20 ans en Sibérie, souvenirs d une vie
198 pages
Français

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20 ans en Sibérie, souvenirs d'une vie , livre ebook

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Description

Anita Nandris-Cudla est née en 1904 dans une famille de paysans de Bucovine (nord Roumanie). A compter de 1941, après l'invasion soviétique, ce sont plus de treize mille personnes de cette région qui vont vivre la terreur de la déportation soviétique - dont Anita et ses trois enfants. Ils survivront miraculeusement au froid, à la faim et à la détresse morale. Sachant un peu lire et écrire, Anita, de retour chez elle, fait en mots simples un récit détaillé de tout ce parcours.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 51
EAN13 9782296473096
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

20 ans en Sibérie
Souvenirs d'une vie
Mémoires du XX e siècle


Déjà parus

Alexandre NICOLAS, Sous le casque de l’armée , 2011.
Dominique CAMUSSO, Cent jours au front en 1915. Un sapeur du Quercy dans les tranchées de Champagne , 2011.
Michel FRATISSIER, Jean Moulin ou la Fabrique d’un héros , 2011.
Joseph PRUDHON, Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil des misères de la Grande Guerre , 2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père , 2010.
Roland GAILLON, L’étoile et la croix , De l’enfant juif traqué à l’adulte chrétien militant , 2010.
Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945 , 2007.
Lloyd HULSE, Le bon endroit : mémoires de guerre d’un soldat américain (1918-1919), 2007.
Nathalie PHILIPPE, Vie quotidienne en France occupée : journaux de Maurice Delmotte (1914-1918) , 2007.
Paul GUILLAUMAT, Correspondance de guerre du Général Guillaumat , 2006.
Emmanuel HANDRICH, La résistance… pourquoi ? , 2006.
Norbert BEL ANGE, Quand Vichy internait ses soldats juifs d’Algérie (Bedeau, sud oranais, 1941-1943) , 2005.
Annie et Jacques QUEYREL, Un poilu raconte… , 2005.
Michel FAUQUIER, Itinéraire d’un jeune résistant français :1942-1945, 2005
Robert VERDIER, Mémoires , 2005.
R. COUPECHOUX, La nuit des Walpurgis. Avoir vingt ans à Langenstein , 2004.
Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli, Les orphelins de la Varenne, 1941-1944 , 2004.
Aniţa NANDRIŞ-CUDLA







20 ans en Sibérie
Souvenirs d'une vie





Traduit par
Daniel NANDRIS








L’Harmattan
Titre original :

Amintiri din viaţă. 20 de ani in Siberia
Anita Nandriş-Cudla
Editura Humanitas, Bucuresti.
© Humanitas 1991 et 2006





© L’HARMATTAN, 2011

5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56600-2
EAN : 9782296566002
Avant-propos

par Daniel Nandris
En guise de préalable, il me paraît utile de donner au lecteur quelques informations relatives aux particularismes de l'auteur, de son manuscrit et de ma traduction.

Contexte géo-historique
L'auteur, Aniţa Nandriş1 (1904-1986), est l'avant-dernière d'une fratrie de sept enfants (six garçons2 et une fille) d’une famille de paysans roumains3 vivant en Bucovine4, dans le village de 1 En roumain, Aniţa se prononce Anitsa ; Nandriş se prononce Nandrich.

En 1918, après l'effondrement de l'Empire austro-hongrois, l'Assemblée de Bucovine vote son rattachement à la Roumanie (devenue indépendante en 1878).
La Bucovine du Nord change ensuite deux fois de mains pendant la Seconde Guerre mondiale : devenue soviétique en 1940 (cf. l'histoire d'Aniţa), elle redevient roumaine en 1941, mais l'Armée rouge reprend ce territoire en 1944. En 1947, la Roumanie se voit imposer la cession officielle de la Bucovine du Nord à l'URSS. Puis, à la chute de l'URSS en 1991, la Bucovine devient une province de la République d'Ukraine. Le sud de la province, autour de Suceava, est resté une province roumaine. Cette partition géographique prévaut toujours.
A différents titres, le sort tragique des habitants de la Bucovine présente des analogies avec celui des Alsaciens. En effet, du fait du long antagonisme entre la France et l'Allemagne, l'Alsace va servir de champ de bataille durant trois guerres importantes. Comme le rappelle Eugène Riedweg dans son ouvrage magistral sur les "Malgré Nous" (Éditions La Nuée Bleue, 2008) : « Suivant le sort des armes, les habitants, meurtris, vont être ballotés d'un pays à l'autre ; certains d'entre eux vont ainsi changer quatre fois de nationalité en l'espace de soixante-quinze ans !





Mahala. Les frères d'Aniţa ont pour la plupart fait des études supérieures qui ont débouché sur de grandes carrières. Mais Aniţa, après trois années d’instruction à l'école du village, est restée à la ferme pour s'occuper de sa mère grabataire, avant d’épouser Chirica Cudla, celui qui fera pour elle un terrible « choix de vie »... En effet, Aniţa et ses enfants seront injustement déportés pendant vingt ans dans le Goulag soviétique au nord de la Sibérie, au delà du cercle polaire (mer de Kara, golfe de l'Obi).

Le manuscrit d'Aniţa Nandriş a été écrit en 1967, quelques années après son retour dans son village natal, au terme de sa déportation en Sibérie. Au moment de la rédaction à Mahala, alors qu'elle a déjà près de soixante-cinq ans, les contraintes du communisme soviétique sont encore omniprésentes, surtout dans cette région nouvellement annexée. Aussi, cette narration des exactions commises en 1914, puis en 1940, et de son quotidien dans des camps de travail (Goulag) et de déportation sibériens, constituait-elle un brulot subversif qu'elle a dû cacher sous peine de nouveaux graves problèmes.
Aniţa confie donc son manuscrit au Dr. Gheorghe Nandriş5 (Sibiu, Roumanie), son neveu, lors de sa première visite à Mahala en 1982. Celui-ci lui fera traverser les postes frontières russe puis roumainet le gardera caché en Roumanie sous l'ère Ceausescu. Ce n'est qu'après l’insurrection et la révolution roumaine de 1989 que le manuscrit apparaîtra au grand jour, sera soumis aux éditions Humanitas de Bucarest qui le publieront en 1991(ISBN978-973-50-2601-1), soit trente ans après le retour de déportation d'Aniţa.

En effet, un Alsacien né Français sous le Second Empire devient Allemand en 1871, puis à nouveau Français en 1919, Allemand en 1940 et enfin définitivement Français à la Libération en 1944. »
… Après avoir fait toutes ses études en Roumanie, il est médecin cardiologue à Sibiu. Il est resté très proche des membres de la famille vivant encore à Mahala et, en particulier, des enfants et petits-enfants d'Aniţa.





Ce témoignage exceptionnel d'Aniţa sur les conditions de sa vie en Bucovine avant 1940, puis de sa survie en Sibérie de 1940 à 1960, a connu un grand succès en Roumanie, où nombre de Roumains ont eux-mêmes eu des parents ou des connaissances déportés dans les camps. Mais très peu en sont revenus, et très rares ont été ceux qui ont pu en témoigner. L'Académie roumaine de littérature a ainsi salué ce livre par l’attribution du prix Lucian Blaga (philosophe, théologien et poète roumain) en 1992. Après l’épuisement du premier tirage, une seconde édition est parue en 2006, assortie d'une préface et d'une postface rédigées par Gheorghe Nandriş, de photos d'Aniţa et de sa famille en Bucovine et en Sibérie, de commentaires élogieux émanant d'écrivains et de critiques littéraires roumains célèbres et, enfin, de la liste des noms des 602 déportés de Mahala, dont 22 portaient le nom de Nandriş.
En 1996, Mabel Nandriş, l'épouse irlandaise du professeur Grigore Nandriş6, frère d'Aniţa refugié à Londres en 1940, a traduit le livre du roumain vers l'anglais. Cette traduction a été éditée en 1998 par The Publishing House of the Romanian Cultural Foundation, à Bucarest (ISBN 973-577-122-5) sous l'égide du ministère roumain de la Culture. Par la suite, son fils, John Nandriş, professeur d'archéologie à Oxford et spécialiste des pays de l'Est, a amendé ce texte anglais en fonction du texte roumain d'origine.
C'est avec l'aval et les vifs encouragements de mon cousin Gheorghe Nandriş (Sibiu) et avec l'autorisation des éditions Humanitas à Bucarest que j'ai entrepris en octobre 2010 la traduction de ce texte anglais vers le français. L'édition française de cet ouvrage est donc le fruit d'un véritable travail familial, en cascade, autour de l'œuvre homérique de mon arrière-grand-tante Aniţa Nandriş. En effet, depuis mon premier voyage en septembre 2010 à Mahala (village natal d'Aniţa et de mon père Octavian Nandriş7 et, plus généralement, berceau de tous les Nandriş de
Bucovine), qui consacra mon propre retour aux sources, j'ai été touché par l'âme bucovine de mes ancêtres paternels. La traduction de ce récit, entreprise comme si j’étais investi d’un devoir de famille, allait me permettre de m’approprier ce pan d'histoire familiale qui m’était encore inconnu et, surtout de contribuer, par une édition en français, au prolongement du devoir de mémoire que s'était imposé Aniţa, au travers du témoignage unique sur sa vie d'exception, entre 1914 et 1964.


Modifications apportées au texte publié en roumain

Le manuscrit d'Aniţa présente des particularités parfois quasi ethnographiques, qui, à mon sens, auraient rendu difficile sa lecture en l'état par un lecteur ignorant le roumain. À cet égard, voici un intéressant commentaire de l'éditeur roumain, tel qu'il fut publié dans la première édition de 1991 :
« Sans doute le lecteur voudrait-il savoir comment était le manuscrit de ce texte d’exception intitulé par l’auteur « Souvenirs d'une vie » ? Il s’agit d’un gros cahier de 360 pages remplies soigneusement d’une belle écriture, proche d’une calligraphie enfantine. Les pages sont régulières et denses, emplies d’un tracé uniforme, seulement aérées par un espace à gauche. L’impression est élégante et révèle l’effort bien contrôlé de la rédactrice.
L’ensemble du cahier ne présente que très peu de ratures, de majuscules, ou de signes de ponctuation, presque rien ne vient interrompre un flux qui ne s’arrête qu'à la fin du récit.



À la lecture, ce texte a un rythme intérieur d’une remarquable assurance ; de ce fait les propositions, les phrases, les paragraphes, et toute la ponctuation que nous avons adoptée, se sont imposés spontanément lors de l’édition originelle. Nous avons transcrit le cahier en y apportant des modifications minimes et insignifiantes, pour conserver toute la vivacité de ce témoignage empreint d’intelligence et de grâce divine, et pour mettre tout particulièrement en valeur la langue, surtout la langue roumaine parlée alors en Bucovine. Ainsi nous avons : copié le manuscrit en gardant quelques fautes qui ne gênent pas la lecture ; gardé les particularismes du langage local, notamment des incohérences apparues dans le texte (e.g. báiet / baiat ; cáuşi / cauşi ; suspin / suschin ; cuptor / cuptior ; uşa / uşia) ; noté les mots russes en italique ; conservé l’orthographe des noms géographiques ; donné l'explication de mots dont le sens ne pouvait pas se déduire du contexte, sous forme de notes infrapaginales ; supprimé certains éléments redondants et, dans de rares cas, fait de petites révisions d'expression. »

Il est très compréhensible que l’éditeur roumain et, a fortiori , ses lecteurs et certains critiques littéraires roumains (lire le commentaire de Stefan J. Fay, p.187,) aient apprécié et tenu à préserver le style vernaculaire d'Aniţa, avec ses particularismes qui fleurent bon la Bucovine de cette époque entre-deux-guerres.
En outre, s'agissant d'une province arrachée douloureusement à la Roumanie en 1944, ce souci littéraire d'authenticité se teinte certainement d'un léger sentiment nationaliste. En revanche, dans l'optique d'un lectorat francophone, en majorité peu ou pas du tout au fait des soubresauts de l'Histoire en Europe de l’Est, j'ai jugé que la version française devait être adaptée.

D'évidence, une traduction mot à mot et le maintien à tout prix de l'authenticité du texte roumain (au-delà des petites révisions de l'éditeur roumain) auraient abouti à un texte assez prosaïque, rugueux, peu appétant pour les lecteurs francophones. Aussi, ai-je pris la liberté (avec l'aval de mon cousin Gheorghe Nandriş) d'apporter diverses modifications : optimisation du style tout en préservant la construction syntaxique (phrases courtes et simples) ; suppression des redondances caractérisées par de fréquents aller-retour autour d'une même idée (je subodore qu'Aniţa a écrit secrètement, par petits fragments, sans beaucoup se relire ni pouvoir facilement modifier son texte) ; rectification de certaines incohérences de dates, de lieux, de nombres, etc. ; introduction de toute la ponctuation nécessaire pour alléger les phrases et l'ensemble du texte ; création ex nihilo de chapitres, de sous-chapitres et de retours à la ligne (tâche souvent assez difficile puisqu'Aniţa a écrit comme elle parlait, en passant souvent d’une idée à l’autre). J’ai jugé cette intervention utile pour, d'une part, rythmer et aérer le long manuscrit originel que rien n'interrompt tout au long de ses cent soixante pages et, d'autre part, pour permettre au lecteur une meilleure appropriation du texte.
Dans cette optique, j’ai souhaité conserver la Préface et l’Epilogue de mon cousin Georghe Nandriş les différentes textes annexes et la plupart des photos qui figurent dans la dernière édition en roumain, car ces documents apportent un éclairage intéressant sur la vie d’Anita Nandriş et le devenir de sa famille.

En conclusion, je demande au lecteur français de surtout considérer ce récit candide, et parfois maladroit, comme un poignant et unique témoignage du calvaire des Roumains de la Bucovine durant le XXe siècle et du destin évidemment hors de l’ordinaire de cette femme, simple paysanne de Bucovine, qui savait juste lire et écrire...








Daniel Nandris


Montpellier, le 23 avril 2011


2 Les six frères d'Aniţa : Ion (1890-1967), Vasile (1893-1926), Grigore (1895-1968), Gheorghe (1896-1929), Florea (1901-1965), Tudor (1906-1989).
3 Son père, Dumitru Nandriş (1894-1940) & sa mère, Maria Nandriş, née Lazar, (1866-1945).
4 Note géo-historique : Située au nord-est de la Roumanie dans la province de Moldavie, la Bucovine (littéralement « pays des hêtres »), peuplée par des Daces Carpes pendant des millénaires, a connu une histoire très mouvementée. Après diverses invasions nomades (Huns, Avars, Alains, Magyars, etc.), les tribus slavo-roumaines deviennent vassales du royaume de Hongrie, puis du royaume de Pologne au 14e siècle. Au 16e siècle, la Bucovine est incorporée à l'Empire ottoman, mais subit de nouvelles incursions de la part des Tatars, des Cosaques, des Polonais et des Russes. En 1775, elle passe sous administration autrichienne.
5 Gheorghe Nandriş, fils de Florea Nandriş (celui dont la perception de la situation en 1940 sera si juste et prémonitoire), est le neveu d'Anita Nandriş. Il était âgé de 7 ans lors du conseil de famille des Nandriş à Godinesti en 1941, durant lequel ils se sont déchirés à propos de leurs choix de vie (cf. p. 62)
6 Grigore Nandriş (1985-1968) a été professeur au département de Philologie slave comparée à l'université de Londres, de 1947 à 1963.
7 Octavian Nandriş (1914-1987). Né en 1914 à Mahala, mon père est un des cousins d'Aniţa, de Grigore, de Florea, de Ion et des autres protagonistes de ce récit. À l'époque, il est étudiant en philologie romane à Cernăuţi. Après avoir obtenu une bourse d'études de 3 semaines à la Sorbonne, à Paris, il quitte Mahala et sa famille en avril 1940 pour se rendre à Paris, sans se douter que l'invasion soviétique est imminente. Quelques jours après son départ, les Russes envahissent la Bucovine et son village. Il décide alors de ne pas rentrer au pays et reste à Paris où il fondera une famille. Il fera carrière comme professeur de linguistique et philologie romane à l'université de Strasbourg (1958-1980). Il n'a jamais pu revenir à Mahala. Il en fut de même pour toute sa famille (mon grand-père, directeur de l'école de Mahala, ma grand-mère et mon oncle) qui, contrairement à la famille d'Aniţa, avait fait le judicieux choix de vie de fuir Mahala pour regagner la Roumanie juste avant le terme de l'ultimatum de trois jours donné par les Russes en mai 1940 (pacte Molotov-Ribbentrop). Dans ce contexte, mon pèlerinage à Mahala en septembre 2010 reste pour moi un moment particulièrement poignant et porteur de nouvelles énergies.
Remerciements

Je tiens à remercier mon cousin Gheorghe Nandriş tout d'abord pour avoir rendu possible ma première visite à Mahala (Ukraine) en septembre 2010, un véritable pèlerinage à la source de notre famille. En second lieu, s'agissant de cet ouvrage, je lui
adresse toute ma reconnaissance pour sa confiance, son soutien indéfectible, les photos de famille qu'il m'a confiées, et pour l'opportunité qu'il nous a donnée, à moi et aux miens, de nous approprier, au travers de la traduction en français de ce livre, un pan de l'histoire tragique des Nandriş en Bucovine.

Comme je l'ai déjà signalé, cette traduction est le fruit d'une œuvre collective. Aussi, je tiens à témoigner toute ma gratitude à Mabel Nandriş (Londres, épouse de Grigore Nandriş) pour sa traduction vers l'anglais du livre de sa belle-sœur Aniţa, à son fils John Nandriş (Londres) pour sa relecture du texte en anglais et pour ses conseils, à Ion Antonescu (Mahala) pour son amitié et pour sa traduction des textes annexes ne figurant pas dans l'édition anglaise, à mon épouse Sylvie Nandris (Montpellier) pour son indéfectible soutien dans ma vie et durant cette aventure littéraire, à ma fille Doïna Nandris (Annecy) pour la réalisation de la maquette de couverture. J’exprime également toute ma gratitude à mon amie Sabine de Barbuat (Paris) pour les conseils avisés qu'elle m'a prodigués et sa relecture de l'ensemble du manuscrit.
J’adresse aussi tous mes remerciements à mon cousin Boris Jivoult (Vesoul) pour sa précieuse contribution à cet ouvrage.

En dernier lieu, je remercie mon arrière-grand-tante Aniţa Nandriş pour la formidable leçon de vie qu'elle nous a léguée avec cette narration de sa déportation en Sibérie.
Correspondance avec l'Éditeur
(Première lettre de Gheorghe Nandriş à son futur éditeur, M. Liiceanu, des Éditions Humanitas, à Bucarest).


En mai 1991, est parvenue à l’adresse de la maison d’édition Humanitas à Bucarest une lettre qui nous offrait de publier un texte extraordinaire. La réponse est ce livre.

Cher monsieur Liiceanu,
Je sais que vous ne manquez pas de propositions, c’est pourquoi je veux commencer directement par le sujet.
Je possède un manuscrit, témoin bouleversant de la présence roumaine dans le Goulag17. Сe manuscrit n’est pas de la littérature de bureau d’un intellectuel, car il appartient à une paysanne qui savait juste lire et écrire, mais était douée d’un grand don de narration. Cette paysanne du nord de la Bucovine, sans être coupable et sans procès, a été déportée par le KGB18 en pleine nuit, avec ses trois petits enfants, séparée de son mari, envoyée au fond de la Sibérie, au-delà du cercle polaire. Dans ce contexte sauvage et difficile, elle a lutté pour survivre pendant vingt ans.
Cette mère extraordinaire a su défendre ses enfants au péril de sa vie, faisant preuve ainsi d’une force de sacrifice et d’une résistance morale d’exception. Renonçant à sa propre nourriture en faveur de ses enfants, elle a traversé des dizaines de kilomètres dans la toundra, nouée par la peur, pour chercher des fruits afin de préserver ses enfants du scorbut, elle a appris à conduire le traîneau à chiens et à faire de leurs poils des vêtements pour ses enfants. Elle est tombée à deux reprises dans le coma, son unique remède a été son amour sans borne pour ses enfants et sa foi en Dieu.
Après sa dernière sortie du coma, lors de sa convalescence, elle a été obligée de travailler de nuit par quarante degrés au- dessous de zéro. Ne pouvant marcher, elle a été condamnée à la prison. Elle a alors été confiée à un Esquimau, dont elle ne connaissait pas la langue, qui devait la conduire parmi les glaces jusqu’à la prison. Elle a fait un voyage durant lequel son âme a été glacée de peur, elle a passé une nuit dans un igloo19 : ce voyage qu’elle décrit avec des images si suggestives pourrait figurer dans une anthologie littéraire.
Dans sa lutte avec le destin, elle a été la plus forte et a gagné.

Après vingt ans d’exil, cette digne femme a envoyé ses enfants à Moscou (sous l'ère de Khrouchtchev) pour prouver son innocence et faire valoir ses droits. Après maintes péripéties dans les tribunaux où les procureurs ont multiplié les mensonges, ses enfants (qui avaient hérité de l’intelligence et du courage de leur maman) ont obtenu enfin des papiers prouvant qu’ils avaient passé vingt ans en Sibérie par erreur, qu’ils avaient été des victimes du stalinisme et qu’ils étaient réhabilités. Ils sont alors partis de Sibérie vers le soleil de la Bucovine, vers leur village et les tombeaux de leurs ancêtres.
Ils sont rentrés dans leur maison vingt ans jour pour jour après leur enlèvement, le 13 juin 1941. La lutte pour survivre a pris fin. La mère a réussi à ramener ses enfants au nid. Toute autre personne aurait pu considérer sa mission comme terminée. Mais elle n’allait trouver le silence qu'après avoir réussi à témoigner par écrit des crimes du communisme. C’est ainsi après avoir filé des poils des chiens en Sibérie, elle a pris un stylo pour relater son calvaire, et, telle une poétesse, a rédigé 360 pages.
Elle m’a confié ce manuscrit en 1982 à Cernauţi, en me priant de lui faire franchir la frontière roumaine et d’agir au mieux pour le faire connaître. Puis elle est morte chez elle, dans son lit, veillée par ses enfants, avec le sentiment de la mission accomplie.
Il m’est difficile d'avouer qu'en 1982, j’ai eu peur de passer la frontière avec ce manuscrit... Mais je l’ai fait malgré tout parce que j’ai ressenti une honte immense devant ma crainte, ma lâcheté d’intellectuel face à cette frêle, mais colossale femme, qui n’avait été à l'école que trois années, femme devant laquelle je me sentais un nain.
Je m’arrête là, m'excusant d'en avoir trop dit en vous relatant certains détails de ce manuscrit, pensant qu’ainsi j'éveillerais votre intérêt et que vous accepteriez ma prière de le feuilleter.
Je vous remercie de ma part et de la part de cette femme paysanne dont le nom de famille est Aniţa Nandriş, mariée à Chirica Cudla.


Avec toute mon estime.





Dr. Gheorghe Nandriş



Sibiu, le 13 mai 1991


17 Camp de concentration de détenus politiques, « des ennemis du peuple ».
18 La Sécurité d’État.
19 Il s’agit en fait d’un tchoum (sorte de tipi) Nenets (NDT)
20 ans en Sibérie
Souvenirs d'une vie

par

Aniţa NANDRIŞ-CUDLA




Traduit par Daniel NANDRIS




Chapitre 1. Mon enfance en Bucovine (1914-17)

Mais combien peut endurer un être humain sans s’en rendre compte ?
Je suis née en 1904 dans le village de Mahala, à proximité de la ville de Cernăuţi20. Nous étions sept, six garçons et moi-même, la seule fille. Mes parents étaient paysans, c’est-à-dire des propriétaires terriens, comme on disait à l’époque. Ils avaient de la terre pour laquelle ils payaient à l'État une taxe proportionnelle à la surface qu’ils possédaient. Ils élevaient des vaches, des chevaux, des brebis et des cochons. Quand les garçons sont devenus grands, ils sont allés à l'école loin de la maison.


La première guerre mondiale, à Mahala
En 1914 a commencé la Grande Guerre. Je m'en souviens comme si c'était hier : c’était le jour de la Saint-Élie, en été, un dimanche matin, les parents étaient à l’église et nous, les enfants, étions restés à la maison. Nous étions trois, moi-même et deux de mes frères. Soudain, nous avons vu près de notre porte, deux charrettes chargées de sacs et de vêtements. Sur l'une d'elles, se tenait une femme avec ses enfants, qui nous a demandé où étaient mes parents. Nous avons répondu qu’ils étaient à l’église, alors ils nous ont dit d’aller les chercher le plus vite possible. Un de nous a couru à l’église pour les faire revenir à la maison. En rentrant, les parents les ont tout de suite reconnus. C’était en effet deux familles du village voisin Boian qui étaient amies avec la nôtre. Chaque année, elles se rendaient visite le jour de la fête de l’église. Maman et papa les ont invitées à rentrer dans la maison, mais elles ont refusé en disant que ce n’était pas le moment et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. « Écoutez donc, la guerre a commencé, l’armée autrichienne se retire et les Moscals21 avancent. Regardez, nous sommes prêts à fuir avec nos charrettes. » Et ils ont demandé à mon père : « Et vous, qu'allez-vous faire ? » J'ai vu qu’ils chuchotaient ensemble car ils ne voulaient pas parler devant les enfants. Soudain, mon père s'est mis à préparer la charrette. Il a commencé à la remplir avec différentes choses, maman nous a appelés pour changer d’habits et nous sommes tous montés dans la charrette. Le père a attelé les chevaux et, avec les autres charrettes, nous nous sommes décidés à nous enfuir alors que les Moscals avançaient et qu'on entendait déjà le bruit des canons et des mitrailleuses.

Quand nous sommes arrivés sur la route principale, il y avait un tel embouteillage qu'il était impossible de se frayer un chemin.
L’armée autrichienne battait en retraite. À l’époque, les canons étaient tirés par des chevaux, douze pour un canon ; les soldats suivaient à dos de cheval avec, en arrière, la charrette à munitions, la charrette avec le foin pour les chevaux et la charrette à provisions pour les soldats. D'autres charrettes comme la nôtre sortaient du village, se mêlaient à celles de l’armée pour avancer sur la grand-route, tout le monde était dans le même pétrin. Il était impossible de faire marche arrière. Nous sommes allés, tous ensemble, avec l’armée, jusqu’à Cernăuţi. Dans la ville, nous nous sommes arrêtés un moment. En nous retournant, nous pouvions voir les Moscals qui nous rattrapaient. En effet, une petite partie de l’armée autrichienne avait réussi à s'enfuir, mais le gros de la troupe avait été encerclé et capturé par les Moscals. Nous avons conduit la charrette chez une connaissance et nous avons attendu que ça se calme un peu. On entendait encore des coups de fusil dans les rues, on voyait des blessés et aussi des cadavres car l'armée autrichienne ne s'était pas rendue tout de suite. Quand le silence est revenu, le père a regardé à droite, puis à gauche, se demandant quoi faire. L’unique solution semblait être de retourner à notre maison. En effet, on ne pouvait continuer plus avant parce que les Moscals, qui avaient déjà occupé Cernăuţi et continuaient d'avancer, nous auraient aussitôt capturés. Cela faisait déjà trois ou quatre jours que nous avions quitté notre maison. Il n'y avait plus de foin pour les chevaux et presque plus de provisions pour nous. Il y avait bien encore un sac de farine de maïs et un sac de blé, mais comment les utiliser sans lieu pour cuisiner ? Nous étions heureux de savoir que nous allions rentrer bientôt à la maison. Mais papa était effrayé de sortir avec les charrettes et les chevaux parce que nous pouvions rencontrer les Moscals. Aussi, nous a-t-il laissés seuls à Cernăuţi et, avec ma mère, ils sont retournés au village. Ils n'ont pas vu un seul soldat car l'armée russe avait continué d'avancer. Alors ils sont retournés à Cernăuţi et nous ont ramenés à la maison, avec les charrettes et les chevaux.

Nous avons repris notre vie de tous les jours, alors que les Autrichiens s'étaient repliés au delà des Carpates et que les Moscals, dans leur progression, avaient traversé notre village sans s'arrêter. De fait, on n'entendait plus dans le village le bruit des armes à feu. Les Russes ont installé leur front dans les Carpates pendant à peu près dix mois, jusqu'à ce que les Autrichiens commencent à reprendre l'avantage, puis les forcent à se replier. Ils sont alors repassés par notre village pour s'arrêter dans le village de Boian, où ils ont installé une nouvelle ligne de front. Dans les champs proches du village se trouvait un bois, nommé Lomotets, où se trouvait la ligne de front autrichien. Quoi de pis que d'avoir un front militaire à sept ou huit kilomètres d'un village ? Les balles de fusil ne pouvaient nous atteindre mais, en revanche, nous étions sous le feu des canons. Quand nous allions travailler au champ, les obus tombaient autour de nous comme des insectes noirs. À chaque fois, personne ne savait si on en reviendrait.
Un jour, j'étais dans le jardin avec papa et maman. Ils binaient les mauvaises herbes et je sarclais un rang de concombres. Àl'heure de midi, nous sommes rentrés dans la maison et nous nous sommes assis à la table. Papa a dit qu'il serait bon d'avoir une demi-heure de repos car il faisait chaud dehors. Mais maman a répondu : « Oublions le repos, reprenons le travail dans le jardin car les mauvaises herbes se sont répandues partout. » Et donc on est ressortis dans la cour. À peine avions-nous commencé le travail que, soudain, nous avons entendu le bruit du canon et un obus est tombé en face de la maison. Quand il a explosé, les vitres et les verres à l'intérieur ont volé en éclats, des morceaux de fer se sont plantés dans les murs… Si nous étions restés cinq minutes de plus dans la maison, très certainement, nous aurions été tués. De tels incidents sont devenus de plus en plus fréquents, tant que le front est demeuré à proximité.
Quand les attaques ont repris, nous avons de nouveau entendu le bruit du canon. Il tonnait toute la journée, parfois même nuit et jour. Quand les tirs d'obus s'arrêtaient, alors c’était le bruit des fusils et des mitrailleuses. Puis est venu le moment où l'armée a quitté les tranchées pour se battre à la baïonnette. À un moment donné, les soldats ont agité des drapeaux blancs pour demander un cessez-le-feu afin de pouvoir récupérer leurs blessés et leurs morts.
Ils ont pris des charrettes dans le village, y ont amoncelé les morts comme des bouts de bois et les ont amenés au cimetière. Ils ont aussi soigné les blessés et les ont mis dans d'autres charrettes pour les emmener à l'école du village. Certaines grandes maisons avaient donné des matelas ou même étaient devenues des hôpitaux.

C'était insoutenable de regarder ces charrettes de blessés, tant ils faisaient pitié. Ils étaient transportés lentement pour éviter d'aggraver leurs blessures mais on voyait malgré tout des traînées de sang s'écouler et marquer le sol. Les soldats, pauvres âmes perdues, gémissaient doucement ou fortement selon la gravité de leurs blessures. Après quelques jours, ils ont été emmenés vers des hôpitaux plus grands. Beaucoup étaient blessés si grièvement qu'ils ont rendu leur âme à Dieu et ont été enterrés au cimetière du village.
J'étais une enfant de dix ans quand cette guerre a débuté et je l'ai vécue jusqu'à l'âge de quatorze ans. J'étais toujours très anxieuse de savoir ce qu'il allait arriver. Maman n'aimait pas me laisser toute seule, car il se passait des choses qui auraient pu m'effrayer. Un jour, elle m'a emmenée au cimetière où il y avait de longues lignes de cadavres déposés les uns sur les autres. Un prêtre de l'armée est venu et il a dit des prières avant qu'une grosse tranchée ne soit creusée et que deux hommes prennent chaque corps par la tête et les pieds pour le jeter dans cette tombe. Quand une première fosse a été remplie, le prêtre est venu l’asperger d'eau bénite, puis il a jeté de la terre dessus. Trois ou quatre fosses communes ont été remplies et recouvertes de terre. Chaque fois qu'un corps était déposé dans la tombe, j'entendais le prêtre dire :
« Celui-ci est de Bucovine, celui-ci est de Galicie, celui-là est de Transylvanie. » J’ai demandé à maman comment le prêtre savait d'où venaient ces hommes. Elle m'a répondu que le prêtre arrivait à reconnaître des indices vestimentaires qui lui permettaient de déterminer dans quel district avait habité le mort : une ceinture, une chemise brodée lui indiquaient l'origine de la personne. Parmi ces morts s’est trouvé un homme de notre village, un soldat qui avait été tué au front. Sa femme et ses trois enfants le pleuraient. Ils n'avaient pas même été autorisés à le ramener chez eux pour l'enterrer eux-mêmes. Il a été inhumé avec les autres soldats, comme cela a souvent été le cas.
Le front a duré ici pendant une année ou plus. Le village était plein de soldats autrichiens. Les officiers occupaient les grandes maisons les plus correctes mais, de toute façon, toutes les maisons étaient pleines de soldats. Toutes les écuries avaient été réquisitionnées pour les chevaux de l'armée. Si un soldat désirait du foin pour les chevaux, un agneau ou un cochon pour manger, on le lui vendait, mais naturellement à un prix très bas. Cependant, tout cela se faisait honnêtement et selon les règles.

À peu près un an plus tard, les Moscals se sont renforcés et les Autrichiens ont commencé à battre en retraite, aussi la population s’est mise à fuir par crainte des Moscals. Le samedi avant le dimanche des Rameaux était un jour de fête. Même si c’était la guerre, tout le monde avait préparé différents gâteaux et un plat de viande, selon la coutume. Mais comme les Autrichiens ont entamé leur retraite le même jour, personne ne savait ce que le village allait devenir. Comme des fourmis sortant de leur nid, beaucoup sont donc partis avec leurs charrettes, d'autres avec seulement un sac à dos, d'autres enfin tenant seulement un enfant. Beaucoup de gâteaux sont restés abandonnés dans les fours, des tourtes à la viande sur un plateau, tandis que leurs propriétaires s'enfuyaient vers la rivière Prut et vers Cernăuţi.
Papa, lui, a déposé comme la dernière fois dans la charrette des sacs de pain, des habits de rechange, des pyjamas, tout ce que la charrette pouvait transporter. Il a harnaché les chevaux, a ouvert le pré des vaches pour que le fils d'un voisin les conduise car, cette fois, il semblait bien que nous devions partir loin et qu'il voulait amener le troupeau avec nous. Mais une vache avait son jeune veau et, comme il a été impossible de la faire avancer dans ce chaos, il a décidé de la laisser à la maison. Quand papa a été installé à coté de la charrette, moi je n'ai pas voulu partir. Pourquoi laissait-il donc cette vache et son veau à la maison avec le risque que les Moscals viennent et les tuent pour les manger ? Il a essayé de me raisonner mais en vain. Je ne voulais pas laisser ma vache et son veau aux Moscals. À cette époque, mon frère aîné, Ionica, était venu en vacances à la maison. Il revenait du front de Serbie, ou de Yougoslavie, comme ils disaient. Il a dit à papa : « Partez, moi je reste avec elle et nous verrons bien ce qui arrivera. » Le troupeau avançait déjà et donc papa est parti avec ma mère et mes deux frères, Florea et Toader. La route n'était pas trop encombrée, les chevaux étaient en forme, donc, assez vite, ils ont atteint la rivière Prut. Pendant la montée vers Calcianca, une des roues de la charrette s'est cassée. Papa n'a même pas pris le temps de réfléchir, il a ouvert le porche le plus proche, et a conduit la charrette sur trois roues dans la cour. Il y a laissé maman et mes frères puis, prenant juste les chevaux avec les harnais et les rênes, il est revenu rapidement à la maison à dos de cheval. Il a harnaché les chevaux à une autre charrette, y a chargé rapidement quelques nouvelles affaires, puis il a encore essayé de me convaincre de venir avec lui, car maintenant, les Moscals étaient tout proche. Il n'y avait pas de temps à perdre, des coups de feu éclataient, mais j’ai persisté à vouloir rester pour empêcher les Moscals de tuer la vache ! Quand mon grand-frère lui a dit que je ne céderai pas, il a pris deux roues d'une ancienne charrette, les a attachées à l'arrière de celle qu'il venait de préparer. Puis, ayant mis deux planches en travers, il a soulevé le veau, l'a attaché avec la vache juste derrière, alors j'ai accepté de partir avec lui. Un demi-kilomètre plus loin, nous sommes arrivés à la route principale. Elle était pleine de troupes.
Mais le veau se débattait pour se libérer et la vache tirait sur ses liens… Papa est descendu de la charrette, il a coupé les cordes, puis, libérant le veau et la vache, il les a laissés sur le bord de la route. Il est remonté dans la carriole et a fait son possible pour avancer, alors que les tirs se rapprochaient de nous. En arrivant au pont d'Horacea, nous avons vu qu'il était couvert de paille. Un soldat se tenait au bout du pont, assis sur un bidon apparemment rempli d'essence. Quand notre charrette a atteint le pont, il a crié :
« Dépêchez-vous de faire traverser vos chevaux ! » Et papa de répondre : « Mais vous savez bien qu'il est interdit de faire galoper des chevaux sur un pont ! » Le soldat nous a dit : « Faites comme j'ai dit. » Alors papa a fait passer les chevaux de son mieux sur le pont. Juste au moment où nous venions juste de le quitter, en regardant en arrière, on a vu qu’il était en flammes, puis tout a été détruit par une forte explosion.
Nous sommes allés à Calcianca où nous avions laissé la charrette cassée, et nous y avons retrouvé maman et mes frères qui nous y attentaient impatients. Les propriétaires de la maison n'étaient plus là, les portes étaient ouvertes. Maman nous a dit qu'à un moment, durant la nuit, la mère et ses enfants s'étaient habillés, puis, qu'avec l'aide de voisins, ils avaient pris tout ce qu'ils pouvaient dans des sacs et des valises avant de s'enfuir. Pendant que maman me disait cela, j'ai entendu un grognement dans la maison et j'ai dit à maman qu'il devait y avoir encore quelqu'un dans cette maison. Maman a dit : « Allons voir » et nous avons effectivement trouvé un vieil homme assis sur une chaise au centre d'une pièce, faible et fatigué, qui marmonnait en répétant : « Les enfants, donnez-moi de quoi emmailloter mes pieds22. » Alors il a dit à ma mère que depuis qu'il avait vu cette femme et ses enfants se préparer à partir, il était assis là et n'avait rien dit d'autre que
« Les enfants, donnez-moi de quoi emmailloter mes pieds. » Mais personne n'avait fait attention à lui, personne n'était venu le chercher, ils s'étaient habillés, avaient rassemblé leurs affaires personnelles et étaient partis. Il était resté seul avec sa terreur et Dieu seul sait ce qui l'avait envahi. Depuis, incapable de s'en sortir par lui-même, il marmonnait seulement : « Donnez-moi de quoi emmailloter mes pieds. »
De là, nous sommes allés à Cernăuţi pour y laisser la charrette chez une connaissance. Papa est ensuite retourné chercher des affaires dans la charrette cassée. À Cernăuţi, il a récupéré les vaches qu'il y avait laissées. Puis, avec des amis, ils se sont demandé ce qu'il fallait faire de la vache, des chevaux et de la charrette. Bien sûr, ils ne pouvaient pas rester en ville. Il est alors allé voir une connaissance qui avait été professeur dans notre village de Mahala. Il a dit à mes parents : « Prenez vos animaux et partez à Tetina. Là, vous trouverez de l'herbe pour votre bétail et une étable pour abri. »
Nous nous sommes mis en route lentement avec les animaux et nous avons passé la nuit dans un village nommé Mihalcea, au-delà de Cernăuţi. Là, on a essayé de nous dérober notre bétail mais, finalement, nous sommes bien arrivés à Tetina. Sur une colline, on a trouvé la maison et l'étable qui nous avaient été indiquées. Nous y avons préparé un peu de mamaliga23 car nous étions très affaiblis par la faim et le manque de repos après plus d'une semaine de trajet. Nous étions là depuis une semaine quand nous avons appris que les Moscals avaient à nouveau occupé Cernăuţi et qu'ils avançaient encore. Mais que faire, puisque les Moscals étaient déjà loin devant nous ? Finalement, nous sommes restés quelques jours de plus jusqu'à ce que l’encombrement sur la route s'améliore, puis nous sommes encore revenus à la maison. Nous avons alors décidé de ne plus tenter de nous enfuir car les déplacements étaient vraiment trop dangereux.
Les Moscals sont parvenus à nouveau à Cirlibaba, près des Carpates, mais ils n'y sont pas restés longtemps et ils ont fait à nouveau reculer les Autrichiens. En fait, quand les Moscals avançaient, ce n'était pas très alarmant. L'armée autrichienne battait en retraite, mais ne nous causait pas beaucoup de problèmes. Une fois, ils avaient eu besoin d'une charrette et l’avait prise parce que c'était la guerre. Mais en revanche, quand c'était au tour des Moscals de battre en retraite, alors, Dieu du ciel protège-nous ! Ils prenaient tout ce qu'ils pouvaient emporter, des charrettes, des chevaux, des cochons, et même des personnes, mais seulement des hommes. Cette fois, quand ils ont reculé, la situation est devenue effrayante : ils ont pris le bétail, les cochons, les poules et personne n'a osé ouvrir la bouche pour protester. Cette partie de l'armée était composée de Cosaques, qui montaient à cheval et portaient des lances de deux mètres de long. Ils pénétraient dans les cours des maisons pour y voler des poules et des oies. On racontait qu’un jour, alors qu’une femme leur avait demandé pourquoi ils ne lui demandaient pas la permission, l'un des soldats avait enfoncé la pointe de sa lance dans la bouche de cette malheureuse qui voulait seulement protéger ses poules et elle en était morte. Il y avait eu beaucoup de telles scènes d'horreur durant la retraite des Cosaques.
C'est pour cette raison que les gens se sont inquiétés quand ils ont entendu que les Moscals approchaient.

En 1916, durant leur retraite, ils ont commencé à embarquer aussi des gens. C'était l'été, à peu près au moment de la moisson.
Un jour, quelqu'un est venu et a demandé à ma mère où étaient son mari et ses fils. Maman lui a demandé pourquoi il posait ces questions. Il a répondu que les Moscals battaient en retraite et qu'ils avaient déjà raflé des hommes trouvés dans les champs en haut du village et que, maintenant, ils recherchaient d'autres hommes et des garçons. Ma mère, tremblante de peur, a appelé mon père et est partie à la recherche de mes frères, car deux d'entre eux, Florea et Toader, étaient toujours à la maison. Papa s'est précipité vers un grand tas de bois, où il a fait un abri pour y cacher ses fils. Il leur a donné du pain et de l'eau avant de refermer l'abri qu'il avait construit. Un voisin est venu alors et a demandé ce qui allait se passer pour eux deux. Papa a répondu qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Il a fait un large trou dans le fumier des vaches.
Après avoir déposé des planches comme plancher et plafond, il a rajouté du fumier sur les côtés et tapissé le fond avec une brassée de paille pour pouvoir s'y allonger. C'est ainsi que mon père et le voisin se sont cachés dans cet abri. Ma mère a rajouté une couche de fumier sur le dessus pour les dissimuler encore mieux. Ma mère et moi sommes restées en vue car, à cette époque, on disait qu'ils ne prenaient pas les femmes et les enfants. Mais maman n'était pas femme à rester inutile dans la maison et elle était trop anxieuse de savoir ce qui allait se passer dehors. Comme j'ai eu peur de rester seule dans la maison, je suis sortie la rejoindre dans la cour. Une voisine lui demandait justement comment ça allait et où étaient nos garçons parce que les Moscals poursuivaient les hommes et les garçons pour les emmener. Avec des larmes dans les yeux, elle nous a montré un tas de détritus où elle avait caché son fils en laissant suffisamment d'espace pour qu'il puisse respirer en attendant que cette misère se termine. Maman est allée vers une autre maison où elle a pu voir un soldat, pistolet au poing, qui se tenait devant la porte. D'autres Moscals circulaient dans le village et, à chaque fois qu'ils trouvaient un jeune qui ne se doutait de rien, ils s'en saisissaient et l’enfermaient dans cette maison. Des mères pleuraient devant la porte, car elles n'étaient pas autorisées à pénétrer dans la cour. Soudain, une dame brave et sans peur, les voyant, leur a demandé pourquoi elles attendaient là. Elles lui ont répondu qu'elles n'avaient pas le droit d'aller plus loin. Cette dame, sans prendre le temps de réfléchir, a ouvert la porte, elle est entrée dans la cour tout en défaisant ses cheveux (c'était alors la coutume de resserrer ses cheveux au-dessus de la tête), et elle a dit aux soldats qu'elle avait perdu son foulard durant la forte averse de pluie. Ses cheveux étaient défaits et son visage couvert de boue, mais elle ne s'en souciait pas. Elle est allée droit dans la maison où se tenait la sentinelle et où les garçons étaient enfermés, suivie par les femmes qui pleuraient. La sentinelle a été incapable de l'arrêter.



Elle a ouvert la porte et les garçons se sont éparpillés dans le jardin comme une volée de poules. Par son geste, cette femme a réussi à libérer les garçons. Les mères, très soulagées, sont rentrées chez elles tout en craignant que les Moscals ne réapparaissent et ne fassent des choses encore pires...
Mais, grâce à Dieu, l'armée autrichienne est revenue et les Moscals n'ont heureusement plus eu l'occasion de commettre d'autres exactions. Après le retour de l'armée autrichienne, les gens se sont sentis plus à l'aise et moins effrayés. Comme c'était la guerre, souvent des soldats autrichiens réquisitionnaient une charrette ou un cheval, mais seulement provisoirement et, c’est seulement s'ils y étaient obligés qu’ils recommençaient. Quand cette armée avait besoin de fourrage, de pain, d'une vache, d'un cochon, nous étions dans l'obligation de leur donner, naturellement à prix réduit, mais cela était fait légalement et les gens n'étaient pas effrayés. Hélas, nous n’avons pas tardé à constater que les Autrichiens recommençaient à battre en retraite. En effet, les Moscals avaient brisé le front à un endroit, donc les Autrichiens étaient encerclés et forcés de se retirer. Ils ont retraversé la rivière Prut pour s’installer sur la berge opposée. Le front des Autrichiens a donc été de l'autre coté, vers Cernăuţi, et celui des Moscals du côté de notre village : en conséquence, nous étions à nouveau entre leurs mains.



Les premières exactions des envahisseurs

Il y a eu des tirs incessants, car il n'y avait que deux kilomètres entre notre village et le Prut. Pendant les attaques et les contre-attaques, des éclats d'obus ont atteint notre village, brisant des fenêtres, se fichant dans les murs des maisons, blessant ou tuant du bétail, des villageois, car les balles ne tuent pas que des soldats.
Beaucoup de gens, voisins ou autres, se sont rassemblés dans notre maison, car nous avions une grande cave et la maison était construite en briques. Ils se sont protégés en s'asseyant par terre pour ne pas être blessés par les balles qui entraient par les fenêtres, mais qui ne pouvaient pas traverser les murs. Un jour que la maison était pleine, quelqu'un est arrivé, le visage déformé par la terreur. C'était un de nos voisins, dénommé Florea. Parmi les gens regroupés chez nous figurait un vieux voisin, Zauca Andrei. C'était une personne toujours de bonne humeur avec un grand sens de l'humour. Même dans cette atmosphère de danger, il ne montrait pas sa peur, riait et plaisantait. Quand l'homme est entré, Zauca lui a demandé : « Qu’est-ce qui se passe Florea ? Mais où est donc ta flûte ? », car Florea était un bon joueur de flûte.
Mais Florea a répondu : « Laisse-moi en paix car j'ai failli ne plus jamais jouer. » Zauca de répliquer : « Mais pourquoi donc ? »
Florea a alors commencé à expliquer : « Ma femme a tué un poulet aujourd'hui et l'a mis à cuire dans un pot de terre pour économiser le combustible. Comme je n'avais rien de particulier à faire, je me suis assis en face du four pour mettre de temps en temps des petites branches pour cuire à feu doux. Ça m’a donné de l'appétit et j’ai eu envie d’y goûter. J'ai pris une cuillère en bois. La viande n'était pas assez cuite et il fallait la resaler. Je me suis levé pour chercher du sel quand, au même moment, une balle est rentrée par la fenêtre, elle a frappé le four et a fait exploser le pot en terre du poulet. Le pot et le foyer ont été éparpillés. Si je n'avais pas voulu rajouter du sel, j'aurais été tué. Regarde à quoi tient la chance d'un homme quand ce n'est pas son heure de mourir. » Zauca lui a répondu :
« Ça ne fait rien, viens t'asseoir avec nous. Ça aurait été si bien si tu avais pris ta flûte pour nous jouer une ballade. Regarde quelle audience tu aurais eue ! » Florea a dit alors : « Zauca, tu es incorrigible, même si tu étais mourant, tu ne changerais pas tes habitudes. » Puis ils se sont assis en attendant que les tirs cessent et qu’ils puissent rentrer chez eux. De tels moments de rencontre se sont produits souvent à cette époque.

Un jour, le temps est enfin venu pour les Moscals de se retirer à leur tour. Quatre soldats sont rentrés à cheval dans notre cour. Ils ont mis pied à terre et l'un d'entre eux a voulu s'emparer des chevaux pendant que les autres entraient dans l'écurie. Nous, les enfants, étions seuls avec notre mère à l’intérieur de la maison. Le printemps arrivait, mais il restait un peu de neige fondue. Maman était assise près du fourneau à tricoter comme c'était l'usage pour les femmes durant les mois d'hiver.

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