Une minorité invisible : les Chinois en Grande-Bretagne - article ; n°3 ; vol.8, pg 9-31

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1992 - Volume 8 - Numéro 3 - Pages 9-31
Une minorité invisible : les Chinois en Grande-Bretagne
Vaughan ROBINSON
L'article analyse la situation de la minorité chinoise au Royaume-Uni. Il commence par s'interroger à propos de la raison pour laquelle ce groupe a fait l'objet de si peu de recherches puis il analyse certaines constantes culturelles qui apparaissent chez les Chinois d'outre-mer. Ensuite, il décrit les quatre phases de l'implantation chinoise en Grande-Bretagne : celles des pionniers, des premiers immigrants, des professions libérales et de la migration de masse. Pour chacune de ces phases, des données sont fournies à propos des motivations de la migration, de son importance et de sa chronologie ainsi qu'à propos des bases de l'implantation et des caractéristiques socio-économiques. L'avant-dernière partie est consacrée aux Chinois dans la restauration. On y analyse comment s'est effectuée une telle concentration dans cette activité et les implications sociales et spatiales pour la communauté. La dernière partie est consacrée à l'avenir des Chinois au Royaume-Uni. On y présente les données socio-démographiques les plus récentes qui soient disponibles et on examine comment la dispersion et les difficultés linguistiques ont fait des Chinois une minorité invisible.
The Invisible Minority: Chinese in the UK
Vaughan ROBINSON
The paper reviews the position of the Chinese minority in the United Kingdom. It begins with a discussion of why the group has been so little researched and then considers some of the cultural constants which are apparent in overseas Chinese satellites. It then describes the four phases of Chinese settlement in Britain: as pioneers, settlers, professionals, and mass labour migrants. For each of these phases detail is provided of migration motivation, numbers, and timing, as well as settlement patterns and socio-economic characteristics. The penultimate section focuses upon the Chinese in the catering trade and describes how such occupational concentration developed and how it has had spatial and social implications for the entire community. The final section considers the future of the Chinese in the UK. It presents the most up to date statistics on the socio-economic characteristics of the group and considers how dispersal and language difficulties have made the Chinese an invisible minority.
La Minoria invisible : los Chinos en el Reino Unido
Vaughan ROBINSON
Este artículo es un análisis de la situación de la minoría china en el Reino Unido. Empieza con una polémica sobre la razón del escaso número de investigaciones sobre este grupo y tiene en cuenta algunas caracteristicas sobresalientes de los grupos chinos en ultramar. Enseguida se describen las cuatro fases del asentamiento chino en Gran Bretaña. Los pioneros, los pobladores, los profesionales y la mano de obra migrante. En cada una de estas fases se discute de manera detallada, la motivación de la immigración, el número, y al igual que la cronología y la forma del asentamienton, las características socioeconómicas también. La penúltima sección se focaliza en los restaurantes chinos y describe cómo ésta concentración en masa se ha desarrollado y cómo a ocasionado consecuencias espaciales y sociales en la comunidad entera. La última parte trata del futuro del grupo Chino en el Reino Unido. Se presentan la estadísticas más recientes de las características sococioeconómicas del grupo y se toma en consideración cómo los problemas de disperción y linguísticos han hecho de los Chinos una minoría invisible.
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
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Vaughan Robinson
Une minorité invisible : les Chinois en Grande-Bretagne
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 8 N°3. La diaspora Chinoise en occident. pp. 9-31.
Citer ce document / Cite this document :
Robinson Vaughan. Une minorité invisible : les Chinois en Grande-Bretagne. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 8 N°3. La diaspora Chinoise en occident. pp. 9-31.
doi : 10.3406/remi.1992.1335
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1992_num_8_3_1335Résumé
Une minorité invisible : les Chinois en Grande-Bretagne
Vaughan ROBINSON
L'article analyse la situation de la minorité chinoise au Royaume-Uni. Il commence par s'interroger à
propos de la raison pour laquelle ce groupe a fait l'objet de si peu de recherches puis il analyse
certaines constantes culturelles qui apparaissent chez les Chinois d'outre-mer. Ensuite, il décrit les
quatre phases de l'implantation chinoise en Grande-Bretagne : celles des pionniers, des premiers
immigrants, des professions libérales et de la migration de masse. Pour chacune de ces phases, des
données sont fournies à propos des motivations de la migration, de son importance et de sa
chronologie ainsi qu'à propos des bases de l'implantation et des caractéristiques socio-économiques.
L'avant-dernière partie est consacrée aux Chinois dans la restauration. On y analyse comment s'est
effectuée une telle concentration dans cette activité et les implications sociales et spatiales pour la
communauté. La dernière partie est consacrée à l'avenir des Chinois au Royaume-Uni. On y présente
les données socio-démographiques les plus récentes qui soient disponibles et on examine comment la
dispersion et les difficultés linguistiques ont fait des Chinois une minorité invisible.
Abstract
The Invisible Minority: Chinese in the UK
Vaughan ROBINSON
The paper reviews the position of the Chinese minority in the United Kingdom. It begins with a
discussion of why the group has been so little researched and then considers some of the cultural
constants which are apparent in overseas Chinese satellites. It then describes the four phases of
Chinese settlement in Britain: as pioneers, settlers, professionals, and mass labour migrants. For each
of these phases detail is provided of migration motivation, numbers, and timing, as well as settlement
patterns and socio-economic characteristics. The penultimate section focuses upon the Chinese in the
catering trade and describes how such occupational concentration developed and how it has had spatial
and social implications for the entire community. The final section considers the future of the Chinese in
the UK. It presents the most up to date statistics on the socio-economic characteristics of the group and
considers how dispersal and language difficulties have made the Chinese an invisible minority.
Resumen
La Minoria invisible : los Chinos en el Reino Unido
Vaughan ROBINSON
Este artículo es un análisis de la situación de la minoría china en el Reino Unido. Empieza con una
polémica sobre la razón del escaso número de investigaciones sobre este grupo y tiene en cuenta
algunas caracteristicas sobresalientes de los grupos chinos en ultramar. Enseguida se describen las
cuatro fases del asentamiento chino en Gran Bretaña. Los pioneros, los pobladores, los profesionales y
la mano de obra migrante. En cada una de estas fases se discute de manera detallada, la motivación
de la immigración, el número, y al igual que la cronología y la forma del asentamienton, las
características socioeconómicas también. La penúltima sección se focaliza en los restaurantes chinos y
describe cómo ésta concentración en masa se ha desarrollado y cómo a ocasionado consecuencias
espaciales y sociales en la comunidad entera. La última parte trata del futuro del grupo Chino en el
Reino Unido. Se presentan la estadísticas más recientes de las características sococioeconómicas del
grupo y se toma en consideración cómo los problemas de disperción y linguísticos han hecho de los
Chinos una minoría invisible.Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 8 - N° 3
1992
Une minorité invisible :
les Chinois au Royaume-Uni
Vaughan ROBINSON
INTRODUCTION
La population d'origine chinoise en Grande-Bretagne est
intéressante à étudier pour ses caractéristiques originales, mais aussi pour d'autres
raisons. Comme l'indique le tableau 1, elle représente aujourd'hui la quatrième
minorité ethnique de Grande-Bretagne par la taille et c'est également l'une des plus
anciennes. Les Chinois peuvent apporter beaucoup à ceux qui étudient les relations
interethniques en ce qui concerne les processus en cours dans notre société et la
manière dont les stratégies des migrants peuvent influencer l'intensité, la forme et le
contenu de ces relations. Les Chinois présentent aussi un intérêt particulier pour
les géographes, puisque, de toutes les minorités ethniques de Grande-Bretagne,
c'est le groupe le plus dispersé géographiquement. Et enfin, les Chinois fournissent
une précieuse étude de cas sur la façon dont un groupe peut modifier ou exploiter
les stéréotypes qui lui sont associés afin d'éviter l'hostilité de la population britan
nique. Il y a seulement 80 ans de cela les marins britanniques attaquaient les
commerces chinois à Cardiff pour exprimer leur frustration face à la menace
économique représentée par les marins chinois.
Cependant, étudiants et chercheurs ne sont pas les seuls à pouvoir — ou à
souhaiter — en apprendre davantage sur les Chinois. Le grand public manifeste
également un intérêt croissant pour la Chine et les Chinois d'outre-mer. De nos
jours, en Grande-Bretagne, la minorité chinoise jouit d'une image plutôt exotique,
associée à l'opium, les Triades, les religions orientales, le jeu et le mystère.
Malgré toutes ces raisons de s'intéresser à la population chinoise du Royaume-
Uni, c'est l'une des minorités les moins étudiées en Grande-Bretagne. Un observat
eur déclarait récemment à ce propos : « Bien qu'apparaisse peu à peu un certain
nombre de faits probants concernant les Chinois, la recherche empirique en
sciences sociales a encore de sérieuses lacunes à propos de ce groupe au Royaume-
Uni » (Taylor, 1987 : 2). Vaughan ROBINSON
Le gouvernement lui-même s'est fait l'écho de ce point de vue dans son
rapport sur les Chinois, qui notait : « II est nécessaire d'effectuer davantage de
recherches sur la communauté chinoise. Beaucoup de choses restent inconnues à
son sujet... » (Home Affairs Committee, 1985 : 78).
On peut avancer plusieurs raisons pour expliquer pourquoi si peu de
recherches ont été menées sur les Chinois. La première d'entre elles est l'engoue
ment des universitaires pour l'étude des groupes à « problèmes sociaux ».
Aujourd'hui, les Chinois en Grande-Bretagne jouissent d'une image positive.
Ils sont considérés comme des membres de la société qui travaillent dur, respectent
les lois, sont attachés aux valeurs familiales, et fournissent à l'ensemble de la
communauté un précieux service grâce à leurs restaurants de quartier et leurs plats
à emporter. Leur concentration dans ce créneau professionnel leur permet égal
ement de ne pas être perçus comme des concurrents sur le reste du marché du
travail. Et leur dispersion géographique leur évite de devenir trop « voyants », que
ce soit physiquement ou à travers les marques symboliques souvent associées aux
différents quartiers ethniques des grandes villes. Les Chinois ont donc une image
positive et ne sont pas classés comme des problèmes sociaux dignes d'être étudiés.
D'autre part, les Chinois sont souvent étiquetés par les chercheurs en sciences
sociales comme un groupe trop introverti et impénétrable pour être étudié à l'aide
des méthodes d'enquêtes sociales classiques. Et enfin, même pour les chercheurs
qui souhaitent étudier la communauté chinoise, les données sur ce groupe ne sont
pas nécessairement disponibles auprès des services administratifs. Avant le dernier
recensement de 1991, le gouvernement britannique ne collectait pas de données sur
les origines ethniques dans les recensements nationaux. En fait, le chercheur devait
se fier au lieu de naissance — un moyen d'analyse des origines ethniques notoir
ement imprécis — ou à des enquêtes par sondage plus modestes, entreprises par les
services de l'Etat pour des raisons extérieures au suivi des problèmes ethniques.
Dans un cas comme dans l'autre, la qualité et la portée des données socio-démo
graphiques sont limitées. Et elles sont encore moins fiables si l'analyse n'est pas
effectuée au plan national. Ainsi, l'estimation du nombre de Chinois dans la région
de Galles du Sud varie entre 2 000 et 10 000 personnes (Home Affairs Committee,
1985).
Avant d'examiner les caractéristiques originales de l'immigration chinoise en
Grande-Bretagne, il faut rappeler quelques généralités sur les Chinois expatriés. Il
existe une abondante littérature témoignant de la propension à émigrer des Chi
nois. Le Times de Londres affirmait en 1870 : « L'isolement de la Chine est révolu.
Dans cinquante ans, les navires à vapeur transporteront les Chinois aux quatre
coins du globe à des prix fabuleusement bas ». Comme nous le savons aujourd'hui,
ces propos n'étaient pas très loin de la vérité puisque l'on trouve des communautés
chinoises dans des endroits aussi divers que les Caraïbes, la Nouvelle-Zélande, le
Canada et l'Europe occidentale. Malgré cette diversité de destinations, les textes
semblent indiquer que les Chinois expatriés conservent beaucoup de points com
muns. Tout d'abord, un grand sens de l'identité ou de « l'ethnicité ». Comme l'écrit
le Runnymede Trust (1986 : 1) : « Les Chinois ne cherchent pas particulièrement à
influencer les autres et n'acceptent pas facilement les influences non-chinoises. Ils
ont un sens de l'identité très prononcé, mais en aucune manière agressif ». Le :
Une minorité invisible les Chinois au Royaume-Uni
langage est la pierre de touche culturelle de ce lien ethnique. Tang (1987 : 20)
affirme notamment que sans une connaissance du chinois, les enfants des emi
grants chinois n'auraient... « aucun contact direct avec leur propre histoire, leur
écriture et leur art », et que cela équivaudrait... « presque à être privés de l'essence
même de leur âme ». Les expatriés font tout leur possible pour rester proches de
leurs racines, en maintenant souvent des relations directes avec Hong Kong ou la
Chine continentale. Divers écrivains évoquent la décision délibérée des emigrants
de laisser leur épouse et leurs enfants en Chine. Baxter note (1986 : 1 1) : « ...Les
travailleurs expatriés de sexe masculin envoyant de l'argent à leur famille restée au
pays, jusqu'à leur retraite ou au-delà, suivaient ainsi une tradition ancienne et très
répandue dans le sud-est de la Chine ».
Les rapatriements des salaires constituaient aussi le symbole d'un attachement
permanent à la terre natale (Watson, 1977), tout comme les placements fonciers en
Chine associés à ces envois de fonds. Ceux qui avaient dû émigrer en famille
pouvaient continuer à prouver leur loyauté en mariant leurs fils à des jeunes
Chinoises ou en les renvoyant à Hong Kong pour qu'ils y fassent leurs études.
Considérés dans leur ensemble, ces divers liens avec la région d'origine ont incité
les observateurs à qualifier les Chinois expatriés de résidents imprégnés du
« Mythe du retour ». Jones (1979 : 398) a décrit les Chinois en Grande-Bretagne
jusqu'à une date récente comme « des résidents plutôt que de réels immigrants, qui
conservent résolument leur culture chinoise et continuent à s'identifier à leurs
proches vivant au pays plutôt qu'aux habitants de la communauté d'accueil ».
Cette description est étonnamment similaire à celles concernant les minorités sud-
asiatiques intégrées en Grande-Bretagne (Robinson, 1986).
La structure de la vie familiale et le contrôle social qu'elle permet d'exercer
sont un autre élément contribuant à la persistance de la spécificité ethnique des
Chinois. Broady (1955 : 73) souligne le rôle central de la cellule familiale : « Où
qu'il aille, un Chinois reste chinois. Plus précisément, il reste conscient de son
appartenance à sa famille d'origine, et de ses obligations envers elle, indépendam
ment du fait qu'il puisse avoir des contacts peu fréquents avec elle ». L'attribution
de rôles et d'obligations à chaque membre de la famille permettait non seulement
que l'individu perçoive son destin comme inextricablement lié à celui de la famille
dans son ensemble, mais aussi que cette dernière devienne « une entité sociale
indépendante, réglementant ses affaires et ses responsabilités internes, et forgeant
la fidélité et les opinions de l'individu ». En outre, « ...la situation de chaque
individu dans la vie et après la mort était hiérarchisée de façon rigide et assujettie
au bien-être de la cellule familiale dans son ensemble. Bien qu'il tendit à procurer
une certaine sécurité à la famille, ce système réduisait au minimum l'importance de
l'individu, sa liberté et son esprit d'initiative, en exigeant de lui une loyauté absolue
envers ses parents » (Taylor, 1987 : 15). Ce style de pensée existe également dans
d'autres minorités asiatiques expatriées (Robinson, 1986), mais dans le cas des
Chinois, il est étayé par le confucianisme, une philosophie séculaire qui met l'ac
cent sur le devoir filial, le respect des aînés et le rôle central de la cellule familiale.
Et, parallèlement à la famille intervient la « lignée », une corporation plus vaste,
possédant des biens, et constituée de tous les descendants d'un individu (Watson,
1977). 12 Vaughan ROBINSON
Quoique la famille et la lignée jouent toutes deux le rôle de ciment social pour
rassembler des individus autour d'une identité commune, elles ont également une
fonction pratique dans l'émigration. La littérature sur les Chinois expatriés fo
isonne de références aux migrations en chaîne et à l'importance des parents et des
membres de la famille pour fournir aux nouveaux immigrants des logements et des
emplois. Elle décrit également de quelle façon le destin commun de ces cellules
familiales garantit que les individus dans le besoin se tourneront vers eux pour
obtenir de l'aide, plutôt que vers les institutions de la société d'accueil.
Enfin, les écrivains évoquent le taoisme, qui conseille à ses disciples l'humilité
et la compassion, bien que cela doive faire contrepoids à une volonté très forte de
réussir et d'acquérir un prestige social, mais pas aux dépens d'autrui.
Chacun des points mentionnés ci-dessus a une signification directe pour les
Chinois en Grande-Bretagne, car ces « constantes culturelles » auront modelé l'a
spect et le caractère des premières phases de la migration et également
aiguillé les Anglo-Chinois sur une trajectoire socio-économique particulière.
LES MIGRATIONS VERS LE ROYAUME-UNI
II est impossible de comprendre la population chinoise vivant actuellement en
Grande-Bretagne sans son histoire, car, plus que les autres minorités
ethniques du Royaume-Uni, elle est un produit de son passé.
Le développement de la population chinoise en Grande-Bretagne s'est effectué
en quatre phases. Les groupes correspondant à chacune de ces phases peuvent
s'intituler respectivement « les pionniers », « les premiers vrais immigrants », « les
professions libérales » et un dernier groupe correspondant à une « migration de
masse ».
LES PIONNIERS
Les premiers Chinois à venir travailler en Grande-Bretagne furent les matelots
embauchés dans la marine marchande au cours des guerres napoléoniennes pour
remplacer les marins britanniques enrôlés dans la Navy. Le principal employeur
était la Compagnie des Indes Orientales, et la plupart des marins chinois n'effe
ctuaient que de brefs séjours en Grande-Bretagne en attendant un navire à leur
convenance pour le voyage de retour. Pour tuer le temps, ils allaient à terre...
« pour boire, se jeter dans la débauche et contracter les maladies qui l'accom
pagne » (Jones, 1979 : 397). Sous la pression de l'opinion publique de l'East End
de Londres, la Compagnie des Indes Orientales fut contrainte de fournir des
logements collectifs à la fois aux Lascars et aux Chinois dans le quartier de
Shadwell. Les logements des Indiens furent déclarés insalubres dans le rapport
d'une commission parlementaire en 1815. En revanche, les dortoirs chinois corre
spondants étaient jugés « propres », « bien aérés » et « confortables ». Chaque
marin recevait de la nourriture, des vêtements, du tabac et des soins médicaux,
mais pas de salaire. Ceux qui n'étaient pas hébergés par la compagnie séjournaient
pendant de courtes périodes dans des foyers publics locaux. :
minorité invisible les Chinois au Royaume-Uni Une
Bien que la Compagnie des Indes Orientales ait affirmé à l'origine qu'elle
n'employait des Chinois que temporairement. Il s'avéra que ce n'était pas le cas. La
compagnie perdit le monopole du commerce avec Canton en 1834. Et les Britanni
ques remportèrent la guerre de l'Opium en 1842, ce qui conduisit au développe
ment des ports francs. Tous ces facteurs contribuèrent à l'expansion rapide du
commerce anglo-chinois au milieu du XIXe siècle. Pour satisfaire la demande
accrue en matière de fret maritime, la Compagnie des Indes Orientales et ses
concurrents se tournèrent vers la main-d'œuvre chinoise qui était à la fois plus
facilement disponible et moins chère que la main-d'œuvre européenne. D'autres
facteurs concoururent au développement de la marine marchande, notamment
l'ouverture du Canal de Suez en 1869 et la création de compagnies qui se spécialisè
rent dans le commerce avec la Chine dans les ports britanniques autres que Lond
res. Parmi celles-ci, une des plus connues était la « Blue Funnel Line », fondée à
Liverpool en 1865.
Etant donné la demande croissance de matelots chinois sur les navires britan
niques, on serait tenté de penser qu'une importante colonie chinoise s'est installée
au Royaume-Uni dans les dernières décennies du XIXe siècle. Mais bien que cer
tains récits sensationnalistes mentionnent effectivement des « Chinatowns » sur les
quais de Londres, ce type de phénomène fut en réalité le produit d'une période
ultérieure. Le recensement de 1881 montre qu'il n'y avait que 15 personnes d'ori
gine chinoise à Liverpool et à Birkenhead cette année-là. Les mêmes sources
indiquent un chiffre total de 665 Chinois dans toute l'Angleterre et le pays de
Galles, dont 109 à Londres.
Il est donc clair que ce groupe de pionniers qu'étaient les matelots chinois
constituait une population transitoire, peu nombreuse, concentrée dans les quart
iers longeant les quais, et professionnellement spécialisée.
LES PREMIERS IMMIGRANTS
Tandis que les marins continuaient à former le gros de la population chinoise
en Grande-Bretagne, à partir de 1885, on remarque le net développement d'une
présence chinoise plus nombreuse, bien établie, permanente et économiquement
diversifiée. Dès lors, les premières Chinatowns commencèrent à s'implanter dans
les villes britanniques.
Les compagnies telles que la « Blue Funnel Line » continuèrent à employer
des matelots chinois, et leur nombre augmenta avec l'expansion du commerce.
Broady (1955) a remarqué que le de navires exploités par cette compagnie
est passé de 15 en 1873 à 49 en 1898 et que les travailleurs chinois étaient recrutés
non seulement comme membres d'équipage mais aussi comme dockers et manut
entionnaires à terre. Les estimations actuelles montrent que la population chinoise
de Merseyside est passée de 15 en 1881 à 457 dans la première décennie de ce siècle
(Wong, 1989), puis à 502 en 1911. A Londres, on a pu observer les mêmes ten
dances et le nombre de Chinois est passé de 109 en 1881 à 302 en 1891.
Mais ce qui a été le plus significatif à long terme n'est pas l'augmentation
globale des populations mais le fait que certains matelots décidèrent de s'installer
en Grande-Bretagne et d'abandonner leur métier d'origine. Vaughan ROBINSON
Taylor (1987) décrit le développement progressif d'une Chinatown à Liver
pool à partir de 1885. Ainsi, quelques immigrants s'installèrent dans le quartier de
Pitt Street et les quartiers adjacents de Cleveland Square et de Frederick Street.
Wong (1989), à qui l'on doit le meilleur compte-rendu de la naissance de la China
town de Liverpool, note que ces quartiers avaient pour tradition de loger les
groupes d'immigrants travaillant sur les docks voisins. Elle explique également que
les premiers immigrants chinois avaient ouvert des foyers d'hébergement pour
leurs compatriotes marins, et des restaurants pour servir la communauté naissante.
Par la suite, les pensions prirent davantage d'importance car elles procuraient à la
population non seulement un hébergement à court terme, mais aussi des centres
sociaux, des salles de jeux et un certain pouvoir à leurs propriétaires, qui devinrent
rapidement les chefs de la communauté. Il s'ensuivit d'une diversification écono
mique accrue. Ainsi, dans les premières décennies du siècle, on pouvait trouver
dans la Chinatown de Liverpool 16 pensions, un droguiste, un colporteur, un
agent recruteur, un tailleur et un détective privé. Des phénomènes similaires se
produisirent à Londres. Les Chinois y établirent les quartiers de Limehouse et de
Pennyfields proches du West India Dock, et en 1913, cette partie de la ville
comprenait 30 boutiques et restaurants chinois.
En dépit de la stabilité croissante de la colonie chinoise, les Chinatowns de
Grande-Bretagne demeuraient des communautés fondées sur des bases « mari
times ». Selon Ng (1968), les premiers immigrants étaient déjeunes célibataires.
Pour être plus précis, le rapport entre les hommes et les femmes était de 14 pour 1
en 1911,61 % de la force de travail était constituée de marins, et 82 % des Chinois
de Londres étaient célibataires et âgés de 20 à 35 ans en 1901. Broady (1958)
montre que 50 % des Chinois étaient âgés de 25 à 35 ans en 1911 et que 70 %
d'entre eux n'étaient pas mariés à la même date. Plusieurs auteurs soulignent
également l'aspect sélectif des migrations en fonction de la région d'origine. La
majorité des matelots étaient originaires de la province de Guangdong. En raison
du déséquilibre entre les sexes au sein des premières colonies chinoises, la commun
auté asiatique ne pouvait demeurer un groupe fermé. Selon Jones (1979), la
plupart des Chinois de Grande-Bretagne qui se marièrent avant 1919 épousèrent
des jeunes filles britanniques. Broady (1958) estime que les mariages mixtes ont
formé 60 % du total des mariages jusqu'au milieu des années 1950, les unions étant
souvent arrangées par le biais d'amis communs. Et Wong (1989 : 71) ajoute que les
jeunes Britanniques s'engageant dans ce type d'union étaient souvent reniées par
leur famille, mais que ce rejet avait des effets bénéfiques dans la mesure où « ...il
engendrait des rapports particuliers entre les femmes et les enfants de la China
town. En l'absence de mères, de sœurs et de parents dont elles auraient pu solliciter
le soutien, ces épouses durent s'aider et se conseiller mutuellement. Voisines et
amies devenaient des « Taties » et les autres Chinois des « Tontons ».
La population chinoise augmentait, gagnait en stabilité et en diversité écono
mique, mais elle était, dans le même temps, de plus en plus menacée par son
environnement. Cette menace était une réponse de la population autochtone à ce
qu'elle percevait comme de la concurrence de la part des Chinois, soit en matière
d'emploi, soit par rapport aux femmes du voisinage. La peur de « l'esprit de
concurrence » des Chinois avait été alimentée et exploitée par les médias et certains
employeurs dès les années 1870. Le Times de Londres du 25 août 1877 déclarait : :
minorité invisible les Chinois au Royaume-Uni Une
« Lorsque les Blancs exigent des salaires exorbitants, lorsqu'ils commencent à
faire grève et à causer des ennuis de mille façons, l'employeur peut se réjouir de ne
pas être entièrement dépendant d'eux, et d'avoir à sa disposition une race plus
docile ».
Quelques années auparavant, le même journal avait rappelé aux mineurs
britanniques « mécontents » que la main-d'œuvre chinoise était moins chère
qu'eux (Times, 4 avril 1873). Mais en réalité, les plus inquiétés par la concurrence
des Chinois n'étaient pas les mineurs, mais les marins, car c'était eux qui souf
fraient des bas salaires payés aux marins chinois. Selon Wong (1989), ces derniers
recevaient à peine la moitié du salaire de leurs homologues blancs. Les protesta
tions de groupes tels que la « National Sailors Union », le syndicat des marins,
conduisirent finalement à l'adoption du « Merchant Shipping Act » de 1906, une
loi exigeant des marins qu'ils passent un test de compétence en anglais. Cependant,
les employeurs avaient fait en sorte que les Chinois de Hong Kong soient dispensés
de ce test, et ils continuèrent donc à faire travailler un grand nombre d'entre eux.
Deux ans plus tard, le mécontentement des marins britanniques avait atteint un
point tel que la police dut escorter les matelots chinois de Londres jusqu'à leur lieu
de travail afin d'éviter qu'ils ne soient agressés par un groupe d'un millier de marins
locaux. Puis, trois ans plus tard, le recours à la main-d'œuvre chinoise pour casser
une grève nationale des marins provoqua une telle colère parmi ces derniers que les
boutiques et les entreprises chinoises de Cardiff furent saccagées et brûlées. Mais,
plutôt que de s'en prendre aux employeurs — car c'était eux qui recrutaient act
ivement les Chinois — les travailleurs britanniques critiquèrent et prirent pour cible
les Chinois eux-mêmes. Leurs compétences de marins furent remises en cause,
comme en témoigne l'éditorial de la Cardiff Maritime Review de juillet 191 1, qui
déclare : « Vous savez, nous savons et ils savent que le Chinois ne vaut rien en tant
que marin ». Les attaques s'étendirent au mode de vie et à la moralité des Chinois,
en dénonçant également la menace qu'ils faisaient peser sur la moralité de la
population autochtone. En 1906, le conseil municipal de Liverpool fut contraint de
nommer une commission d'enquête chargée d'étudier les activités de la commun
auté chinoise de la métropole. Cette commission se pencha sur divers problèmes,
dont le jeu, les fumeries d'opium, les relations avec les femmes blanches, et les
maisons closes. Le pasteur d'une église de Liverpool écrivait encore en 1935 : « Les
Chinois posent un problème moral particulier ; ils ont une sorte de fascination
curieuse pour certaines jeunes filles blanches. Il est difficile de convaincre les
Orientaux du port de Liverpool qu'ils causent un tort irréparable à ces jeunes
filles ».
Désireux de s'établir définitivement en Grande-Bretagne, et craignant d'être
exclus par les syndicats des emplois dans la marine marchande, les Chinois s'enga
gèrent dans un processus de diversification économique. Ce mouvement fut encore
accéléré par les « Aliens Restriction Acts » de 1914 et 1919 qui interdisaient prat
iquement toute possibilité de migration ultérieure, et également par la grave réces
sion qui frappa le secteur du fret maritime dans les années 1930 comme en témoi
gnent les statistiques qui indiquent une baisse du nombre global de Chinois en
Grande-Bretagne (de 2 419 en 1921 à 1934 en 1931) et une réduction dans la
proportion de Chinois employés comme marins (de 61 % en 1901 à 25 % en 1931).
Les Chinois s'orientèrent plutôt vers le blanchissage, un secteur dans lequel ils Vaughan ROBINSON
connurent un succès manifeste. Selon Jones (1979), la première blanchisserie chi
noise fut ouverte dans le quartier londonien de Poplar en 1901, et fut suivie de
29 autres au cours de la décennie suivante. Leur taux d'expansion ne fut pas moins
spectaculaire dans les autres villes à population chinoise. Dès 1907, on comptait
47 blanchisseries à Liverpool, plus de 30 à Cardiff, et plusieurs à Bristol. Lorsque
les marchés locaux furent saturés, les blanchisseurs chinois quittèrent les ports et
s'établirent dans d'autres villes et bourgades à l'intérieur du pays. Ils eurent tant de
succès que l'on dénombra plus de 500 blanchisseries chinoises au Royaume-Uni au
début des années 1930, employant 27 % de la main-d'œuvre masculine de la com
munauté. Wong (1989) a tenté d'expliquer pourquoi les Chinois ont réussi à domi
ner ce créneau professionnel aussi rapidement. Elle met en avant le fait que c'était
une activité nécessitant une faible mise de fonds, mais qui dépendait fortement
d'une main-d'œuvre bon marché. Les Chinois étaient eux-mêmes disposés à effec
tuer de longues journées de travail et attendaient de leur épouse et de leurs enfants
qu'ils fassent de même. Au début du siècle, les créations et les réunifications de
familles procuraient au chef de famille une réserve de main-d'œuvre corvéable à
merci. En effet, à cette période, le rapport hommes-femmes au sein de la commun
auté chinoise de Londres n'était plus que de 1,6 pour 1, et ceci bien sûr, sans
compter les épouses britanniques de Chinois. Par ailleurs, les Chinois utilisaient
leur domicile comme lieu de travail, ce qui permettait de réduire davantage les frais
généraux. Enfin, le créneau du blanchissage convenait bien aux Chinois puisqu'il
n'était nécessaire qu'à un seul membre de la famille de posséder les bases d'un
anglais de travail.
Les blanchisseries ne constituaient pas l'unique aspect de cette diversification.
Même durant la période des « pionniers », des anciens marins avaient ouvert des
restaurants pour nourrir les matelots célibataires attendant un navire, ainsi que les
étudiants. Le premier restaurant chinois de Londres fut ouvert en 1908, et deux ans
plus tard, on en comptait plusieurs à Chinatown et deux ou trois dans le West End
de Londres. Ces derniers servaient les gens de théâtre et appartenaient aux
hommes du clan Cheung. Dans d'autres quartiers, des familles chinoises prépa
raient de la nourriture à domicile pour la vendre dans les foyers publics.
Paradoxalement, alors que les années 1930 furent une période de stagnation
démographique et économique, les 1939 à 1945 inaugurèrent une nouvelle
ère de vitalité et de croissance. Liverpool fut choisie comme quartier général de la
Western Approaches et devint également le port d'attache du bureau chinois de la
marine marchande. De ce fait, des milliers de marins de Shangaï et du reste de la
Chine continentale étaient « cantonnés » dans la ville entre deux voyages transat
lantiques. Leur nombre exact est sujet à controverse, les estimations variant de
8 000 à 20 000, mais ce qui est certain, c'est qu'ils ont eu un impact significatif sur
l'économie et la démographie locales. On vit de nouveaux restaurants s'ouvrir pour
les nourrir, et à Liverpool, 500 de ces marins épousèrent de jeunes Anglaises.
Malgré la politique gouvernementale de rapatriement des marins après la cessation
des hostilités, certains restèrent en Grande-Bretagne, venant grossir les rangs de la
colonie chinoise d'Angleterre et du Pays de Galles, qui atteignit un total de
4 763 personnes en 1951, dont 1 350 à Londres.
La guerre eut également d'autres conséquences pour les Chinois en Grande-
Bretagne. Pendant le conflit, la population civile avait dû s'adapter aux rationne-