Cultures et inégalités
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Description

Le GECCI (Groupe d'Études Comparées Cultures et Inégalités) a pour vocation d'interroger la dimension culturelle des rapports de classe, de sexe et de race : les inégalités, actuelles et anciennes, produisent-elles des spécificités culturelles ? Comment se construisent-elles et se manifestent-elles ? Quels sont les enjeux politiques que portent les cultures issues des divisions sociales ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 48
EAN13 9782296471184
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cuivres et inégalités

Enquête sur les dimensions culturelles
des rapports sociaux
Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Nathalie GUIMARD et Juliette PETIT-GATS, Le contrat jeune majeur. Un temps négocié, 2011.
Christiana CONSTANTOPOULOU (sous la dir. de), Récits et fictions dans la société contemporaine, 2011.
Raphaële VANCON, Enseigner la musique : un défi, 2011.
Fred DERVIN, Les identités des couples interculturels. En finir vraiment avec la culture ?, 2011.
Christian GUINCHARD, Logiques du dénuement. Réflexions sociologiques sur la pauvreté et le temps, 2011.
Jérôme DUBOIS (sous la dir. de), Les usages sociaux du théâtre en dehors du théâtre, 2011.
Isabelle PAPIEAU, La culture excentrique, de Michael Jackson à Tim Burton, 2011.
Aziz JELLAB, Les étudiants en quête d'université. Une expérience scolaire sous tensions, 2011.
Odile MERCKLING, Femmes de l'immigration dans le travail précaire, 2011.
Vanessa BOLEGUIN, La Réunion : une jeunesse tiraillée entre tradition et modernité. Les 16-30 ans au chômage, 2011.
Maurice MAUVIEL, L'histoire du concept de culture, 2011.
Emmanuel AMOUGOU, Sciences sociales et patrimoines , 2011.
Sous la direction de
Maxime Quijoux, Flaviene Lanna, Raúl Matta,
Julien Rebotier et Gildas de Séchelles


Cultures et inégalités

Enquête sur les dimensions culturelles
des rapports sociaux


Préface de Polymnia Zagefka
© L'Harmattan, 2011
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-296-55532-7
EAN : 9782296555327

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Remerciements
Le Groupe d'Études Comparées Cultures et Inégalités (GECCI-IHEAL-CREDA) tient à remercier tous celles et ceux ayant soutenu et participé à cette entreprise scientifique, notamment à la réalisation de cet ouvrage. Ainsi, nous remercions Capucine Boidin (IHEAL-CREDA), Emmanuel Brand1 (ROMA, Université Pierre Mendès France, Grenoble), Christophe Brochier (Paris VIII-GETI), David Dumoulin (IHEAL-CREDA), Jules Falquet (Paris VII-IRIS), Éric Maigret (Paris III-Sorbonne Nouvelle) ; Danilo Martuccelli (Lille III, CeRIES), Gérard Mauger (EHESS-CSE) Denis Merklen (Paris VII-IRIS), Alain Musset (EHESS-IUE), Sylvie Pedron-Colombani (Paris X), Marc Perrenoud (Université de Lausanne), Sandrine Revet (Sciences po-CERI), Pierre Salama (Centre d'Économie de Paris-Nord), Renée Zauberman (CNRS-CESDIP), d'avoir contribué avec sollicitude à notre comité de lecture.
Nous remercions l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine, le Centre de Recherche et de Documentation sur les Amériques ainsi que le conseil scientifique de Paris III pour son appui humain et institutionnel. Nos remerciements s'adressent aussi à Bruno Péquignot pour son soutien éditorial ainsi qu'à Polymnia Zagefka, qui a suivi attentivement les travaux du GECCI depuis ses débuts et qui nous a fait l'honneur de préfacer cet ouvrage.
Enfin, ce livre n'aurait pas été possible sans les talents graphiques de Ségolène Estrangin, Mélina Cadet et Pasquale Lubello. Nous leur sommes très reconnaissants.


Pour contacter le GECCI ou les auteurs de ce livre
geccimail@gmail.com
www.gecci.fr
Présentation des auteurs


Maxime C ERVULLE , sociologie
Paris I Panthéon-Sorbonne

Quentin D ELPECH , sociologie
Paris I Panthéon-Sorbonne

Flaviene L ANNA , sociologie
GECCI, EHESS-IRIS-UEBa

Federico L ORENC V ALCARCE , sociologie
UBA-CONICET

Pasquale L UBELLO , économie
GECCI, IHEAL-Paris III-CREDA

Raúl M ATTA , sociologie
GECCI, IHEAL-Paris III-CREDA

Maxime Q UIJOUX , sociologie
GECCI, IHEAL-CREDA, Paris Ouest et Nord

Julien R EBOTIER , géographie
GECCI, CNRS-SET, Pau

Luisa Fernanda S ANCHEZ , anthropologie
IHEAL-CREDA

Gildas de S ÉCHELLES , sociologie
GECCI, chercheur indépendant
Préface
Depuis les années 1980, les travaux de recherche sur les inégalités sociales ont connu des orientations nouvelles. La thématique semble délaissée au profit des analyses en termes de « pauvreté » et d'indigence. Sont mis en avant les « exclus », les précaires, les intermittents, les « désaffiliés », « los de abajo », « the underclass », « the subaltern » ou le « peuple d'en bas », pour reprendre le titre français de l'ouvrage de Jack London. Par ailleurs, des publications ont vu le jour sur les « disparités », le « développement social » et « l'équité », qui, tout en traitant fondamentalement des inégalités, détournaient leur formulation en les replaçant dans un cadre « politiquement correct » issu notamment du discours en vigueur dans l'espace public. Certes, la « fétichisation de la nouveauté » pour reprendre l'expression de Craig Calhoun, peut en partie expliquer ce désintérêt pour une thématique qui a été dominante aussi bien dans les recherches que dans les luttes sociales des années antérieures.
Néanmoins, si ces transformations sémantiques méritent une analyse per se en tenant spécifiquement compte des contextes sociopolitiques et institutionnels, elles n'en représentent pas moins un signe clair de glissements interprétatifs, aussi bien dans les schémas d'analyse scientifique que dans les représentations sociales en construction.

Pendant la même période, une multitude de travaux ont été menés sur le plan international, qui appréhendaient les inégalités dans des champs spécifiques du social : l'éducation, le genre, la « race », pour reprendre le terme anglo-saxon, les minorités dites « ethniques », le marché du travail formel et informel, la ville et notamment les bidonvilles, les migrations, la santé, la justice, la famille, entre autres. Tous ces travaux ont enrichi considérablement nos connaissances concernant non seulement les mécanismes générateurs d'inégalités, mais encore les processus à l'œuvre. La première conclusion a été de mettre en avant le caractère cumulatif des inégalités qui opèrent dans des espaces d'opportunités dans lesquels les acteurs ont accès aux structures, qu'elles soient éducatives, professionnelles, résidentielles, qu'elles définissent leur situation, participent aux mondes sociaux qui les entourent, en somme, qu'elles fabriquent leur vie. Dès lors, s'impose une « définition pluri-dimensionnelle » des inégalités sociales en termes de classe, de sexe, de « race », de générations, de modes de vie et de représentations sociales avec la volonté, parfois explicite, souvent implicite, de s'adosser à l'approche simmelienne de la définition relativiste du positionnement social.

Ce mouvement, combinant enrichissement et éclatement, peut s'expliquer en partie par l'évolution des institutions d'enseignement et de recherche – l'accroissement numérique des institutions, des chercheurs et des supports de publication – et par les politiques d'évaluation de la recherche, fondées principalement sur la productivité. Mais il amène également plusieurs conséquences à signification variable. En premier lieu, cet accroissement des travaux de recherche, précieux mais sectoriels, a conduit à un réel éclatement des cadres interprétatifs globaux, notamment en termes de hiérarchies socio-économiques et de relations de pouvoir. Jugés parois traditionnels, parfois idéologiques, voire tout simplement dépassés, ces cadres n'ont pas fait en général l'objet d'une réinterprétation. Et les travaux plus ou moins récents de chercheurs tels que Ollin Wright, Rainer Geissler, Carlos Villas, Charles Tilly ou Howard Zinn restent confinés dans des cercles étroits, sans réel débat mené par les institutions et les équipes de recherche, qui se sont entre-temps hautement spécialisées en sciences sociales. Pourtant, ces chercheurs, chacun selon son domaine d'études, ont répondu à cet éclatement en mettant l'accent sur les inégalités sociales structurelles, notamment celles liées aux hiérarchies sociales de classe, dans une perspective analytique enrichie par les investigations fondées sur la multidimensionnalité des inégalités.
En deuxième lieu se situe le tournant anthropocentrique en sociologie aux confluences de plusieurs traditions qui se sont rencontrées à partir des années 1970. Sans analyser d'une façon détaillée les principales caractéristiques de ce tournant, ainsi que ses fondements, limitons-nous à relever un élément majeur pour notre propos : le questionnement autour du rapport entre pratiques et représentations. Le tournant anthropocentrique, en mettant au cœur de ses analyses les acteurs et les processus par lesquels sont construites les expériences individuelles et collectives, est amené à mettre sérieusement en doute l'opposition quelque peu réifiée entre pratiques et représentations. Loin de pouvoir se distinguer d'une façon claire, pratiques et représentations semblent être consubstantielles : elles se construisent, se défont et s'élaborent à nouveau dans un va-et-vient permanent selon les interlocuteurs, les situations sociales rencontrées, les continuités et les ruptures du temps sociohistorique et non moins selon les cadres d'interprétation choisis par les acteurs. Cette dernière variable acquiert chemin faisant une importance particulière, notamment à partir du moment où le travail de terrain devient non seulement un moyen d'accéder aux mondes sociaux, mais encore un objet d'analyse, de réflexion et de questionnement presque autonome.
Le tournant réflexif, troisième grande conséquence du mouvement vers la multidimensionnalité, procède à une nouvelle déconstruction de l'opposition entre pratiques et représentations, en faisant entrer en scène les pratiques et les représentations des chercheurs lorsqu'ils sont en contact avec des mondes sociaux, qu'ils soient proches ou lointains.
Se pencher avec beaucoup de circonspection sur la saisie et l'analyse des modes de faire et de dire des autres et de soi devient un des outils primordiaux de la recherche de terrain ; et les modalités d'appréhension des mondes sociaux constituent une activité scientifique à part entière.
Et rapidement se fait jour une prise de conscience non seulement du caractère indiciaire des sciences sociales, pour suivre la réflexion de Carlo Ginsburg, mais encore du travail de médiation du chercheur entre le monde social qu'il étudie et la restitution/reconstruction qu'il est amené à effectuer au moment de la publication.

Dès lors, il n'est pas étonnant que la dimension culturelle acquière une nouvelle légitimité de par la reconnaissance des faits culturels comme étant constitutifs des inégalités construites, ressenties, mises en actes et en paroles. Entre « eux » et « nous », les relations de pouvoir se fabriquent par l'intermédiaire d'une multitude de symboles diacritiques dont la signification historique est loin d'être inscrite dans une linéarité : elle est à chercher entre le local et le global en perpétuelle définition ; elle implique des combinaisons créatrices et inédites entre permanences et nouveautés, traditions et innovations ; elle renvoie à des tensions anciennes et nouvelles entre domination et résistance. À cette complexité s'ajoute le brouillage des frontières traditionnellement établies entre cultures dites « savantes » ou d'élite, cultures populaires et cultures dites « de masse ». Et nous pouvons retrouver des éléments de ces trois grands ensembles dans les cadres d'interprétation, les répertoires d'action et les stratégies narratives mobilisés aussi bien par les acteurs sociaux que par les chercheurs dans la définition d'« eux » et de « nous ». Notamment, nous devons nous pencher sur les nouvelles articulations et médiations des relations de pouvoir qui induisent une redéfinition du champ sémantique dans lequel s'inscrivent des formes culturelles. Ce déplacement peut être voulu par les acteurs à un moment de lutte, de revendication de reconnaissance ou de résistance. Mais il peut être également imposé aux acteurs et intériorisé par eux comme un fait historique hégémonique, faisant partie d'une nouvelle et inéluctable grille de lecture du monde social. Quoi qu'il en soit, il engendre souvent de nouvelles inégalités ou recrée de nouvelles frontières inégalitaires collectives et individuelles.

Mais la puissance sociale des formes culturelles ne se réduit nullement à leur seule capacité à fabriquer du symbolique. Elle repose au contraire sur leur matérialité en termes de capital, de temps, de travail, de techniques et de technologies, d'apprentissage et de savoir-faire. Production, diffusion, médiation et consommation des formes culturelles sont au centre des relations de pouvoir, même si parois notre champ de vision tend à les enfermer dans des sphères autonomes.
Une économie politique des formes culturelles, matérielles et symboliques, consubstantielles des inégalités est-elle possible ? C'est à cette question, entre autres, que le présent ouvrage tend à répondre.


Polymnia Zagefka
IHEAL - AmeRIS
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
Introduction
Maxime Quijoux


Les classes sociales sont-elles de retour ? Depuis la fin des années 1990, une partie croissante des sciences sociales s'interroge sur la réapparition de « phénomènes », de « structures » ou de « logiques » de classes dans l'Hexagone : écart grandissant et concentration des revenus (Chauvel, 2001) ; essor substantiel de la précarité, du chômage et de la pauvreté (Paugam, 2005, Castel, 2009) ; apparition de nouveaux acteurs et groupes politiques (Bouffartigue, 2004), récurrence des violences sociales et émeutes (Bertho, 2009), etc. Une multitude de faits sociaux réactualise en effet des objets dont l'intérêt scientifique semblait obsolète et les enjeux politiques secondaires. Face aux multiples transformations subies par la classe ouvrière depuis trente-cinq ans (désindustrialisation, précarisation, baisse de la représentation syndicale et politique), certains chercheurs ont conclu, notamment au cours des années 1990, à la disparition progressive de cette catégorie sociale et, par extension, à la fin d'une société de classes, en France et ailleurs (Giddens, 2002).
Le passage à l'an 2000 marque donc une résurgence des thématiques sur la division sociale dans les sciences sociales françaises, élargie par la légitimation de nouveaux objets d'étude. Après des années de constats souvent affligés sur la disparition annoncée de la classe ouvrière, et loin de se contenter des discours convenus sur l'évidente « moyennisation » de la société française, certains chercheurs soulignent à quel point les clivages sociaux persistent et s'exacerbent depuis vingt ans en France : malgré sa réduction substantielle, la classe ouvrière représente toujours un pilier du salariat français (Schwartz, 2002 ; Beaud et Pialoux, 1999, 2003 ; Chauvel, 2004 ; Bouffartigue, 2004). En Amérique latine, où les sociétés apparaissent comme plus inégalitaires (CEPAL, 2002), les transformations sociales des trois dernières décennies accusent plus encore ces différenciations (Portes, 1989 ; Chalmers, et al., 1997 ; Roberts, 2001 ; Portes and Roberts, 2006). De plus, contrairement à l'illusion sociologique que suppose l'expression « société de services », les salariés du secteur industriel ne représentent plus à eux seuls l'exploitation salariale : nombre s'accordent désormais à associer les « prolétaires des industries de service » (Gadrey, 1998) à la classe ouvrière {1} , là où à certains endroits l'économie informelle est le signe d'une détresse sociale aigu (Portes et Hoffman, 2003).
L'intérêt renouvelé pour les questions de classes ne réactualise pas seulement des thématiques a priori « dépassées » ; il participe aussi à l'apparition et à la légitimation de nouveaux objets d'étude ou de paradigmes méconnus dans le monde français des sciences sociales. Autrefois concentrée principalement sur la figure masculine de l'ouvrier blanc, français et syndiqué, l'analyse des dominés s'est considérablement élargie depuis quelques années : de plus en plus, elle se consacre autant aux rapports sociaux de classe (Brochier, 2000 ; Pfeffenkorn, 2007 ; Vigna, 2007 ; Bouffartigue et Béroud, 2009 ; Merklen, 2009), de sexe (Fortino, 2002 ; Pfeffenkorn, 2007 ; Falquet, 2008) que de « race » (Jounin, 2008 ; Fassin et Fassin, 2009). Cette diversification des objets d'étude et des paradigmes s'accompagne de l'importation de théories et d'analyses « nouvelles » sur les dominés provenant principalement de pays anglo-saxons. Articulant souvent histoire, philosophie et sociologie, les auteurs des cultural studies , gender studies, postcolonial studies ou queer gay and lesbian studies (Butler, 2008 ; Hall, 2007 ; Kosofsky Sedgwick, 2008 ; entre autres) tiennent dorénavant une place croissante dans les réflexions néomarxistes de ces années 2000 en France.
C'est dans ce contexte de renouvellement des approches en termes de classes, de sexes et de races qu'apparaît le GECCI, Groupe d'Études Comparées Cultures et Inégalités. Ce collectif est né à la rentrée 2007 à l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (IHEAL-CREDAL, Paris III-Sorbonne nouvelle). Dans un premier temps simple initiative de doctorants, ce projet s'est progressivement constitué en véritable équipe de réflexion. Interpellé par la constance et/ou résurgence des formes de domination et de conflits de classes en France et en Amérique latine, notre intérêt s'est centré dès la création sur le rapport entre « cultures » et « inégalités » : « cultures » au sens de modes de vie, de valeurs, d'actions et de représentations ; et « inégalités », produites par la division sociale de classes, de sexes ou de races. Dès le départ, lier ces deux notions participe d'abord d'une envie de réactualiser des thématiques portant sur la formation de « cultures » de classes, en France et en Amérique latine. Très riche des années 1970 aux années 1990, le débat en France sur les cultures de classes, notamment populaires, disparaît progressivement à la fin de cette même décennie {2} . Pourtant, l'étude des cultures nous semble être toujours un cadre pertinent pour penser la constance structurelle des inégalités, notamment dans ses déclinaisons contemporaines. S'inspirant de ces débats anciens, notre souhait d'origine consiste à interroger les cultures au prisme de la multiplicité des hiérarchies sociales : les inégalités, actuelles et anciennes, produisent-elles des spécificités culturelles, notamment de classes ? Sont-elles à l'origine de sources d'identification et de catégorisation singulières, propres à des conditions d'existence données ?
La genèse intellectuelle du GECCI semble relativement évidente : ces problématiques s'inspirent des réflexions faites par Richard Hoggart (1970) et Edward Thompson (1988) en leur époque. En centrant notamment leur analyse sur des éléments culturels qui composent l'ordinaire et le quotidien comme sources d'identification de classes, ces auteurs soulèvent des discussions pertinentes sur les relations entre cultures et inégalités. À l'instar des principaux fondateurs de l'école de Birmingham, l'objectif initial du GECCI est de s'intéresser aux mécanismes constitutifs de la culture des dominés. À cet égard, étudier les phénomènes de classes en s'intéressant aux cultures qu'elles produisent, c'est attirer l'attention sur les phénomènes de division sociale à la fois les plus riches et les plus ambivalents. Les divisions sociales supposent-elles une opposition culturelle et des dispositions politiques particulières ? Tout comme les classes sociales, l'« antagonisme des cultures », du moins les spécificités qui les distinguent, est loin d'être claire et systématique ; au contraire, nombreux sont les dominés et dominants à « se retrouver », « s'associer » et « partager » des traits culturels communs. Comme l'a montré Thompson, ces valeurs communes peuvent parfois se transformer, s'autonomiser et devenir des dynamiques culturelles singulières. Le GECCI s'interroge donc aussi bien sur les mécanismes d'« oppositions » que d'« alliances » culturelles. En ce sens, les analyses de Pierre Bourdieu nous ont paru également indispensables. Ses lectures de classes aux tonalités à la fois constructivistes et structuralistes nous permettent de « dévoiler » les mécanismes qui réalisent l'ensemble des rapports sociaux, leur force et leur diversité. Ainsi, s'intéresser aux classes populaires et aux rapports sociaux qui les constituent suppose de ne pas les isoler des autres catégories sociales desquelles elles sont interdépendantes ; la culture des classes populaires semble indissociable des modes de vie, actions, valeurs et représentations des autres classes sociales. Cependant, la pensée de Bourdieu a montré ses limites lorsqu'il a fallu penser les classes populaires au-delà des « manques » : l'analyse des mécanismes de domination peut-elle suffire à la compréhension des cultures dominées ? La violence symbolique et la culture légitime sont-elles toujours synonymes d'absence de cultures populaires ou de réactions caricaturales de la domination ? Ces trente dernières années, la sociologie française s'est étendue davantage sur une sociologie des manques que sur une véritable sociologie des classes populaires. Comment envisager les cultures de classe en tenant compte des rapports sociaux qui leur sont intrinsèques ? Comment dépasser le clivage théorique classique concernant l'étude des cultures populaires, entre populisme et misérabilisme (Grignon et Passeron, 1989) ?
Notre souhait est donc d'approcher et de comprendre des réalités sociales de classe souvent à partir des contradictions inhérentes aux phénomènes de domination, mais aussi par l'extrême variété des situations sociales à l'intérieur des classes. Penser les propriétés culturelles de classes signifie en effet prendre en compte l'hétérogénéité des individus et de leurs pratiques, composant ces mêmes catégories sociales. Ainsi, il n'est pas question d'envisager par exemple la culture des classes populaires simplement par les visions souvent réifiées ou essenti-alisées de l'« ouvrier » ou du « jeune de cité » ; à conditions d'existence proches ou analogues, une multitude de variables va déterminer la nature des rapports sociaux de l'individu à sa classe. De fait, c'est souvent une diversité de dominations qui se constitue selon la position sociale, le sexe ou la « race » de l'individu, ainsi qu'une multitude de réactions et retraductions des cultures dominantes. Dans une perspective diachronique et pluridisciplinaire, le GECCI s'est consacré à l'étude de la culture des classes populaires, notamment dans leurs interactions avec les autres classes.

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Pendant deux ans, au gré de rencontres fortuites ou d'amitiés plus solides, le GECCI a fonctionné sur la base d'un séminaire mensuel dans les locaux de l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine. La rédaction de deux appels successifs a permis de donner une orientation théorique aux intervenants qui, à leur tour, ont contribué à donner corps à notre problématique. Riches de la diversité des terrains et des concepts proposés, ce séminaire a donné lieu à des interprétations croisées ainsi qu'à des discussions riches et passionnées. Le GECCI a permis la mise en place d'une réelle dynamique de problématisation des rapports entre les cultures et les inégalités.
Portés par cet enthousiasme, il nous a semblé opportun de réunir la plupart de nos contributeurs au cours d'une journée d'étude, et ce, en vue d'une publication. Cet ouvrage est donc le résultat d'échanges, de débats et de discussions tenus principalement lors d'un événement scientifique organisé le 3 novembre 2009 à la Maison de la recherche de Paris III-Sorbonne nouvelle. Lors de cette journée d'étude, chaque auteur a tenté d'articuler au mieux ses recherches à la problématique du GECCI, profitant à la fois d'observations averties de discutants {3} et d'un public curieux, souvent très au fait des questions et controverses soulevées au cours de cette journée. Loin d'appliquer scrupuleusement un cadre théorique tantôt contraignant, tantôt méconnu par les contributeurs, cette publication reflète une liberté d'analyse de notre problématique qui témoigne de la fécondité de notre sujet. Outre un travail d'édition destiné à maintenir l'unité de notre démarche, il est apparu plus constructif de respecter l'interprétation des auteurs quant aux rapports entre cultures et inégalités, au risque de sembler parfois éloignés de nos références initiales. Néanmoins, trois ensembles cohérents se sont dessinés en fonction des thématiques soulevées.


Identités et inégalités

La question de l'identité est devenue un objet omniprésent dans les sciences sociales (Brubaker, 2001). Bien souvent, analyser l'identité consiste à étudier les manifestations contingentes d'une culture particulière ou les dimensions singulières d'un groupe. Son analyse permet d'approcher la diversité des situations soulevées par la division sociale de classe, de sexe ou de race, et de percevoir les formes multiples que revêtent les expressions culturelles produites par les rapports sociaux. À cet égard, l'identité est utilisée en sciences sociales davantage pour décrire, souligner ou attribuer des propriétés particulières que pour révéler la genèse de ces propriétés ainsi que leur construction. C'est tout l'objectif de cette première partie : décrire les particularismes des identités dominées en mettant l'accent sur les constructions sociales au fondement de ces identités. En ce sens, il ne s'agit pas simplement d'interroger la genèse des mécanismes de domination, mais de mener un véritable travail d'introspection scientifique sur le regard porté sur ces identités.
C'est d'ailleurs sur cette question épistémologique que s'ouvre cette partie. Maxime Cervulle nous invite à repenser la vision des dominés et nous présente une controverse sur l'importance du regard blanc dans la construction intellectuelle des « minorités ». À partir d'une enquête menée sur les cultural studies et les intellectuelles féministes nord-américaines, cet auteur met en perspective la difficulté de penser les inégalités, notamment raciales, par le filtre inconscient de la vision blanche comme identité hégémonique, dans les représentations de la division sociale.
Dans un registre annexe, Luisa Sanchez s'intéresse également à la construction sociale des minorités, cette fois-ci de Colombie. À partir de l'analyse de migrants indiens vers les villes Bogotá et Leticia, elle s'interroge sur la constitution d'identités, entre le poids de la colonisation et les rapports sociaux de sexe et de classe. Comment des Indiens cumulant domination économique, histoire coloniale et violence symbolique, par leur migration en ville et leur insertion professionnelle, s'approprient-ils de nouvelles formes d'identification ? L'auteur met en exergue la multiplicité des structures sociales, tout en soulignant les incorporations et retraductions inattendues des formes de domination.
Cette question traverse également le dernier article de cette première partie. Quentin Delpech s'intéresse aux rapports entre les femmes et la politique au Guatemala. Dans ce pays où les questions de classe, de sexe et de race sont particulièrement imbriquées, l'auteur se concentre particulièrement sur les formes d'appropriation culturelle de la participation féminine en politique.


Activités, cultures et inégalités

La deuxième partie regroupe des analyses sur les rapports entre les cultures, les inégalités et l'« activité » comprise au sens large. Celle-ci constitue souvent le support par lequel s'exprime avec le plus d'acuité l'ensemble des rapports sociaux. Pour Marx, l'activité conditionne en effet la place des individus dans la société, notamment par celle qu'ils détiennent dans les rapports de production. L'activité joue donc un rôle essentiel dans l'expression historique et contemporaine des rapports de classes. Il s'agira donc ici de voir dans quelle mesure l'activité, sous des formes multiples, constitue un mécanisme pertinent dans les rapports entre cultures et inégalités. Trois types d'activités particulièrement significatifs seront abordés ici : l'activité économique, professionnelle ainsi que culturelle. Quelle que soit sa forme ou sa nature, il apparaît que l'activité continue d'être révélatrice de rapports, d'appartenances ou d'identités de classe.
La première communication illustre la permanence de l'activité économique comme vecteur de domination. En plaçant la « culture de l'innovation technologique » au centre de l'hégémonie économique des sojiculteurs brésiliens, Pasquale Lubello met en lumière la place des rapports entre certaines valeurs et représentations et les constructions économiques d'une catégorie sociale particulière. À l'heure où les cultivateurs de soja représentent une nouvelle classe dominante, cet article nous offre un éclairage notable sur la place de la culture dans l'activité économique.
Toujours au Brésil, l'article de Flaviene Lanna s'intéresse, quant à lui, aux phénomènes de domination, en particulier à ses mécanismes de légitimation, au sein de l'activité professionnelle. En nous invitant dans l'atelier de production d'une coopérative de production de wagons au Brésil, cet auteur nous propose une réflexion originale sur le paternalisme : comment cette culture de la domination au travail permet-elle de légitimer l'inégalité, dans un collectif censé défendre des valeurs d'égalité et de solidarité ?
Des valeurs et contradictions similaires animent des communautés pourtant radicalement distinctes de cette coopérative ouvrière du Brésil. C'est ce qu'illustre l'article de Gildas de Séchelles en s'intéressant à la construction de la vocation artistique au sein de groupes de musiques amplifiées. Guidés à leur début par des valeurs d'entraide et d'égalité entre membres du groupe, ces musiciens sont tiraillés par la suite entre ces valeurs prônées par le groupe et l'organisation de la production, amenant à une plus grande division du travail. S'inspirant à la fois des analyses de Becker et Bourdieu, Séchelles nous montre comment la position sociale de classe crée des oppositions croissantes entre les membres du groupe, allant jusqu'à déterminer, en définitive, les aspirations de chacun.
Cette partie se conclura par l'analyse d'une activité culturelle très révélatrice des distinctions de classe : la cuisine. Raúl Matta nous montre en effet comment la cuisine traditionnelle péruvienne, perçue jadis au Pérou comme démodée car associé au « peuple », est devenue un nouvel objet de distinction parmi les classes dominantes de ce pays. Par une socio-ethnographie minutieuse, Matta nous décrit non seulement un processus particulier de légitimation, mais dévoile également les enjeux culturels de classe qui se cachent derrière l'apparition de « nouvelles » cuisines en vogue.


Territoires, risques et inégalités

Cet ouvrage s'achève sur une double contribution partageant le même intérêt pour l'enjeu territorial et la notion de risques dans les rapports entre cultures et inégalités. À la croisée de la sociologie urbaine et de la géographie sociale, les deux auteurs de cette dernière partie analysent de concert la façon dont les logiques territoriales de classe, d'un côté, et les constructions sociales de la peur et du risque, de l'autre, perpétuent des formes anciennes de différenciation, si ce n'est de discriminations de classe. Face aux « insécurités », le territoire peut tantôt constituer un refuge, tantôt une source potentielle de danger. À cet égard, les rapports sociaux déterminent considérablement la nature et le statut, du territoire : celui-ci reflète aussi bien les inégalités sous-jacentes des villes qu'il participe à la constitution de propriétés culturelles particulières. Malgré des configurations tout à fait hétéroclites selon les contextes et les époques, la dimension territoriale du risque révèle en définitive des dynamiques culturelles situées dans l'espace social, rappelant et renouvelant ainsi des thèmes proches de « l'écologie urbaine » théorisée par Robert Park (2007).
Au regard de ces deux contributions, l'Amérique latine semble être une fois de plus au cœur des dynamiques unissant les cultures aux inégalités. Dans un article sur le marché de l'insécurité à Buenos Aires, Federico Lorenc Valcarce ne souligne pas seulement la centralité des inégalités socio-économiques dans l'exposition à la criminalité et aux violences urbaines ; il met aussi en lumière l'émergence de nouvelles formes de discrimination, dans la constitution du sentiment d'insécurité, nouvelle variable socialement construite du « bonheur ».
C'est également l'exposition inégalitaire au risque et ses perceptions de classe sous-jacentes qui sont au cœur du propos de Julien Rebotier. Par la notion, entre autres, de justice environnementale, cet auteur montre la place des valeurs et représentations construites autour des risques dans la ville de Caracas, permettant la légitimation d'une division sociospatiale définie. Pour Rebotier, les inégalités socioculturelles face aux risques concernent autant l'insécurité urbaine que celle liée aux séismes ou aux glissements de terrain, fréquents dans la capitale du Venezuela. À cet égard, il complète l'analyse de Lorenc Valcarce en montrant la centralité des mécanismes de domination dans les processus de territorialisation.

***

Cet ouvrage se veut donc une modeste participation au renouveau des réflexions sur les classes sociales en France. En axant sa problématique sur les rapports entre les cultures et les inégalités, le GECCI souhaite apporter un éclairage original dans l'actualité des problématiques sociales, en mettant en avant une démarche réflexive et un objectif scientifique affirmé : participer au dévoilement des dominations qui constituent nos sociétés, tout en s'intéressant aux singularités culturelles produites par les rapports sociaux de classe, de sexe et de race.


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Première partie Identités et inégalités
L'identité blanche et sa critique, les critical white studies en débat
Maxime Cervulle

« Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. »
Frantz Fanon


Depuis la fin des années 1980, l'espace universitaire anglo-saxon a vu émerger une somme conséquente de travaux portant sur la blanchité ( whiteness ), concept désignant l'hégémonie blanche dans ses déclinaisons politiques, sociales et culturelles. Ce champ épars, initialement apparu en Angleterre et aux États-Unis dans le sillage des cultural studies et des études féministes, interroge la formation historique et quotidienne des identités blanches, leur persistance malgré la défaite des sciences racialistes, ainsi que leur articulation avec le racisme et les dynamiques de pouvoir racialisées. Parfois rassemblés sous l'expression critical white studies , ces travaux contribuent à constituer en objets de recherche et d'investigation l'identité et l'hégémonie blanches, jusque-là trop rarement interrogées par les sciences humaines et sociales. Renversant la perspective habituelle consistant à mettre en lumière et soumettre à la question le corps de l'altérité sociale, ces travaux récusent la question noire – formulation marquant implicitement un problème à résoudre – et lui substituent la question blanche (Tevanian, 2008 : 73-95). Il s'agit de déplacer l'attention des groupes minoritaires vers les logiques sociales systémiques qui induisent le processus de minorisation et qui, tout en signifiant exclusion et discrimination d'un côté, signifient inclusion et privilège de l'autre. Nous allons ici retracer l'émergence de ce champ de recherche au sein des cultural studies britanniques et nord-américaines, avant d'interroger le jeu des positions divergentes vis-à-vis de son projet critique.


Cultural studies et blanchité

L'une des dates clés de l'émergence du concept de blanchité est la publication dans la revue Screen de l'article « White », de Richard Dyer, en 1988, suivi par un ouvrage fondateur éponyme près de dix ans plus tard. L'objectif de Dyer était de questionner la politique des représentations de l'identité blanche (à travers trois films). En ce sens, il se situait dans la lignée des travaux du Centre for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham, et en particulier des travaux de Stuart Hall, dont il fut l'étudiant {4} .
Le concept de politique des représentations de Hall a ouvert la voie à une compréhension de la sphère culturelle selon laquelle « le territoire du discursif, […] ainsi que les "machineries" et régimes de représentations à l'intérieur d'une culture, ne jouent pas un rôle purement réflexif et rétrospectif, mais constitutif » (Hall, 2008 : 289). Hall distingue cette conception d'une appréhension antérieure du terrain culturel centrée sur « une lutte pour les relations de représentation » (ibid.). L'engagement pour la transformation des relations de représentation que relève Hall désigne à la fois la critique de l'exclusion des artistes noirs du champ de la visibilité culturelle et la contestation des processus de stéréotypisation, marginalisation et fétichisation des images de Noirs en Grande-Bretagne. La contestation des représentations a donné lieu à de très nombreux travaux portant sur la façon dont les minorités, et en particulier les minorités ethnoraciales, sont « engluées à leur image », pour reprendre les termes de Fanon (1952 : 27). Toute productive que puisse avoir été cette approche, elle a eu néanmoins tendance, comme le note Dyer, à laisser dans l'ombre l'étude des représentations des groupes sociaux en situation hégémonique {5} :

« Étudier les groupes subalternes a eu comme conséquence de réinstaurer l'idée qu'ils avaient un caractère étrange, différent, particulier, qu'ils divergeaient de la norme. Parallèlement à cela, la norme a continué à apparaître comme la forme naturelle, inévitable et ordinaire de l'humanité Des efforts sont aujourd'hui faits pour rectifier cela et montrer que la norme est elle aussi construite […] » (Dyer, 2002 : 126).

Le passage souligné par Hall d'une analyse des relations de représentations à une véritable politique des représentations semble avoir impliqué le déplacement de l'attention de la position et de la figuration des minorités dans les sphères sociales et culturelles à un questionnement sur les situations d'hégémonie et leurs formes d'incarnation. Il s'agissait donc d'une révolution du point de vue, passant de l'étude des situations minoritaires – avec le risque de renforcement des stéréotypes que cela comporte – à l'analyse critique de la formation des normes et des hégémonies.
Outre le fait d'avoir été influencé par les travaux de Hall, le regard que va porter Dyer sur la politique des représentations des Blancs l'a également été par ceux des féministes. C'est en effet au moment où le féminisme s'interroge sur la nécessité d'entreprendre des recherches sur la construction sociale de la masculinité, jusque-là jamais interrogée et donc, paradoxalement, beaucoup plus réifiée et naturalisée que la féminité {6} , que Dyer va s'atteler au même type d'exercice concernant les Blancs, groupe social quasi invisible en tant que tel dans les travaux sur les rapports de représentations. Adoptant donc une perspective d'analyse centrée sur les représentations hégémoniques blanches, Dyer interroge la place occupée par la blanchité au cinéma et la mécanique des représentations raciales, aussi bien structurées par la narration, que par l'esthétique, la technologie ou l'économie. Dans ses travaux, la blanchité est à la fois comprise en tant que rapport social hiérarchisé et en tant que mode de re-présentation de ce rapport.
Richard Dyer s'est attelé à l'analyse des représentations de l'identité blanche qui contribuent à créer les images du monde dominantes – et normatives – à l'image des Blancs, définissant ainsi « des standards de l'humanité qu'ils ne peuvent que réussir à atteindre, tandis que tous les autres sont condamnés à échouer » (Dyer, 1988 : 9). L'ouvrage de Dyer constitue une véritable archéologie du visible, retraçant aussi bien l'histoire des significations culturelles attachées à la couleur « blanc » que la « culture de la lumière » (ibid. : 82-144) au sein de laquelle se sont développées les identités raciales modernes. Il rend ainsi compte de la complexe constitution de l'identité blanche comme modèle et étalon de l'humanité via la culture visuelle. La double signification du terme whiteness, qui peut être aussi bien traduit par « blancheur », soit une propriété chromatique, que « blanchité {7} », soit un rapport de pouvoir, facilite cette exploration des intrications entre culture visuelle et (re)production des hégémonies raciales. Pour Dyer, la blancheur serait à la fois culturellement neutre (le blanc n'étant pas une couleur) et universelle (le blanc représentant l'ensemble du spectre chromatique), d'où la désignation métaphorique de la couleur de peau des Blancs comme blanche, là où en réalité celle-ci se rapprocherait sans doute plus du rose ou de l'olive. La métaphore chromatique permettrait selon lui la constitution d'un privilège culturel, celui consistant à coder les pratiques et la culture d'un groupe social particulier comme étant universelles et non spécifiques.
Les recherches de Richard Dyer sur la blanchité, comme plus largement l'ensemble de ce champ qui se développera à une vitesse fulgurante durant les années 1990 et 2000 {8} , semblent avoir été grandement influencées par les épistémologies nouvelles qui ont émergé aux États-Unis, sous la double impulsion du féminisme et des cultural studies. Nous allons donc maintenant nous tourner vers ce contexte, afin d'appréhender l'environnement épistémologique ayant contribué à l'émergence des travaux sur la blanchité.


Épistémologie du point de vue et des savoirs situés

La vague de travaux en cultural studies qui s'est abattue sur les universités nord-américaines au cours des années 1980 a marqué un profond renouvellement de l'épistémologie en sciences sociales, ainsi que des paradigmes de l'identité {9} . Dans le contexte états-unien, la relecture critique des textes fondateurs des cultural studies anglaises, associée aux controverses alors vives autour de canons universitaires dont les féministes et Africains-Américains récusent le caractère andro-et euro-centré, contribuera à l'émergence d'un courant local. C'est au cours de cette période où les campus sont le terrain d'expression de mouvements sociaux contestataires que se définissent les fondements des cultural studies états-uniennes, aussi bien en termes d'objets privilégiés (l'identité et la politique de l'identité, les minorités, les médias et les cultures populaires), de méthodes (déconstruction, analyse sémio-sociologique) ou d'épistémologie (savoirs situés et épistémologie du point de vue). Dans ce cadre va s'opérer une rupture avec le modèle objectiviste de l'épistémologie des sciences sociales, rupture ouvrant la voie à l'apparition de champs de savoirs minoritaires tels que les chicano studies, disability studies, queer studies ou plus récemment les transgender studies . La spécificité de ces domaines apparus dans le sillage – et souvent sous la bannière – des cultural stu-dies est la convergence de l'objet et du sujet de l'étude. Pour prendre un exemple : dans le cas des disability studies, qui étudient la construction sociale et culturelle des différences corporelles et sensorielles comme handicaps , les principaux acteurs du champ sont des personnes en situation de handicap, tandis que l'approche sur laquelle le champ s'est élaboré consiste à changer le point de vue en produisant un savoir depuis la position minoritaire jusque-là réduite au silence et soumise au contrôle sociomédical. Cette approche spécifique, consistant à rompre ladite neutralité axiologique, considère les dimensions subjectives de la recherche non comme des biais, mais au contraire comme une plus-value épistémologique permettant de situer socialement – et politiquement – la connaissance ainsi produite. La plus-value de connaissance réside notamment en l'accès à des données, grilles d'analyse, expériences ou terrains parfois inaccessibles pour qui n'appartiendrait pas au groupe social en question. Cette position est historiquement liée à l'apparition des black studies qui, dans l'université états-unienne, avaient déjà ouvert la voie à partir de la fin des années 1960 {10} . Antérieures à l'émergence des cultural studies nord-américaines, les black studies ont posé en principe – en réponse à la constitution des Noirs comme problème sociologique, philosophique ou historique par les disciplines traditionnelles – une éthique du positionnement consistant à nommer son angle de vue et sa situation relativement au partage racial. Le garde-fou de cette subjectivation des savoirs, et de cette conception de la connaissance comme politique de l'identité, a été le développement d'une réflexivité aiguë, qui s'est par exemple exprimée lors du long débat opposant perspectives essentialistes et constructivistes. Sous la plume de théoriciennes féministes telles que Donna Haraway (2007 : 107-142) ou Sandra Harding (2003), ce principe de subjectivation réflexive deviendra une véritable épistémologie, dite du « point de vue » et des « savoirs situés ». Le principe d'objectivité située insiste sur deux points. D'abord, la prise en compte de la perspective partielle qu'implique nécessairement la rencontre entre la subjectivité d'un acteur et un terrain d'enquête. Ensuite, le fait que la position spécifique des chercheurs, au sein des réseaux de contraintes et d'habilitations sociales, ne les dote pas tous et toutes du même accès aux mêmes réalités des terrains et objets qu'ils interrogent. Ce nouveau cadre épistémologique féministe, qui circule désormais dans l'ensemble du champ des cultural studies internationales, a introduit un déplacement de perspective dans l'appréhension du racisme et des rapports sociaux de race. En insistant sur l'inscription du chercheur dans le tissu social, et donc dans ses dynamiques de pouvoir, cette épistémologie appelle à une multiplication des lieux d'énonciation, alarmant notamment la nécessité d'entendre des voix nouvelles, en l'occurrence celles de groupes minoritaires pour qui l'accès à l'Université et à la recherche fut historiquement bloqué. Cet appel va néanmoins aussi être interprété différemment, sa conjonction avec l'avènement d'un féminisme de couleur extrêmement critique vis-à-vis de travaux antérieurs jugés white-centered poussant les chercheurs blancs à s'interroger désormais sur leurs propres situations sociales, pratiques culturelles et représentations. Comme de nombreuses autres auteures du féminisme noir, bell hooks dénonce ainsi la reproduction des rapports de pouvoir racialisé dans le domaine de la recherche, reprochant par exemple aux « intellectuels blancs progessistes [de] critiqu [er] avec vigueur les conceptions "essentialistes" de l'identité lorsqu'ils traitent de la culture de masse, de la race et du genre » plutôt que de « focalis [er] leurs critiques sur l'identité blanche et la façon dont l'essentialisme informe les représentations de la blanchité » (hooks, 1992 : 30).
La valorisation de la concordance entre objet et sujet d'étude, ainsi que l'opposition aux positionnements épistémologiques (prétendument) désincarnés ou hors du social contribuent au développement d'une impressionnante littérature sur la blanchité, produite à partir du début des années 1990, en grande partie par des chercheurs blancs ayant déserté le terrain des champs d'études « minoritaires » par « précaution » méthodologique et épistémologique. Richard Dyer prend ainsi soin, au début de son ouvrage, de situer son analyse en établissant sa relation personnelle à l'identité raciale, qui informe et guide son étude. Même si l'épistémologie féministe telle que conçue par Haraway ou Harding n'est pas directement citée, Dyer critique néanmoins la croyance en l'objectivité sur des bases quelque peu similaires :

« Il y a quelque chose de typiquement blanc dans cette position de savoir non située et décorporalisée. Il semble donc important de défaire l'emprise de la blanchité en la situant et en la corporalisant au sein d'une expérience particulière » (Dyer, 1988 : 9).

La notion d' expérience – pensée comme opérateur de connaissance – revêt dans ce contexte une grande importance. Si l' objectivité et la neutralité sont relues et reconsidérées comme typiquement blanches , ancrer la production de connaissance dans une expérience toujours déjà située permet d'établir précisément les contours, la valeur et la légitimité des savoirs, dans le cadre de ce que l'on pourrait appeler l'« épistémo-politique » des cultural studies. Cette notion d'expérience fut également au cœur de l'appréhension par les études féministes de la blanchité, ouvrant la voie à des travaux sur les privilèges blancs .


Féminisme et savoirs blancs : trouble dans l'épistémologie

Lors de la décennie 1980, les études féministes anglaises et nord-américaines vont voir pointer en leur sein une contestation émanant des féministes de couleur et portant sur l'exclusion des thématiques raciales des travaux de recherche, ainsi que sur la focalisation du mouvement et des recherches sur un sujet femme à prétention universelle et pourtant singulièrement blanc {11} . En réponse à ces contestations vont notamment apparaître des travaux sur la blanchité, en particulier sur les expériences sociales des femmes blanches, étudiées pour la première fois en tant que telles selon le double prisme du genre et de la race. Le texte de Peggy McIntosh, « Male Privilege and White Privilege », marque à ce titre une date dans le domaine du féminisme et de l'étude de la blanchité {12} . Dans cet article, McIntosh utilise la méthode de l'analogie, cherchant des points de similitude entre la résistance des hommes au changement et la résistance des Blancs à la critique, s'interrogeant sur les points communs entre les dynamiques du sexisme et du racisme systémiques. On peut penser que le recours de McIntosh à l'analyse analogique relève d'un enjeu disciplinaire. En affirmant que racisme et sexisme opèrent de façon analogue, elle tend à démontrer que la question de la race peut être traitée adéquatement par les concepts, méthodes et épistémologies féministes. En permettant aux études féministes (blanches) d'accueillir la thématique raciale en leur sein, McIntosh étend leur champ d'analyse, alors remis en cause par le féminisme noir et chicana.
L'épistémologie de McIntosh est celle du point de vue , utilisant nommément le concept féministe de l' expérience et produisant un savoir du vécu via une analyse à la première personne du singulier. C'est en interrogeant sa propre expérience quotidienne et ses pratiques vécues de l'identité en tant que femme blanche qu'elle parvient à mettre en évidence des parallèles entre privilèges masculins et blancs. Pourtant, ce choix épistémologique déplace subtilement les enjeux politiques des savoirs situés. En se positionnant comme blanche, et en utilisant cette expérience sociale et subjective comme mode de production du savoir, McIntosh passe en effet d'une épistémologie de la marge à une épistémologie du centre, d'une épistémologie minoritaire (le point de vue féministe) à une épistémologie située, certes, mais du côté des forces hégémoniques (le point de vue blanc). Avec ce changement de position disparaît l'idée, au cœur du féminisme, que la situation minoritaire constitue une plus-value épistémologique, soit ici une position privilégiée pour penser le partage racial et ses effets. En outre, si la notion d'expérience lui permet de s'inscrire dans le champ de l'épistémologie féministe, elle évacue toutefois la critique de la blanchité supposée extérieure ou non expérientielle des black studies et des féminismes de couleur. Pourtant, dans l'introduction de The Death of White Sociology , Joyce Ladner (1998) écrit à demi-mot que la critique de l'objectivité mise en œuvre par les études féministes est en partie issue du champ de la sociologie noire {13} . Tout en omettant cette filiation, les savoirs situés féministes des années 1980 feraient en fait écho à la double conscience de W. E. B. Du Bois (1990) et aux possibilités épistémologiques ouvertes par celles-ci.
Soulignant les obstacles rencontrés pour inclure des écrits de femmes dans les canons universitaires, McIntosh reproduit ce même type de résistance au changement en ignorant l'histoire des épistémologies noires et de la sociologie africaine-américaine sur l'identité blanche.

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