17 pages
Français

Un pamphlet contre Nabonide, dernier roi de Babylone - article ; n°1 ; vol.18, pg 13-28

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Dialogues d'histoire ancienne - Année 1992 - Volume 18 - Numéro 1 - Pages 13-28
Un pamphlet en babylonien rédigé sous Cyrus contre Nabonide, le dernier roi de Babylone, voulut démontrer que le nouveau roi était beaucoup plus babylonien que son prédécesseur. Ce n'est pas qu'un texte de propagande perse, il doit être l'œuvre de membres du clergé de Marduk, le dieu national des Babyloniens que Nabonide avait négligé au profit du dieu Lune, sa divinité de prédilection. Il n'a pu être rédigé que dans un milieu connaissant parfaitement la tradition, les points fondamentaux de l'idéologie royale, la personnalité de Nabonide et les habitudes de sa cour.
The Babylonian poem known as Verse Account of Nabonidus was meant to show how Cyrus had become in every way more Babylonian than the last king of Babylon he had supplanted. Far from being a mere piece of Persian propaganda it was written most probably by some cleric of Marduk, the national god whom Nabonidus had neglected because of his attempt to propel the Moon god to the status of chief god. The poem must have originated in circles well learned in the Babylonian tradition and the royal ideology as much as familiar with Nabonidus's personality and courtiers.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1992
Nombre de lectures 43
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Madame Sylvie Lackenbacher
Un pamphlet contre Nabonide, dernier roi de Babylone
In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 18 N°1, 1992. pp. 13-28.
Résumé
Un pamphlet en babylonien rédigé sous Cyrus contre Nabonide, le dernier roi de Babylone, voulut démontrer que le nouveau roi
était beaucoup plus "babylonien" que son prédécesseur. Ce n'est pas qu'un texte de propagande perse, il doit être l'œuvre de
membres du clergé de Marduk, le dieu national des Babyloniens que Nabonide avait négligé au profit du dieu Lune, sa divinité de
prédilection. Il n'a pu être rédigé que dans un milieu connaissant parfaitement la tradition, les points fondamentaux de l'idéologie
royale, la personnalité de Nabonide et les habitudes de sa cour.
Abstract
The Babylonian poem known as "Verse Account of Nabonidus" was meant to show how Cyrus had become in every way more
"Babylonian" than the last king of Babylon he had supplanted. Far from being a mere piece of Persian propaganda it was written
most probably by some cleric of Marduk, the national god whom Nabonidus had neglected because of his attempt to propel the
Moon god to the status of chief god. The poem must have originated in circles well learned in the Babylonian tradition and the
royal ideology as much as familiar with Nabonidus's personality and courtiers.
Citer ce document / Cite this document :
Lackenbacher Sylvie. Un pamphlet contre Nabonide, dernier roi de Babylone. In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 18 N°1,
1992. pp. 13-28.
doi : 10.3406/dha.1992.1973
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_1992_num_18_1_1973DHA 18,1 1992 13-28
UN PAMPHLET CONTRE NABONIDE
DERNIER ROI DE BABYLONE
Sylvie LACKENBACHER
CNRS Paris
A la fin du 7e siècle avant notre ère, après la chute de l'empire
assyrien, Babylone retrouva son indépendance et devint pour un
siècle et demi la capitale d'un empire qui disparut à son tour en 539,
lorsque Cyrus, vainqueur de son dernier roi, Nabonide, entra dans
Babylone et incorpora la Mésopotamie à l'empire perse, mettant
ainsi fin pour toujours à l'histoire millénaire des royaumes
mésopotamiens. La succession sur le trône de Babylone ne s'était pas
déroulée sans heurts après la disparition de Nabuchodonosor : son
fils avait été déposé par son propre beau-frère Nériglissar et
Nabonide lui-même était monté sur le trône de Babylone, en 556, à la
suite d'un complot qui avait chassé le jeune fils de ce dernier ; n'était pas d'ascendance royale, mais se voulait le
continuateur de ses grands prédécesseurs, ce qui ne l'empêcha pas
d'avoir une conduite à part, ne serait-ce qu'en résidant pendant dix
ans loin de Babylone, dans l'oasis de Teima, en Arabie. Les aspects
mystérieux de cette conduite, comme de sa personnalité et même de 14 Sylvie Lackenbacher
son sort après qu'il eut perdu le trône, fascinent encore les
historiens 1 .
Loin de détruire ou même de piller Babylone, Cyrus traita la
ville et ses habitants avec respect et se déclara prêt à révérer le dieu
national : le clergé ne pouvait que se soumettre, mais il n'avait
aucune raison pour ne pas se rallier à un souverain magnanime qui
respectait V establishment. La déposition du dernier roi du dernier
royaume mésopotamien qui nous apparaît comme un tournant dans
l'histoire du Proche-Orient ancien ne semble pas avoir suscité de
grands troubles en Babylonie, ce qui ne signifie pas que toute la
population ait accepté de bon gré une dynastie étrangère, ni que
Nabonide n'ait gardé aucun partisan 2.
Sous le règne de Cyrus fut rédigé en babylonien une sorte de
pamphlet en vers qui nous est parvenu sous la forme d'une tablette en
mauvais état conservée au British Museum 3. Ce poème critique
violemment Nabonide et fait l'éloge de celui qui prit sa place. Il
veut démontrer que le nouveau roi était bien supérieur à l'ancien,
qu'en particulier il était beaucoup plus «babylonien» par ses actions
que son prédécesseur et s'inscrivait tout à fait dans la tradition des
meilleurs souverains mésopotamiens. Ce pamphlet, peut-être
destiné à lutter contre des opposants fidèles au roi détrôné, n'est-il
qu'un texte de propagande perse dicté par le nouveau pouvoir et
imposé aux Babyloniens ? Est-il l'oeuvre d'une poignée d'érudits
«collaborateurs», ou bien les Perses ont-ils trouvé un climat
favorable et des lettrés babyloniens prêts à les soutenir ?
1. Voir le livre récent de P. A. BEAUL1EU, The Reign of Nabonidus, King
of Babylon 556-539 В. С, Yale Near Eastern Researches 10, New-
Haven/Londres 1989. On y trouvera toute la bibliographie antérieure.
C'est ce livre qui est à l'origine des quelques réflexions proposées ici.
2. BEAULIEU,p. 232.
3. Il est connu des assyriologues comme «Verse Account of Nabonidus»
et a été publié par S. SMITH, Babylonian Historical Texts Relating to
the Capture and Downfall of Babylon, Londres, 1924.
A.L. OPPENHEIM en a donné une traduction améliorée dans
J.PRITCHARD éd., Ancient Near Eastern Texts Relating to the Old
Testament (- ANET), Princeton 1955, p. 312 s^. Certains passages se
trouvent dans Beaulieu, op. cit., en particulier p. 214 sa. D'autres écrits
de l'époque font une propagande plus ou moins ouverte pour ou
contre Nabonide, mais aucun n'a ce caractère de pamphlet. DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 15
Le pouvoir et les dieux-
Four les Mésopotamiens, le pouvoir appartenait aux dieux qui
le déléguaient au souverain de leur choix et, dans la relation entre le
monde divin et celui des hommes, l'image divine et le temple qui
l'abritait jouaient un rôle fondamental. Pour s'intéresser à ce qui se
passait sur terre, les dieux devaient en effet s'incarner dans une
image qui résidait au milieu des hommes dans sa maison. Il fallait
que l'image comme le temple fussent «convenables», «appropriés»,
c'est-à-dire conformes à certaines normes — sur lesquelles nous ne
savons presque rien — qui impliquaient un ensemble de signes
distinctifs ; cela concernait en particulier le plan des sanctuaires et
les attributs des statues divines. Le bâtiment ou l'image qui
n'obéissaient pas à ces règles, gage de leur validité et de leur
spécificité, ne pouvaient être acceptés par les dieux : ils étaient
inutiles et même sacrilèges. L'un des devoirs essentiels du roi,
intermédiaire privilégié entre les hommes et les dieux, était donc de
veiller à la conformité comme au bon état des images divines et de
leurs demeures 4 .
Chaque ville de Mésopotamie avait sa divinité tutélaire, qui
veillait sur son sort et dont elle partageait la gloire ; à Babylone,
c'était le dieu Marduk et son temple, l'Esagil, un nom sumérien que
l'on peut traduire par «Temple-au-pinacle-élevé» 5. Dans ce cas
précis, celui de la capitale de la Babylonie, l'importance
exceptionnelle de la divinité et de sa ville d'élection fut affirmée
solennellement à la fin du Ile millénaire avec la rédaction de
Yenuma elish, l'Epopée de la Création qui expliquait comment
Marduk était devenu le souverain des dieux pour les avoir sauvés en
triomphant dans le combat cosmique opposant les jeunes dieux aux
plus anciens 6 . Le récit de la création se termine par la construction de
Babylone et de l'Esagil par les dieux eux-mêmes, suivie d'une sorte
de sacre de Marduk dans l'Esagil. Babylone et le temple de Marduk
étaient donc le centre du monde, d'origine surnaturelle et
4. Pour tout ce qui concerne le temple, l'image divine et le roi bâtisseur,
voir mon livre, Le palais sans rival. Le récit de construction en Assyrie,
Paris 1990.
5. J. BOTTERO - S. N. KRAMER, Lorsque les dieux faisaient l'homme,
Paris 1989, p. 667.
6. Probablement sous le règne de Nabuchodonosor 1er, voir BOTTERO-
KRAMER, op. cit. p. 603 et note 1, et p. 654. Pour la traduction de
Yenuma elish, voir p. 604-653. 16 Sylvie Lackenbacher
l'emportaient de ce fait sur tous les autres sanctuaires. L'enuma elish
était récité chaque année lors de la Fête du Nouvel An : il n'était
donc pas question d'oublier la prééminence du dieu, de son temple et
de sa ville, tous trois indissociables 7.
Il fallait pourtant admettre qu'une catastrophe pouvait
s'abattre sur Babylone. Le sort d'un pays, toujours lié à celui de son
souverain, dépendait de sa divinité tutélaire, de sa bonne volonté,
mais aussi de sa position parmi les autres dieux. Que signifiaient
alors les malheurs de la ville où résidait le pouvoir? La question
s'était posée tout au long de l'histoire mésopotamienne et avait
suscité diverses réponses dès l'époque sumérienne, pendant laquelle
le pouvoir passa souvent d'une ville à l'autre. Il était difficile
d'admettre que sa divinité poliade, surtout si c'était le dieu
national, pouvait perdre son rang ; il était inimaginable qu'elle
puisse être affaiblie ou vaincue. On préférait croire que, les dieux
ayant décidé que le pouvoir devait changer de siège, la divinité
avait dû se résigner à quitter sa ville : c'est la thèse de la
«Lamentation sur la destruction de Sumer et Ur» 8 ; Ou bien que,
courroucée par un manquement à son égard, elle s'en était détournée et
l'avait abandonnée à ses ennemis. La défaite signifiait parfois la
destruction du temple et le départ en captivité de l'image divine : ce
ne pouvait être dû qu'à l'abandon ou à la colère de la divinité qui les
avait désertés, car c'était impensable tant qu'elle était présente.
7. Les Assyriens comprirent le parti que l'on pouvait tirer du poème et en
firent une version où Assur, leur dieu national, tenait le rôle de
Marduk.
8. Voir P. MICHALOWSKI, The Lamentation over the Destruction of
Sumer and Ur, Winona Lake, Eisenbrauns 1989, p. 15 «The gods have
made their decision and Ur must fall, for it is time for a new dynasty to
take over; no fault is implied, this is simply how things are». Enlil dit à
son fils Nanna, le dieu de la ville d'Ur :
«Ur was indeed given kingship (but) it was not given an eternal
reign/From time immemorial, since the land was founded, until the
population multiplied/Who has ever seen a reign of kingship that
would take precedence (for ever)? /The reign of its kingship had been
long indeed but had to exaust itself. /O my Nanna, do not exert
yourself (in vain), leave your city ! ». DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 17
Les malheurs passés de Babylone
L'avènement de Cyrus marquait la fin d'un destin millénaire,
même si personne ne pouvait le savoir, mais ce n'était pas la
première fois qu'il fallait expliquer les malheurs de Babylone. Il est
très probable que l'un des chefs-d'oeuvres de la littérature
mésopotamienne, le Poème d'Erra, qui décrit les ravages de la guerre,
fut rédigé après une période particulièrement noire de l'histoire
babylonienne, vraisemblablement entre 1100 et 850, au moment des
attaques constantes des nomades Sutéens. A propos de l'auteur du
Poème d'Erra, J. Bottéro écrit : «II lui fallait résoudre un problème à
la fois capital et obsédant. A la façon des Judéens de la Bible, qui
n'arrivaient pas à comprendre comment Jérusalem (...) avait pu
succomber devant ses assaillants, l'auteur d'Erra (...) se trouvait lui
aussi confronté à une situation incompréhensible et absurde : pourquoi
ces longs siècles de décadence, d'humiliation et de malheurs dans un
pays dont la métropole servait de résidence et d'habitacle à
Marduk, le plus grand dieu, le roi du monde ?» 9. Le Poème d'Erra
imputait toutes les catastrophes qui avaient fondu sur leur pays non
aux fautes des Babvloniens et encore moins à celles de leur roi, mais à
la ruse d'Erra, le dieu de la guerre, qui, désireux de se livrer à son
activité favorite, avait convaincu Marduk de quitter la ville.
Quand la Babylonie faisait partie de l'empire assyrien sans
pouvoir s'y résigner, troubles et soulèvements amenèrent le roi
assyrien Sennacherib à détruire Babylone et l'Esagil en 689, et la
statue de Marduk fut envoyée en Assyrie. Le sacrilège était immense,
même pour les Assyriens : Sennacherib l'expliqua dans ses
inscriptions par l'impiété des Babyloniens qui aurait provoqué la
colère de Marduk dont il avait été l'instrument. Il est probable que la
propagande assyrienne fut diffusée en Babylonie où l'Assyrie avait
d'ailleurs ses partisans, mais il faut noter qu'elle ne mettait pas
l'accent sur la responsabilité du souverain babylonien. Asarhaddon,
le propre fils de Sennacherib, rebâtit Babylone, expliquant cette fois
que Marduk avait pardonné et l'image divine fut enfin renvoyée au
début du règne d'Assurbanipal "10. Après la chute de l'empire
9. Op. cit., p. 721 . Pour le Poème d'Erra, voir p. 681-707.
10. Voir Le Palais sans rival p. 63 sq. (pour la destruction et la
reconstruction de Babylone) et S. PARPOLA, Letters from Assyrian
Scholars to the Kings Esarhaddon and Assurbanipal, Butzon &
Bercker, Neukirchen-Vluyn, II. AOAT 5/2, 1983, p. 32 sq. (pour les
motifs qui retardèrent le retour de l'image divine). 18 Sylvie Lackenbacher
assyrien, les auteurs babyloniens, en particulier ceux des chroniques,
et certaines inscriptions de Nabonide lui-même ne manquèrent pas
d'attribuer sa disparition à la vengeance de Marduk H.
La défaite de Nabonide et le fait qu'un roi étranger soit monté
sur le trône n'étaient donc pas des événements sans précédents.
Jamais, semble-t-il, les Babyloniens eux-mêmes n'avaient attribué
officiellement leurs malheurs à leur souverain ; s'ils le firent cette
fois, en écrivant un pamphlet, qui s'en chargea et pourquoi, comment
s'y prirent-ils et leurs attaques étaient-elles fondées ?
Le pamphlet
La première colonne du texte est fort endommagée, mais il est
clair que le poème commence par évoquer les méfaits politiques de
Nabonide en traçant un tableau de la situation sous son règne ; c'est en
quelque sorte le pendant négatif de certains passages d'inscriptions
royales antérieures qui célébraient l'âge d'or établi par ceux qui
voulaient se poser en modèle de bon souverain. On reconnaît ainsi un
certain nombre de lieux-communs fort anciens (on les trouve déjà dans
la littérature sumérienne) qui permettent d'établir le portrait du bon
et du mauvais roi, en l'occurrence du mauvais : la loi n'existe plus, les
routes sont bloquées et on ne peut plus faire de commerce, les
moissonneurs ne chantent plus dans les champs et la joie a disparu.
De fait, le roi de Babylone est accusé d'avoir infligé à son pays le
traitement que ses glorieux prédécesseurs s'étaient vantés d'avoir
fait subir aux royaumes ennemis vaincus.
Nabonide et le dieu lune
Abandonné par sa divinité protectrice, Nabonide se livra à
l'impiété. Il fit fabriquer une image divine, l'installa dans le temple
sur un piédestal, la nomma Nanna, nom sumérien du dieu lune, révéré
depuis toujours en Mésopotamie et dieu tutélaire de la ville d'Ur :
pourtant, c'était une image «telle que personne n'en avait jamais
vue». Le texte est en mauvais état, d'où quelques hésitations de
traduction : 12
«(L'image) est ornée de [...) en lapis lazuli, couronnée d'une tiare ; son
apparence est celle de la lune d'éclipsé (?), le geste de sa main est celui du
11. BEAULIEU p. 105 sî/.
12. Voir les notes d'OPPENHEIM dans ANET (cf. note 3). DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 19
dieu lugal.SHU.DU (?) 13, ses cheveux atteignent le piédestal et devant elle
se trouvent le Dragon Tempête et le Taureau Sauvage»
Aucune image cultuelle n'a survécu et on ne sait pas comment
devait être une «normale» du dieu lune. D'autre part, certains
détails, ici, ne sont pas clairs, mais on voit bien que les longs cheveux
du dieu, son geste, et surtout le fait qu'il ait eu l'apparence de la lune
d'éclipsé (quel que soit le sens de l'expression) choquaient les fidèles
traditionnels. Le texte poursuit d'ailleurs en résumant l'impression
produite : on aurait dit «un démon couronné d'une tiare». Surtout,
crime capital, la forme de cette image, le dieu Ea n'avait pu la créer
ni le sage Adapa connaître son nom ; le premier est le dieu des
sciences et des techniques, celui qui a créé les prototypes de tout ce qui
existe dans ce domaine, le second le Sage par excellence qui a
transmis aux humains l'essentiel de ce qu'ils devaient savoir :
respectivement, le créateur et le garant des règles divines et de la
tradition. En un mot, l'image n'était ni «convenable» ni
«appropriée». Quant au dragon et au taureau sauvage, ces animaux
mythiques, traditionnellement, accompagnaient Marduk.
Le passage contient plusieurs points fondamentaux : la
dévotion de Nabonide pour le dieu lune ; la démonstration qu'il ne
s'agit pas du dieu lune traditionnel ; le sous-entendu que Nabonide
essaie de lui donner les attributs de Marduk et le fait qu'il ne
respecte pas les prescriptions d'Ea et d'Adapa.
On ne peut nier que Nabonide ait eu pour le dieu lune, Sin en
babylonien, une dévotion tout à fait particulière, qualifiée par
certains de fanatique, et qu'il ait même tenté d'établir sa suprématie
en Babylonie. Dans les inscriptions de la fin du règne, Marduk est
presque ignoré, tandis que Sin est constamment exalté ; Sin y porte
d'ailleurs les épithètes de Marduk. Dans l'une des dernières
inscriptions, Nabonide va jusqu'à l'appeler «dieu des dieux»,
probablement l'épithète la plus prestigieuse jamais attribuée à un
dieu mésopotamien ; tout ce qui est arrivé est dû à la colère ou la
faveur de Sin, ce qui était attribué à Marduk dans les textes
précédents l'est maintenant à Sin, les dieux lui obéissent, c'est lui qui
a désigné Nabonide pour la royauté dès sa conception. Dans les
dernières années de son règne, Nabonide n'hésitait plus à proclamer
sa dévotion fanatique à Sin et son intention de reléguer Marduk dans
un oubli presque total.
13. Une divinité, sans doute mineure, inconnue par ailleurs. 20 Sylvie Lackenbacher
D'autre part, le pamphlet accuse Nabonide d'adorer non pas
le dieu lune traditionnel, le grand dieu de la ville d'Ur, somme toute
l'une des divinités les plus vénérables du panthéon traditionnel,
appelé Nanna ou Su'en en sumérien et Sin en babylonien, mais Iltcri,
une hypostase étrangère : le dieu Teri/Ilteri était une divinité
lunaire bien connue à l'époque néo-assyrienne, vénérée par les tribus
araméennes de Syrie du nord 14. 11 est vrai que certains traits de la
religiosité de Nabonide ne peuvent être dus qu'à une longue
familiarité avec la culture de la région de Harrân dont il était
probablement originaire !-->.
Nabonide, poursuit le texte, décida de construire un temple -
en fait de rebâtir le temple de Sin de Harran détruit par les Modes -
pour abriter cette image et de ne pas célébrer la Fête du Nouvel An
tant qu'il n'aurait pas exécuté ce dessein. Pour cette image sacrilège,
il allait donc construire un temple sacrilège lui-aussi et de plus
négliger à cause de cela la principale fête traditionnelle, célébrée
dans le temple du dieu national et qui était l'occasion de rappeler la
prééminence de Marduk, de son temple et de Babylone. La rivalité
entre les deux temples est implicite, mais tout à fait claire.
Nabonide bâtit donc le sanctuaire et, prétend le texte, il en agrandit
les fondations, alors que l'une des règles fondamentales, lorsque l'on
reconstruisait un temple, était de respecter le plan originel 16 ;
l'accusation n'est même pas formulée, mais elle était grave et
14. J. LEWY, The Lato Assyro-Babylonian Cult of the Moon and its
Culmination at the Time of Nabonidus, Hebrew Union College
Annual 19, 194b, 405-89. Cette divinité, bien attestée dans
l'onomastique tardive (voir R. Z ADOK, On West Semites in Babylonia
during the Chaldean and Achaememan Periods, Jerusalem 1977)
apparaît dans les textes araméens sous le nom de Shahar, par
exemple à Ncirab, voir J. C. L. GIBSON, Textbook of Syrian Semitic
inscriptions, vol. II. Aramaic inscript ions, Oxford 1975, p. 93-98 .
15. LEWY, op. cit. ; BEAUL1EU p. 67-86 : la mère de Nabonide était
presque sûrement de Harran, son père peut-être. Le temple de Sin de
Harran est attesté depuis le début du Ile millénaire et le culte au dieu
lune, dans cette région, continua sans interruption jusqu'aux premiers
siècles de notre ère, comme le prouvent les inscriptions syriaques de
l'Osrhoènc, voir J. B. SEGAL, Edessa "The Blessed City", Oxford 1970,
p. 56-60 et 104-105, et H. J. W. DRIJVERS, Cults and Beliefs at Edessa,
Leydel980,p. 122-145.
16. Le palais sans rival, p. 28 sa. La description des travaux de Nabonide
est une sorte de petit récit de construction classique que cette seule
précision rend parodique. DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 21
d'autant plus perfide que Nabonidc, justement, se vanta toujours
d'avoir recherché plus soigneusement que quiconque les tracés anciens
des temples qu'il restaura I7. Enfin,
«comme dans l'Esagil, il installa devant un taureau sauvage féroce (pour le
garder)».
Cette fois, la tentative de rivaliser avec l'Esagil est explicite.
Nabonide en Arabie : Teinta contre Babylone
Le texte raconte ensuite brièvement comment Nabonide confia
le pouvoir à son fils Balthasar, partit pour l'Arabie avec une armée,
tua le prince de Teima et s'installa dans la ville. Les faits sont vrais
et c'est ainsi qu'effectivement, pendant tout le séjour en Arabie qui
dura dix ans, la Fête du Nouvel An ne fut pas célébrée, probablement
non pas parce que Nabonide l'avait supprimée, mais à cause de
l'absence du roi, que le prince héritier lui-même ne pouvait pas
remplacer. La fête ne fut célébrée à nouveau que lorsque Nabonide
retourna à Babylone, la treizième année de son règne.
Nabonide, poursuit le pamphlet, embellit et fortifia Teima et
il s'y construisit un palais comparable à celui de Babylone (autre
exemple de rivalité implicite), tout cela au grand dam des habitants
forcés d'accomplir d'énormes travaux. Là encore, il donne l'image
inverse du bon roi, ou plutôt sa conduite est présentée comme la
perversion d'une prérogative royale par excellence, la construction.
Les prétentions de Nabonide
Le texte est ensuite très abîmé et quand il redevient
compréhensible, c'est pour nous montrer Nabonide se vantant de ses
victoires, puis de sa science et de sa sagesse au milieu d'une
assemblée d'experts :
«II se levait dans rassemblée pour faire son propre éloge, (en disant) "Je suis
un sage, je sais, j'ai vu ce qui est cache, même si je ne sais pas écrire avec le
calame 18, j'ai vu des choses secrètes. Le dieu Iltcri m'a fait voir (des rêves),
17. BEAULIEUp. 7sq. et 138 sq.
18. C'est-à-dire le cunéiforme; en fait, dans une inscription, Nabonide se
flatte du contraire.