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Description

Ce livre démontre que les images de la Crucifixion se sont érotisées au cours des siècles, jusqu'à devenir, si on les confronte à la morale qui s'en réclame, pornographiques. A travers de nombreuses oeuvres prises en exemple, l'auteur relève les signes de cette orientation. Cette double composante, sacrée et sexuelle, débouche sur l'autre image du Christ en croix.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de lectures 15
EAN13 9782336351636
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Martin Villon








Ce corps livré pour vous
L’autre image du Christ en croix
Copyright























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http ://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-70174-5
Dédicace


À ma compagne, à mes grands enfants, ce libre exercice du regard.
Avant-Dire
Qui chercherait dans ces pages le Jésus historique ou le Jésus biblique ferait fausse route. Ce livre porte un regard sur les images dont Jésus est le héros, sur les images et sur elles seules.
La vie de Jésus par l’image fait référence, la tradition s’en réclame, elle est devenue pour le public le récit exact de l’existence du Christ. Si ces images s’inspirent de la biographie officielle et posthume que constituent les quatre Évangiles, elles s’en sont en partie affranchies. Au cours des siècles, des commanditaires appartenant aux autorités religieuses, morales, politiques les ont réglées par le menu. Ils en ont confié la fabrication à des artisans habiles, à des artistes brillants, ce qui décuple encore le pouvoir qu’ont ces images et les effets qu’elles produisent sur les consciences.
Chacun, croyant ou pas, en est venu à penser le Christ tel que les images le montrent. Une histoire parallèle à celle du Christ « réel » (celui des textes sacrés) s’est imposée. Or cette histoire abonde de scènes de nu d’une crudité stupéfiante, de scènes de torture d’une perversité hallucinante, de scènes de félicité d’un érotisme débridé qui révèlent intentions et arrière-pensées contraires aux p 1,5 cm péroraisons morales de l’Église.
Pour preuve, les œuvres peintes, gravées, sculptées décrites ici qui appartiennent à la production européenne (flamande, française, italienne, espagnole…), et ont été choisies à partir des originaux vus sur place. Elles sont pour leur très grande majorité accessibles à tous (musées, églises, trésors de cathédrales, calvaires, monuments) ; par défaut, internet permet de s’en faire une idée. De toute façon, le lecteur tombera tôt ou tard sur une image proche ou semblable, d’un même auteur ou non, d’une même époque ou pas, image originale ou réplique utilisant les mêmes signes, reproduisant les mêmes attitudes.
Il ne s’agit pas de dénoncer ces images d’un point de vue moral, mais de les donner à voir, quitte à les opposer, quand l’occasion s’en présente, à la morale qui leur sert de contexte et de support. Les investigations menées dans ce livre ne s’arrêtent pas à la double composante sacrée et sexuelle de l’image de la Crucifixion. Cette composante à peine établie, une injonction, un ordre supérieur purement terrestre, purement humain, auquel les nations chrétiennes se sont soumises au cours de siècles, se fait jour. Derrière la vérité sacrée, le devoir sacré.
Au risque de lever le suspense : l’utilisation en sous-main d’images indécentes pour accompagner une pensée pudibonde n’est qu’une diversion, un procédé qui débouche sur l’impensable, sur l’autre image du Christ en croix, celle qui consacre le meurtre du fils par le père tout-puissant ; le sacrifice des fils sur ordre des pères tout-puissants.
Il se pourrait que tout ceci soit de l’ordre de l’hypothèse. Mais il arrive qu’une hypothèse donne à penser plus que ne le ferait sa confirmation.
Il est aussi facile de se forger une opinion qu’il est dur de s’en défaire.
Vassili Alexakis . La langue maternelle.
Chapitre 1 Point de vue
1. Les images scandaleuses de la vie de Jésus
L’idée s’est formée le jour où je me suis demandé pour quoi l’assemblée baissait longuement les yeux après la célébration eucharistique, moment majeur de la messe, comme prise sur le fait d’un voyeurisme coupable. Auparavant, le prêtre, officiant à l’époque dos au public et s’exprimant en latin, avait tenu bras levés l’hostie et le calice (le pain et le vin), touchant presque le crucifix qui dominait l’autel. Que se passait-il à présent de honteux sur l’estrade qui devait se dérouler hors de la vue alors que la sonnette de l’enfant de chœur insistait pour que l’on ploie le buste ? Hoc est enim corpus meum . Traduit aujourd’hui par : « Ceci est mon corps livré pour vous. » Il est dit qu’à cet instant pain et vin symboliques deviennent le corps et le sang de Jésus. Je risquais un œil. C’est bien ce à quoi j’assistais. Et incarnatus est : « Par l´Esprit Saint, il a pris chair ».
La Crucifixion m’apparut dans son indécence, le geste et la prière du prêtre avait donné forme et matière à ce corps montré nu au beau milieu de l’église. Le changement de substance s’était exercé pour de bon. Je voyais à présent le personnage exposé, jusqu’ici respectable figure divine, aussi inaccessible qu’impalpable, se faire chair, charnel même, prenant l’aspect d’un homme dévêtu, à peine couvert d’un pagne descendu sur les hanches, alors que je l’avais ignoré comme tel l’instant d’avant. Il surgissait dans toute son impudeur, se livrant à une exhibition inconvenante, provocante, déplacée dans cet endroit consacré au recueillement, à la paix de l’esprit, à la quiétude des sens.
Rongé de honte, je me crus en état de péché mortel. Mais au lieu de chasser cette vision ou de m’en mortifier, j’ai voulu en vérifier le bien-fondé. Intuition, hypothèse, j’ai la conviction que les images de la Crucifixion se sont érotisées jusqu’à devenir franchement pornographiques, surtout si on les confronte à la morale qui s’en réclame, leur caractère sacré ayant suffi à les mettre à l’abri du soupçon.
Est-il nécessaire d’en dire plus ? Vous en savez autant que moi. Voyez après ça les crucifixions peintes ou sculptées, gravées ou dessinées, vous vous ferez une idée de ce que j’avance. À moins que vous ne jetiez un œil au dossier que voici, dans le désordre où je l’ai constitué, au hasard des œuvres sur lesquelles je suis tombé. Souvent reproduites, elles ont servi de matrice ou de modèle à des copies façonnant dans les esprits une silhouette et une posture universellement reconnaissables. Parfois, j’ai mis en regard – expression tombant à pic – quelques lectures, textes sacrés ou non.
Les exemples ne manquent pas. Exemples de crucifixions et autres scènes de nu illustrant la vie de Jésus, qui, pour la raison que j’invoque (l’image pieuse distrait de l’image indécente), ne choquent ni ne dérangent si on les regarde non pour ce qu’elles sont mais pour ce qu’elles prétendent être.
Vous voilà prévenus : on va en venir à l’image même, celle dont le discours sacré nous a éloigné, de sorte qu’on puisse voir ce qu’elle montre, rien de plus, rien d’autre. On découvrira (dans le sens de « commencer à voir », mais aussi « ôter ce qui protège »), par une succession d’ ekphrasis, de brefs récits descriptifs, un Jésus enfant impudique, puis jeune adulte sensuellement dénudé lors de son baptême, enfin, dans la longue séquence de la Passion qui concentre les scènes les plus scabreuses, tout juste paré d’un linge minuscule et suggestif. Jusqu’à la mise au tombeau et à la Résurrection qui le surprennent dévêtu, caressé, peloté dans des circonstances border line . Mais c’est la Crucifixion, consacrée image centrale de l’iconographie chrétienne par la tradition, image emblématique et dominante en Occident, qui a pris le pas sur toute autre scène de nu ayant le Christ pour objet.
Pornographie variable selon les époques et les écoles : tantôt réjouissante, tantôt agressive ; tantôt gaillarde, tantôt morbide ; tantôt honteuse, tantôt effrontée. Pendant plus de dix siècles se développe une production d’images obscènes contrôlées par l’Église. Contrôlées mais pas entièrement maîtrisées, écart qu’on peut attribuer aux consignes changeantes, parfois contradictoires des commanditaires religieux, et à la malice d’œuvres aimant se jouer du strict cahier des charges.
Il est aussi probable que l’orientation pornographique des images dont Jésus est le héros relève pour partie de l’inconscient. Voire même qu’elle trouve sa source dans les images elles-mêmes occupées à se lancer des défis de virtuosité quant à la représentation du corps. Que cette orientation se soit imposée, se soit amplifiée et qu’elle ait perduré marque l’existence d’un consensus implicite entre Église, artistes et croyants, portant sur une même préoccupation, la pacification des pulsions, sexuelles en l’occurrence, et la manière d’y parvenir. Question que Freud posera en ces termes : « Comment “dompter” l’énergie des pulsions, comment l’orienter, la déplacer, la sublimer afin d’éviter quelle ne rompe, par sa puissance, tous les barrages ? » ( Pulsions et destin des pulsions ), estimant que les pulsions ont toujours pour but « la satisfaction d’un désir qui ne peut être obtenue qu’en supprimant l’état d’excitation à la source de la pulsion ».
D’où peut-être la tentative de court-circuiter, de prévenir cette force sauvage réputée indomptable par l’édiction d’un consensus, forcément inéquitable mais qui a tenu longtemps, dont les grandes lignes seraient : à l’Église d’exercer et de perpétuer son pouvoir sur l’âme et la chair, aux artistes de produire du sexe « esthétique » sous la forme détournée du corps sacré, aux croyants de s’arranger d’une obligation à réglementer leur libido en la transcendant.
Quand l’Église condamne les images érotiques ou pornographiques, c’est pour les produire à son compte. Démentant par là qu’elle aurait, durant tout le Moyen Âge, « entraîné l’érotisme dans une éclipse presque totale de mille ans » (Pierre-Marc de Biasi, Histoire de l’érotisme ). Corps exposés, contemplation de la nudité sont confiés subrepticement à la Crucifixion et autres images prétextes à déshabiller Jésus et divers martyrs. Avec l’arrière-pensée d’en discipliner les effets. Calcul hasardeux, paradoxe de taille que traduisent des images aussi séduisantes que terrifiantes, d’une pornographie aussi attrayante que brutale.
Dès son apparition, à la fin du V e siècle, très différée par rapport à l’événement dont elle s’inspire, l’image de Jésus dévêtu et crucifié ne passe pas inaperçue. Grégoire, évêque de Tours (539-594), fait écho à ses débuts sulfureux ( À la gloire des martyrs ). Frappé par l’obscénité de la représentation « exposée librement aux yeux de tous » de « Notre Seigneur » quasi nu sur la croix, il rapporte que le curé Basileus de l’église Saint-Genest de Narbonne n’en dort plus. Trois fois « la sainte face » vient en pleine nuit lui reprocher : « Vous êtes tous couverts de costumes divers, et vous me considérez sans cesse dans ma nudité. Va et couvre moi au plus tôt d’un vêtement. » À sa troisième apparition, la figure divine roue le curé de coups et le menace de mort s’il ne voile pas la sainte image de la Crucifixion. Basileus en fait part à l’évêque qui ordonne de tendre une étoffe devant elle. Et Grégoire de Tours de préciser que désormais on ne peut voir la peinture que couverte d’un voile, qu’il faut soulever pour la contempler et qu’on laisse retomber pour la couvrir à nouveau. Par cette anecdote, démontrant que la nudité du Christ choquait fidèles et ecclésiastiques avant qu’ils n’y prêtent plus attention, le chroniqueur annonce non seulement l’invention du linge cache-sexe, mais il augure aussi de cette incitation à le soulever, à aller voir derrière, reprise par le traitement que les images lui réservent ; linge qui signe et magnifie le caractère pornographique de la Crucifixion. Le récit de Grégoire souligne aussi combien la représentation du Christ en croix est alors aussi inédite que malvenue.
Une « tentative prématurée », dira l’historien Louis Bréhier dans son article sur l’Introduction du Crucifix en Gaule (revue Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ). Prématurée mais prémonitoire, puisque l’image finira par s’imposer, la religiosité aveugle l’emportant sur la pornographie manifeste. Pour l’heure, c’est cette précocité qui vaut à Jésus d’être un temps rhabillé (voir la miniature des Évangiles de Rabula, chap. 2-3) ; et c’est, à l’opposé, cette prémonition qui suscite le très dénudé Christ d’un des panneaux de bois formant la Porta istoriata de la basilique San Sabina à Rome (V e siècle) ; images toutes deux conçues pendant cette période de tentatives plastiques et de tentations anatomiques.
Le panneau de la porte de San Sabina (situé à plus de trois mètres de hauteur, ce qui, pour l’observer et rester dans le rôle du parfait voyeur, demande à être équipé d’une paire de jumelles) pourrait être considéré comme l’une des sources d’inspiration des crucifixions impudiques. Jésus, entouré de larrons pas plus décents que lui, est affublé d’une sorte de ceinture nouée autour de la taille, dont l’extrémité pend entre ses cuisses et évoque aussi bien le cache-sexe de certaines tribus primitives qu’un long pénis. Minimalisme plus malhabile que volontaire. Sauf qu’à force de naïveté, ce type de représentations « mal dégrossies » finit par échauffer l’imagination des auteurs, par stimuler leur aptitude à représenter la nudité du Christ, à le montrer dans des attitudes provocantes. Bref, à sexualiser la relation entre image sainte et foi chrétienne.
L’âge d’or des images chrétiennes tendance érotico-porno, période où s’élabore et est distribué l’essentiel de la production, va du XII e siècle à la fin du XVIII e siècle. Ses débuts, son envolée coïncident avec l’organisation des premières croisades, la création de l’Inquisition, l’édification des premières cathédrales, la multiplication des ordres et congrégations monastiques. Cet âge d’or atteint son summum à la Renaissance et dure jusqu’aux Lumières. Avec la Contre-Réforme, il s’étend à de nouveaux marchés. Les images trouvent alors une traduction populaire dans « l’art sulpicien » dont chacun fera le « film » de sa vie du Christ. Réussite commerciale et idéologique que rappelle Serge Tisseron ( Psychanalyse de l’image ), et qu’il apparente à du marketing : « L’Art de Saint-Sulpice, avec ses saintes en extase, ses beaux Christ aux cheveux ondulés, ses couleurs suaves et ses scènes de la vie quotidienne, était destiné à déclencher un réflexe consommateur : acheter une image pieuse, un cierge, ou mieux encore, faire une offrande sans contrepartie. La publicité n’a pas créé un rapport nouveau à l’image. »
Comme il a été dit, avant l’an mille l’érotisation des représentations de Jésus s’élabore, se prépare, se fourbit ; mais elle ne prend pas. Hiératique, presque apathique : « L’homme est jeune, son visage impassible aux yeux ouverts ne trahit aucune souffrance, son corps immobile ne révèle ni crispation ni fatigue », écrit Nadeije Laneyrie-Dagen ( L’invention du corps ). Son corps « restitue toute la vigueur, ou plutôt la mollesse, de son modelé. » Exit la plastique des athlètes antiques (jamais vraiment oubliée, les images pieuses la réhabiliteront plus tard). « Muscles et charpentes sont dissimulés par un tissu de graisse », embonpoint qui présente l’avantage d’enfouir une anatomie explicite dont le crucifié va être gratifié au début du XII e siècle, « parcouru de lignes qui indiquent les volumes plus efficacement […] que les jeux d’ombre et de lumière. […] Souvent refermées sur elles-mêmes, elles délimitent des parties de la silhouette correspondant à des articulations naturelles. »
Après la séparation de l’Église et de l’État, qui fait perdre à l’Église le contrôle de ses images, la Crucifixion et les autres scènes de la Passion sont exploitées jusqu’à nos jours sans innovation notable. Sauf dans le domaine profane, mécréant, en particulier en raison du traumatisme provoqué par le « prototype de toutes les guerres » (Pontalis, Un jour un crime ), la Grande Guerre, qui ouvre une période post-porno, voire néo-porno des images d’une crucifixion traitée sans ménagement, images qui font enfin tomber le dernier masque du fils sacrifié (voir chap. 7).
Mais cette perte de contrôle n’est qu’apparente, les charges et parodies, dessinées, peintes ou filmées du héros et de son exhibition, n’affaiblissent guère l’emprise de l’iconographie chrétienne. En choisissant très tôt de régler et d’orienter elle-même les images du sacrifice de Jésus, en les érotisant, en les truffant de signes et références sexuels, d’abord modérément – et peut-être fortuitement –, puis plus radicalement, l’Église a assuré leur succès en même temps qu’elle a rendu inopérantes, par avance et pour longtemps, les représentations dites blasphématoires ou sacrilèges dont elle prétendra ou non s’offusquer. Voir les réactions limitées, localisées, suscitées au début de ce siècle par des spectacles et œuvres plastiques comme Golgota Picnic , Sur le concept du visage du fils de Dieu, Piss Christ qui ont somme toute peu perturbé le monde chrétien.
À la suite de ce que l’on peut appeler une querelle d’experts (Peut-on représenter Dieu ? Doit-on adorer les icônes ?), l’Église s’est trouvée « devant l’alternative soit d’interdire toute image figurée, soit de s’en assurer le monopole » (Michel Melot, Une brève Histoire de L’Image ). Le Concile de Nicée (787) fut « l’occasion pour l’Église de reprendre les choses en main et d’autoriser à nouveau les images sacrées, mais non leur culte » ( id. ). Passant outre le commandement de Dieu à Moïse : « Tu ne feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles et tu ne les serviras point ; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux … » (Exode 20 : 4).
Trait de génie. En lançant la production des images figurées de Dieu, de Jésus, des saints et des martyrs, le corps exposé devient le média de l’histoire sainte ; pour les chrétiens – et au delà – c’est par lui qu’elle s’écrit, à travers lui qu’elle existe.
Il m’arrivera de déborder de ce segment de temps, de ce « champ visuel » situé entre Moyen Âge et Lumières, et d’aller regarder dans les marges quand l’occasion s’en présentera, là où s’égarer met sur la voie.
2. Porno en quoi la Crucifixion ?
Tout de même, érotique, porno même, la sainte image du Christ en croix, c’est y aller un peu fort ! Cela reste à démontrer, non ?
Le Christ crucifié d’Alonso Cano (milieu du XVII e siècle, hors texte I ), Académie royale des Beaux-Arts San Fernando de Madrid (une autre version, plus fréquemment reproduite, est exposée au musée du Prado), donne un aperçu éloquent du détournement d’image sacrée, aux arrière-pensées pornographiques. Jésus-Christ le héros, modèle d’atelier en train de poser plus que victime martyrisée, est montré si effrontément indécent et fier de l’être, qu’il atomise le prétexte religieux. On tient là l’un des plus « show » et chaud Christ en croix. Représenté seul en scène, danseur en demi-pointes (expression malheureuse mais judicieusement descriptive) prenant appui sur une tablette fixée à la croix, il ne souffre de rien, ni de sa position, ni évidemment des têtes de clous tatouées en trompe l’œil sur ses paumes et son cou-de-pied. À la différence des Christ à la tête inclinée sur le côté, il contemple son corps svelte et voluptueusement musclé, portant le regard sur sa propre perspective, dans l’axe d’une anatomie parfaite qu’il nous pousse ainsi à admirer de face comme lui le fait d’en haut. Une légère rotation du torse, un imperceptible déhanchement peuvent être qualifiés de subtil contrapposto (voir chap. 2-2). Un minimum de sang s’écoule de ses membres, et un tout aussi mince filet de la petite plaie seul dommage infligé à ce corps superbe.
Mais si cette crucifixion est un summum d’inconvenance, c’est surtout à la forme donnée au linge entourant les hanches du Christ qu’elle le doit, une coquille pour cache-sexe retenue tant bien que mal par une corde qui a glissé jusqu’au bas des hanches, bien au-dessous du pubis. S’envolant sur la droite du personnage, le linge gonfle et enfle insolemment, une autre partie d’étoffe passe si bas à l’arrière qu’elle ne saurait couvrir le moindre centimètre carré des fesses du divin crucifié. Comme si un spectateur invisible s’était saisi du linge à deux mains, l’attrapant de part et d’autre des hanches, et l’avait descendu brusquement, interrompant in extremis son geste fou.
Quatre caractéristiques au moins méritent d’appliquer le qualificatif porno aux images de la Crucifixion.
1. Soit un personnage masculin dévêtu jusqu’à l’indécence, exhibé dans des lieux de prière, présenté dans cette tenue profanatrice comme un objet de vénération et de contemplation.
Selon les représentations, le héros offre au regard un corps tantôt lisse et désirable se prêtant au voyeurisme ; tantôt abîmé et pitoyable réclamant des effusions consolatrices. On le voit en extase et-ou en souffrance. Ce qui revient à combiner libération du plaisir et punition encourue à s’y risquer. Si l’on se réfère aux paroles qu’il prononce la veille de son exhibition sur la croix, il se situe entre prostitution : « Prenez mon corps » ; et cannibalisme :
« Mangez mon corps ». L’une et l’autre apostrophes nous invitant à partager l’intimité de sa chair. L’amant dirait : « je vais te dévorer » ; la mère : « tu es mignon à croquer ».
2. Soit une scène sado-maso poussée, classée extrême selon les critères des adeptes : domination et soumission, piercings dans les membres et sur le front, incision au thorax ouvrant « un sexe menstrué » (selon l’expression de Jacques Gélis, voir chap. 3-6) . Une sorte de public disgrace (pour reprendre une dénomination employée par les amateurs de conduites sexuelles de groupe), avec tortures et humiliations appliquées à un sujet averti, finalement consentant, devant des initiés et des spectateurs de hasard.
Voilà qui s’apparente à une dérive violente et cruelle du bondage, pratique sado-masochiste consistant à immobiliser le corps, partiellement ou entièrement dévêtu, par toutes sortes d’accessoires : cordes, chaînes, menottes, lanières… Dans ce type de jeu sexuel, les entraves ont pour fonction d’affranchir le sujet des inhibitions. Contraint, il se désengage, n’est responsable de rien. Forcé d’accepter tout ce qu’on voudra lui imposer, il échappe à la faute. Ainsi Jésus crucifié au soupçon de pornographie.
Le sentiment d’impuissance, sciemment aiguisé, libère un plaisir sans culpabilité parce qu’infligé. Mieux, le sujet ligoté se sent suprêmement désiré puisque l’on juge utile de le garder captif pour s’en prendre à lui.
Avec la Crucifixion, ça dérape, le jeu vire pervers. L’instigateur censé célébrer sa « victime » se retire : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » (voir chap.7-1), lui reproche le crucifié « obligé » à se montrer nu, jeté en pâture aux voyeurs. C’est-à-dire à nous, à qui il revient de désirer Jésus impudique, de manifester ce désir de lui qu’il réclame si fort. Désir de lui, et aussi désir narcissique d’être lui, aimé comme lui, adoré comme lui, possédé comme lui.
Comment résisterions-nous, « pauvres humains », à la toute puissance du maître du jeu, Dieu le père, et à l’essence divine du héros, aux postures qu’il adopte pour nous plaire ou nous faire envie ? Surtout, pourquoi résister à ce jeu sexuel plein de promesses (la félicité du paradis) quand la sanction imposée à qui ne s’y plierait pas est à ce point impitoyable (la damnation éternelle).
La notion de jeu, à propos de la mort du Christ, est manifeste. Une authentique mise à mort inspirerait difficilement le désir de lui ou d’être lui. Elle est donc simulée.
Le héros ne meurt pas vraiment. Bientôt ressuscité, chacun le sait, il ne conservera aucune séquelle de son supplice. S’il joue devant nous la fin de soi, son destin entraînant le nôtre est hors limite. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer, comme il l’assure à tous ceux qui vivront dans la foi.
3. Soit un contexte, une morale et une doctrine ultra pudibonds où l’exhibition du corps, le spectacle de la nudité, le déballage de la chair sont prohibés et font l’objet d’une obsession répressive.
La concupiscence de la chair, une malédiction que nous portons dès la naissance. Selon saint Augustin, l’enfant est soumis au démon qui par la femme a séduit l’homme ; s’il peut être racheté, c’est par Jésus né de Marie qui n’a pas connu d’homme, et seulement après avoir reçu le baptême. On reconnaît dans toutes ces étapes (naissance, baptême, rémission des péchés), où le corps devrait se faire oublier mais se rappelle au contraire à nous par l’image, les principales scènes de nus qui jalonnent la vie du Christ. Enchevêtrement du péché de chair, condamnable, et de l’exhibition de la nudité de Jésus, admirable.
On verra d’ailleurs (chap. 4-1) que le baptême, épisode censé annuler le péché de chair que chacun porte en soi sans l’avoir commis, pousse Jésus à une impudeur susceptible de le raviver. Avant de provoquer son public sur la croix, il se montre nu, sexe à peine flouté par les ondulations de l’eau, dès la fin du premier millénaire. Or, d’après saint Augustin, toujours, ce sacrement devrait rompre la malédiction : « Par le baptême non seulement nous recevons la rémission de tous les péchés dont nous nous sommes rendus coupables en consentant à nos désirs vicieux et criminels ; mais nous sommes encore purifiés de tous ces désirs vicieux contre lesquels nous devons lutter si nous ne voulons pas nous rendre coupables, et qui ne disparaîtront entièrement que dans la vie future. »
Tandis que des images à la sensualité brûlante semblent faites pour aiguiser la libido, les textes religieux en rajoutent dans la condamnation du plaisir. Dans La Cité de Dieu (XIII, 23), Augustin, « l’inventeur du péché originel », délivre le mode d’emploi (perle déterrée par Georges Minois, Les Origines du mal, une histoire du péché originel ) d’une copulation exempte des « désordres de la chair », où la volonté aurait commandé aux sens si Adam et Ève n’avait pas cédé à la concupiscence :
« Les organes sexuels auraient été activés par un ordre de la volonté, comme les autres organes. Alors, sans être excité par l’aiguillon de la passion, le mari se serait étendu sur le sein de sa femme, parfaitement calme et sans altération de l’intégrité de son corps [sans érection]. Bien que nous ne puissions pas le prouver expérimentalement, il n’est pas incroyable que ces parties du corps, sans être mues par la turbulente chaleur de la passion, mais activées par une décision délibérée au moment voulu, auraient pu envoyer la semence mâle dans la matrice, sans atteinte à l’intégrité de la femme, tout comme le flux menstruel peut maintenant sortir de la matrice d’une vierge sans perte de la virginité. Car la semence aurait pu être injectée par le même passage emprunté par le flux. Tout comme la matrice aurait pu s’ouvrir pour la parturition par une impulsion naturelle, une fois le temps venu, plutôt que par les gémissements du travail, ainsi les deux sexes auraient pu être unis pour l’imprégnation et la conception par un acte de la volonté, plutôt que par un désir concupiscent. » L’acte sexuel ramené à « un acte de pure volonté raisonnable ».
Alors que, par la voix de l’évêque Augustin, prolixe en conseils ès copulation, l’Église vante une procréation atone, une chair sans plaisir, elle prend pour emblème l’image qui, selon ses critères, cumule les « déviances » : exhibitionnisme, fétichisme, masochisme, sadisme.
4. Soit un linge, le perizonium supposé servir de cache-sexe à Jésus crucifié, transformé par les images en un ornement affriolant. Utilisé comme une « parure », dans le sens où Georges Bataille la définit ( dans son essai L’Érotisme) , le linge participe à un jeu de séduction où il « dérobe » le sexe au regard pour « attiser le désir » du contemplateur.
Point commun à la majorité des perizonium peints ou sculptés : le héros les porte très descendus sur les hanches, prêts à glisser (voir plus haut). Un pagne taille très basse en quelque sorte. Nous invitant à imaginer la suite : le pagne baissé, tombé sur les chevilles du héros, ou carrément ôté. Créant un effet suspense qui oblige le spectateur à achever ce qui est esquissé. Selon les siècles, les pays et les auteurs : un linge sur le point de s’envoler ; tenant à peine accroché ; imparfaitement noué ; disposé de manière à dissimuler a minima ; d’une transparence évocatrice ; reproduisant par son plissé la forme et la position d’un pénis, quelquefois dressé et bandant, quand il ne simule pas une éjaculation.
Voué à masquer les organes génitaux de Jésus, le perizonium , « pagne de vertu », les révèle sous et par d’autres formes, usant d’une dialectique de l’exhibition et de la dissimulation. La liste des subterfuges qui détournent le linge de sa destination, et après vérification auprès des images auxquelles je vous renvoie, devrait suffire à convaincre du caractère pornographique de cet accessoire. Mais ce n’est pas seulement en tant qu’objet astucieusement travaillé que le linge, pure invention des images sacrées, est une trouvaille : par de multiples ruses, stratagèmes et artifices que l’on va observer dans les pages suivantes grâce aux échantillons prélevés dans les œuvres, il presse les esprits de ceux qui regardent, comme je viens de l’évoquer, de l’enlever entièrement. Il active la machine à fantasmes. Il crée l’envie de tout voir, et l’envie d’agir pour y parvenir, tel ce participant invisible imaginé à propos du Christ de Cano (lire plus haut). Puisque c’est impossible « pour de bon », le linge évocateur tient donc le spectateur en haleine, c’est-à-dire en état de désir en même temps que, éprouvant ce désir, en état de péché.
Mieux que l’auréole ou la couronne d’épines – combien de fois laissées de côté dans les représentations de la Crucifixion –, le linge authentifie le personnage de Jésus. L’œuvre anonyme intitulée Scènes de la passion du Christ (entre 1470 et 1490), exposée au musée Groeninge de Bruges, en donne un aperçu. Elle regroupe en une grande image, fouillée, minutieuse, les derniers instants de la vie terrestre du Christ. Les scènes forment une espèce de parcours, de jeu de piste, de story board rythmés par des architectures, des accidents naturels, et par les diverses positions des personnages, créant un ensemble à la fois touffu et intelligible. Le Christ y est représenté plus d’une dizaine de fois, à des échelles différentes. Mais ce qui ne varie jamais, signe de reconnaissance du héros, qu’il s’agisse de l’» Ecce homo », de la Flagellation, de la Crucifixion, de la Descente de croix, de la Résurrection même, c’est le pagne qu’il porte, reproduit à l’identique, aux plissé et dessin invariables. Ces décalcomanies font du perizonium un vêtement factice, insensible aux aléas, artificiellement collé sur son bas ventre, se signalant à nous par cette répétition anachronique, cette lourde insistance, réclament de fait qu’on porte une attention toute particulière aux parties honteuses qu’elles recouvrent.
Ce linge suggestif signe, in fine, l’image porno. Combien de crucifixions paraissent organisées à partir et autour de lui ! Sorte de domaine réservé des fabricants d’images : aucun texte sacré ou document authentique n’y fait allusion. Les Évangiles ne le mentionnent pas, et les historiens encore moins. Quitte à affubler Jésus d’une protection fictive, peintres, dessinateurs, graveurs, sculpteurs auraient pu s’en tenir à un pagne pudique ou à une tunique décente plutôt que d’avoir recours à une mini-jupe taille basse et ultra-courte. Jouant au « tombera, tombera pas ? ». Agrémentée d’un nœud aux stylisations équivoques.
3. Précis de pornographie
« Au désir de tout montrer correspond symétriquement le désir de tout voir », affirme parmi les diverses approches de son sujet le Dictionnaire de la Pornographie . Désir, le mot a ici une valeur conditionnelle. Il formule une promesse concordant avec une attente. Il n’est pas dit que la pornographie consiste à tout montrer. Encore moins à réaliser. En appelant au désir de tout voir , de se rincer l’œil, l’image porno est un leurre qui se substitue un temps à l’acte sexuel, ou plutôt l’exploite à l’état pulsionnel, mentalisé, fantasmé. Avec elle, le désir devient une fin en soi ; tout en prétendant l’apaiser, elle le maintient en éveil. Vendue pour ça, elle provoque une sorte de désir sans fin. Renouvelé. Entretenu. Qui vient un temps se perdre en elle.
C’est à ce registre qu’appartiennent les Christ en croix pas tout à fait dévêtus (de loin les plus nombreux) mais brûlant de l’être ; n’allant pas jusqu’à s’exhiber sexe à l’air mais laissant supposer qu’ils le voudraient bien. Qu’ils le pourraient bien. Un désir de tout montrer marqué par le plissé, la transparence, la position ou la forme du linge, auquel correspond chez la foule des adorateurs ce désir de tout voir. Comme le démontre l’assiduité, la frénésie parfois, des contemplateurs de ce nu masculin partout reproduit.
On remarquera d’ailleurs (lire plus loin) que les femmes réunies sur les images au pied de la croix ne sont pas les seules à incarner le désir né de la contemplation du corps de Jésus. Si Marie-Madeleine se montre la plus ardente, elle n’est pas la seule à donner libre cours à sa fougue. En présence de saint Dominique, la Catherine de Sienne du Christ en croix de Van Dick (vers 1629, musée des Beaux-Arts d’Anvers) serre dans ses bras le stipes (partie verticale de la croix) où sont cloués les pieds de Jésus. Cause de cet élan, un Christ sculptural, au déhanchement féminin amplifié par le dessin du linge qui, repoussé par le mouvement d’un bassin particulièrement développé, surligne la crête iliaque. Tout le ventre, entièrement dégagé, prolongé par le dénudement du haut de la cuisse, est ainsi désigné au regard enamouré de la jeune femme, et au nôtre par extension.
Il faut avoir vu sainte Lugarde étreindre Jésus avec passion et poser les lèvres sur son ventre ! Le Christ, pourtant cloué à la croix, cède à cet emportement. Il parvient à dégager un bras pour enlacer la sainte et la presser contre lui ( Sainte Lugarde enlacée par le Christ en croix , de Gaspard de Crayer, 1653, reproduit dans Histoire du corps, déjà cité).
Pour qui resterait indifférent à l’image d’un homme, aussi aguicheur et bien bâti soit-il, la Crucifixion offre la possibilité d’imaginer être soi-même objet de contemplation. C’est-à-dire de désirer être Lui, homme désirable et ardemment désiré. De prendre la place de ce corps masculin, admiré partout, rassemblant les foules, dominant par sa position comme par sa capacité à séduire et sa puissance d’attraction. Entendre ici les mots à double sens de saint Paul, premier et talentueux promoteur de Jésus super star, implorant les fidèles : « Vous êtes le corps de Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. » (I Cor 12 : 27). La supplique invite sans détour à s’identifier à Jésus, à tourner le désir vers soi, à se désirer en train de désirer, à être en proie à une sorte de rétro-désir narcissique.
De pénible, la situation de Jésus devient alors enviable. Son exhibition déclenche d’irrépressibles pulsions chez qui le regarde. À l’exemple de cette spectatrice qui, « n’y tenant plus », se jette sur lui et carrément le baise, ce qu’Auguste Rodin s’autorise à montrer avec son Christ et Madeleine . Sur le tard, il est vrai – nous sommes au XIX e siècle – et sans se prévaloir du caractère religieux de la scène. Quoiqu’il en soit, le sculpteur, par sa vision profane, fait voler en éclat cet ultime tabou de l’image sacrée : associer acte sexuel et crucifixion. On peut en voir une maquette en plâtre au musée Rodin de Paris dont on a dit qu’elle était « joyeusement sacrilège », que l’extase physique et l’extase religieuse se rejoignaient. La matière a été jetée contre une structure de bois qui ressort par endroit. Dans cette hâte à plaquer, à modeler se lit l’empressement, la fureur à pousser les partenaires l’un contre l’autre. L’œuvre date de 1894 ; on a envie d’ajouter : en pleine querelle laïco-religieuse. La tête du crucifié, cou fléchi, cassé, retombe sur l’épaule de Madeleine ; elle, penche la tête du côté opposé ; mouvement alterné des deux visages qui font contre poids. Jésus ouvre grand la bouche, cri de douleur ou de jouissance. Le sexe visible est au repos. Le visage de Madeleine s’en approche. Elle se tient face à lui, tout près de lui. Elle s’accroche à Jésus, engageant son bras droit derrière son buste, geste suspendu, prête à l’enlacer mais ne le touchant pas encore. Ils sont nus ; elle cul tourné vers nous, au premier plan, croupe puissante située exactement au centre de l’œuvre. Au même niveau, sa chevelure folle, abondante, semble d’un poids qui entraîne son visage vers le pénis du Christ. Dans la masse, de vigoureuses empreintes de pouces révèlent la volonté du sculpteur à l’y conduire.
Commentaire timoré de Rilke ( Ecrits posthumes, L’Homme qui marche, traduction Michel Ellenberger) : « Le Christ crucifié, aux bras ouverts, tel un poteau indicateur sur le chemin de croix de toutes les douleurs, se meurt sous le poids de son destin qui l’écrase comme cette pierre dressée au-dessus de lui, (une croix massive et pétrifiée). Et celle-là qui vint jadis pour oindre ses pieds infatigables, elle s’approche de lui, maintenant que le sacrifice est accompli, pour envelopper de son corps son corps abandonné et exsangue, dans un geste de tendresse tardif et insensé. »
Une version sculptée (1905), exposée au musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, aboutit le projet commun de Rodin et de Madeleine. À tel point que le spectateur-voyeur qui fouille le savant désordre du marbre, éprouve vite un sentiment de gêne, un vrai malaise. Non en raison de l’œuvre même, brouillée par la technique du non finito (esthétique de l’inachevé), mais des sous-entendus de l’imagerie d’inspiration chrétienne qu’elle étale au grand jour. Marie-Madeleine, rendue folle par l’exhibition du jeune dieu, a fait voler en éclat les non-dits pornographiques de la Crucifixion, elle est passée à l’acte. Collée à lui (ce qui n’est pas encore le cas dans la maquette), elle le chevauche, chevelure ruisselant sur le corps masculin. Copulation frénétique qui aboutit le rôle dévolu par la tradition au personnage de Madeleine.
À un même degré d’obscénité, une crucifixion, dessin à l’encre de Chine de Picasso, porte quant à elle la frustration de la jeune femme à un haut degré d’hystérie. Agrippée aux testicules de Jésus qui urine ou éjacule, Marie-Madeleine à la renverse tire de toutes ses forces sur le sexe divin, tandis que son anus lâche un jet ou un pet puissant. L’œuvre – et ce n’est pas anodin (voir chap. 7) – datée du 21 août 1938 a été réalisée pendant la guerre d’Espagne.
« La pornographie caractérise un point de vue et non une chose » : le Dictionnaire ( op. cité ), encore. Ce à quoi Serge Tisseron semble répondre que l’image (publicitaire) « utilise le désir et le plaisir de voir couramment appelé “voyeuriste” » qui est « une façon de regarder » ( op. cité ). L’image porno existe par et pour un voyeur, à la fois témoin et client, nécessaire et suffisant.
Le porno, c’est avant tout du sexe factice et vendu comme tel, du sexe à l’économie, du discount, et surtout du sexe rentable. Accessible à tout moment au plus grand nombre. De l’érotisme fabriqué pour une consommation de masse. Jésus exhibé nu, une image marchande conçue pour le grand public. Si l’image, mieux que l’écrit, s’impose comme le support parfait du porno c’est qu’elle peut être perçue rapidement par tous et faire l’objet d’une abondance de reproductions, donc propice à une grande diffusion. Les crucifixions et leurs innombrables copies de copies le démontrent.
Sur le panneau de gauche du triptyque Le Christ en croix de Quentin Metsys (vers 1500, musée Mayer Van den Bergh, Anvers.

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