychiatres de l'époque l'utilisent largement et au long
cours dans des indications très diverses. En cette fin de siècle, beaucoup de médecins
se préoccuperont de ce problème, et une partie d'entre eux, malgré tous les témoignag
es concernant les risques, continueront à prôner l'utilisation de la morphine et à se
montrer persuadés de son innocuité. En 1 882, plusieurs pharmaciens feront l'objet de
condamnations juridiques pour avoir abusivement délivré de la morphine. Entre 1880
et 1890, nombre de médecins européens tels Allbutt, Benjamin Bail et Levinstein écri
vent abondamment sur le sujet et président aux premières cures de sevrage. Levinstein,
et à sa suite Brissaud, Reclus, Magnan et bien d'autres, employèrent la méthode la plus
radicale : soixante-douze heures de cabanon capitonné. Léon Daudet dira qu'au sortir
de cette cure, le patient « avait perdu, parfois avec le goût du pain, l'habitude du poi
son ». Les risques n'étaient pas minces chez des gens très intoxiqués depuis longtemps
et souvent d'un certain âge. On lui préférera rapidement la méthode française qui cons
istait en des cures dégressives de morphine sous contrôle. Elles duraient parfois très
longtemps et certains patients ressortaient de clinique plus intoxiqués qu'ils n'y étaient
entrés. C'est à cette période que le premier traitement de substitution de l'histoire va
être préconisé grâce à une intervention qui fera beaucoup parler d'elle depuis, l'héroïne. TOXICOMANIE : HISTORIQUE ET CLASSIFICATIONS 557