Peut-on mesurer les bénéfices de l'investissement dans les ressources humaines?

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ISSN 0378­5092 N° 14 mai ­ août 1998/Π CEDEFOP Peut­on mesurer les bénéfices de l'investissement dans les ressources humaines ? * + + FORMATION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVUE EUROPEENNE + * CEDEFOP Rédacteur en chef: Steve Bainbridge Centre européen pour le développement de la formation profes­Comité de rédaction: sionnelle Marinou Antipa 12 Président: GR ­ 57001 Thessalonique Jean­François Germe Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), (Thermi) France Tél.: 30­31+490 111 Matéo Alaluf Université Libre de Bruxelles (ULB), Belgique Fax: 102 Tina Bertzeletou CEDEFOP Keith Drake Manchester University, Great Britain E­mail: info@cedefop.gr Gunnar Unisson The Royal Institute of Technology (KTH), Sweden Internet: Alain d'Iribarne Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail http:/'/www. cedefop.

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ISSN 0378­5092 N° 14 mai ­ août 1998/Π CEDEFOP
Peut­on mesurer
les bénéfices
de l'investissement dans
les ressources humaines ? *
+ + FORMATION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVUE EUROPEENNE + *
CEDEFOP
Rédacteur en chef: Steve Bainbridge
Centre européen
pour le développement
de la formation profes­
Comité de rédaction: sionnelle
Marinou Antipa 12
Président:
GR ­ 57001 Thessalonique
Jean­François Germe Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM),
(Thermi)
France
Tél.: 30­31+490 111
Matéo Alaluf Université Libre de Bruxelles (ULB), Belgique
Fax: 102
Tina Bertzeletou CEDEFOP
Keith Drake Manchester University, Great Britain E­mail: info@cedefop.gr
Gunnar Unisson The Royal Institute of Technology (KTH), Sweden Internet:
Alain d'Iribarne Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail http:/'/www. cedefop.gr
(LEST­CNRS), France
Arndt Sorge Humboldt­Universität Berlin, Deutschland
Reinhard Zedier Institut der deutschen Wirtschaft Köln, Deutschland
Jordi Planas CEDEFOP
Manfred Tessaring P
Sergio Bruno Università di Roma, Italia
Le CEDEFOP apporte son concours
à la Commission en vue de favori­
ser, au niveau communautaire, la
promotion et le développement de
la formation et de l'enseignement Publié sous la responsabilité de : Production technique avec micro­édition :
professionnels, grâce à l'échange
Johan van Rens, directeur Agence Axel Hunstock, Berlin
d'informations et la comparaison
Stavros Stavrou, r adjoint des expériences sur des questions
présentant un intérêt commun Clôture de la rédaction : 01.08.1998
pour les Etats membres.
Réalisation technique, coordination :
Le CEDEFOP constitue un lien en­ Bernd Möklmann Reproduction autorisée, sauf à des fins
tre la recherche, la politique et la commerciales, moyennant mention de la
pratique en aidant les décideurs
Responsable de la traduction : source.
politiques et les praticiens de la
formation, à tous les niveaux de Sylvie Bousquet;
l'Union européenne, à acquérir Amaryllis Weiler­Vassilikioti N° de catalogue: HX­AA­9S­002­FR­C
une compréhension plus claire
des développements intervenus en
matière de formation et d'ensei­ Maquette : Agence Printed in Italy. 1998
gnement professionnels, leur per­ Zühlke Scholz ¿t Partner GmbH, Berlin
mettant ainsi de tirer des conclu­
La publication paraît trois fois par an sions en vue de l'action future. Par
ailleurs, il encourage les scientifi­ Couverture : Illustration par en allemand, anglais, espagnol
ques et les chercheurs à identifier Rudolf I. Schmitt, Berlin et français.
les tendances et les questions fu­
tures.
Le Conseil d'administration du
CEDEFOP a approuvé une série de
Les opinions des auteurs ne reflètent pas obligatoirement la position du priorités à moyen terme pour la
période 1997­2000. Elles esquis­ CEDEFOP. Les auteurs expriment dans la Revue Européenne "Formation
sent trois thèmes qui constituent Professionnelle" leur analyse et leur point de vue individuels qui peuvent être
le point central des activités du
partiellement contradictoires. La revue contribue ainsi à élargir au niveau
CEDEFOP:
européen, une discussion fructueuse pour l'avenir de la formation
J promotion des compétences et professionnelle.
de l'éducation et la formation tout
au long de la vie;
□ suivi des développements en
matière de formation et d'ensei­
gnement professionnels dans les
Etats membres, et
□ au service de la mobilité et des Si vous souhaitez contribuer par un article, cf. page 92
échanges européens.
CEDEFOP • • FORMfiTJON PROFESSIONNELLE MO. 14 REVUE EUROPEENNE
* *
Peut-on attribuer
une valeur financière
à la compétence?
Au cours des années I960, nous avons des élèves (hypothèse de l'investisse­
assisté à une controverse intellectuelle fort ment), comme l'affirmaient Jacob Mincer
animée sur la nature du capital global et (1958) et Gary Becker (1964), ou plutôt
les moyens de le mesurer. Les principaux de sélectionner et de décerner un label
théoriciens dans cette bataille étaient Joan de qualité, comme le pensaient Joe Stiglitz
Robinson (1964) de Cambridge, RU, et (1972), Kenneth Arrow (1973) et Mike
Robert Solow (1963) de, Mass., Spence (1973)?
EU. Il s'agissait essentiellement de savoir
si le capital avait une quelconque signifi­ La controverse sur la fonction de filtrage
cation indépendante des revenus qu'il n'a pas cessé, et si l'on veut mesurer le
génère et si la notion de réserves en ca­ capital humain et le retour de l'investis­
pital global avait le moindre sens. En ter­ sement dans l'école, on se heurte à de
mes plus crus: quel sens cela a-t-il de graves problèmes d'interprétation si l'on
calculer le taux de retour sur investisse­ ignore l'aspect de filtrage et les questions
ment ou d'estimer les fonctions de pro­ troublantes de Joan Robinson, de Cam­
duction de l'éducation, comme l'on fait bridge, RU.
des économistes néoclassiques tels que
Zwi Griliches (1977, 1988)? Comment abordons-nous le problème
dans les sept articles de ce numéro de la
Revue concernant la possibilité de mesu­Cette controverse n'a pas débouché sur
des conclusions unanimes, et d'aucuns, rer le capital humain ou intellectuel des
autour de la forteresse de Cambridge, entreprises et la rentabilité de ce capital?
Massachusetts, ont continué à se livrer à A deux exceptions intéressantes près, ces
articles ne font guère référence au pro­des calculs des taux de rentabilité et à
des exercices d'econometrie sur la fonc­ blème du filtrage, ou à la controverse de
tion de production de l'éducation comme Cambridge.
si de rien n'était. La réponse qui a fini
par l'emporter dans cette bataille intel­ Partons d'un point positif. Le savoir est
lectuelle était l'argument de Joan Robin- un élément essentiel générant des reve­
son qui disait: ça n'a pas de sens. La va­ nus pour l'individu et du capital pour la
leur du capital, c'est le revenu futur es­ production. Tout le monde en convient.
péré de ce capital, et elle dépend de son Sans le soutien du savoir, la productivité
allocation, qui dépend à son tour des du travail et des machines serait nulle.
perspectives de revenu. Toutes les mesu­ Sans un taux de retour satisfaisant sur le
res du capital social sont plus ou moins capital de savoir, les incitations à accu­
influencées par leurs flux de revenus. De muler davantage de ce capital de savoir
ce fait, la théorie néoclassique se ramène disparaîtraient. Personne ne contredit
à une technique approximative de me­ cette assertion. Il n'est pas nécessaire de
sure. La difficulté consiste à comprendre mesurer quoi que ce soit pour déboucher
quel est l'impact des erreurs de mesure sur cette conclusion.
sur la conclusions tirées.
Au seuil de l'ère de l'économie basée sur
Au cours des années 1970, une contro­ la connaissance, Guerrero observe dans
verse intellectuelle de la même ampleur son article qu'il serait utile de connaître
divisait les éducateurs et les économistes le volume du capital de savoir employé
sur la nature de l'école. Le rôle de l'école et de le comparer à d'autres formes de
est-il d'éduquer et de construire le savoir capital. C'est là une demande raisonna-
CEDEFOP * *
FORMATION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVOE EUROPEENNE
* *
ble, si l'on considère, comme l'observe sous-investir. La prédominance des tra­
Johansson dans son article, que l'inves­ vaux faiblement qualifiés (qui traduirait
tissement dans les biens immatériels est Lin manque d'éducation) pourrait être le
aussi important que celui dans le biens résultat d'un mauvais fonctionnement des
matériels et que l'éducation et la forma­ marchés de l'emploi, ayant découragé les
tion représentent probablement une par­ gens de fréquenter l'école et empêché les
tie importante de cet investissement dans jeunes d'acquérir une expérience de tra­
les biens immatériels. vail varié grâce à la mobilité. Une autre
raison peut résider dans le fait que les
diplômes et certificats scolaires sont de Cependant, cette évidence n'est pas suf­
fisante pour appuyer les arguments de mauvais indicateurs du talent et de la
Brandsma et Kohler qui estiment, dans compétence, contribuant ainsi à une al­
leurs articles respectifs, qu'il faut davan­ location inefficace de la compétence dans
l'économie. J'ai été heureux de découvrir tage d'éducation pour construire la com­
pétence requise par le monde économi­ une discussion sur ce problème dans l'ar­
que. C'est particulièrement le cas si l'on ticle de Béret-Dupray, qui compare les
considère les ressources importantes déjà systèmes français et allemand d'éducation
consacrées à l'éducation et à la forma­ et de formation. Il s'agit là d'un sujet ex­
trêmement ardu. Si on laisse de côté les tion : au moins 20 % du PNB en Suède
(Kazamaki-Ottersten, 1994). Les deux aspects familiaux ou les variables des ta­
auteurs admettent que la science et l'ex­ lents (Lam-Schoeni, 1993, et Mellander,
périence systématisée ne nous renseignent 1998), dans les équations de revenus, on
risque fort de surestimer les avantages de guère sur le quoi (le contenu de l'éduca­
tion) et le comment (son enseignement). l'école et de faire croire que cette der­
Cela vaut pour l'école comme pour la for­ nière est plus importante qu'elle ne l'est
mation. Une série d'études montrent que en réalité. Ce serait, par exemple, le cas
si le talent et l'environnement familial la longueur de la scolarité accroît de ma­
nière sensible les revenus, mais d'autres augmentaient la capacité intellectuelle de
études suggèrent que l'école peut ne pas l'individu à profiter de l'école {receiver
avoir tant d'importance et qu'en réalité, competence, Eliasson, 1990, 1994b). Par
ailleurs, si l'école constitue une voie (un tout dépend des définitions que l'on
donne des variables de l'éducation et de filtre) importante canalisant le talent vers
la formation (Eliasson, 1994b). En ce qui les emplois qui le demandent, l'école est
concerne les avantages de la formation. bénéfique, mais elle a peu à voir avec
l'éducation. Ce n'est qu'en l'absence d'une Barrett-Hövels observent dans leur en­
quête, intéressante mais quelque peu corrélation entre le talent et l'environne­
sélective, que nous devons mesurer la ment familial d'une part et l'efficacité de
formation en tant que telle, et non pas la l'éducation d'autre part, que les estima­
tions se rapportant à l'équation des reve­longueur de l'expérience ou l'ancienneté,
pour saisir les effets sur la productivité nus ne seraient pas faussées, mais cela
OLI sur la rentabilité. Mais cela est plus exige, comme le montre Mellander (1997),
facile à dire qu'à faire, puisque nous avons que les contenus de l'éducation soient
un exemple de production commune correctement mesurés.
(Rosen, 1972) et, comme le notent Barrett-
Hövels, la sélection (!!!!) pourrait être à A l'exception de Barrett-Hövels et Béret-
l'œuvre, de sorte que les effets de l'allo­ Dupray, les auteurs abordent peu les nom­
cation efficace des talents par l'école et breux problèmes techniques d'interpréta­
le marché de l'emploi apparaissent tion liés à l'estimation des revenus córreles
comme le résultat de la formation. Selon à l'éducation et à la rentabilité de cette
l'angle de perception, l'interprétation et dernière. Cependant, un résultat est par­
le conseil de politique peuvent être faitement clair: en adoptant des hypothè­
radicalement différents. ses préalables raisonnables, on constate
que l'aspect de filtre constitue une expli­
Des problèmes similaires se posent pour cation partielle du taux de rendement de
l'école. De ce fait, l'allocation de talents l'argument évoqué par Brandsma dans son
par le biais de l'école et sur le marché de article, à savoir que nous pourrions souf­
l'emploi pose problème pour les retours frir d'un sous-investissement dans le ca­
pital humain. Là aussi, nous devons sa­ sur investissement de l'éducation, pour les
voir dans quoi nous serions en train de individus et les entreprises, comme pour
CEDEFOP * •
* * FORMATION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVUE EUROPEENNE
*
la société dans son ensemble. Dès lors, dirigeants adoptent une approche radi­
l'inexistence d'un filtré ne devrait pas calement différente. Qu'on imagine un
constituer un postulat de l'analyse empi­ dirigeant intelligent de haut niveau dans
rique. (C'est le cas, même s'il n'existe pas une entreprise qui souhaiterait remédier
de moyen économétrique de déterminer à cette situation. Que pourrait-il faire?
l'importance relative des deux (Albrecht,
1981)). Plus précisément, les implications Johansson pose cette question et plonge
politiques changent radicalement si l'on sans hésitation dans la controverse de
inclut l'élément du filtre dans ces hypo­ Cambridge, mais il est bon nageur. Son
thèses et si l'on reconnaît l'importance du argument est que les investissements
marché. Conscients de ces problèmes, immatériels représentent une partie im­
Béret et Dupray identifient explicitement portante, voire dominante, de l'investis­
les hypothèses préalables qu'ils utilisent, sement total. Par conséquent, les entre­
pour conclure que le système allemand prises devraient se soucier de gérer ces
de formation professionnelle semble être investissements, ce qu'elles ne semblent
basé sur l'hypothèse de l'investissement, guère faire, peut-être parce que ces biens
tandis que le système français semble fa­ immatériels ne sont pas mesurés et qu'ils
voriser l'allocation de la formation aux ne sont donc pas visibles. (La littérature
personnes douées et, partant, capables sur la comptabilité des ressources'humai-
d'en tirer profit. nes {human resource accounting - HRA)
nourrit depuis des années cette ambition
de mesurer ces éléments immatériels, mais Toutes les statistiques, comme la comp­
doit sans cesse se rabattre sur des slo­tabilité des entreprises, reposent sur des
gans nouveaux et plus vendeurs tels que systèmes préalables de classification struc­
le «balance score card» et le «capital d'in­turés à partir des processus de produc­
telligence» des entreprises.) Essayer d'ins­tion du passé. Ainsi, les statistiques na­
crire au bilan le capital immatériel vous tionales sont très détaillées pour le sec­
amène abruptement dans la controverse teur de l'agriculture, le cheptel et les ré­
sur le capital. Mais, de toute façon, vous coltes, mais ne contiennent guère d'indi­
êtes déjà pris dans cette controverse si cations sur la production de services. De
vous avez un bilan. Le problème tient à même, les statistiques sur la production
l'interprétation des choses. manufacturière reposent sur le stock de
machines en fonctionnement, alors que
les coûts liés au capital immatériel Johansson observe que la plupart des étu­
(Eliasson, 1990), ainsi que le marketing, des sur les entrées immatérielles sont-ba­
la recherche et le développement et la sées sur des coûts (flux) et sont partiel­
formation interne, représentent plus de les, et que peu de tentatives ont été faites
50 % des ressources en capital engagées pour évaluer l'impact de l'utilisation des
dans une entreprise manufacturière informations relatives aux réserves en
moyenne. De toute évidence, de telles capital immatériel pour la performance
statistiques n'apportent pas beaucoup d'ensemble d'une entreprise. Mais des
d'informations aux dirigeants d'entreprise, informations sur les réserves en capital
quand elles ne les égarent pas. Ainsi par immatériel d'une qualité presque équiva­
exemple, les informations sur les ressour­ lente à celles qui concernent le capital-
ces totales utilisées pour la formation in­ machine sont disponibles, si on connaît
terne et les activités connexes sont rare­ les flux d'investissement correspondants.
ment disponibles au niveau des sociétés, Par ailleurs, du fait que les réserves
et, au mieux, existent au niveau des divi­ immatérielles constituent des concepts
sions et aux niveaux inférieurs. Il est vir­ peu familiers, les informations seront uti­
tuellement impossible à ce niveau d'éva­ lisées avec la prudence qui devrait être
luer les rendements relatifs pour la per­ de mise pour toutes les mesures en ma­
formance de la société d'un déplacement tière de réserves en capital. Le problème
plus ou moins important de ressources est une fois de plus que les définitions
vers l'éducation ou la formation interne. exactes des mesures dépendent de votre
Les données ne sont pas agrégées pour problème. Voilà pourquoi je suis scepti­
ces évaluations et il existe d'énormes pro­ que quant à l'ambition des comptables (et
blèmes de définition et d'interprétation. de Johansson) de trouver une manière
Mais surtout, il faudrait pour changer cela générale de mesurer le capital immatériel
que les comptables, cadres moyens et à inscrire au bilan. Une norme de l'UE
CEDEFOP * *
FORMATION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVUE EUROPEENNE
* *
***
(évoquée par Guerrero), ou une norme apprentissage futur efficace. Tout le
imposée par le Comité international des monde en convient.
normes comptables pourraient-elles amé­
liorer l'état de l'information (pour les Deuxièmement, les études sur l'investis­
utilisateurs internes et externes), par rap­ sement réalisé dans l'éducation et la for­
port à l'étrange variété de dispositifs al­ mation doivent prendre en compte l'effet
ternatifs que les responsables d'entreprise de filtre et, par conséquent, l'importance
ont conçue pour leurs propres fins? Je de l'école et du marché de l'emploi en
n'aime pas beaucoup l'approche comp­ tant que mécanismes d'allocation des in­
table et je préfère les mesures de rempla­ dividus compétents sur les emplois. Sans
cement. Je préfère les arguments de un marché fonctionnant correctement
Felstead, Green et Mayhew, à savoir que pour la distribution des compétences hu­
nous devrions en premier lieu disposer maines, le rendement privé et social de
de meilleures informations sur les inves­ l'éducation et de la formation serait fai­
tissements (flux) dans les actifs imma­ ble, et sur ce plan l'Europe a beaucoup à
tériels. Les dirigeants d'entreprise n'ont apprendre des États-Unis.
aucune connaissance de la controverse de
Cambridge, mais ils connaissent le pro­ Troisièmement, la valeur du capital hu­
blème, et ils préfèrent de bonnes don­ main (incarnée dans les individus ou les
nées du flux lorsqu'il s'agit de prendre groupes d'individus au sein d'une entre­
des décisions sérieuses. prise) dans la production dépend de son
allocation. Des normes générales pour
Lorsque nous essayons d'examiner ensem­ l'évaluation des individus n'auront jamais
la qualité des évaluations faites par les ble les problèmes de la sélection par le
marché et de l'investissement dans l'édu­ individus et responsables d'entreprise.
cation, certaines questions se posent: Qui Cela semble évident, mais la même con­
paye? Qui profite? Ces questions sont évo­ clusion découle naturellement d'une com­
binaison de la controverse sur la nature quées ici et là dans les articles sans être
vraiment approfondies. du capital et de la théorie de filtre.
Brandsma rappelle très clairement que Quatrièmement, même si la valeur du
l'individu doit disposer d'une base d'édu­ capital humain et sa rentabilité dépendent
cation générale pour pouvoir apprendre des marchés demandeurs de compéten­
sur le poste de travail et que les person­ ces, rien ne sera atteint si les individus
nes défavorisées pourraient avoir besoin n'apportent pas eux-mêmes leur propre
d'un soutien (financier) particulier. Mais contribution au prix d'un effort, d'un in­
elle évite prudemment le problème épi­ térêt et d'une attention soutenus. Dans le
neux et politiquement sensible de savoir cas contraire, l'investissement est gaspillé
comment les incitations, les efforts et les et peu de capital humain est accumulé et
performances individuelles sont reliés alloué. Ce constat entraîne des implica­
aux coûts et aux formes de financement. tions politiques évidentes. Par ailleurs, les
Elle n'a pas particulièrement envie de sciences de l'éducation savent apparem­
considérer l'éducation comme un mar­ ment peu de chose sur ce qu'il faut en­
ché. Mais à quoi l'éducation servirait-elle seigner et par quels moyens, pour la sim­
sans un bon marché de l'emploi, qui ple raison que les contenus du savoir utile
commence à l'école et vous aide à trou­ ne peuvent pas être précisés (c'est le pro­
ver l'employeur qui paye le plus cher blème de Cambridge) si l'effet de filtre
votre compétence? Il est facile d'être cri­ est important. Par conséquent, de nom­
tique, mais il est tout aussi facile de mal breux arguments plaident en faveur d'un
interpréter la réalité. Permettez-moi par transfert de responsabilités pour le déve­
conséquent d'essayer de faire une syn­ loppement des produits éducatifs depuis
thèse. Quatre conclusions peuvent émer­ les autorités scolaires centrales vers le
ger de cette discussion des articles sul­ marché, c'est-à-dire les enseignants et
la rentabilité des investissements dans le leurs élèves. Et ces derniers, probable­
capital immatériel. ment, ne prendront pas au sérieux une
telle responsabilité s'ils ne sont pas obli­
gés (tout comme leurs parents) d'investir Premièrement, l'éducation et la formation
davantage qu'à l'heure actuelle dans le sont interdépendantes, l'enseignement
financement de leur éducation. Donner général offrant une plate-forme pour un
CEDEFOP **•
* * * FORMATION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVUE EUROPEENNE * *
davantage de responsabilités aux indivi­ auraient à faire des efforts à l'école pour
dus pour leurs choix éducatifs permettra l'accumulation future de capital humain
de maximiser l'apport de compétence, utile et la création de perspectives d'em­
d'intérêt et d'attention individuels. Nous ploi, non seulement ils seraient plus mo­
pouvons peut­être apprendre quelque tivés, mais ils feraient des choix éducatifs
chose de Bernheim, Garrett, Maki (1997). plus fondés et ils pourraient mieux utili­
Ces auteurs présentent les résultats de l'in­ ser leurs talents. Un capital humain
troduction obligatoire dans certains lycées économiquement utile accroît certaine­
des États­Unis d'un enseignement sur des ment les revenus futurs et la capacité
matières liées à la prise de décision sur d'épargner. Puisque nous n'avons pas
les finances du ménage (budget, épargne, d'informations à prescrire et que les ré­
création de richesse, etc.). Ils concluent sultats dépendent fortement des incita­
«que cet enseignement obligatoire aug­ tions et efforts individuels, ne serait­il pas
mente de manière significative l'éducation judicieux de rendre obligatoire l'enseigne­
financière et, en fin de compte, la me­ ment de l'économie de l'éducation dans
sure dans laquelle les individus devien­ les programmes des lycées? Cela devrait
nent capables d'économiser et d'accumu­ permettre d'accroître les efforts indivi­
ler de la richesse au cours, de leur vie duels à l'école, d'améliorer l'allocation des
adulte». Comprendre la nature des inté­ talents à l'école et sur le marché de l'em­
rêts composés et l'avantage de reporter ploi et d'augmenter les exigences de per­
un peu un achat a aidé bien des familles formance de l'école au niveau de la salle
à accumuler un capital financier à long de classe, ainsi que la qualité et la diver­
terme. sité des services éducatifs proposés. Le
marché orienterait le développement des
produits éducatifs vers l'école et les auto­Si l'éducation est bien organisée et dis­
rités scolaires et les chercheurs n'auraient
pensée de manière efficace, elle consti­
plus à se préoccuper autant de savoir ce tue la forme importante de création de
que l'école devrait faire et comment elle richesse privée dans la société. Si les élè­
devrait le faire. ves comprenaient mieux l'intérêt qu'ils
Gunnar Eliasson
Bibliographie
Albrecht, James, ­A Procedure for testing the Eliasson, Gunnar, The Markets for Learning and Mellander, Erik, Oit Omitted Variable Bias and
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mation professionnelle; 1994a.
CEDEFOP PROFESSIONNELLE NO. 14 * * REVUE EUROPÉENNE
CEDEFOP
6 * •
■**FORMOTION PROFESSIONNELLE NO. 14 REVUE EUROPEENNE * *
*+ *
Peut­on mesurer les
bénéfices de l'investis
sèment dans les res­
sources humaines ?
Retour sur investissement : qui paie ? Qui en profite ?
Financement de l'éducation et de la formation tout au long de la vie:
problèmes clés
Jittie Brandsma
Un problème capital pour l'accroissement des investissements dans la formation
consiste à démontrer la rentabilité de ces investissements.
Investir dans les ressources humaines ­ un dilemme?
Alexander Kohler
Les bommes politiques, tout comme les chercheurs, sont d'accord sur les effets
positifs des investissements dans l'éducation. Ils le sont moins sur la manière de
les réaliser et, généralement, ils n'ont pas conscience des implications liées au
concept d'investissement dans le domaine des ressources humaines.
Bénéfices pour les entreprises et les individus
Vers un taux de rentabilité de la formation: évaluation de la recherche
sur les bénéfices de la formation dispensée par les employeurs Q
Alan Barrett; Ben Hövels
Que nous apprend la recherche sur les liens entre la formation dispensée par les
entreprises et les salaires, la productivité et d'autres bénéfices?
Valorisation salariale de la formation professionnelle continue et produc­
tion de compétences dans le système éducatif :
le cas de la France et de l'Allemagne
Pierre Béret; Arnatid Dupray
La formation professionnelle continue se comprend aussi comme un investisse
ment pour l'individu et doit en conséquence avoir une répercussion sur son
salaire.
Comptabilité et inscription
au bilan des ressources humaines
Écoute la réponse dans le vent.
Les investissements dans la formation dans la perspective
de la comptabilité des ressources humaines
Ulf Johanson
Une vue d'ensemble de la question de comptabilité des ressources humaines et
un aperçu de la recherche concernant son influence sur la prise de décisions et
l'apprentissage.
CEDEFOP
7 * •
FORMOTION PROFESSIONNELLE NO. 14 * ; REVUE EUROPEENNE
Traiter sur un plan égal l'investissement physique
et l'investissement en formation
Isabelle GLierrero
D'un point de vue comptable, il n 'existe aucun obstacle technique à la
reconnaissance des dépenses de formation à l'actif et au passif du bilan.
Mesurer les activités de formation
L'interprétation des statistiques de la formation en Europe:
mise en garde
Alan Felstead; Francis Green; Ken Mayhew
Si la formation est essentielle pour la politique économique nationale, des
ressources devraient être consacrées à la collecte des informations
indispensables pour soutenir et fonder le choix de politiques rationnelles.
À lire
Choix de lectures.
CEDEFOP
8