Une intégration dans la durée. Les Italiens en région parisienne (1880-1960) - article ; n°3 ; vol.15, pg 151-176

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1999 - Volume 15 - Numéro 3 - Pages 151-176
La integración en el tiempo largo Los italianos en la region parisina (1880-1960).
Marie-Claude Blanc-Chaléard.
Este artículo expone la problemática y los principales resultados de una tesis sobre la inmigración y la integración de los italianos en París. El trabajo toma apoyo sobre el estudio monográfico comparado de dos barrios de la capital y dos localidades de las afueras, al este de París. Permite seguir poco menos de un siglo de historia migratoria, de fines del siglo XIX a los años sesenta del siglo XX, la constitución, el desarrollo y por fin la cancelación de territorios italo-parisinos. Es a través la evolución de estos territorios, inscriptos en el espacio popular de París, que se analizan los procesos de integración.
Une intégration dans la durée Les Italiens en région parisienne (1880-1960).
Marie-Claude Blanc-Chaléard.
L'article expose la démarche et les principaux résultats d'une thèse d'histoire sur l'immigration et l'intégration des Italiens à Paris. La démarche choisie s'appuie sur l'étude monographique comparée de deux quartiers de la capitale et de deux communes de la banlieue Est. Elle permet de suivre sur près d'un siècle d'histoire migratoire, de la fin du XIXe siècle aux années soixante, la constitution, la croissance puis l'effacement de «territoires italo-parisiens». C'est à travers l'évolution de ces territoires, inscrits dans l'espace populaire parisien, que sont analysés les processus d'intégration.
An Integration in the Duration The Italians in Paris Area (1880-1960).
Marie-Claude Blanc-Chaléard.
This article presents the approach and the principal results of a history thesis concerned with Italian migrants to Paris and the processes of their integration. The research is based on a comparative study of two neighbourhoods in Paris itself and two districts in the capital's eastern suburbs. The analysis traces over nearly a century of migration, between the late nineteenth century and the 1960s, the constitution, growth and then disappearance of these 'italo-parisian territories'. The processes of integration are analysed through the evolution of these territories within the context of the popular neighbourhoods of Paris in these years.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1999
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Marie-Claude Blanc-Chaléard
Une intégration dans la durée. Les Italiens en région parisienne
(1880-1960)
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 15 N°3. pp. 151-176.
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Blanc-Chaléard Marie-Claude. Une intégration dans la durée. Les Italiens en région parisienne (1880-1960). In: Revue
européenne de migrations internationales. Vol. 15 N°3. pp. 151-176.
doi : 10.3406/remi.1999.1696
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1999_num_15_3_1696Resumen
La integración en el tiempo largo Los italianos en la region parisina (1880-1960).
Marie-Claude Blanc-Chaléard.
Este artículo expone la problemática y los principales resultados de una tesis sobre la inmigración y la
integración de los italianos en París. El trabajo toma apoyo sobre el estudio monográfico comparado de
dos barrios de la capital y dos localidades de las afueras, al este de París. Permite seguir poco menos
de un siglo de historia migratoria, de fines del siglo XIX a los años sesenta del siglo XX, la constitución,
el desarrollo y por fin la cancelación de "territorios italo-parisinos". Es a través la evolución de estos
territorios, inscriptos en el espacio popular de París, que se analizan los procesos de integración.
Résumé
Une intégration dans la durée Les Italiens en région parisienne (1880-1960).
Marie-Claude Blanc-Chaléard.
L'article expose la démarche et les principaux résultats d'une thèse d'histoire sur l'immigration et
l'intégration des Italiens à Paris. La démarche choisie s'appuie sur l'étude monographique comparée de
deux quartiers de la capitale et de deux communes de la banlieue Est. Elle permet de suivre sur près
d'un siècle d'histoire migratoire, de la fin du XIXe siècle aux années soixante, la constitution, la
croissance puis l'effacement de «territoires italo-parisiens». C'est à travers l'évolution de ces territoires,
inscrits dans l'espace populaire parisien, que sont analysés les processus d'intégration.
Abstract
An Integration in the Duration The Italians in Paris Area (1880-1960).
Marie-Claude Blanc-Chaléard.
This article presents the approach and the principal results of a history thesis concerned with Italian
migrants to Paris and the processes of their integration. The research is based on a comparative study
of two neighbourhoods in Paris itself and two districts in the capital's eastern suburbs. The analysis
traces over nearly a century of migration, between the late nineteenth century and the 1960s, the
constitution, growth and then disappearance of these 'italo-parisian territories'. The processes of
integration are analysed through the evolution of these territories within the context of the popular
neighbourhoods of Paris in these years.Revue Européenne des Migrations Internationales, 1 999 (15) 3 pp. 151-176 151
Une intégration dans la durée
Les Italiens en région parisienne
(1880-1960)
Marie-Claude BLANC-CHALEARD
Dans le prolongement des travaux déjà riches et nombreux sur l'immigration
italienne en France1, la question de l'intégration méritait une approche spécifique,
susceptible d'œuvrer à une mise en perspective historique des interrogations
contemporaines sur le sujet. De ce point de vue, la région parisienne offrait un
caractère à la fois exemplaire et exceptionnel. Exemplaire, puisque là s'est opérée une
rencontre majeure, celle de la capitale, grande machine à absorber des migrants depuis
le début du XIXe siècle et du groupe immigré qui, jusque dans les années soixante, a
dominé la présence étrangère dans l'hexagone2. Exceptionnel, puisque l'intégration en
milieu urbain, qui plus est celui d'une métropole unique en France, présente des
caractères spécifiques, qui ne sont pas toujours transposables en milieu industriel ou
rural3.
Avec un peu de retard sur les régions du Sud-Est, les flux d'Italiens grossirent
à Paris au lendemain de la guerre de 1870. En 1911, les Transalpins ont dépassé les
Belges, qui étaient demeurés les premiers des étrangers parisiens depuis le milieu du
XIXe siècle. A la fin de la période, ils participèrent, encore que modestement, au grand
afflux étranger des années 1960-1970. Dans ce long périple, fait de vagues successives,
* Historienne, Maître de Conférences, Université d'Orléans, Faculté des Lettres, Langues et
Sciences Humaines, rue de Tours, 45072 Orléans Cedex 2, France.
1 Cf. P. Milza, Voyage en Ritalie, véritable bilan de la recherche en matière d'immigration
italienne en 1993.
2 Du recensement de 1901 à celui de 1962, les originaires d'outre-monts étaient au premier rang
de la population étrangère en France.
3 Les Italiens se retrouvent, comme on sait, dans tous les milieux. Dès 1952, l'enquête de A.
Girard et J. Stœtzel montrait les différences entre ceux du Sud-Ouest rural et les Parisiens
(cahier INED n° 19). Depuis, la thèse de Gérard Noiriel a donné des pistes pour comprendre
l'intégration en Lorraine industrielle (1984). Marie-Claude BLANC-CHALEARD 152
Figure 1 : Evolution de la population italienne à Paris et en banlieue
Nbre d'Italiens
160000 -,
140000 -
120000 -
100000 ■
80000 -
Illustration non autorisée à la diffusion 60000 -
40000 -
20000 -
y- I6'* CD
CO en o CO co CD ^ ■•- Mondiale Guerre £j ■>- ^- ^ Mondiale Guerre
PARIS Pte BANLIEUE Is& Marne is& Oise
Source : recensements de la population.
de reflux et de ruptures, la « grande époque » fut l'entre-deux-guerres, premier temps
fort de l'immigration étrangère en France (Figure 1 ).
Le cadre chronologique était donc imposé par l'histoire. En revanche, il fallait
faire des choix susceptibles de rendre compte le plus concrètement possible des
processus d'intégration, en réponse à notre projet de départ : donner un contenu dans la
durée à la notion d'intégration à travers une lecture minutieuse des relations entre les
migrants et le milieu d'accueil. Les options retenues doivent beaucoup à notre
formation de géographe : l'approche par le territoire, le souci de prendre en compte la
population englobante, le recours aux changements d'échelle4.
L'approche par le territoire : nous prenons le mot territoire dans le sens
d'espace investi par une société, marqué par elle selon des modes aussi bien visibles
qu'invisibles. Notre connaissance des immigrés italiens est partie des localisations de
4 Nous utilisons ici les travaux d'une thèse de doctorat prochainement publiée à l'Ecole française
de Rome (1995).
REMI 1999 (15) 3 pp. 151-176 intégration dans la durée. Les Italiens en Région parisienne (1880-1960) 153 Une
résidence, et au-delà, des lieux de vie. Autour de ces derniers, nous avons vu
s'organiser les phases migratoires, partagées entre flux mobiles et stabilisations. La
recherche sur les lieux ouvraient sur celle des pratiques (travail, loisirs, politique, etc.).
Nous avons porté une attention particulière à la vie quotidienne et aux réseaux de
relations. Cela supposait de délimiter un terrain dans l'agglomération : ce fut l'Est
parisien. A partir de la gare de Lyon, véritable port de débarquement des Transalpins à
Paris, s'est constitué très tôt dans cette partie de la capitale, un espace d'implantation
centré sur les quartiers populaires du onzième, douzième et vingtième arrondissements,
espace qui s'est étendu aux communes de la banlieue environnante. D'après la carte des
effectifs italiens en 1926 (Figure 2) nous avons choisi dans cet ensemble les quartiers
se rattachant au faubourg Saint-Antoine et les communes de Montreuil et de Nogent-
sur-Marne5. Ce choix allait permettre d'étudier les différences entre trois types de
territoires d'accueil au sein d'un espace solidaire.
Figure 2 : Les Italiens dans le département de la Seine en 1926
(en valeurs absolues par quartier ou commune)
Nombre d'Italiens par quartier ou commune
> 2000 Italiens
I I
Illustration non autorisée à la diffusion
nt-sur-Marne
Charonne
;ite-Marguerite
Source : recensement de 1926.
5 Le travail à partir de sources statistiques impose un cadre normatif. Pour Paris, nous avons
privilégié l'échelle du quartier. Les deux quartiers de Sainte Marguerite et de Charonne ne
recoupent pas les limites du faubourg Saint Antoine. Celui-ci s'étend sur d'autres quartiers et
l'Est de Charonne en est exclu. Nous avons toutefois assez d'éléments pour centrer la présente
étude sur le faubourg.
REMI 1999 (15) 3 pp. 151-176 154 Marie-Claude BLANC-CHALEARD
La prise en compte de la population englobante. Notre lecture de
l'intégration inscrivait la problématique dans la rencontre entre deux territoires, celui
des migrants, partagés entre région de départ et espace d'accueil, et celui, dominant, de
la société parisienne, elle-même partagée entre un modèle en place et de constantes
mutations. Cela supposait de prendre en compte ensemble les deux territoires et
d'associer aux sources concernant les Italiens, celles qui concernaient les Parisiens et
l'évolution de leurs pratiques.
Le changement d'échelle, enfin, allait permettre de mettre en évidence les
logiques multiples qui commandent l'évolution du territoire dans lequel s'exprime
l'intégration. On sait en effet qu'au-delà des pratiques locales, celle-ci est affaire
d'évolution politique, sociale et culturelle à des échelles plus larges, celle de
l'agglomération, et au-delà celle de la nation et des relations internationales
(notamment les relations franco-italiennes). Ces croisements d'échelle donnent tout son
sens à l'étude dans la durée. Les ruptures liées aux deux guerres mondiales séparent
ainsi en trois grandes étapes l'évolution du territoire italo-parisien. On y retrouve les
rythmes de l'histoire des migrations en France. En même temps, on mesure à quel point
les faits d'intégration, analysés à l'échelle du territoire, permettent de déceler les
ruptures du temps social, au-delà de celle des événements politiques et des crises
économiques.
1880-1914 : PREMIERES MIGRATIONS DE L'AGE
INDUSTRIEL A NOGENT ET DANS LE FAUBOURG SAINT-
ANTOINE
Italiens de Nogent-sur-Marne : une colonie-type
La présence italienne est fortement concentrée dans Paris intra-muros jusqu'à
la Première Guerre mondiale : 75 % des Transalpins y sont recensés en 1911. Mais c'est
à quelques kilomètres des remparts, dans la commune de Nogent-sur-Marne, que nous
analyserons notre premier territoire.
Le cas nogentais est à la fois un cas à part et un cas exemplaire. Un cas à part,
puisqu'on a affaire à une colonie exceptionnellement nombreuse et exceptionnellement
regroupée à l'échelle de l'agglomération (Figure 3a)6. Seule commune de banlieue où la
proportion d'Italiens soit supérieure à 4 % en 1896, Nogcnt compte plus de huit cents
Transalpins en 1911, répartis dans un petit nombre de rues du vieux centre. Le cas est
exemplaire toutefois, car le fonctionnement de la colonie correspond à un modèle dont
on trouve des répliques atténuées dans toute l'agglomération. C'est enfin un cas dont les
sources nominatives permettent de suivre l'évolution depuis le premier « état des
6 Le seul pourcentage supérieur concerne le quartier Villette, dans le XIXe arrondissement, qui
compte quelque 3 000 Italiens à la fin du siècle. Une thèse en cours, de Judith Rainhorn,
devrait permettre d'en savoir plus long sur cette colonie.
REM I 1 999 ( 15) 3 pp. 151-176 intégration dans la durée. Les Italiens en Région parisienne (1880-1960) 155 Une
Figure 3 : Les Italiens à Nogent-sur-Marne
A : en 1911
Pa
Illustration non autorisée à la diffusion
Source : recensement 1911, Nogent-sur-Marne.
B : Population d'origine italienne en 1936
Illustration non autorisée à la diffusion
D'après les listes nominatives du recensement de 1946.
REMI 1999 (15) 3 pp. 151-176 Marie-Claude BLANC-CHALEARD 156
Italiens » en 1872 jusqu'au XXe siècle. Les sources, comme les témoignages, nous
parlent d'une filière migratoire qui prend corps dès 1872. A cette date, 40 % des 112
Italiens recensés viennent de Ferriere, un village du haut Val Nure, vallée de la
montagne apennine au Sud de Piacenza . Les autres sont originaires d'autres villages de
la même vallée ou du Val Ceno voisin (rattaché à la province de Parme au début du
siècle). En 1911, 70 % des Italo-Nogentais sont nés dans ce secteur. S'y ajoutent
quelques Piémontais et Italo-Autrichiens du Trentin. Tous les hommes sont maçons, rares épouses font profession de « logeuses ». A partir de là une chaîne
migratoire se met en place. Elle fait se succéder les jeunes hommes, très vite
accompagnés de jeunes femmes. Au fil des décennies, la même histoire semble se
répéter pour tous : les hommes « font le maçon », les femmes sont blanchisseuses ou
plumassières, les enfants qui naissent sont envoyés en Italie et reviennent travailler,
souvent dès l'âge de douze ans. L'instabilité est grande, mais la colonie ne cesse de
grandir et se structure en un milieu communautaire de plus en plus complet, à l'ombre
des vieilles maisons du centre-ville louées au départ par les Nogentais à quelques
logeurs transalpins. La vie entre soi paraît solidement organisée après le tournant du
siècle, avec plusieurs boutiques « produits d'Italie », des cafés-hôtels qui accueillent
désormais les nouveaux venus, et deux bals où résonnent l'accordéon et les airs
montagnards traditionnels. Fondées après 1900, les premières entreprises vont donner
localement une dimension de plus en plus communautaire au métier du bâtiment,
embauchant des compatriotes et les logeant à l'occasion dans des immeubles
nouvellement construits. La concentration de l'habitat est donc l'expression d'un groupe
fortement soudé et de nombreux signes laissent percevoir une stratégie collective,
tournée vers la conservation du village de départ. Les natifs du Val Nure ont un rôle
dominant, l'endogamie est la règle au sein de la colonie et, quoique nogentais depuis
plus de dix ans parfois, sur les papiers officiels, les Italiens se disent toujours
domiciliés au lieu de naissance, où résident leurs parents et enfants. La cohésion
communautaire est également favorisée par des mécanismes de ségrégation
particulièrement puissants à Nogent : les Nogentais sont surtout des Parisiens installés
en banlieue, et la tendance forte depuis le milieu du XIXe siècle est celle d'une ville de
résidence pour catégories sociales aisées sur les marges du bois de Vincennes et d'une
commune d'employés (chemin de fer de l'Est, magasins parisiens). A cela s'ajoute
l'image récréative d'un paradis du dimanche, avec ses guinguettes du « front de
Marne ». L'exclusion dont sont victimes les Italiens oscille entre la violence sous-
jacente à la fin du siècle (après l'attentat de Caserio contre le président Carnot en 1894,
les Italiens allaient en groupe au bureau de tabac de peur des agressions) et le mépris
dégoûté qui entoure les « rues à Ritals » comme les métiers subalternes de maçon ou de
blanchisseuse.
L'image des localisations ne dit pourtant pas tout. La ségrégation est moins
absolue qu'il n'y paraît, puisque le centre reste peuplé à 80 % de Français, parmi
lesquels de nombreux ouvriers (blanchisseuses), mêlés à des artisans et des
commerçants, comme dans tous les milieux populaires de l'époque. Les commerces
sont le signe du maintien des fonctions de centre, marquées en outre par la présence du
marché, de l'église, du commissariat et des écoles. La nouvelle mairie est toute proche.
Les pratiques communes et les lieux d'échange sont nombreux, favorisés par la
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proximité spatiale comme par les institutions républicaines. Cela explique l'évolution
de la colonie. A la veille de la Première Guerre mondiale, les signes de sédentarisation
sont multiples. Avant 1900, le taux d'activité des femmes était de 80 %. En 1911, il est
tombé à 60 % : les femmes restent avec leurs enfants, en nombre croissant, et ces
derniers fréquentent l'école de Nogent. D'autre part, parmi les jeunes travailleurs
d'origine italienne, ceux qui sont nés en France échappent davantage au métier de
maçon (40 % contre 70 % pour la moyenne des hommes). De plus, des stratégies
individuelles, en rupture avec le centre communautaire, ne sont pas rares et concernent
aussi bien l'ouvrier-maçon que l'entrepreneur qui « a réussi ». Toutefois, c'est au
sommet de la colonie que les échanges avec le milieu français sont sensibles. Les
patrons italiens se retrouvent dans les mêmes sociétés de secours mutuel que les
français et contribuent à la construction du Nogent moderne aussi bien qu'à l'entretien
des bâtiments municipaux7. Le métier de rebut est devenu instrument de
reconnaissance sociale. Si le démarrage de la prospérité se situe après 1900 (les Italiens
se mettent à leur compte avec des moyens de fortune et progressent grâce à une main-
d'œuvre de pays), les besoins de la banlieue en matière de construction expliquent sans
doute que le repli de la colonie n'ait guère été sensible lors de la Grande dépression.
Après la Première Guerre mondiale, le maire de la commune, Pierre Champion fait une
ovation officielle à la colonie italienne, à l'occasion du retour des corps de deux jeunes
italo-nogentais morts pour la France. Vue comme un monde à part dans la société
nogentaise, la colonie italienne n'en fait pas moins partie de la commune à cette date.
La Lyre garibaldienne nogentaise, association née à la fin du XIXe siècle, connaît alors
son heure de gloire. Elle symbolise pendant quelques années le succès de l'intégration
communautaire et participe localement au défilé du 14 juillet.
Les Italiens du faubourg Saint-Antoine : l'immersion en quartier
populaire
La discontinuité des sources parisiennes rend plus difficile l'approche par les
lieux dans les quartiers du faubourg Saint-Antoine. Néanmoins, des localisations
ponctuelles et le recensement de 1914 permettent de mesurer toute la différence avec
Nogent (cf. Figure 4a)8. L'espace italien s'organise ici en nébuleuses, qui combinent
implantations isolées et micro-regroupements. Comme à Nogent, on peut lire dans cette
disposition le double effet de la société de départ et du milieu d'accueil. Les quartiers
parisiens sont des quartiers « pleins ». Cités, impasses, cours de vieux immeubles,
permettent de se retrouver « entre soi », mais il faut aussi chercher ailleurs, dans les
7 Cf. P.Milza et M-C Blanc-Chaléard (1995), la carte des immeubles construits par les Italiens,
pp. 142-143. Pour le reste, archives municipales de Nogent.
8 Le recensement réalisé en août 1914, après le départ de nombreux habitants, ne donne
évidemment qu'une image tronquée de ce que fut la présence italienne dans les quartiers au
début du siècle. Néanmoins, on voit apparaître une grille de localisation dont un travail à partir
de sources fragmentaires permettait d'observer la mise en place dès les années 1880 (registres
d'écoles, de commissariat, état civil) et que l'on retrouvera dans les années 1920 (liste
nominative de 1926).
REMI 1999 (15) 3 pp. 151-176 158 Marie-Claude BLANC-CHALEARD
Figure 4 : Italiens dans les quartiers de Sainte-Marguerite et Charonne
A : Italiens en 1914
Légende
• 20 lUiliens
« 10 Italiens
. S
. 1 Italien
Illustration non autorisée à la diffusion
Source : recensement parisien d'août 1914, ADP.
garnis, hôtels ou immeubles bon marché où vivent migrants provinciaux ou Parisiens
« de souche ». Dans ce contexte de proximité, l'échange avec l'environnement est
constant. De plus, l'indigence du logement populaire (donnée lourde de l'histoire
parisienne), contraint aux sociabilités de la rue et du marchand de vin. Le milieu des
migrants, de son côté, est loin d'être homogène : l'identité multiple d'une Italie qui n'est
encore guère une nation se retrouve ici, la diversité des origines favorisant la
dispersion. L'Italie du Nord domine incontestablement avec une différence assez nette
entre Piemontais et originaires de Parme et Plaisance (dont certains du Val Nure). Les
premiers ne montrent guère de propension au regroupement, on les trouve du côté des
mariages mixtes et des quelques naturalisations repérables avant 1900.
Beaucoup d'entre eux possèdent un savoir-faire artisan (menuiser, ébéniste).
Les originaires de l'Apennin sont concentrés au contraire dans les emplois sans
qualification de journaliers ou d'ouvriers du bâtiment. Ils vivent regroupés et sont plus
souvent en famille que les précédents. On retrouve un peu le modèle nogentais (il
existe d'ailleurs des relations entre ces milieux et celui de Nogent), mais avec un repli
sur soi moins sensible. Plus difficile à investir, l'espace parisien offre un marché de
l'emploi segmenté. La répartition professionnelle montre des pourcentages
supérieurs de journaliers et d'ouvriers du bâtiment chez les Italiens, mais on ne retrouve
pas la ségrégation nogentaise. Nombre de Belges et de Français partagent la même
REMI 1999 (15) 3 pp. 151-176