Une énigme monétaire au XIVe siècle : mention d'écu dans un fouage de Normandie en 1374 - article ; n°155 ; vol.6, pg 245-260

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Revue numismatique - Année 2000 - Volume 6 - Numéro 155 - Pages 245-260
Résumé. - Un fouage ou rôle d'impôt normand fait référence en 1374 à un écu valant 13 s. 4 d. t. De quelle monnaie s'agit-il vingt ans après la mise hors cours définitive des écus de Philippe VI et de Jean le Bon frappés entre 1337 et 1351 ? Les documents écrits témoignent du rôle que continuent à jouer ces pièces dans les transactions officieuses et officielles du royaume bien après leur décri comme monnaies réelles mais aussi comme monnaie de compte.
Summary. - A Norman taxt list of 1374 refers to an ecu with a value of 13 s. 4 d.t. But what coin could this have been, twenty years after the final discontinuation of the ecus struck by Philip VI and John the Good between 1337 and 1351? Written documents give evidence of the role these coins still played in official and unofficial transactions well after their discontinuation.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2000
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Langue Français
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Françoise Dumas
Henri Dubois
Une énigme monétaire au XIVe siècle : mention d'écu dans un
fouage de Normandie en 1374
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 155, année 2000 pp. 245-260.
Résumé
Résumé. - Un fouage ou rôle d'impôt normand fait référence en 1374 à un écu valant 13 s. 4 d. t. De quelle monnaie s'agit-il vingt
ans après la mise hors cours définitive des écus de Philippe VI et de Jean le Bon frappés entre 1337 et 1351 ? Les documents
écrits témoignent du rôle que continuent à jouer ces pièces dans les transactions officieuses et officielles du royaume bien après
leur décri comme monnaies réelles mais aussi comme monnaie de compte.
Abstract
Summary. - A Norman taxt list of 1374 refers to an ecu with a value of 13 s. 4 d.t. But what coin could this have been, twenty
years after the final discontinuation of the ecus struck by Philip VI and John the Good between 1337 and 1351? Written
documents give evidence of the role these coins still played in official and unofficial transactions well after their discontinuation.
Citer ce document / Cite this document :
Dumas Françoise, Dubois Henri. Une énigme monétaire au XIVe siècle : mention d'écu dans un fouage de Normandie en 1374.
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 155, année 2000 pp. 245-260.
doi : 10.3406/numi.2000.2286
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/numi_0484-8942_2000_num_6_155_2286DUBOIS*, Françoise DUMAS** Henri
UNE ÉNIGME MONÉTAIRE AU XIVe SIÈCLE
MENTION D'ECU
DANS UN FOUAGE DE NORMANDIE, EN 1374***
témoignent écus monnaie officielles 13 Résumé. s. de 4 d. Philippe de t. du - De compte. Un royaume rôle quelle VI fouage que et monnaie de bien continuent ou Jean rôle après le s'agit-il d'impôt Bon leur à jouer frappés décri vingt normand ces comme ans entre pièces après fait 1337 monnaies dans référence la et mise les 1351 transactions réelles hors en ? Les 1374 cours mais documents à un définitive officieuses aussi écu comme valant écrits des et
Summary. - A Norman taxt list of 1374 refers to an ecu with a value of 13 s. 4 d.t. But
what coin could this have been, twenty years after the final discontinuation of the ecus
struck by Philip VI and John the Good between 1337 and 1351? Written documents give
evidence of the role these coins still played in official and unofficial transactions well
after their discontinuation.
Le document sur lequel nous désirons attirer l'attention aujourd'hui est
contenu dans le Ms. Fr. n° 23907 de la Bibliothèque nationale de France,
manuscrit issu de la collection de Gaignières acquise par la Bibliothèque
Royale en 1711 et appartenant à la suite des mss. 23897 à 23916 figurant
au catalogue comme « rôles de tailles et impôts divers, XIVe - XVIe s. ».
Il s'agit selon toute vraisemblance de fragments provenant des archives
de la Cour des Comptes et acquis par le collectionneur, donc avant l'i
ncendie de 1737. Le document se présente aujourd'hui comme une suite
de sept feuillets de parchemin, foliotés 44 à 50 lors de la reliure et qui ont
été recollés alors avec décalage. Ils semblent provenir d'un cahier plutôt
que d'un rôle, car on n'y remarque aucune trace de piqûre. On remar-
* Professeur honoraire à l'Université de Paris-Sorbonne.
** Conservateur général honoraire des bibliothèques, 137, boulevard Saint-Michel, 75005 Paris.
*** Ce texte a fait l'objet d'une communication à la Société nationale des antiquaires de France
en 1999.
Revue numismatique, 2000, p. 245-260 HENRI DUBOIS, FRANÇOISE DUMAS 246
quera au passage qu'une partie importante de ces documents fiscaux
concerne la Normandie, soit que Gaignières se soit intéressé particulièr
ement à cette province, soit par pur hasard.
Bibl. nat. de France, ms. fr. 23907, fol. 45.
« Le taux des fouages de deux frans d'or pour feu des villes et paroisses
des doyennés de Rouen, pour un an commençant le premier jour de jan
vier 1373, fait par les esleus es cité et dyocese de Rouen sur le fait des
aides ordennés pour la guerre sur une chascune des paroisses desdiz
doyennez cy après contenuz, a cueillir et lever a trois termes de l'an, le
1er terme commenchant led. premier jour de janvier 1373, le second le
premier jour de may et le derrain le premier jour de septembre aprez en
suivant, c'est assavoir pour chascun tiers sur chascun feu un escu qui
vault 13 s. 4 . t..
Envoie par nouz esleus soubz nos seaux a Jehan le Mareschal, receveur
general desdiz aides oudit diocese.
Doyenné de Saint- Joire :
La paroisse de St-Paer : 88 frans etc.
L'objet de ce document est parfaitement explicite. Il s'agit de la taxa
tion (« taux ») des paroisses d'un certain nombre de doyennés du vaste
archidiocèse de Rouen en vue de la levée d'un fouage royal de deux
francs d'or par feu au cours de l'année commençant au 1er janvier 1373 a.
st., soit l'année moderne 1374. Cette taxation est faite par les élus « es
cité et dyocese de Rouen » pour les aides « ordennés pour la guerre ». Le
diocèse est donc toujours alors la circonscription de base pour la levée
des impôts royaux, et notamment du fouage, et les élus, en fait commis
par le roi, sont compétents pour l'ensemble du diocèse. Mais la recette est
déjà organisée par unités territoriales plus petites.
Notre document, en effet, comporte la liste des paroisses et « villes » de
seulement six doyennés, l'un n'étant pas complet. Il s'agit de ceux de
Saint-Georges-de-Boscherville, Pavilly, Cailly, Ry, Perriers-sur-Andelle,
et la Chrétienté de Rouen, ce dernier incomplet, puisque n'y figurent que
les paroisses hors la ville, considérées comme paroisses rurales, alors que
les 3 1 de Rouen intra muros, sans doute imposées à un autre
taux, ou exemptées, en sont absentes. Les taxations sont exprimées, pa
roisse par paroisse, en francs d'or, monnaie réelle et officielle. On note
que ces doyennés sont disposés en étoile autour de la ville. Chaque
doyenné fait l'objet d'une totalisation partielle, toujours en francs, et il y
a à la fin une « somme toute pour l'an », elle aussi exprimée en francs,
de 7 238 francs correspondant à 3 619 feux fiscaux, pour 270 paroisses
rurales et suburbaines. Au passage, on note que les effectifs de
des doyennés ruraux sont tous proches de 50 paroisses (moyenne 49) et
que le doyenné de la Chrétienté, complet, monterait à 56 paroisses.
RN 2000, p. 245-260 D'ECU DANS UN FOUAGE DE NORMANDIE 247 MENTION
Si les élus travaillent ici dans le cadre d'un regroupement de doyennés,
c'est probablement en raison de l'extension considérable du diocèse (en
viron 1300 paroisses). Les doyennés représentés appartiennent tous aussi
à une autre circonscription ecclésiastique, le grand archidiaconé, mais ils
n'en constituent pas la totalité, cet archidiaconé n'ayant pas servi de
cadre fiscal. Les paroisses rurales ont ici une moyenne de feux fiscaux de
13,66 et les 25 suburbaines une de 10,8 seulement. La
paroisse la plus imposée a 80 feux fiscaux, les moins imposées un feu.
Cela correspond à une population rurale restée importante, malgré les
malheurs du temps, mais qu'il n'est pas possible d'évaluer.
Quel impôt ?
Même si Charles V a pu être qualifié de « père de l'impôt »', la suc
cession des impositions « mises sus » sous son règne n'est pas connue
avec précision. En matière d'impôt direct, le recours à un fouage « pour
la défense du royaume » se fonde sur les décisions prises par les Etats
(probablement de la seule Languedoïl) convoqués à Amiens à la fin de
novembre 1363 par le roi Jean le Bon. Ce fouage était destiné à solder en
permanence 6 000 hommes d'armes pour la lutte contre les Compagnies
de routiers et devait être levé au taux moyen de 3 francs (franc d'or à che
val de 3,885 g d'or fin), de 1 à 9 francs selon les feux, par an et à trois
termes : « premier impôt uniforme sur toute la Languedoïl », selon
Henneman2. Ce fouage, nous le verrons, a été levé les années suivantes,
et renouvelé par des ordonnances de juillet 1367, mais son taux a varié,
le plus souvent 4 francs par feu de ville fermée et 1 franc 1/2 par feu de
plat pays. La reprise de la guerre à l'automne 1369 avec le roi
d'Angleterrre et le prince de Galles a naturellement conduit le gouverne
ment à, selon l'expression de Henneman, « trouver une base convenable
pour financer la guerre durant une période prolongée »3. Le fouage a
donc été maintenu par les Etats de décembre 1369, mais il a continué à
varier entre un taux fort (6 et 2 francs) et un taux allégé (4 et 1 1/2 francs
par feu fiscal).
Mais la Normandie occupait alors une place à part dans le dispositif fis
cal. Depuis les années 1360, la récupération des places tenues par les
Anglais dans cette province avait donné lieu à des impositions particul
ières, généralement levées sur les habitants des vicomtes proches de la
place qu'il s'agissait de racheter, venant s'ajouter au fouage général. A
l'époque de notre document, l'important château de Saint-Sauveur-le-
1. Françoise Autrand, Charles V, Paris, 1994, p. 669-687.
2. John Bell Henneman, Royal Taxation in Fourteenth-Century France. The captivity and ran
som of John II, 1356-1370, Philadelphie, 1976, p. 227.
3. Henneman, Ibid, p. 266.
RN 2000, p. 245-260 248 HENRI DUBOIS, FRANÇOISE DUMAS
Vicomte, en Cotentin, était toujours tenu par une garnison anglaise qui
terrorisait le pays alentour. Le 27 décembre 1372, le roi Charles avait or
donné la levée sur la Normandie d'une imposition particulière de 40 000
francs « pour le fait de Saint-Sauveur » et, le 1er août 1374, il demandait
encore une aide aux diocèses d'Evreux, Lisieux, Séez, Bayeux,
Coutances et Avranches « et les autres du pays de Normandie », toujours
pour la reprise de ce château, qui n'intervint que le 3 juillet 1375 sous la
forme d'un rachat qu'il fallut encore financer. Le 22 du même mois, le
roi, sachant combien les diocèses de la Normandie occidentale avaient
été mis à contribution, ordonnait explicitement de recourir au reste des
pays de Normandie « estans deçà la rivière de Saine »4. Or, certaines de
ces impositions ont pris la forme d'un supplément de fouage, notamment
en 1374 5.
Notre impôt est-il le fouage général ou une imposition spéciale ? Du
fait qu'il est prévu pour un an et trois termes, il s'agit sans doute du
fouage général 6, ce qui n'exclut pas que son produit ait été partiellement
affecté aux dépenses du siège de la forteresse cotentinoise.
Le problème d'histoire monétaire posé par notre texte réside dans la
mention des trois termes ou tiers de levée, évalués chacun à « un escu qui
vault 13 s. 4 d. t. ».
Cet usage d'un écu valant 13 s. 4 d. t. dans un document tout à fait of
ficiel, transmis à la chambre des comptes, correspond-il à une initiative
individuelle, ou à un usage régional ?
En amont, nous avons deux textes révélateurs :
- un fragment de rôle en parchemin contenu dans le ms. fr. 25902 \ et
provenant évidemment aussi des archives de la chambre des comptes, est
intitulé « le taux de une chascune parroisse des doyennés de Saint- Joire,
de Pavilli, de Cailli, de Ry et de Périers, le quel taux sera levé es dessus-
dis doyennés pour le derrain terme de la seconde année commenchant le
premier jour de décembre mil 365 ». Les doyennés en question sont donc
les mêmes qu'en 1374, moins les paroisses suburbaines. Le montant of
ficiel du fouage n'est pas donné, mais seulement les quotes-parts des pa
roisses pour un terme, le dernier, semblable au premier. Il s'agit selon
toute vraisemblance du fouage créé par les Etats d'Amiens en décembre
1363. Or les sommes dues par les paroisses sont toutes exprimées en
écus, p. ex. « la parroisse de Villequier, 26 escus », à l'occasion on a
même des fractions d'écu : demi, quart d'écu. Malheureusement, le frag
ment, très incomplet, ne donne pas les sommes partielles ou totales.
4. Leopold Delisle, Mandements et actes divers de Charles V, Paris, 1874, (Collection de do
cuments inédits sur l'Histoire de France), n° 936, p. 485, n° 1057, p. 549-551, n° 1149, p. 597.
5. Exemples dans R. Delachenal, Histoire de Charles V, Paris, Picard, 1927-1931, t. IV, 1928,
p. 21 . En août et octobre 1374, les Etats de Normandie votent une aide des 2/3 du fouage. En 1375,
on affecte aux dépenses du siège les 2/3 des fouages du pays de Caux.
6. Règlement de ce fouage dans Ordonnances des rois de France..., t. VI, p. 2, d'avril 1374.
7. Fol. 12-16.
RN 2000, p. 245-260 D'ECU DANS UN FOUAGE DE NORMANDIE 249 MENTION
Quant aux bases de l'impôt, elles se révèlent être les mêmes que neuf ans
plus tard : la paroisse de Saint-Paër doit, pour ce terme de 1365, 44 écus,
soit 132 écus pour l'année. En 1374, elle sera taxée à 88 francs, soit 132
écus pour l'année. La cotisation est la même, et il s'agit donc d'un fouage
à 2 francs par feu. Mais ici, s 'agissant d'un seul terme, les quotes-parts
sont données directement en écus.
-Dans le ms. fr. 23905 8 sont conservés deux rôles de recette des
« aides de la guerre » pour un autre groupe de doyennés du même dio
cèse de Rouen, correspondant aux circonscriptions laïques de la vicomte
d'Arqués, de la ville de Dieppe, des comtés d'Eu et de Longueville, à sa
voir les doyennés d'Eu, de Foucarmont, Envermeu,
Bacqueville, l'« exemption » d'AHermont (à l'archevêque), les doyennés
de Sauqueville et Oisemont. Ces documents donnent « le nombre et val-
leur des feux de chascune parroice des diz doyennés pour un tiers d'an
commencent le 1er jour de janvier 1370 (et 1371) », donc les années mo
dernes 1371 et 1372. Le receveur, Jean Loton, auteur de ces rôles, précise
que le rôle a été établi par lui « par collacion faite de mot a mot au pap-
pier des esleuz au diocese de Rouen sur le fait des aides dessus dis », ce
que les élus ont certifié par l'apposition de leurs sceaux. Les rôles don
nent les sommes dues par paroisse, par doyenné et une somme toute.
Toutes ces sont en écus (un demi-écu apparaît pour la ville de
Dieppe) : 3 850 écus et demi, puis 3 744 écus et demi. L'écu règne donc
ici aussi pour l'évaluation du tiers de l'impôt. Et nous sommes ici au nord
du diocèse, à proximité immédiate de la Picardie. Cette façon de compt
er pourrait donc être un usage du diocèse de Rouen9.
Elle ne semble pas usitée dans le reste de la Normandie. Les quelques
informations que nous possédons sur les impôts de cette époque sont mal
heureusement insuffisamment explicites.
Dans le recueil ms. fr. 23905 se trouve bien le « nombre des feux du
dyocese d'Evreux ordennés par le Roy n. s. estre mis a assiete pour les
aides de la guerre » pour l'année 1370, à raison de 4 fr. et 1 fr. 1/2 par feu
à payer à trois termes. Mais le montant de chaque terme n'y figure pas 10.
Dans le même manuscrit, l'assiette d'une levée de 6 000 francs sur la
ville et vicomte de Caen ordonnée pour le « vuidement » du château de
Thury par le comte Pierre d'Alençon le 22 avril 1371 donne la taxation
des paroisses, en francs.
L'assiette de 2700 livres ordonnées en la vicomte de Vire par mande
ment de l'amiral Jean de Vienne, lieutenant du roi, pour « continuer » le
8. Fol. 106-112.
9. Elle n'est pas reprochée à ce receveur, en sus des autres griefs formulés à son encontre par les
réformateurs avant janvier 1375 : Ordonnances des rois..., t. VI, p. 91, supplique du 15 janvier 1375.
En 1364, d'ailleurs, le « receveur général pour le diocèse de Rouen des aides ordonnées à Amiens
pour la défense du royaume » maniait des francs pour payer des hommes d'armes. Mais ces francs
étaient comptés 24 s.t. pièce ! (Bibl. nat. de France, ms. Clairambault, 182, nra 6599-6601).
10. Fol. 119-120.
RN 2000, p. 245-260 250 HENRI DUBOIS, FRANÇOISE DUMAS
siège de Saint-Sauveur-le Vicomte en mai-juin 1375 donne les quotes-
parts des localités en livres, sous et denier n.
Il est vrai que, dans ces trois cas, il nous manque l'évaluation du mont
ant du 1/3 de l'impôt.
Quels écus ?
Que sont précisément ces écus évalués à 13 s. 4 d. t. en 1374 et, par dé
duction, dès 1365 ?
En 1374, Charles V règne depuis plus de dix ans. Il meurt en 1380 et
c'est seulement en 1385 (le 11 mars) que son fils et successeur Charles
VI crée l'écu d'or à la couronne. Cette monnaie porte dans le champ du
droit un écu aux trois lis, couronné. Son cours est fixé à 18 s. p., soit 22
s. 6 d. t. Il ne peut s'agir de cet écu onze ans avant sa création. En outre,
le cours de cette pièce est plus élevé que celui qui est attribué aux écus
dans le texte normand. La valeur du franc - franc à cheval sous Jean le
Bon, franc à cheval puis denier d'or aux fleurs de lis dit communément
franc à pied sous Charles V - est de 20 s. t. ou 1 1. 1. Toutes ces pièces
sont d'or pur (24 carats), leur poids théorique de 3,885 g pour le franc à
cheval (63 au marc), de 3,824 g pour le « franc à pied » (64 au marc).
L'écu de Charles VI sera lui aussi d'or pur et un peu plus lourd : 4,079 g
(60 au marc) mais encore une fois, il est exclu que le texte normand y
fasse allusion. Dès lors il faut chercher ailleurs ou plus tôt cet écu qui
vaut les deux tiers du franc.
La position géographique de la Normandie ne permet guère de suppos
er qu'il s'agit d'une pièce étrangère servant de référence courante dans
un rôle d'impôt.
Une remontée dans le temps se révèle plus fructueuse. Mentionnons
pour mémoire « l'écu d'or de saint Louis » comme l'appellent les nu
mismates en relation avec l'écu qui en orne le droit. Cette pièce est
connue par une seule mention contemporaine que L. Carolus-Barré a rap
portée ici même : à l'occasion du naufrage dans le port de Trapani de la
flotte de retour de croisade en 1270, parmi les monnaies recueillies à la
demande de Charles d'Anjou figurent 21 « tournois d'or à la croix ».
Aucun autre nom n'est connu et rien n'autorise à conserver la dénominat
ion communément retenue n.
Philippe VI a créé en 1337 un « denier d'or à l'écu » ou « écu à la
chaise », dit aussi « denarius ad scutum » ou «florenus ad scutum » 13, au
droit duquel figure le roi couronné, assis sur une chaise gothique, et, pour
11. Ms.fr. 23907, fol. 86.
12. Louis Carolus-Barré, Objets précieux et monnaies retrouvés dans le port de Trapani en
1270..., RN 1976, p. 115-118. Michel Dhénin, Le « tournois d'or à la croix... », BSFN 1996, p. 92-
93. Marc Bompaire et R.A. Merson, Apropos du d'or à la croix (écu d'or de saint Louis),
BSFN 1997, p. 125-127.
13. Jean Lafaurœ, Les monnaies des rois de France, I, Paris-Bâle, 1951, 267, 292.
A/V2000, p. 245-260 MENTION D'ECU DANS UN FOUAGE DE NORMANDIE 25 1
la première fois, armé, la main gauche appuyée sur un écu fleurdelisé.
Cette monnaie d'un poids théorique de 4,532 g (54 au marc) a été émise
à 24 carats puis son titre est passé par étapes à 21 carats en 1348 et 1349.
Jean le Bon, au début de son règne, continue la frappe à son nom en
abaissant encore le titre qui passe de 21 à 18 carats en six mois tout en
gardant cet affaiblissement secret. En fait, les diverses émissions se dis
tinguent par des variantes dans la ponctuation qui sépare les mots des l
égendes ou l'adjonction de points auprès des trèfles qui ornent la croix du
revers. Son cours d'émission fut fixé à 20 s. t. ou 16 s. p. 14.
Il n'est pas question ici de retracer les fluctuations du cours des écus :
« écu Philippe » et « écu Jean ». E. Fournial en a établi un graphique pour
la période 1343-1350 15 et P. Spufford un tableau pour la période 1337-
1369 et même 1372 1б. Bien que décriés en mars 1356, les « florins à
Г écu » reçurent à nouveau, le 14 mai 1358, à la demande des états de
France et de Languedoc, une valeur de cours de 16 s. p. ou 20 s. t. 17.
Ces monnaies, très bonnes à l'origine et pendant dix ans : « ecus bons
a l'œil et doulx a la main », furent frappées en abondance pour alimenter
les subsides versés aux alliés au début de la Guerre de Cent Ans parmi
lesquels se trouvaient le comte de Flandre, l'évêque de Liège, le comte
de Luxembourg Jean l'Aveugle, roi de Bohême. Le comte de Savoie ou
celui de Genevois bénéficiaient eux de rentes sur le Trésor exprimées en
florins comme les subsides que versait à ses alliés Edouard III
d'Angleterre. Citons encore 10 000 écus versés au duc et à la duchesse de
Bretagne en janvier 1345, 20 000 écus au seigneur de Beaumont et
Valenciennes, Jean, frère de Guillaume comte de Hainaut et de
Hollande 18, 100 000 écus promis par Jean le Bon à Charles II de Navarre
lorsqu'il lui donna sa fille Jeanne en mariage en 1352.
Ces monnaies connurent un vrai succès. Ce phénomène se traduisit de
trois façons : utilisation, imitation et thésaurisation.
14. La fabrication des écus fut discontinue pour deux raisons que permet de saisir, entre autres,
le compte de la monnaie d'or de l'atelier de Montreuil-Bonnin entre 1337 et 1346. La fabrication
des écus, commencée en janvier 1337 laissa place, le 26 novembre 1339 à celle de lions puis de
pavillons, de couronnes, de doubles, d'anges. Après six mois de chômage (décembre 1342 -juin
1343), la fabrication des écus reprit, avec cependant une période de d'un mois entre août
et septembre 1343 (éd. M. Lecointre-Dupont, Archives historiques du Poitou, t. IV, 1875, p. 239-
273). Les difficultés d'approvisionnement n'étaient pas propres au Poitou. En 1342, elles exis
taient à Paris et le lucquois Tadolin qui s'était engagé à frapper 4 000 marcs d'or en mai 1341 en
avait monnayé à peine plus du quart en mars 1342 ; il s'agissait sans doute d'anges (Jules Viard,
Documents parisiens du règne de Philippe de Valois 1328-1350, Paris, 1900, p. 143-145). La plus
récente trace de fabrication de l'écu se trouve à Toulouse en octobre et novembre 1354. Félicien
DE Saulcy, Recueil de documents relatifs à l'histoire des monnaies..., t. I, Paris 1879, p. 324
(Collection de documents inédits sur l'histoire de France).
15. Etienne Fournial, Histoire monétaire de l'Occident médiéval, Paris, 1970, p. 109.
16. Peter Spufford, Handbook of medieval exchange, Londres, 1986, p. 189-191. V. aussi,
M. Bompaire et F. Dumas, Numismatique médiévale..., Turnhout, Brepols, 2000, annexe O.
17. F. DE Saulcy, op. cit., p. 357, 3S\-Ordonnances des rois de France, III, 219.
18. Journal du Trésor de Philippe VI, éd. J. Viard, 159, 269 (Collection de documents inédits
sur l'histoire de France).
RN 2000, p. 245-260 HENRI DUBOIS, FRANÇOISE DUMAS 252
Utilisation
Certains textes livrent trace de l'emploi de ces monnaies en Normandie
pour divers usages. En 1348, elles apparaissent dans les comptes de
Pierre Auzère le jeune, trésorier du duc concernant l'aide accordée par les
états : 24 écus pour 20 s. p. pièce19. En 1360, elles expriment les gages
des agents des aides : Thomas le Tourneur reçoit 3 écus par jour pendant
366 jours soit 1098 écus20.
En Normandie encore, en octobre 1358, l'assemblée des nobles du
bailliage de Caux refuse le subside demandé par le régent et voté par les
Etats réunis à Paris ; elle propose à sa place un fouage d'un écu d'or par
feu et pour un an21. A la même époque, en septembre précisément,
« ceulz du plat pais (sont taxés) de cent feux pour un homme d'armes qui
prenra demi-denier d'or a l'escu pour chascun jour » 22. En mai 1359, le
bailli de Caen ordonne au receveur de l'aide levée à Caen de payer les
gages des « gleves et archiers ou pris de IXc escuz le mois » 2\ En 1361,
l'assemblée du bailliage de Caen, pour trouver les 16 000 écus « du roi
Philippe » nécessaires au rachat des forteresses de Saint- Vaast et de
Lingèvres décrète un impôt de 12 deniers par livre (ou 5 %) sur les mar
chandises 2\ Les écus d'or royaux ont donc été utilisés en Normandie au
moins jusqu'en 1362 tant pour établir des fouages que pour payer des
gages ou fixer le montant de sommes importantes 25. En 1361 et 1362 ap
paraît une autre monnaie pour les fouages ou les gages, le royal, émis
par Jean le Bon en 1358 et 1359 26. A la fin du XIVe siècle et au début du
XVe s., sont encore mentionnées, dans les registres de l'Echiquier des
obligations de 100 écus de Jean et de 400 écus de Jean, contractées pour
l'une en 1359, l'autre n'étant pas datée 27. A un niveau beaucoup plus
humble, les comptes de la vicomte de Coutances pour 1360 mentionnent
des ventes de diverses quantités de cidre évaluées en écus (12, 7, 6, 7, 6
écus) ou des deniers trouvés sur deux condamnés à mort : « 4 escuz »,
« 5 escuz » ou encore le prix d'un cheval : 3 écus 2\ Bien évidemment, la
19. Alfred Coville, Les états provinciaux de Normandie au XIVe siècle, leurs origines et leur
développement, Paris, 1894, p. 347.
20. A. Coville, ibid., p. 221.
21. Henri Prentout, Les Etats provinciaux de Normandie, I, Caen, 1925, p. 114-115.
22. A. op. cit., p. 367.
23. A. Coville, ibid, p. 374.
24. H. Prentout, op. cit., p. 160.
25. Les quittances administratives du règne de Jean le Bon conservées à la Bibliothèque natio
nale et recensées par Michel Nortier contiennent des références à l'écu qui se comptent par di
zaines : Les Sources de l'histoire de la Normandie à la Bibliothèque nationale de Paris. Le fonds
français des manuscrits. Suppléments aux Annales de Normandie, 1963, 1967, 1968, 1971, 1973.
26. A. Coville, op. cit., p. 102 et 378.
27. Registre XII de l'Echiquier de Normandie, Arch, de la Seine-Maritime, IB 12, fol. 9 v°,
lettres, 1395 ; Registre XIX, Ibid., IB 19, fol. 8 v°, lettres, 1403.
28. F. de Beaurepaire, Le Cotentin sous Charles le Mauvais : le compte de la vicomte de
Coutances de Pâques 1356 à la Saint-Michel 1360, Recueil d'études normandes offert en hom
mage à Michel Nortier, Cahiers Leopold Delisle, t. XLIV, 1995, p. 255-277, cf. p. 270-271.
RN 2000, p. 245-260 MENTION D'ECU DANS UN FOUAGE DE NORMANDIE 253
circulation des écus n'était pas limitée à la Normandie. Marc Bompaire
en a relevé l'utilisation à Blois en 1354 par versement ou par achat 29. La
Bourgogne les a utilisés longtemps, de même que la Champagne ou la
Bretagne jusque dans les années 1364 àl370 30. Dans la province de
Reims, le collecteur pontifical Jean Oger en a reçu plus de 5 000 entre
1341 et 1343 31. A Paris, en 1346, la fille de Pierre des Essarts reçoit en
dot 3 000 écus lors de son mariage avec Etienne Marcel. Les fragments
du Journal du Trésor de Jean le Bon pour les dix derniers mois de l'an
née 1356 montrent une utilisation massive sinon exclusive de l'écu (on
relève deux mentions de moutons, pièces un peu plus lourdes et d'or
pur) 32. Dans le compte de la décime biennale accordée au roi Jean par le
pape Innocent VI, on relève la présence de près de 14 000 écus de
Philippe, soit plus de 25 % des monnaies d'or recueillies entre août 1360
et mars 1363 33. On en trouve trace dans les comptes de la Curie aposto
lique en 136234.
Imitations
Destinés, à l'origine, au versement de subsides au profit d'alliés du roi
de France dans sa lutte contre Edouard III d'Angleterre, les écus, qui
n'étaient pas la seule monnaie d'or frappée par Philippe VI ou par Jean le
Bon, furent imités par diverses seigneuries, par exemple l'Aquitaine, la
Bourgogne, la Flandre pendant près d'un siècle, et en dehors du royaume,
sous le nom de l'empereur Louis IV peut-être à Francfort, dès 1338 à
Anvers en Brabant, dès 1340 à Cologne, en Luxembourg ou encore à
Bibl. 29.Ecole M. Bompaire des Chartes, et Jean-Noël 147, 1989, Barrandon, p. 141-199, Les cf. imitations p. 148. M. de Bompaire florins dans nous la vallée a précisé du Rhône..., qu'un de
ces comptes blésois, Bibl. nat. de France, Pièces originales 2151, n° 29, pour les termes de Noël
1360 et Saint- Jean 1361 présente un système comptable intéressant, fondé sur le compagnon (gros
au lion flamand) évalué à 8 d. : le royal est compté pour 25 compagnons (16 s. 8 d.) et l'écu (de
Jean) pour 20 (13 s. 4 d.), le franc (à 20 s.) n'apparaissant que dans l'intitulé du compte).
30. Michael Jones, Ducal Brittany 1364-1399, Oxford, 1970, App. A et B, p. 204-218. L'écu
est, de beaucoup, la monnaie la plus employée.
31. Joseph Ghyssens, Choix de textes antérieurs à 1400 relatifs aux monnaies des Pays-Bas du
sud, Louvain, 1997, p. 153.
32. Leopold Delisle, Littérature latine et histoire du Moyen Age, Paris, 1890, p. 92-101.
33. Bibl. nat. de France, ms. lat. 5957, fol. 23-26. Outre diverses monnaies d'argent royales et
étrangères (oboles de France à 12 d., parpaïolles, compagnons à 15 d., esterlins, gros de Barcelone
à 2 s.), la décime a recueilli des royaux neufs et vieux (11 929), des moutons (16 621), des florins
(1 1 547), des écus « vieux », c'est-à-dire des écus de Philippe VI d'or fin (13 967), un petit nombre
de francs (700) et d'écus de Jean (263) et quelques pièces isolées. Les dépenses sont comptées en
florins, francs et gros. Aucune valeur n'est indiquée pour les monnaies d'or. Signalé par Raymond
Cazelles, Catalogue des comptes royaux de règnes de PhilippeVI et de Jean II (1328-1364),
Paris, 1984, p. 558 (Recueil des historiens de la France. Documents financiers, VI).
34. H. Hoberg, Die Einnahmen der Apostolischen Kammer unter Innocenz VI. 1352-1362,
Paderborn, 1955, p. 374, 419 (Die Einnahmenregesten des pâpstlichen Thesaurus). Cité par
Spufford.
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