Un intellectuel azerbaïdjanais face à la Révolution de 1917 : Sämäd-ağa Ağamaly-oğlu - article ; n°4 ; vol.8, pg 528-559

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1967 - Volume 8 - Numéro 4 - Pages 528-559
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1967
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Guy Imart
Un intellectuel azerbaïdjanais face à la Révolution de 1917 :
Sämäd-ağa Ağamaly-oğlu
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 8 N°4. Octobre-Décembre 1967. pp. 528-559.
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Imart Guy. Un intellectuel azerbaïdjanais face à la Révolution de 1917 : Sämäd-ağa Ağamaly-oğlu. In: Cahiers du monde russe
et soviétique. Vol. 8 N°4. Octobre-Décembre 1967. pp. 528-559.
doi : 10.3406/cmr.1967.1722
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1967_num_8_4_1722UN INTELLECTUEL AZERBAÏDJANAIS
FACE A LA RÉVOLUTION DE 1917 :
SÀMAD-AGA AGAMALY-OGLU*
Contribution à l'étude des mouvements politico-culturels
parmi ks « minorités ethniques » de l'ancien Empire russe
durant le premier quart du XXe siècle
L'étude des courants de pensée politiques et culturels parmi les
« allogènes » de Russie, et plus particulièrement parmi les turcophones
qui constituent la masse la plus active et la plus homogène, a été
amorcée en France il y a tout au plus une trentaine d'années1. Elle
a déjà permis de nuancer très fortement une thèse selon laquelle la
Révolution de 1917 serait un phénomène essentiellement russe, natio
naliste dans ses manifestations sinon dans ses principes, aboutissement
d'un siècle de lutte d'intellectuels, d'ouvriers et de paysans russes
contre une autocratie préoccupée de problèmes principalement
— révolution qui aurait surpris des peuples soumis, passifs et étrangers
à ses aspirations, ne les entraînant dans son sillage que par raccroc.
Cette opinion, que l'on rencontre aussi bien parmi les adversaires
• L'orthographe varie d'un auteur à l'autre et, bien sûr, selon les systèmes
graphiques employés. On trouve :
— en azerbaïdjanais : (lè- j\ ^J^mIp I . — S. a. Agamali Ogly (puis Agamalb
ogly). — Сэмэдара Абамалы Оклу.
— en russe : C-a АглмАЛА-оглу. — C-a Агамалы-оглы.
— en français : Agamali ogli et Amagaly-oglu. Nous avons adopté ici, ainsi
que pour toutes les citations en azerbaïdjanais, le système de translittération
fondé sur l'actuelle orthographe cyrillique et préconisé pour les langues de
l'U.R.S.S. par Giljarovskij et Krylova {Sovetskaja Bibliografija, 5, 1960, pp. 37-
44, repris le Bulletin des Bibliothèques de France, 6, 1961, pp. 283-292). Les
noms et mots russes sont donnés d'après le système de translittération habituel.
1. Cf. bibliographie in fine, ouvrages de A. Bennigsen et Chantai Lemercier-
Quelquejay ainsi que de J. Castagne. SAMAD-AGA AGAMALY-OGLU 529
du régime soviétique — russes et non russes — que, voilée, jusqu'à
une date récente, chez certains soviétiques, fait bon marché d'une
masse de quarante à cinquante millions d'allophones ayant leurs
problèmes propres — historiques, politiques, sociaux, culturels — , et
qui, pour s'être manifestés tardivement (à partir de 1905 surtout),
n'en ont pas moins orienté de façon décisive la pensée et l'action des
dirigeants russes du POSDR, avant et surtout après 1917.
De même que les questions polonaise et juive (problème du Bund)
avaient dominé le débat doctrinal au sein des organisations marxistes
des années 1890-1903, de même il est à peine exagéré de dire que ce
sont les problèmes nationaux afférant aux peuples turcophones et
caucasophones qui orientent, sur plus d'un point, la pensée de Lénine
après 1905. L'U.R.S.S. doit pour une bonne part maintes de ses caracté
ristiques actuelles (multinationalisme, fédéralisme, glissement vers
l'Asie de son point d'équilibre interne) à une masse allophone dont
l'attitude, conditionnée par un mouvement — profond encore qu'in
connu — de renaissance nationale et culturelle, se révéla partout déci
sive, à Ufa comme à Bakou, sur l'Amour comme au Turkestan.
Les deux révolutions, de Février et d'Octobre 1917, révèlent un
peu partout des hommes politiques de premier plan, non russes pour
la plupart. Il en est parmi eux qui firent tout de suite figure de
« personnages historiques ». Mais beaucoup, dont l'action et la pensée
furent pourtant d'un grand poids et que leur rôle secondaire même
permet de saisir à un niveau plus humain, demeurent, un demi-siècle
après la tourmente, oubliés ou méconnus.
Samâd-aga Agamaly-oglu est de ceux-ci1. Deuxième président de
la R.S.S. d'Azerbaïdjan, son rôle politique fut original et il serait
erroné de ne voir en lui, comme ce fut parfois le cas, que le secrétaire
de N. Narimanov ou, simplement, le porte-parole de S. M. Kirov,
haut-commissaire de la R.S.F.S.R. à Bakou.
Sur le plan culturel, il se trouva, au moment où la défection du
gadidisme, devenu mouvement nationaliste anti-russe, compromettait
la participation des peuples anciennement musulmans à l'élaboration
du régime nouveau, à la tête d'un mouvement de renaissance en pays
turcophone aussi authentiquement national que sincèrement léniniste.
Car Agamaly-oglu n'a rien du militant « monolithique ». Il hésitera,
fera parfois fausse route, mais, toujours respecté de ses amis comme
de ceux qui se trouvent dans le camp opposé2, il sera toujours un
1. Son nom ne figure dans aucune encyclopédie — pas même au tome 51 de (cité' BSE) — ni histoire de l'Azer- la Bol'saja Sovetskaja Enciklopedija infra
baïdjan ou du PC azerbaïdjanais antérieure à 1956. En 1066 paraissait à Bakou
une petite brochure élogieuse éditée par le PC azerbaïdjanais. Cf. indications
bibliographiques, infra, p. 558.
2. « И fut aimé de son peuple et ne fit jamais de mal à personne », déclare,
quarante ans après, M. Ahmed Caferoglu, professeur à l'Université d'Istanbul, 530 GUY IMART
révolutionnaire humaniste, à la fois convaincu et insatisfait, sincère
en tout cas.
Personnage officiel, se disant lui-même léniniste, ses opinions
peuvent sembler, au premier abord, ne refléter rien d'autre que les
thèses bien connues de la propagande officielle. En fait, on n'oubliera
pas que cette orthodoxie léniniste en matière de politique nationale
ne fut une pratique effective que pendant fort peu de temps : de
1922-1923, date à laquelle prennent à peu près fin les tâtonnements
doctrinaux, jusqu'en 1933-1934, moment où s'amorce la campagne
stalinienne qui devait aboutir, trois ans plus tard, à Г « épuration »
des cadres allophones.
Surtout, il nous paraît intéressant d'essayer de montrer comment,
par la seule logique de son évolution personnelle, un oriental se trouva
en harmonie avec la pensée d'un homme nourri d'idéaux et de culture
européens ; comment, processus à notre avis caractéristique du
monde soviétique ex-musulman, s'amorce dans l'intelligentsia turco-
phone de Russie, non sans parallélisme avec russe
du xixe siècle, une synthèse entre gadidisme « turcophile » et marxisme
« occidentaliste ».
L'œuvre écrite d'Agamaly-oglu est assez mince. Elle a un caractère
nettement publicisté et polémique. Agamaly-oglu fut un excellent
journaliste ; en attestent tous ses écrits, qui, par le style et le choix
des sujets, portent la marque du temps. Le vocabulaire est marxiste,
fortement teinté, en cette époque de communisme de guerre, de termes
opérationnels (« front », « attaque », « arrière », « manœuvre », etc.).
Mais les mots et les expressions du terroir ne manquent pas, surtout
lorsqu'Agamaly-oglu écrit dans sa langue maternelle. Les exposés
théoriques, les discussions dogmatiques sont rarissimes : cet aspect
des choses ne l'intéresse visiblement pas. Le plus souvent, il s'agit de
réflexions, présentées avec simplicité et bon sens, sur les événements,
leurs causes proches et lointaines, leur aboutissement souhaitable.
Ces réflexions portent essentiellement sur trois thèmes qui s'enchaî
nent logiquement et dominent autant d'étapes dans la vie ď Agamaly-
oglu : modernisation, islam et Orient, langue et culture nationales.
Il y a là un développement de la pensée d'Ismaïl bey Gasprinskij1 et
une réponse au slogan miisavatiste et sultangaliéviste, repris plus tard
par le théoricien du pantouranisme, Ziya Gôk Alp : « Nous appartenons
à la nation turke, à la religion musulmane, à la civilisation européenne. »*
qui connut personnellement Agamaly-oglu et à qui nous devons de nombreux
renseignements à son sujet.
1. Mot d'ordre du Terguman : « dilde, fikirde, ište birlik » (unité dans la
langue, la pensée et l'action).
2. Ou encore : 0 Islamlasmark, miiasirlesmek, turklesmek > (islamisation,
modernisation, turkisation). SAMAD-AGA AGAMALY-OGLU 531
L'homme est attachant. Une photographie prise peu de temps
avant sa mort, alors qu'il était déjà malade, nous révèle un vieillard
au front très haut, barré de rides, au regard doux et triste. Timide,
il s'efface, s'appuie (car il boite) sur son voisin. Il y a, chez ce radical,
beaucoup de bonté et de simplicité. Romantique par plus d'un trait,
humaniste surtout, on note en lui une expression générale d'amertume
et de foi, de lassitude et d'espoir qui fait penser à Michelet.
Il produisit sur Gorki une forte impression que l'écrivain, refrénant
mal son enthousiasme, nous livre :
« Je fus, deux fois, ému jusqu'au fond de mon âme par le spectacle de l'enthou
siasme d'hommes s'éveillant à une vie nouvelle. La première fois, ce fut à Moscou,
au cours du soir pour ouvriers agricoles où cent quarante paysans qui venaient
de terminer un cours de formation primaire et s'en retournaient chez eux,
chantèrent Г ' Internationale ' avec une ardeur étonnante que jamais encore je
n'avais connue. Mais je rapportai de Bakou, de la fête culturelle des Turks1
(ils commémoraient le sixième anniversaire de l'introduction de l'alphabet
latin), une impression encore plus profonde, intense. C'était dans la salle archi-
comble du Palais de la Culture. Cet extraordinaire vieillard, Samad-aga Agamaly-
oglu, Président de la République turke, initiateur de de l'alphabet
latin, prononçait un discours enflammé avec une verve de jeune homme et
évoquait avec une juste fierté ce que lui avait dit Vladimir Il'ic : ' L'alphabet
latin, c'est le premier pas par lequel vous commencez la révolution culturelle
en Orient. ' »*
Sâmâd-aga Agamaly-oglu est né le 27 décembre 18673 au village
de Gyrag Kâsâmàn (Гыраг-Кэсэмэн)4, uezd de Gazah, « gouverne
ment » d'Elizavetopol' (= Gandja = Kirovabad)5, dans une famille
sans doute assez aisée6. Le jeune Sàmâd-aga reçoit d'un mollah les
1. Le 22 juillet 1928. On a employé jusque vers cette date le terme de
« Turks » (TjurkiJ pour désigner les Azerbaïdjanais par opposition aux « Tatars »,
turcophones de la « Russie intérieure ». Le mot désigne aujourd'hui en ethnogra
phie l'ensemble des turcophones d'U.R.S.S.
2. M. Gorkij, « Po Sojuzu Sovetov », pp. 25-26.
3. Les renseignements qui suivent sont fournis par H. Nàdcàfov qui a eu
accès aux Archives du Parti (MLI Azárbajdčan filialynyn partija arkhivi) et
au curriculum vitae rédigé par Agamaly-oglu lui-même au moment de son
adhésion.
4. Et non pas Karakča-semen comme indiqué par U. Aliev (« Pobeda... »,
p. 17). Il s'agit certainement là soit d'une lecture erronée de la transcription
en alphabet arabe, soit d'une erreur portant sur la valeur, modifiée au cours des
réformes alphabétiques, des graphèmes « К » et « Г » en azerbaïdjanais.
5. Gandja (Кэнчэ - Qandčáj fut longtemps la capitale historique et cultur
elle de Г Azerbaïdjan. C'est la chute du Khanat de Gandja en 1804 qui marque
le rattachement du pays à l'Empire russe. Bakou n'était encore que capitale
commerciale.
6. Les renseignements sur ce point sont contradictoires : d'après U. Aliev
(« Pobeda... », p. 17) : « II naquit dans une famille paysanne très pauvre » ; 532 GUY IMART
premiers rudiments d'instruction. Si l'on en juge par ses réactions
ultérieures, il garda de cette expérience pédagogique un souvenir
plutôt amer et qui n'est pas sans rapport avec celui que ses futurs
amis, russes et non russes, gardèrent de leur passage, vers la même
époque, dans divers séminaires, bursy ou mektep. Tout porte à penser
que ledit mollah appliqua à son jeune élève les méthodes mêmes contre
lesquelles s'insurgeait alors Ismaïl bey Gasprinskij : verges et récitation
par cœur des sourates du Coran.
En 1876, l'oncle ď Agamaly-oglu tente de le faire inscrire dans
une école d'enfants de troupe. C'est un échec et Sâmâd-aga doit retour
ner pour un an encore à l'école (à deux classes) de son village. Il réussit
alors à se faire admettre dans la classe préparatoire du gymnase
d'Elizavetopol'. A l'automne 1878, Agamaly-oglu entre au collège mili
taire ( hàrbi progimnazijasy )x puis à l'école des géomètres (zemlemerno-
tehničeskoe učilišče) de Tiflis.
Le voici quittant pour la première fois son pays, sortant d'une
civilisation traditionaliste encore très fermée pour découvrir le monde
russe. Ce changement brusque ne peut pas ne pas l'avoir marqué très
fortement. Malheureusement, au contraire de S. Aïni ou d'Abaï Kunan-
baev, qui firent la même expérience, Agamaly-oglu ne nous a laissé
aucun souvenir d'enfance et l'on ne sait notamment ni quand ni
comment il apprit le russe, langue qu'il posséda en tout cas à la perfec
tion. Il fut, semble-t-il, apprécié de ses maîtres pour son travail, de
ses camarades pour sa gentillesse et son humour. Comme beaucoup
de lycéens, il découvre, à travers les « écrivains démocrates » russes
de la deuxième moitié du XIXe siècle (Černyševskij , Dobroljubov,
Lavrov, Korolenko, pêle-mêle), à la fois la culture et, inséparablement
liées, l'action, la pensée révolutionnaire. Il sera, comme tant de jeunes
gens avant et après l'assassinat du tsar en 1882, un opposant. Mais
pour lui, inclus ainsi dans le courant de pensée russe, cette notion
d'opposition ne sera, longtemps, claire qu'a contrario. On est contre,
contre le Gouvernement, la monarchie, l'armée, le chauvinisme grand-
russe, la religion. Mais pour quoi ? La chose n'était pas toujours nette
pour les intellectuels des deux capitales, encore moins pour un lycéen
de province. On sait cependant que ce sont les narodniki qui attirent
alors le plus le jeune Agamaly-oglu, tout comme ils attirent, par leur
référence au peuple paysan et à Г « esprit national », la plupart des
intellectuels turcophones. Ceux-ci seront, jusqu'à la Révolution et
même bien plus tard, profondément marqués par les idées Slavophiles
d'après H. Nádčáfov {Sâmâdaga Agamalyoglu, p. 3) : «... varly kândli ailâ-
sindà... » (dans une riche famille paysanne). — AI. A. Caferoglu s'exprime ainsi :
« sem'ja ne tak-to bednaja byla » (sa famille n'était pas si pauvre que ça).
1. Les progimnasii, créés en 1864, sont, en province, des établissements
secondaires « modernes » assurant un enseignement court (6 ans au lieu de 8). SAMAD-AGA AGAMALY-OGLU 533
et populistes, réadaptées à la réalité turke : Gasprinskij fut l'ami des
populistes et jusqu'en 1920 le journal turkophile Turk Sôzii (La
Parole turke) eut pour devise : Khalqa dogru gitmek (Aller au peuple) .
Agamaly-oglu citera, encore en 1922, Lavrov.
En 1887, Agamaly-oglu obtient le titre de « géomètre-arpenteur »,
ce qui lui donne droit au quatorzième tin et, sans doute, à un salaire
proportionnel. Son éducation a été jusque-là plutôt orientée vers les
sciences exactes et, exception faite des leçons vite oubliées du mollah,
à peu près exclusivement russe. Mais avide, inquiet même de culture,
Agamaly-oglu complétera sa formation intellectuelle et humaine par
des lectures littéraires, historiques, économiques, par l'observation
surtout. Il n'aura jamais de culture orientale au sens traditionaliste
du mot, mais son métier lui donnera l'occasion de découvrir, en profon
deur, son pays et son peuple. Il sera, en fin de compte, le contraire
d'un intellectuel déclassé, d'un allogène dénationalisé.
Jusqu'en 1912 il exercera son métier de géomètre, le plus souvent
dans les gouvernements d'Erevan et d'Elizavetopol', parfois dans ceux
de Tiflis et de Bakou. Il connaîtra bien cette zone médiane de la Trans-
caucasie où villages azerbaïdjanais, arméniens et géorgiens se côtoient.
En passant de l'un à l'autre, Agamaly-oglu découvre de nouvelles
mœurs, de nouveaux goûts, de nouvelles haines et de nouveaux
préjugés, mais aussi une seule et même misère. Partout le manque de
terre, d'eau, les contrats de fermage abusifs, les excès des propriétaires
terriens (les « beys » en Azerbaïdjan), féodaux tout-puissants que
l'administration russe ne contrôle que de fort loin, les usuriers ; partout
l'ignorance, les superstitions. Une série de petites sociétés fermées,
méfiantes, hostiles, qu'il est facile de dresser l'une contre l'autre — et
pourtant bien semblables.
En 1896, il est un moment contremaître à Bakou, aux puits de
pétrole du richissime Ter-Arutunian. Il découvre le lumpen-proleta-
riat urbain, sa misère économique et physiologique. Son zèle à secourir
ceux qu'il est censé diriger lui coûte sa place. En 1903, il est à nouveau
géomètre dans le gouvernement d'Elizavetopol'. Mais ces dix ans de
découverte de l'injustice sociale dans son pays, qui furent pour lui
une authentique « marche au peuple », avivent et fortifient ses convic
tions révolutionnaires et nationales. Surtout, il a fait, à Bakou, la
connaissance de Nariman Narimanov, et cette rencontre va être
décisive.
Avant d'aborder la deuxième partie de sa carrière, celle qui fera
de lui un révolutionnaire professionnel, il convient de signaler comment
Agamaly-oglu a résolu pour lui-même le tout premier problème qui se
posait alors aux inteHectuels allophones : celui de la modernisation. GUY IMART 534
Dans la grande querelle qui oppose, au sein du monde turcophone,
anciens et modernes, « qadymistes » et « gadidistes », Agamaly-oglu,
sans peut-être bien connaître les données historiques et doctrinales
du débat, est, d'instinct, gadidiste. Encore convient-il, surtout à
partir de 1905, de donner des précisions, car des tendances fort diverses
s'abritent alors, non sans démagogie, sous cette étiquette.
Par modernisation, Agamaly-oglu entend avant tout trois choses :
efficacité immédiate, européanisation, rationalisme.
Sur le plan technique, il s'agit de mécaniser, d'industrialiser, de
rationaliser surtout. Il emploie lui-même le terme de « taylorisation »,
alors plus à la mode que celui de planification1. La misère, l'ignorance,
la non-exploitation ou l'injuste répartition des richesses naturelles le
choquent d'abord comme manifestations d'un ordre social illogique.
De tels faits sont déjà inadmissibles en Occident, où leurs pénibles
conséquences dépassent pourtant rarement le plan social. Ils deviennent
humainement odieux lorsque, frappant globalement les nations orien
tales, ils condamnent à la longue, par une sorte de sélection darwinienne,
les trois quarts du globe à un retard chronique.
Pour rattraper les nations plus favorisées, Agamaly-oglu sait
qu'un immense effort est nécessaire. Et il connaît aussi la dangereuse
magie du verbe en Orient, les discussions stériles, les problèmes résolus
sur le papier, les projets grandioses et irréalisables (prožektorstvo).
Aussi convie-t-il à renoncer d'abord aux querelles de principe, aux
luttes de tendances pour, dans l'immédiat, réaliser, être efficace.
Son premier article sur la latinisation porte le titre significatif de
« К dělu i к dělu ! » (A l'œuvre, à l'œuvre !)2. Parlant des mesures
à prendre pour assurer l'émancipation de la femme azerbaïdjanaise,
il écrira : « Pour cela nul n'est besoin de prendre un décret. Le Gouver
nement consacrera plutôt des sommes importantes à la lutte contre
la religion et le retard social. »3 Toujours, il s'efforcera d'aborder les
problèmes en réaliste, de ne prendre de mesures qu'exécutables et de
participer personnellement à leur exécution. On le verra au Parlement
miisavatiste interrompre un exposé sur les grands principes de la
démocratie pour réclamer le partage immédiat des terres, abandonner,
après leur nationalisation, d'interminables discussions sur la surface
optima à donner aux nouvelles exploitations agricoles collectives,
compte tenu du nombre de tracteurs à construire d'ici dix ans, pour
créer des tribunaux d'arbitrage, des coopératives de gestion (kôjbirli),
régler le partage de l'eau, lancer le mouvement des subbotniki. Devenu
responsable, à l'échelle de l'Union, de la latinisation, il n'aura de cesse
de refréner, alors que même les caractères d'imprimerie manquent,
1. Cf. Tqi mâdànijjât, pp. 11 et 28.
2. Kul' tura г pis'mennost' Vosioka, 1, Bakou, 1928.
3. Cité par H. Nâdcàfov, Sâmâdaga Agamalyoglu, p. 41. SAMAD-AGA AGAMALY-OGLU 535
les discussions théoriques sur la forme idéale à donner aux nouvelles
lettres, préférant mettre sur pied des cours de formation pour ouvriers
typographes, de requalification pour instituteurs, faisant rouvrir une
usine de machines à écrire à Kazan', amorçant pour chaque langue le
décompte de la fréquence des lettres afin d'établir un clavier latin
unifié, un système de sténographie, etc. Et nombre de ses prises de
position politiques (participation au Parlement musavatiste, condamn
ation des panturkistes nationalistes) s'expliquent avant tout par un
souci aigu d'efficacité réelle.
Par cette activité, Agamaly-oglu démontre en outre que son opt
imisme scientiste n'a rien d'aveugle1. Il sait que tout exige un effort,
tout passe par l'homme, par l'individu. Cela l'amène à lutter non
seulement contre un certain fatalisme traditionnel, mais aussi contre
l'idée d'une sorte de solidarité, d'ordre religieux, nationaliste ou
social, qui dispenserait nations et individus de tout effort personnel,
n'attendant d'eux qu'une conformité passive à l'évolution globale de
la civilisation à laquelle historiquement ils se rattachent. Agamaly-
oglu ne croit pas à une division éternelle du monde en Orient et Occi
dent, et encore moins à une « voie spéciale orientale ». La Transcaucasie
lui offre toute une gamme d'exemples intermédiaires entre l'Est et
l'Ouest. S'il se veut « européen », ce n'est pas au sens raciste du terme
(celui de trop d'occidentaux, celui aussi des panturkistes anti-arabes),
mais au sens culturel et pratique du mot. Sa sympathie va à tous ceux
qui, au cours des siècles, surent rompre avec le conformisme de leur
temps, de leur milieu : Mirza Ulug beg, Orkhan fils d'Osman,
Mahmet II, Pierre le Grand, Atatiirk2. Il admire en eux la rigueur du
raisonnement, l'habileté à appliquer effectivement des réformes diffi
ciles, à créer le choc psychologique qui assurera leur succès. A l'Occident,
il entend emprunter à la fois plus et moins que les turkophiles. Plus,
car l'attirent non seulement la technique, le bien-être matériel, mais
surtout l'esprit, la méthode cartésienne et scientifique. Moins, car il
est sans illusions sur le capitalisme industriel et ses manifestations
doctrinales. Et ce refus de tout conformisme a pour corollaire la notion
de responsabilité qu'assument individus et nations face à eux-mêmes.
Cette se forge. Par la pédagogie d'abord, et l'on retrouve
là l'un des soucis fondamentaux des prosvctiteli du xixe siècle et des
promoteurs de Yusul-i gadid. Seule l'extension massive de la culture au
profit des plus humbles leur permettra, en accédant aux Lumières
(et ici Agamaly-oglu fait expressément référence à Diderot)3, de
1.clôture le Ier Congrès de Turcologie en s'écriant : « Vive la
Science ! » Ce n'est chez lui ni un slogan, ni une marque d'enthousiasme naïf ;
les recommandations qui venaient d'être votées n'avaient rien d'académique.
2. Bizim..., chap. 3 et 4.
3.p. 44. GUY IMART 536
s'affranchir de la misère. Quant aux intellectuels, Agamaly-oglu les
invite à prendre conscience du fait qu'il leur est moralement interdit
de lancer une idée quelconque, surtout lourde d'implications politiques
et humaines, qui n'ait été auparavant soumise à l'épreuve de la raison,
au contrôle des faits et des circonstances historiques concrètes. Les
options passionnées, dictées par des sympathies ou des antipathies
personnelles, par un quelconque sentimentalisme national ou religieux,
par une réaction irréfléchie de méfiance ou d'orgueil sont pour lui
« répugnantes ». Il lui semble parfaitement vain de vouloir faire passer
un mythique « esprit national » (národnost' , tUrkliik, millàtlik) avant
le scientifique et l'humain. « L'esprit national d'un peuple dont la vie
est sans Science ne vaut rien. »x Être révolutionnaire, pour lui, c'est
affirmer : « La Révolution veut que, tout comme le prolétariat est
devenu maître de la terre, il devienne maître de la Science. »2 Et à
ceux qui s'enferment dans une doctrine, dans un quelconque système
a priori, il lance : « Avoir peur des réalités ! Les lâches ! »s
II
C'est sur la base de ces conceptions, généreuses mais encore floues,
jamais reniées parce que fruits directs de son expérience, qu'Agamaly-
oglu commence en 1904 sa carrière de révolutionnaire. Sa rencontre
avec N. Narimanov le met au contact de l'organisation russe du POSDR
et de l'idéologie dont elle se réclame : le marxisme-léninisme. Paral
lèlement, il découvre les nationalismes, leurs doctrines opposées mais
semblables, leurs organisations rivales, tantôt alliées, tantôt ennemies,
méfiantes l'une envers l'autre, envers les Russes, envers les Géorgiens,
repliées sur elles-mêmes. Il connaîtra ainsi la turkophilie militante
avec ses hésitations, ses compromissions, ses ambitions, non sous la
forme largement théorique qu'elle garda au Tatarstan avec Sultan
Galiev, mais sous celle bien concrète de l'élimination des Russes de
toutes tendances de la scène politique transcaucasienne, entre 1918
et 1920, et de la prise effective du pouvoir par le parti Musavat. Il
aura ainsi, dès 1919, l'expérience directe de ce qui, en Russie intérieure,
ne se révélera qu'en 1922-1923.
Dès 1901-1903, un certain nombre de kruški plus ou moins clan
destins, filiales du POSDR, s'organisent en Transcaucasie et surtout
à Bakou, centre industriel important. Ces cercles ne comprennent, au
début, qu'un petit nombre de turkophones, mais exercent sur tous les
1. « Elmsyz millâtin dolanadčakda àjsiq olan milliji dâ bir šej dájil »,
Bizim..., p. 44.
2. Cité par H. Nádčáfov, Sâmâdaga Agamalyoglu, p. 31.
3. Bizim..., p. 48.